Un univers, un espace social et culturel, linguistique et religieux

« En 1983,il était encore concevable d’écrire un livre à propos du monde juif d’Europe orientale au XX ème siècle, appréhendé dans sa conditions historique, et qui s’organise autour du signifiant majeur révolution et non point Shoah… » Les auteur-e-s, dans la préface de cette nouvelle édition, soulignent que d’une manière infiniment troublante, les conditions mêmes de l’énonciation à propos des  »objets » qui sont traités dans ce livre, ont changé, se sont déplacés « Leur monde est devenu énigmatiques aux yeux de l’immense majorité de nos contemporains. »

L’histoire du mouvement ouvrier, du mouvement ouvrier juif, de ses organisations (Bund,  Poale Zion de gauche), ou des organisations dans lesquelles le peuple des shtetl et des villes, ces ouvriers et artisans juifs se sont regroupés (mouvement communiste) fut riche de multiples pratiques et débats.

Que reste-t-il des polémiques sur la question nationale juive. Car, comme le rappelle les auteur-e-s une telle question était d’actualité (en particulier les développements du BUND autour de la question nationale extraterritoriale), comme partie intégrante d’un internationalisme concret et non d’une mythique construction sioniste. Je partage les critiques avancées contre Rosa Luxembourg et les dirigeants bolcheviques et leurs incapacités à saisir les aspirations de ces composantes juives du mouvement ouvrier.

En six chapitres, Alain Brossat et Sylvia Klingberg font revivre non seulement les combats du siècle, révolution, guerre d’Espagne, résistance au fascisme, espoirs dans une nouvelle société, à travers les récits de rescapés juifs. Mais ils nous rappellent, la place des membres du Yiddishland dans toutes ces histoires.

Destructions des juifs d’Europe par les nazis, anéantissement d’un espace social, culturel et linguistique, de ses organisations sociales, trahisons et assassinats lors des combats. Les défaites, lorsqu’il était minuit dans le siècle, furent aussi les défaites pour ces acteurs, et non des victimes passives comme le voudrait une certaine tradition du judaïsme.

Six chapitres pour ne pas oublier la violence du fascisme et du stalinisme, la force de l’espérance et la destruction sans retour du Yiddishland : « Dans l’immensité salée des larmes humaines », « Autour de notre drapeau, groupons-nous ! », « Le ciel d’Espagne », « Silencieuse est la nuit étoilée », « Le chant de la révolution trahie » et « Je suis las des défaites ».

Cette réédition d’un livre parue en 1983 permettra, je l’espère, à de nombreuses et nombreux jeunes lectrices et lecteurs, de prendre connaissance d’un pan de la réalité du continent européen aujourd’hui anéantie, d’un pan oublié de l’histoire du mouvement ouvrier et d’un pan de l’histoire juive déniée. « … ce fil juif et rouge, traversant les sept cercles de l’enfer de notre histoire, nous conduit tout droit aux allées et boutiques obscures de notre époque, à l’absurde, l’illogique, au déraisonnable, à l’irrationnel de ce temps ; à ce bégaiement de l’histoire qu’aucune raison, aucun bilan, aucun discours a posteriori, aucune dissection du passé ne parviennent à épuiser, apprivoiser, réduire à l’état de passé-objet. »

Dans ce livre, le lyrisme des auteur-e-s permet de donner présence au souffle de l’espérance de ces hommes et femmes acteurs et actrices de leur histoire, de l’histoire, de faire revivre leurs engagements.

Appréhender ce Yiddishland, n’est pas seulement rendre mémoire aux vaincu-e-s de l’histoire et ne pas « congédier les fantômes » qui, de Varsovie à la Kolyma, d’Albacete à Auschwitz, viennent à notre rencontre. C’est aussi ouvrir les fenêtres sur « L’étonnante actualité de ces récits diffractés ».

Ressurgit de ma mémoire le phrasé de quelques mots yiddish compréhensibles, de cette langue qui pourrait bien disparaître, de ce patrimoine d’un passé/futur non encore advenu.

