L’événement et la conjoncture brisent les déterminations trop simples

En introduction, les auteurs montrent la différence entre un retour de Marx et un retour à Marx. Ils prônent évidemment la seconde voie.

Il convient de surcroit d’ajouter, en troublant les sens des prépositions, comme Emmanuel Barrot dans le N°7 de la revue ContreTemps (Syllepse, Paris septembre 2010) : « Dans l’immense majorité des cas les réceptions-retours à Marx ne sont pas des retours de Marx, c’est à dire des réappropriations dialectiques totalisées selon le référent matérialiste ».

Plus important est la compréhension que « il n’y a pas un, mais des retours à Marx – et l’on voit très vite que ces différents retours ne se valent pas. »

Le livre traite du rapport de Marx à l’histoire « nous avons souhaité ne pas séparer, mais au contraire articuler, entremêler développements historiques et philosophiques, tant pratique que théorie sont ici indissociables » pour saisir les implications de la « faisabilité humaine de l’histoire ». Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange avertissent « C’est une lecture que nous proposons, elles est nécessairement engagée – nécessairement discutable. Au lecteur de s’engager ! »

C’est en regard de cette proposition, que j’aborderais quelques points.

Une remarque préalable, les auteurs rendent souvent sens précis à des mots et des concepts, les inscrivent dans une temporalité historique limitée. Il me semble cependant qu’il conviendrait d’aller plus loin encore, d’inventer des termes qui permettent à la fois de prendre en compte les radicales modifications de l’ensemble des rapports sociaux par le capitalisme, et  l’invalidation d’autres termes par les criminelles constructions des ex-socialismes réellement existants.

Dans la première partie, les auteurs analysent « Les révolutions, – locomotives de l’histoire – » et rendent justice, contre les simplifications et les réductions déterministes, à l’objectif de Marx « de décrire des tendances générales, pour certaines encore à venir, et de se situer dans une perspective politique de renversement du capitalisme. »

Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange s’attardent sur Le 18 brumaire de Louis Bonaparte en montrant que les analyses de Marx, si elles prennent en compte les déterminations sociales et économiques, ne sauraient s’y réduire. Au centre de cette partie : le concept de lutte des classes, les révolutions comme « fruits de luttes sociales intenses », la nécessité de  »briser » l’État et non plus de le perfectionner et la nécessité de « revenir sur certaines formules trop péremptoires ».

La seconde partie du livre, « Histoire de la production et production de l’histoire », me semble la plus élaborée. Les auteurs en présentant les analyses de Marx sur la vie matérielle et les rapports sociaux, font ressortir l’homme comme « produit historique », comme « être générique ». Au delà du matérialisme du XVIIIe siècle et de l’idéalisme de Hegel, s’élabore la compréhension de « l’humanité comme produit social capable de transformer ses conditions sociales pour rendre la société véritablement humaine. » ou pour le dire autrement « l’histoire des hommes est donc bien une histoire des hommes ».

« Autrement dit, si ce que sont les hommes dépend tout autant de ce qu’ils produisent que de la façon dont ils le produisent, cette production elle-même correspond toujours à un stade déterminé du développement social : la production n’est jamais production en général, mais toujours production déterminée d’individus sociaux déterminés engagés dans des rapports sociaux et politiques déterminés. »

En insistant sur la place de la « Critique de l’économie politique », les auteurs critiquent, à juste titre, les réductions au couple infrastructure/superstructure, pour nous rappeler que les rapports entre structure de base et superstructure « sont bien plus complexes et souples » que les présentations sclérosées de la seconde ou de la troisième internationale. « Autrement dit, il y a action réciproque entre les différentes sphères sociales ayant à la fois une indépendance relative et un conditionnement spécifique. »

Ce qui permet d’élaborer une « perspective stratégique qui ancre les possibilités de l’agir humain au cœur des contradictions de la société dans une époque historique donnée » et pour le dire autrement un « agir prolétaire qui ne peut se fonder que sur une conception de l’histoire comme d’un processus non déjà écrit, non prédéterminé, et en même temps tout sauf soumis à l’arbitraire de volontés abstraites. »

Sauf qu’il faudra attendre les théorisations de Lénine pour trouver de réelles élaborations autour de la/les stratégies.

Les choses se gâtent de mon point de vue avec certains développements de la troisième partie « L’agir historique ». Les auteurs détaillent les conditions matérielles de l’action, les rapports entre nécessité et liberté, les circonstances et la pratique révolutionnaire et la place du prolétariat.

Ils traitent ensuite de la conscience de classe, sans évoquer les débats et les problèmes que posent l’élargissement d’une donnée individuelle (conscience) à un groupe social (conscience de classe). Pour ma part, je reste plus que dubitatif sur le sens et l’utilité de cette notion, tout en n’écartant pas la nécessaire  »maîtrise », par la pensée et par l’action, de l’agir historique, dont la mémoire collective.

Plus problématique est la justification de la dictature du prolétariat, que bien évidemment les auteurs n’assimilent pas aux impostures staliniennes. Il n’empêche que le terme, et les conceptions derrière le mot, doivent être repensées, tant en regard des expériences historiques que des élaborations sur la démocratie et l’État.

