« Personne » est peut-être la chance offerte d’échapper un instant à la logique de l’identification

« Personne », tel est peut-être l’aveu du véritable nom du sujet de la scène primitive qui ne cessera de hanter l’Occident  : la scène du long périple d’Ulysse, de la traversée du néant, du passage par la mort et du retour à soi dans l’affirmation d’une identité enfin retrouvée. Ce sujet, le sujet est l’hypothèse même de l’Occident, sa supposition, ce qui le détermine et le soutient dans sa quête effrénée de lui-même.

Je ne parlerais que de certaines parties de ce livre, n’ayant ni les connaissances ni les compétences pour suivre l’auteur dans l’ensemble de ces analyses.

Je commencerais par le texte d’Aristide Bianchi & Léonid Kharlamov, présentation de ce livre posthume, de ce regroupement des écrits sur l’Occident. « La réponse d’Ulysse révèle ainsi à la fois le vide du sujet et la possibilité de briser la loi de la quête d’identité qui s’y dévoile ».

Les auteurs indiquent que le « terme  »Occident » désigne pour lui la question de la colonisation » et ajoutent « Question qui n’est pas un thème ou un objet de sa réflexion parmi d’autres, mais l’enjeu de sa pensée – un enjeu qui engage sa forme même et rend simultanément impossibles le maintien dans le champ de la philosophie et toute position extérieure à elle – un enjeu qui n’engage ainsi pas moins que sa possibilité, sa condition ». La force de cet énoncé se retrouve de manière récurrente dans les textes de Philippe Lacoue-Labarthe. La philosophie, mais je pourrais ajouter plus généralement la politique ici, « ne peut être quitte de la violence de l’expansion militaire et technique de l’Occident ».

Je ne sais si la philosophie, comme semble le dire Philippe Lacoue-Labarthe, « est arrivée à sa fin et que l’Occident désormais mondialisé n’est rien d’autre que son accomplissement » mais je comprends la présentation qui indique qu’elle « ne représente pas une forme indépendante, pure et privilégiée du discours de la vérité, mais précisément ce qui hante autant le monde que nous avons à penser jusqu’à l’extrême de son horreur que les moyens qui nous permettraient d’y parvenir ».

Un double désastre « marque l’achèvement de l’Occident en lui-même et hors de lui : la destruction des juifs d’Europe et la colonisation ».

Philippe Lacoue-Labarthe nous parle de modernité, de la Grèce, de mythologisation qui se répète, d’aliénation, de politique de sacrifice, de clôture théologico-politique, de religion, de la mort de Dieu « ressort de la prophétie » qui n’existe « ni dans l’islam, ni dans le judaïsme » et qui structure la pensée de l’Occident, de sa dominante religion à sa philosophie, de l’horreur et de la barbarie occidentale, « Mais cette horreur même, au lieu d’essayer de la penser, on ne fait au fond que la commémorer dans la mauvaise conscience », du pouvoir de destruction infini…

Il nous montre comment « l’imposition du moderne » est un pur oxymore ( Comment peut-on imposer le moderne « dans son acceptation la plus banale …. synonyme de libération » ?), il nous dit que « une résistance à l’oppression qui emprunte ses armes à l’oppresseur est toujours vaincue ».

Sa pensée chemine aussi dans la littérature, dans le cœur de la nuit avec Kurtz (Joseph Conrad : Au cœur des ténèbres), chez Maurice Blanchot, dans la poésie d’Höderlin…

J’ai été particulièrement intéressé par entretien avec Makato Asari titré « dies irae »

Table :