Comment alors ne pas conseiller en lectures adjacentes :

Anthologie de la poésie Yiddish, le miroir d’un peuple, édition de Charles Dobzynski, réédition en 2000 dans la collection Poésie Gallimard

Rachel Ertel : le Shtetl, la bourgade juive de Pologne, Payot 1986

Claudie Weill  : Les cosmopolites, socialisme et judéité en Russie (1797 – 1917), Syllepse 2004

Moshé Zalcman : Histoire véridique de Moshé, ouvrier juif et communiste au temps de Staline, Encres 1977

et l’ouvrage de Nathan Weinstock : Le pain de la misère , histoire du mouvement ouvrier juif en Europe, 1984, réédité à La découverte

 

 

Alain Brossat et Sylvia Klingberg : Le Yiddishland révolutionnaire

Éditions Syllepse, Paris 2009, 291 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

Taayoush ou vivre ensemble

Ce livre fait suite à une tournée dans des lycées des banlieues et quartiers périphériques en France. L’idée de départ était simple : dépassionner et donc asseoir politiquement les ressentis et les colères en faisant connaître des faces cachées sur la Palestine, rendre plus compréhensibles les éléments déformés par les médias pour agir collectivement sur la situation, ici et là-bas, pour que le «taayoush » (vivre ensemble en arabe) prenne la place des divisions communautaires.

La triple présence de la déléguée générale de la Palestine, d’un militant israélien juif anticolonialiste et d’un historien journaliste a permis des débats surprenants tant sur les sociétés palestiniennes et israéliennes (occupation militaire, attentats suicides, refusniks, intifada, construction du mur ) que sur la situation en France (inégalités, antisémitisme, racisme anti-arabe, foulard, banlieues).

Le livre est illustrés de nombreux inserts (Marwan Barghouti, Edward Said, statistiques sur les inégalités dans les zones urbaines sensibles, extrait du travail de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, appels « En tant que juifs… » et « Manifeste des intellectuel arabes », article sur la construction d’un métro français entre Jérusalem et ses colonies, confidences ignobles d’Alain Finkielraut).

Loin des simplifications hâtives, ce nécessaire travail d’exposition et de débats pour « sortir des tribus et reconstruire des alliance » afin de « ne pas rester prisonniers de nos passés » doit être diffusé, les expériences de dialogues existantes doivent être popularisées. Le rejet de l’autre vit de nos renoncements, de l’absence d’inscription des particularités dans une vision dynamique de l’universel.

Loin des simplismes d’une grande presse en quête de mots chocs, ce livre offre des regards lucides, exigeants et souriants aux autres.

Leila Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal : Les banlieues, le Proche-Orient et nous

Les Editions de l’Atelier, Paris 2006, 158 pages, 17 euros

Didier EPSZTAJN

Contre l’histoire lacrymale

Le livre d’Esther Benbassa par de la volonté « de comprendre comment la souffrance, ses représentations, ses instrumentalisations successives ont pu façonner l’histoire d’un peuple et d’une religion, ou plus encore l’idée que ce peuple et cette religion se faisaient de leur histoire ».

L’identité d’un groupe entremêle constructions sociales, constructions mentales, imaginaires collectifs, actes de foi ou de croyances, rationalisations des vécus et des compréhensions, écritures et réécritures du passé en fonction de choix religieux, scientifiques ou sociaux, de confrontation aux autres, d’inscription dans des lieux et temps concrets. Mémoires et histoires ne se recouvrent pas forcément, surtout lorsque le religieux, l’idéologie, le désir et la peur imprègnent ou dominent les perceptions.

J’utiliserais dans cette note le terme de juif, sans préjuger des débats nécessaires de définition sur la notion de peuple(s), nation(s), religion(s), etc.…De même je choisis la formulation de Raul Hilberg « La destruction des Juifs d’Europe » aux termes « holocauste » ou « shoah » qui m’ont toujours parus inadéquats. J’assume par ailleurs le choix, sans vouloir porter atteinte aux croyances d’éventuel-le-s lecteurs et lectrices, de mettre tous les termes à connotation religieuse en minuscule (bible, écritures, talmud, dieu, croisade, exil, etc.). Je garde par contre la graphie de l’auteure.