  1. La réponse d’Ulysse

  2. La philosophie fantôme

  3. L’hypothèque occidentale 

  4. Contrepoints

  5. L’horreur occidentale

  6. La séparation, c’est le commencement

  7. Entretiens : 

A. Penser l’Europe après Auschwitz (entretien avec Mathieu Bénézet) 

B. Dies irae (entretien avec Makoto Asari)


Postface de Aristide Bianchi & Leonid Kharlamov

Un livre de philosophie, même si j’ai noté que l’auteur garde une certaine réserve sur son propre statut, qui nous entraîne au cœur de la modernité, un regard inhabituel, dérangeant, questionnant. Je souscris à l’idée, habitant l’édifice, de l’intérieur « le laminer jusqu’à ce que l’une ou l’autre de ses parois devienne suffisamment diaphane pour laisser deviner la fragile image image d’un dehors ». Je signale aussi de forte divergences politiques comme sur le traité européen.

Avant de faire ou répondre, la nécessité de prendre en compte ce « Je ne reconnais aveuglement et obstinément, comme seule règle archi-éthique, que le refus d’humilier, le soin et le souci de ne pas humilier. »

Philippe Lacoue-Labarthe : La réponse d’Ulysse et autres textes sur l’occident

Lignes /Imec, Paris 2012, 190 pages, 23euros

Didier Epsztajn

Les œuvres clés de Hannah Arendt (1906-1975) : Ecrivaine politique

La philosophie de Hannah Arendt – elle se voulait plutôt « écrivain politique » – est un curieux mélange de radicalisme, de libéralisme et de conservatisme le tout enveloppé dans un style d’écriture centré autour du « charme » – le présentateur, Philippe Raynaud de cette édition le répète à plusieurs reprises et il a raison. Le lecteur est souvent, presque à son insu, séduit par cette écriture ouverte, lisible tout en définissant des concepts et une méthode d’analyse. Les œuvres réunies dans cette édition Quarto, « Condition de l’homme moderne », « De la révolution » en une nouvelle traduction, « La crise de la culture », « Du mensonge à la violence », sont majeures pour comprendre son apport. Augmentées d’une interview et surtout d’un glossaire, cette édition permet d’entrer dans l’univers singulier de cette philosophe élève et amante de Heidegger dont témoigne leur correspondance qui, visiblement, a eu du mal à se séparer du système philosophique qu’il avait construit, notamment de ses réflexions sur la technique qui se retrouve dans son essai publié en 1958, « L’humaine condition ». Elle « sonne » actuelle. Le formatage de nos conditions de vie, de travail, de la « vita activa » comme elle dit, par la technique, la technologie est une « modernité » qui n’a pas vieilli.

Par contre la séparation stricte qu’elle effectue entre politique et social mérite d’être lu avec un esprit critique comme sa valorisation de la révolution américaine – révolution réussie essaie-t-elle de démontrer – face à la révolution française qui a construit l’idée d’Etat-Nation et de droits du citoyen permettant d’exclure une partie des être humains est à considérer à la fois comme partie prenante de son histoire personnelle et à remettre dans le contexte de ses années de « guerre froide » et de « coexistence pacifique ».

Il reste une réflexion, une pensée vivante qui se veut lucide sur les sociétés qu’elle considère. Des références étranges surgissent parfois, des échos de Proudhon notamment et de ses rêves ou d’autres « utopistes » français. Comme Raymond Aron, elle se situe résolument dans la société capitaliste. La lire, dans le contexte actuel, est une source de fraîcheur tout en retrouvant la nécessité d’une distance pour forger d’autres concepts pour comprendre le monde « moderne ».

Hannah Arendt : L’humaine condition

préface, présentation et glossaire de Philippe Raynaud

Quarto/Gallimard, 1050 pages, 26 euros

Nicolas Béniès

La persistance de l’aspiration à la « communauté des biens »

Je souligne la qualité de l’objet livre. Une belle police, des pages au cadre grisé. Bref une présentation qui rompt avec la banalité de tant d’ouvrages.

Je suis peu friand des ouvrages « utopistes », de ces écritures de lendemains organisés, d’émancipations corsetées. Les transformations possibles du monde ne sauraient être abordées dans une logique fermée et auto-engendrante, sans place pour l’action collective et individuelle. Je partage le point de vue d’Isabelle Garo développé dans Marx et l’invention historique (Editions Syllepse, Paris 2012) Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique « les moyens ne sont pas une transition vers des fins distinctes qui en actualiseraient les promesses, ils sont des médiations coextensives à la détermination progressive de ces mêmes fins au cours du mouvement même de leur réalisation, au point d’en être l’origine et la matrice en même temps que la résultante »

Bien sûr, ce positionnement est anachronique en regard du siècle de l’auteur. Je ne garderais donc que la charge critique, cette pensée révoltée contre l’air de son temps, des évidences affirmées au nom de Dieu, du Roi, ou de tout autre motif, et en particulier contre la propriété privée « des possessions usurpées sur le fonds qui devait indivisiblement appartenir à l’humanité entière » ou « Pourquoi restreindre le bien public par la chose du monde la plus capable de le détruire, par une propriété qui incline si facilement l’homme à l’usurpation ». Etienne-Gabriel Morelly disserte, entre autres, sur la liberté, la dépendance, la bienfaisance « la véritable bienfaisance est la fille de l’amour de notre être, dégagé de toute crainte, de toute espérance erronée ou frivole ? »

Je souligne la belle préface de Stéphanie Roza. En particulier l’inscription du Code de la nature dans les débats philosophique de son siècle « Toutefois, son apologie de la religion naturelle et de la raison, ainsi que la violence avec laquelle il dénonce l’institution catholique, ne peut laisser le moindre doute quant au fait que notre auteur se situe dans la camp éclairé, et que c’est de cette position fondamentale qu’il attaque les thèses de Montesquieu ». Elle insiste aussi sur le rapport à la propriété « Son utopie, en tant que construction théorique d’une société sans propriété privée, incarne sans doute ce qu’un intellectuel des Lumières pouvait produire de plus radical et de plus cohérent à la fois. »

Oui, comme l’a écrit mon ami Nicolas, “Eco. / Soc.” mai 2012 (2), il ne faut pas « abandonner le patrimoine, ne pas laisser de côté toutes ces théorisations qui ne sont pas seulement révélatrices d’une époque mais aussi permettent de mettre à jour des filiations, ici avec Babeuf mais surtout avec Fourier pour construire une histoire de cette pensée de la construction de mondes idéaux ».

Etienne-Gabriel Morelly : Code de la nature

Préface de Stéphanie Roza : Un programme socialiste au siècle des lumières

La ville brûle, 2012, 174 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

La grève est le même scandale que la démocratie

« L’acharnement qu’on a mis à faire de Mai 68 un simple phénomène générationnel, ou existentiel, ou social, ou sexuel, etc., afin d’occulter – ou de simplement voiler – que Mai fut d’abord la plus longue et la plus grande grève qui eut jamais lieu en France est à la hauteur de la haine qui lui fut vouée, c’est-à-dire aussi : de la peur qu’il fit monter » (Kristin Ross cité en exemple « arbitraire et de pure commodité »)

Contrairement à l’expression des auteur-e-s, la grève n’a de sens pour moi que dans un système social, historiquement situé, où s’opposent des groupes sociaux aux intérêts antagoniques. Exit ici le capitalisme, le salariat, les contradictions des rapports sociaux, l’auto-organisation, les assemblées générales…

Mais je conçois, qu’il est possible de traiter de la grève, en prenant le risque de son essentialisation, d’un point de vue philosophique. Cela en restreint le sens, me semble-t-il, mais cela permet aussi d’ouvrir des fenêtres de réflexion, en déplaçant les regards et les analyses. Encore faudrait-il expliciter le public visé, la fonction imaginative. Une pensée non située, n’est, à mes yeux, qu’un exercice de style académique, aristocratique ou élitiste. Il me semble difficile de s’opposer ainsi aux mythes : « Ces thèses sur le concept de grève sont des thèses sur le concept mythique de grève. Elles ont pour lieu le temps plein et tragique de l’Histoire. »