Le livre d’Esther Benbassa est divisé en cinq chapitres.

« Souffrir, mourir, ritualiser » traite de la place de la souffrance dans l’éthos juif, dans les constructions bibliques et midrashiques (exégèses rabbiniques des écritures). « Une justification eschatologique et apocalyptique de la souffrance prend forme, soutenue par la croyance en une vie après la mort ».

L’auteur parcourt les mots et ordres religieux pour dégager les sens possibles de la souffrance comme relation au monde, punition ou bénéfice, relation à dieu, en soulignant les différences sensibles entre le catholicisme, l’islam et le judaïsme. Sans oublier que cette construction collective induit que « Le ferment de subversion que recèle la souffrance est neutralisé par cette ritualisation qui, par cumul des catastrophes qu’elle englobe, libère en même temps un espace d’espérance ».

Cette plongée dans l’univers proprement religieux est indispensable car elle permet de comprendre comment « liturgie et mémoire se rejoignent pour bâtir une histoire souffrante ». L’auteure souligne par ailleurs que « cette gestion très particulière du souvenir du malheur apparaît d’emblée très différentes de notre attitude contemporaine séculière ».

Le chapitre deux « Fabriquer de l’histoire souffrante » est un parcours historique : première croisade (1096), brulement du talmud vers 1240 à Paris par ordre du roi, expulsion d’Espagne en 1492, accusations de meurtre rituel et autres persécutions. Ces différents événements suscitent des chroniques qui vont devenir, perdurant encore de nos jours, une mémoire de souffrance « dénominateur commun d’un peuple en dispersion », une identité et une cohésion dans l’exil. « La souffrance primait l’histoire » et l’histoire des juifs se mémorisait uniquement comme histoire de malheurs. Il suffit de se pencher sur la réelle histoire des juifs au moyen âge pour montrer le caractère réducteur et mythique de cette translation (autonomie dans les ghettos, privilèges divers, statut social, qui évidemment n’éliminent pas les conséquences des menaces antisémites et des pogroms).

Par ailleurs, l’auteure signale que cette histoire ne nous dit rien sur ce qui faisait la spécificité du judaïsme d’alors, ni sur ses apports effectifs à la civilisation médiévale. Elle décrit les différences entre les mondes ashkénaze et séfarade, laisse une place importante à la littérature qui contribue à tisser génération après génération, cette histoire souffrante, interroge les différents moments proprement mystiques comme ceux de la kabbale. L’auteur ne néglige pas l’histoire des juifs dans l’empire ottoman.

Avec le XIXème siècle, en Europe, il s’agit d’une toute autre histoire, accès à la citoyenneté, sortie des ghettos, développement d’un courant des Lumières (haskala), échec de la Révolution de 1848, laïcisation et occidentalisation.

La destruction des juifs d’Europe par l’état nazi et ses complices dans la plupart des pays, dont le gouvernement de Vichy, modifie profondément les coordonnées : disparition du yiddishland et forcément questionnement pour les survivant-e-s. « Que faisait dieu à Auschwitz ? ». Ce chapitre « Une souffrance sans espérance » discute entre autres de l’unicité de cette destruction face aux autres génocides. Il faudra attendre les années 60 pour un début d’historicisation savante de cette période. « En attendant, l’Holocauste comme religion de la souffrance a bel et bien été adopté par les masses juives ». Un événement sort de l’histoire pour devenir un moment sacré, par définition indiscutable, mémoire absolue, indéfiniment porteur de sens quelque soit la situation concrète sur lequel il est projeté (comme par exemple dans ses transcriptions juives en Palestine ou dans les relations entre Israël et les pays arabes).

Contre cette vision, Esther Benbassa souligne « Pour ne pas oublier, c’est d’histoire que nous aurions besoin, et non d’émotions, toujours fugitives, exigeant sans cesse d’être renouvelées, avec toujours plus d’intensité ». Cela nécessite aussi et surtout de nommer l’innommable.