Donc ce livre ne traite donc pas des grèves réellement existantes. Sur ce sujet voir par exemple :

Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse : La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine (Éditions du croquant, Bellecombe-en-Bauges 2008 Rendre visible la réalité sociale

Sous la direction de Jean-Michel Denis : Le conflit en grève ? Tendances et perspectives de la conflictualité contemporaine (La Dispute, Paris 2005 Sous les silences, les irréductibles révoltes et actions

Et pourtant dans cette poétique, dans cette présentation en forme de puzzle et de schéma spiraloïde « Les thèses qui suivent, éparses, se rejoignent sur un refus : celui de la pensée, tellement commune, mais morte, qui fait de la grève un moyen. Elles -chacune à leur manière, et des lieux divers d’où elles surgissent – contredisent ce dogme. Elles disent que la grève est la fin ; elles en chantent l’éloge. » surgit, parfois, des points de réflexion, oubliés, enfouis, derrière l’aplatissement ou la réduction « fonctionnelle » de certaines politiques.

Quelques éléments éparts et choisis subjectivement : « La grève est la mise en crise du fonctionnement infini et total de la société », « le temps créateur de la grève », « elle est le processus , précisément, par lequel la limitation imposée entre social et politique, entre privé et public, est contesté et combattue », « La grève est bien, comme la fête, le temps du travail suspendu », « La grève est la joie », « Le blocage est seul capable, dans une grève, de faire sortir de ses gonds le temps quotidien » ou « La grève est aussi ce geste délibéré par quoi l’on refuse de devoir penser toujours seulement à  »ce qui sera ». »

J’ajoute aussi que je partage avec les auteur-e-s, les critiques sur le futur fermé « le point focal futur devient une balise rassurante par quoi se clôt le temps », l’homme « calculable », etc…

Mais je ne crois ni à la grève comme œuvre d’art, ni comme sacrifice au soleil.

Pour curieuses et curieux, malgré le caractère très énigmatique de cet ouvrage, un peu hors du temps, mais néanmoins tendu vers l’invention.

Institut de démobilisation : Thèses sur le concept de grève

Editions Lignes, Paris 2012, 252 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

Sauf à prendre un article pour un cerf-volant

Le texte de Michel Foucault fut publié dans un numéro de Critique rendant hommage à Georges Bataille en 1963.

En absence de compétences particulières en philosophie, que ce soit celle de Nietzsche ou celle Bataille, ma lecture du texte de Michel Foucault n’est qu’une mise en résonance de thèmes et de souvenirs des œuvres « littéraires » de Georges Bataille. En espérant que d’autres, plus qualifié-e-s transgresseront cette fausse lecture.

Je parlerais donc plus de la belle postface « Ceci n’est pas une préface » de Francis Marmande dont le titre de cette note est extrait. L’auteur contextualise le texte de Michel Foucault, à la fois d’un point de vue historique, politique, intellectuel et artistique. Du contexte, je souligne, comme l’auteur un non-dit, le jazz « Il est troublant que les avant-gardes homologuées, pour des raisons pauvrement sociologiques (origines de classe), tristement musicologiques (culture de classe), politiquement politiques (sans commentaire), aient laissé passer dans une puérile indifférence, l’événement esthético-politique qui les résumait le mieux. Les programmait : corps mis en jeu, poétique extrême, subjectivité rompue, reformulation de l’engagement, violence, véhémence, polyphonie, tout y était, pourtant. Indifférence, prudence, ignorance ? Mais on n’ignore jamais que ce que l’on tient à ignorer. Ce n’est pas un moindre effort que de savoir. Ce grand chambardement – harmonique, mélodique, rythmique -, cette radicale remise en question de l’intérieur même, portent des noms : Sonny Rollins, Max Roach, Abbey Lincoln, Ornette Coleman, Mingus, Dolphy, Coltrane, Ayler, Cecil Taylor, Sun Râ, Bill Evans, Paul Bley, Andrew Hill, Ran Blake, Jeanne Lee, Archie Shepp… Préface à la transgression ne tombe pas du silence ». Et peut-être est-il possible de passer du rythme musical à une certaine utilisation de la langue « une langue, une syntaxe, une scansion s’inventent – ce n’est en rien une question d’image, de métaphore -, un rythme qui tente de rejoindre le mouvement de son thème et la transgression de sa propre limite ». Francis Marmande complète par « Préface à la transgression est donc à lire selon deux axes : l’histoire de la revue où ce texte s’insère ; celle de la pensée à venir (le dispositif Foucault), qu’en partie du moins, il programme. »

Quelque part, cette fausse postface renforce le coté in-ordinaire de la préface, lie le texte et la transgression « Sa Préface à la transgression n’est pas une préface (ordinaire). Elle n’annonce pas, ne résume pas, ne programme pas un livre à lire. Elle est préface à une notion, la transgression, et désigne de ce simple fait, un livre qui ne viendra pas » et « La Préface de Foucault n’est pas une ‘préface’, cette ‘postface’ n’est en rien sa postface, la transgression n’efface ni limites ni ne franchit les frontières, en cela du moins vont-elles l’amble… »

Je me contenterais de quelques citations de l’auteur, essentiellement sur la limite et l’écriture, sachant que les citations ne sont ni des illustrations, ni des légendes à une création.

  • « La transgression est un geste qui concerne la limite ; c’est là, en cette minceur de ligne, que se manifeste l’éclair de son passage, mais peut-être aussi sa trajectoire en sa totalité, son origine même. »

  • « la transgression franchit et ne cesse de recommencer à franchir une ligne qui, derrière elle, aussitôt se referme en une vague de peu de mémoire, reculant ainsi à nouveau jusqu’à l’horizon de l’infranchissable. »

  • « elle prend, au cœur de la limite, la mesure démesurée de la distance qui s’ouvre en celle-ci et dessine le trait fulgurant qui la fait être. »

  • « Le langage de Bataille en revanche s’effondre sans cesse au cœur de son propre espace, laissant à nu, dans l’inertie de l’extase, le sujet insistant et visible qui a tenté de la tenir à bout de bras, et se trouve rejeté par lui, exténué sur le sable de ce qu’il ne peut plus dire. »

  • « Il indique le moment où le langage arrivé à ses confins fait irruption hors de lui-même, explose et se conteste radicalement dans le rire, les larmes, les yeux bouleversés de l’extase, l’horreur muette et exorbitée du sacrifice, et demeure ainsi à la limite de ce vide, parlant de lui-même dans un langage second ou l’absence d’un sujet souverain dessine son vide essentiel et fracture sans répit l’unité du discours. »

Une invitation à (re)prendre certains ouvrages de Georges Bataille et (re)trouver « la forme étrange et irréductible de ces gestes sans retour qui consomment et consument ».

Je termine par une dernière citation de Francis Marmande renvoyant ironiquement à un futur texte de Michel Foucault « Ce devenir Foucault, inscrit dans une Préface qui, pas plus qu’un tableau légendé de Magritte, n’est une préface. »

En effet, ceci n’est ni une pipe ni une préface…

Michel Foucault : Préface à la transgression

Editions Gallimard 1994, réédition Nouvelles Editions Lignes, Paris 2012, 92 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Marx, le retour