Les chapitres suivants prolongent la réflexion « Une rédemption laïque ? La Shoah, Israël et les juifs » et « Hors de la souffrance, point de salut ! » sur lesquels je ne m’étends pas, car je suis déjà intervenu, à de nombreuses reprises, en chroniquant des publications. Je partage avec l’auteure bien des appréciations et particulièrement la nécessaire dimension universelle de cette histoire particulière et « la reconnaissance des mémoires meurtries » comme « étape indispensable des identités individuelles et collectives dans nos sociétés de plus en plus sécularisées ».

Et l’auteure de conclure par « Le droit à l’oubli ». Nous ne pouvons nous considérer principalement comme victime, la judéité n’est pas réductible à l’antisémitisme, la négritude à l’esclavage, etc.…Une telle vision rétrécit l’horizon, naturalise des inscriptions historiques, enferme dans la négation de soi comme individu-e et comme collectivité. « La victimité n’est pas inscrite dans le code génétique d’un groupe ».

D’où une interrogation pertinente : « Ceux qui, sans répit, veillent sur la mémoire et en fond un devoir sont-ils prêts à lâcher prise pour autoriser l’oubli, qui n’est pas effacement de l’événement, mais seulement sortie de la mémoire, désormais confiée à l’histoire, comme on laissait hier au texte la charge de rappeler, à cadences régulière, les désastres du passé ? »

Penser et réfléchir c’est aussi sortir des sentiers habituels, c’est parfois pour un-e mécréant-e se confronter aux constructions religieuses qui ont tant importées, avant le règne de l’individu citoyen abstraitement égal et la domination de la marchandise.

Mais il ne faut pas se tromper, le ressurgissement de la question religieuse, l’actualité d’un archaïsme, pour utiliser un beau titre d’Alain Birh, est une toute autre question.

Esther Benbassa : La souffrance comme identité

Editions Fayard, 2007, 303 pages, 20 euros, réédition en format de poche en Pluriel

 Didier Epsztajn

Un nous inventé

En avant propos, Shlomo Sand nous conte trois récits de grands pères, d’amis et d’étudiantes, et reflechit sur la mémoire greffée et les mythologies échevelées : « Le passé a subi une vaste opération de chirurgie esthétique; les rides profondes ont été dissimulées par des auteurs de romans historiques, des essayistes et des publicistes. C’est ainsi qu’à pu être distillé un portrait national du passé, fier, épuré et de belle prestance. »

Dans l’écriture de l’histoire, le présent semble souvent inscrit sur une flèche de temps, la conséquence d’un flux d’événements générateurs. Les réécritures du passé, en fonction des prismes du présent, le manque d’interrogations contextuelles sur les faits, le sens des mots, les structures contingentes, font du présent et du passé des mythes troués mais aussi des concrets porteurs de sens, pas simplement des illusions idéologiques.

L’auteur propose une démarche décalée : « se trouver en dehors des champs spécifiques et marcher sur leurs bordures peut, en certains cas, aiguiser des angles de vues inhabituels et conduire à proposer des connexions inattendues. » Ses analyses interrogent non seulement la méta histoire, les imaginaires nationaux mais aussi les oublis des recherches et débats dans les écritures successives du passé qui conduisent à « une version monolithique et ethnonationale » de l’histoire.

Loin des études ciblées, des monologues pointus, la compréhension des sociétés passe par des synthèses élargies, loin des spécialisations institutionnelles. La complexité d’un sujet ne peut être appréhendée par une seule dimension d’étude, fut-elle rebaptisée science.

Cette note de lecture ne saurait rendre compte de la totalité des thèmes et riches pistes de cet ouvrage.