Marx n’en finit pas de revenir. Il est salué par la presse anglo saxonne comme un penseur irremplaçable, insistant sur son économie politique et son analyse des crises. On en oublierait qu’il fut d’abord et avant tout un philosophe matérialiste et utilisant la méthode dialectique créée par Hegel. Une méthode qui permet de dépasser les oppositions pour appréhender les processus, le mouvement. Lucien Sève, dans cette perspective, veut, par l’intermédiaire de ce choix de 100 textes – qu’il a retraduit, il explique ses options dans sa présentation -, rend vivante la nécessité de « la philosophique au travail ». Dans son introduction, il justifie le passage de la « philosophie » au philosophique, manière de penser qui veut nous faire quitter le monde de la métaphysique, des Idées séparées du Réel. Marx parlera d’abstractions réelles pour qualifier ses concepts provenant d’un processus mêlant indiction et déduction. C’est à la fois l’originalité de Marx et sa difficulté. Le libéralisme économique nous a par trop habitué au simplisme de la pensée. Lucien Sève défend, bien sur, une lecture de Marx. Ce n’est pas la seule. Cette pensée en mouvement interroge encore le monde. Comme le démontre Alberto Manguel dans « Nouvel éloge de la folie » (Actes Sud), les « classiques » dans quelque domaine que ce soit ont toujours quelque chose de nouveau à nous révéler.

Karl Marx. Ecrits philosophiques, 100 textes choisis par Lucien Sève, Champs/Classiques, Flammarion.

Nicolas Béniès

Restriction du champ de l’expérimentation et restriction de la conscience politique du savant

« Les corps vils, ce sont les condamnés à mort, les bagnards, les détenus, les orphelins, les prostituées, les internés, les patients de l’hôpital, les esclaves, les colonisés, les moribonds qui ont historiquement servi de matériel expérimental pour la constitution de la science médicale moderne. … il s’agit d’interroger le lien étroit qui s’est établi, dans une logique de sacrifice des sujets de moindre valeur, entre la pratique scientifique moderne et l’avilissement de certaines vies. »

Si les évolutions des pratiques médicales donnent lieu à des analyses passionnantes, le livre est avant tout une réflexion philosophique et politique sur le pouvoir d’expérimenter et sur les sujets de ces expériences.

L’ouvrage est divisé en 11 chapitres : « Les cadavres des suppliciés », « Les corps des condamnés », « L’inoculation, expérience de masse », « L’auto-expérimentation », « L’expérience clinique et le contrat d’assistance », « Le droit à l’essai », « Crises et mutations de l’essai thérapeutique », « L’expérimentation pathologique », « Le consentement du cobaye », « L’expérimentation du monde » et « L’expérimentation coloniale ».

Des multiples analyses, je ne présente qu’une partie des développements sur Claude Bernard, sur le consentement du cobaye, sur l’expérimentation et en particulier l’expérimentation coloniale.

A propos de Claude Bernard, l’auteur montre que « Son geste décisif consiste à ne plus opposer physiologie et expérimentation mais, au contraire, à constituer une physiologie expérimentale sur laquelle pourront se fonder des essais thérapeutiques. » Pour traiter la maladie, il convient donc d’établir expérimentalement son étiologie (science des causes) « Dans cette nouvelle perspective, on tachera, avant de constater empiriquement des effets, d’établir expérimentalement des causalités ». Cette manière de procéder semble, par ses exigences propres, « porteuse de garanties éthiques immanentes ». La responsabilité médicale en est modifiée, de même que les méthodes de recherches et les nouvelles techniques d’expérience. Il s’agit d’une inflexion majeure dans le rapport aux corps.

Concernant le consentement, Grégoire Chamayou souligne la véritable absence dans les discours sur l’expérimentation humaine au XIXe siècle. L’auteur par ailleurs nous rappelle que « Le choix des sujets de l’expérience est intimement lié aux formes de domination existant dans la société ». Il développe sur la relation médecin patient « Dans une relation médecin-patient traditionnellement pensée sur le mode de la tutelle, il n’y a pas d’obligation de vérité pour le médecin, ni devoir d’information, pas plus que d’obligation de recueillir un quelconque consentement » et pour le dire autrement « Le seul principe est de respecter l’intérêt objectif du patient, qui prime sur son autonomie ».

Sur les problèmes d’autonomie, dans un autre contexte, je renvoie au bel article de Juana Maria Gonzales Moreno sur « Les lois intégrales contre les violence à l’égard des Femmes en Espagne. Une analyse à partir de la théorie juridique féministe » dans Nouvelles Questions Féministes Vol 28, N°2 / 2009 (Editions Antipodes, Lausanne). Le concept d’égalité formelle à la vie dure

La force des propos de Grégoire Chamayou « Dans les phases de déni de la contrainte sociale et des rapports de domination, ériger le libre arbitre du sujet comme foyer central et quasi exclusif d’autorisation, au détriment des limitations collectives et des cadres légaux, revient à l’exposer de façon accrue à ces mêmes rapports » et « Il faut envisager une délimitation collective – politique – de ce à quoi il est possible ou non de consentir, de ce qu’il est ou non socialement légitime de soumettre au consentement individuel – faute de quoi l’invocation de la liberté de choix pourrait bien se retourner à terme contre les conditions d’existence même de cette liberté » ne suffit pas, à mes yeux, à  »régler » les questions autour de l’autonomie, la règle collective, protection immédiate, pouvant être aussi un frein à la capacité d’agir des individu-e-s.

Le titre de la note est extrait du sous chapitre « Le paradoxe de l’expérimentalisation ». Les problèmes soulevés sont toujours d’actualité. L’auteur nous indique : « En même temps que s’étend le domaine de l’expérience scientifique, s’opère une limitation du champ de vision du savant » et ajoute « Au point que cette posture d’aveuglement sur les conditions sociales de sa propre pratique scientifique finit par être posée comme critère même de sa scientificité. » Ce qui est pour le moins  »délicat » en médecine devient, par ailleurs, absurde lorsque nous avons à faire à des sociologues ou des économistes !

Grégoire Chamayou nous rappelle aussi que les corps vils au XIXe siècle, ce sont les prolétaires. En citant les travaux de Marx, l’auteur trace une perspective : « Un regard réflexif de la science expérimentale sur elle même qui, loin de faire abstraction de son dehors, prend pour objet sa propre relation avec ses externalités et ses applications. Seule cette position réflexive est à même de restituer à la science expérimentale sa conscience politique. »

J’ai particulièrement apprécié le chapitre sur l’expérimentation coloniale. Plutôt que d’en faire une présentation, je choisis de reproduire le dernier paragraphe. « L’association historique du dispositif du camp et de l’expérimentation médicale sur des sujets indigènes, dans un territoire échappant aux normes éthiques de la métropole, sur une population sous contrainte, parquée, enfermée, dont la mort importait peu, naît ici. C’est la naissance d’un dispositif reproductible, transférable et modifiable. Le dispositif du camp d’expérimentation est apparu, sous une forme spécifique, comme un instrument aux mains de la médecine coloniale. Cet objet techno-politique sera réutilisé dans d’autres contextes, sous des formes modifiées, avec une signification, une fonction et une histoire propre. Le propos n’est pas ici d’assimiler des situations historiques dissemblables, ni de les mettre en balance dans l’horreur, mais de pointer émergence de technologies politiques recyclables dans des chaînes d’usages historiques. Certaines élaborations de l’impérialisme et du racisme colonial seront réimportées, exploitées par le racisme antisémite et exterminationniste nazi.