Dans le premier chapitre « Fabriquer les nations, souveraineté et égalité », Shlomo Sand analyse la création de la notion de nation et les constructions des pensées et histoires nationales à travers de nombreux auteurs. Je ne cite que certains d’entre eux, dont les ouvrages sont disponibles en français (Etienne Balibar, Benedict Anderson, Ernest Gellner ou Eric J. Hobsbawm). Dans la construction de ces imaginaires nationaux, l’auteur insiste sur la place des intellectuels « Ils construisent un passé continu et cohérent unifiant le temps et l’espace à partir d’événements qui s’étaient déroulés au sein d’entités politiques diverses et sans aucun lien entre elles, et ainsi fut crée une longue histoire nationale remontant au début des temps. Les caractéristiques spécifiques des divers matériaux du passé tinrent, bien sûr, un rôle (passif) dans le modelage de la culture moderne, mais ce firent les intellectuels qui sculptèrent la représentation de la nation à la lumière de leur vision, dont le caractère provient essentiellement de la complexité des exigences du présent. »

L’histoire moderne, est façonnée par le prisme national, naturalisé comme soubassement anhistorique de l’organisation des sociétés. Les auteurs cités, au-delà des différences, ont analysé ces imaginaires, cette histoire féerique, ces constructions inhibitrices, sans contradiction, sans actrice et acteur multiple.

La seconde partie « Mythistoire. Au commencement, Dieu créa le Peuple » est centrée sur les temps bibliques et l’analyse de l’Ancien testament. L’auteur souligne que « Pour la majorité des juifs, il fut, pendant des siècles, considéré comme un ensemble d’écrits sacrés d’origine divine, qui n’était pas vraiment accessible sur le plan spirituel, tout comme la terre sainte ne faisait pratiquement pas partie, dans leur univers religieux, de leur espace de vie réel sur la terre. »

Cette partie présente les analyses de multiples historiens, tout en les confrontant aux découvertes archéologiques ou historiques (Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La bible dévoilée, Folio histoire, Paris 2004). La mise en relation des sources écrites, de l’archéologie, des textes religieux, des contes et légendes reste d’une grande actualité. Il me semble qu’il convient d’étudier en permanence les faits religieux comme matérialité et non simplement comme croyances.

Une des dimensions de ce chapitre peut-être illustrée par « La nationalisation de la bible, sa transformation en livre historique fiable commencèrent donc par l’élan romantique de Henrich Graetz, furent développées avec une prudence diasporique par Doubnov et Baron, puis complétées et portées à leur summum par les fondateurs de l’historiographie sioniste qui tinrent un rôle non négligeable dans l’appropriation idéologique du territoire antique. »

Shlomo Sand propose une hypothèse sur le monothéisme exclusif « tel qu’il nous est montré à presque toutes les pages de la Bible, n’est pas né de la politique d’un petit roi régional désireux d’élargir les frontières de son royaume, mais d’une culture, c’est à dire l’extraordinaire rencontre entre élites intellectuelles judéennes, exilées ou revenues d’exil, et les abstraites religions persanes. La source du monothéisme se trouve vraisemblablement dans cette superstructure intellectuelle développée, mais il a été poussé vers les marges en raison de pressions politiques exercées par le centre conservateur, comme se fut le cas pour d’autres idéologies révolutionnaires dans l’histoire. Ce n’est pas par hasard que le mot dat (religion) en hébreu vient du perse. Ce premier monothéisme n’arriva à maturité qu’avec sa cristallisation tardive face aux élites hellénistiques. » Cette analyse pourrait être utilement confrontée avec les développements d’Ernst Bloch dans le Principe Espérance ou les travaux de Michael Lowy sur la sociologie des religions.

La troisième partie « L’invention de l’Exil. Prosélytisme et conversion » surprendra les lectrices et les lecteurs car il démonte, pièce par pièce, les mythologies les plus répandues de l’histoire juive : le rôle fondateur de l’exil, l’absence de prosélytisme religieux et le caractère très isolé des conversions. Au delà de la nécessaire déconstruction des fantasmagories, Shlomo Sand analyse aussi ces créations idéologiques et leur rôle dans la construction du peuple juif « Le concept d’exil acquit, dans les diverses traditions juives, un sens essentiellement métaphysique, détaché de toute contingence physique d’être ou de ne pas être en dehors de la patrie. »

Dans le développement du judaïsme, il faut insister, contre les actuelles traditions rabbiniques, sur la conversion par la force des populations locales, le prosélytisme dans le monde romain, au moins jusqu’à l’institutionnalisation du catholicisme.