En ce début du XXe siècle, les corps vils ont pris un nouveau visage. Ils ont la peau sombre et ils se définissent désormais par leur race. Au terme de notre histoire, les corps vils ont été racisés ». Cette analyse recoupe celle d’Olivier Le Cour Grandmaison, par exemple dans Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard 2005) Logiques propres et totalisantes de l’action coloniale

En conclusion, l’auteur revient sur son projet : « J’ai essayé d’écrire l’histoire d’un pouvoir – le pouvoir d’expérimenter – en prenant comme fils conducteur les formes que prennent les dispositifs d’acquisition des sujets de expérience. ». Il fait ressortir quelques éléments qui sont toujours à rediscuter :

  • « L’invocation répétée du  »progrès », ou de la  »science », aboutit à produire des entités réifiées, des notions censées représenter la société comme un tout, mais qui sont en réalité toujours implicitement définies par l’exclusion des groupes sociaux dont elles justifient le sacrifice. »

  • « Ma thèse est que, en philosophie éthique, l’abstraction et l’indétermination du sujet sont mises au service d’une invisibilisation des rapports sociaux. »

  • « L’éthique de la recherche scientifique reste myope tant qu’elle ne dispose pas de concepts lui permettant de rendre compte des rapports de pouvoir et d’avilissement qui structurent le champ concret de la production du savoir. »

Le on soit disant neutre, ne l’est jamais. Derrière l’homme, il y a des femmes et des hommes qui ne peuvent jamais être réduit-e-s à une essence introuvable.

L’auteur a retenu une autre thèse : « La science relève des arts d’acquisition. Si la science est comme la chasse, l’expérimentation humaine suppose une sorte de chasse à l’homme ». Je renvoie donc au livre plus récent de Grégoire Chamayou : Les chasses à l’homme ( Editions La fabrique, Paris 2010 ) L’homme inscrit comme possible proie

Un regret cependant. Même s’il est abordé dans le cas des prostituées, le caractère nécessairement genré des corps vils n’est malheureusement pas approfondi. Quoi qu’il en soit, il me semble utile de s’aventurer dans l’analyse de l’utilisation de ces « corps vils ». Les questions abordées n’en finissent pas de s’actualiser.

Grégoire Chamayou : Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècle

Les empêcheurs de penser en rond /La découverte, Paris 2008, 422 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

 

Qu’est-ce que voir ?

Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) reste dans notre actualité. Ses Œuvres sont rééditées périodiquement permettant sa redécouverte. Professeur au collège de France, ami puis adversaire de Sartre, fondateur avec lui des Temps Modernes sa pensée s’est heurtée aux réalités aiguës et barbares de cette deuxième moitié du 20e siècle, marquée par l’affrontement entre deux blocs, les USA et l’URSS. Fallait-il choisir ? Sartre l’avait fait se situant du côté de Staline de manière acritique. Le reproche de Merleau-Ponty porte. Les deux lettres de rupture sont ici reproduites permettant de suivre les itinéraires de ces deux ex-amis. Il a autant interrogé le monde politiquement que philosophiquement. Claude Lefort, responsable de cette nouvelle édition des « Œuvres », a séparé, d’une manière quelque fois artificielle mais avec raison, ces deux domaines. Il présente et Merleau-Ponty dans une préface – un modèle du genre, entre amitié compréhensive et appréciation de la place du philosophe – et chacun des écrits, rappelant aussi le contexte. Du coup, c’est à la fois une leçon de philosophie, d’histoire et la sauvegarde d’un patrimoine qui a tendance à passer par pertes sans profits. La première partie déploie toutes les angoisses, les contradictions de la fin de la seconde guerre mondiale. La deuxième partie est une méditation sur la vision. Qu’est-ce que voir ? Que voit-on ? L’invisible est-il présent dans le visible ? Il a voulu creuser jusqu’au bout une étude de la perception et des rapports du sujet au monde. Les grands textes sont complétées par des articles, des notes qui éclairent le cheminement de cette pensée toujours en mouvement. Comme à l’accoutumée pour cette collection la préface est suivie d’une biographie, « Vie et œuvre » illustrée de photos et d’extraits des entretiens radiophoniques du philosophe. Le tout, est un instrument de travail inestimable.

Maurice Merleau-Ponty : Œuvres

Quarto/Gallimard, 1845 pages, 35 euros

La photo de couverture est de Georges Brousse

Nicolas Béniès