L’auteur conclut cette partie en analysant la fonction de la dénégation des réalités « L’oubli de la conversion par la force et du grand mouvement d’adoption volontaire du judaïsme constituait une condition sine qua non de la conservation de la linéarité de l’axe temporel sur lequel évoluait, en mouvement d’aller et de retour, du passé au présent et du présent au passé, une nation unique, errante, repliée sur elle-même, et bien entendu entièrement imaginée. »

L’auteur poursuit sur les conversions dans le très beau chapitre : « Les lieux de silence. A la recherche du temps (juif) perdu » : adoption du judaïsme par Himyar dans « l’Arabie heureuse », Phéniciens et Berbères – Kahina, la reine mystérieuse et le drôle d’empire à l’est de l’Europe (les Khazars).

Shlomo Sand soutient que « le monothéisme juif servit de pont entre des groupes de langues et de culture regroupés au sein d’aires géographiques éloignées les unes des autres et qui évoluèrent vers des destins historiques différents. »

Je souligne les pages sur le peuple yiddish. L’auteur regrette le peu de cas que fait l’État d’Israël en terme de préservation de la mémoire de la richesse de leurs vies, préférant les seules commémorations de l’instant de leurs morts.

Sur ce sujet, je précise que l’invention du peuple juif ne saurait dispenser d’une réflexion sur la construction historique de la question juive (yiddish) au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale, question nationale nécessitant des réponses politiques, que le mouvement révolutionnaire, à l’exception du Bund, a négligé.

La dernière partie relie le passé historiquement construit au présent « La distinction. Politique identitaire en Israël ».

Comme d’autres chercheurs, Shlomo Sand insiste sur la présence « dans les thématiques sionistes des traces du volkisme allemand » ainsi que ce qui rappelle « les mécanismes discursifs et séparatistes du romantisme polonais ». Il analyse les liens entre hérédité, religion et sionisme et leurs impacts depuis le début de la construction du nouvel État « Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l’idée d’un peuple-race éternel. »

Dans ce beau livre, Shlomo Sand présente « les lignes descriptives d’une contre-histoire à venir qui contribuera, peut-être à la création d’une greffe mémorielle d’un genre nouveau : une mémoire consciente de la vérité toute relative dont elle est porteuse et qui cherche à souder, en un récit nouveau, des identités locales en voie de constitution, avec une conscience universelle et critique du passé. » L’auteur semble cependant sous-estimer le poids réel des imaginaires longtemps existants sur les structures sociales et les consciences individuelles. Faut-il souligner que le dévoilement des mythistoires ne saurait suffire à en faire de simples illusions idéologiques. La démarche pourrait être reproduite vers d’autres constructions sociales : peuples, identités nationales sans oublier certaines mythologies à vocation émancipatrices.

Un livre rare, érudit, libre, s’achevant « par un questionnement quelque peu insolent sur un avenir douteux »

Comme le faisait Avraham Burg (Vaincre Hitler, Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, Paris 2008), l’auteur ne masque pas les mots pour décrire la réalité « Pour être plus précis, Israël peut-être caractérisé comme une ethnocratie juive aux traits libéraux, à savoir un État dont la mission principale n’est pas de servir un demos civil  et égalitaire, mais un ethnos biologique et religieux, entièrement fictif sur le plan historique mais plein de vitalité, exclusif et discriminant dans son incarnation politique. »

Je rappelle son passionnant précédent ouvrage (Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, Fayard 2006, 316 pages, 20 euros, réédition en poche chez Champ Flammarion)

Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé

Éditions Fayard Paris 2009, 446 pages, 23 euros  réédition en poche chez Champ Flammarion

Didier Epsztajn