Je n’évacue pas, pour utiliser la formule d’Antoine Artous (« Daniel Bensaïd ou la politique comme art stratégique », ContreTemps n°7, Syllepse, Paris septembre 2010) « on ne peut contourner le problème d’un régime d’exception » pour contenir la violence des dominants et briser leurs outils institutionnels ou militaires ; sans cependant, faut-il le souligner, limiter l’auto-organisation des actrices et acteurs et l’élargissement en permanence des processus de démocratie réelle nécessaire à cette auto-organisation.

Il ne me semble pas que les auteurs aient pris en compte les nombreuses élaborations et les débats autour de l’État, la démocratie ou la place de la politique. La conception de l’État « rien d’autre que l’instrument d’une classe » ou « l’absorption de la politique dans le social » après la révolution me semble caricaturale d’une version marxienne figée et peu dialectique. Il conviendrait sur ces sujets de vérifier, au delà du texte, les réels écarts entre les pensées.

Le chapitre conclusif au beau titre « La poésie de l’avenir » insiste sur la perspective de la révolution, l’essentielle ouverture de l’histoire et les espaces des actions possibles dans une perspective d’émancipation collective.

Dans un livre de taille réduite, il n’est certes pas possible, de rendre justice des analyses, quelques fois complexes et contradictoires de Marx. La  »dispute » autour des lectures du monde actuel nécessitent comme le souligne les auteurs à la fois des élaborations et des engagements. C’est une activité nécessaire et nécessairement collective.

Mohamed Fayçal Touati et Jean-Numa Ducange : Marx, l’histoire et les révolutions

La ville brûle, Paris 2010, 125 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Des poèmes comme preuve de la vie obstinée, vulnérable, vaincue, à eux et pas à eux, dépossédée, furieuse et perspicace

Les livres de Judith Butler sont souvent une invitation à penser au-delà des cadres habituels (« quelque chose dépasse le cadre, qui vient troubler notre sentiment de réalité ; en d’autres termes, il se passe quelque chose qui ne se conforme pas à notre compréhension établie des choses »), à troubler les évidences et à prendre à bras le corps les contradictions et les aspects  mouvants des rapports sociaux. Ma lecture suit une pente furtive de questionnement permanent, au delà des accords ou des désaccords. C’est en somme un temps d’interrogations, de croisements avec d’autres lectures, un puzzle encore à remonter.

« Celui qui ne veut pas se regarder est aveugle, et est aveugle celui qui ne voit que lui… Mais les yeux des aveugles sont pénétrants, ils voient tant de choses ! » (Abdullah Thabit : Le terroriste N°20, Sindbad, Arles 2009)

 L’auteure se concentre « sur les modes culturels et éthiques opérant par un cadrage sélectif et différentiel de la violence. » Elle voudrait soutenir « que s’il s’agit pour nous de revendiquer plus largement, au point de vue social et politique, des droits de protection et des titres à la persistance et à l’épanouissement, il nous faudra d’abord nous appuyer sur une nouvelle ontologie corporelle impliquant de repenser la précarité, la vulnérabilité, la  »blessabilité », l’interdépendance, l’exposition, la persistance corporelle, le désir, le travail et les exigences du langage et de l’appartenance sociale. »

Dans son introduction, elle porte sa critique, entre autres sur le  »droit à la vie » (Pour une argumentation sensiblement différente mais connexe : Alain Brossat : Droit à la vie ?, Seuil, Paris 2010), nous invite à penser la vie comme « finie et précaire » (Sur la finitude de la vie, voir le très beau livre de Nicole-Edith Thévenin : Le prince te l’hypocrite. Éthique, politique et pulsion de mort, Editions Syllepse, Paris 2008) et nous rappelle qu’une politique de gauche « viserait d’abord à reprendre et à étendre la critique politique de la violence d’État. » La violence de l’État et des États (guerres en Irak, en Afghanistan, prison de Guantanamo, etc…) est au centre de son ouvrage

Sans adhérer à la vision française de la république et de l’universel abstrait, elle porte critique forte sur le multiculturalisme qui « tend à présupposer des communautés déjà constituées, des sujets établis, alors que ce qui est en jeu, ce sont des communautés qui ne sont pas reconnues comme telles, des sujets qui vivent mais ne sont pas considérés comme des  »vies.»

L’auteure prône une alliance sans exigence « de s ‘accorder sur toutes les questions de désir, de croyance ou d’auto-identification. Elle serait un mouvement autorisant certains antagonismes parmi ses participants – des divergences de vues persistantes stimulantes qui seraient valorisées comme le signe et la substance d’une politique démocratique radicale. »

 Ne pas confondre les violences d’États et les manifestations de divergences concrètes séparant, même durablement, les actrices et les acteurs d’émancipations souhaitables, me semble en effet une base raisonnable. Nous ne devrions jamais nous laisser embarquer dans le combat entre  »notre » civilisation et  »leur » barbarie.

Ne jamais oublier la critique de la violence de l’État devrait permettre d’aborder de multiples terrains sans déchirement, de prendre à la racine des problématiques complexes sans céder au libéralisme et à à l’individu-e simplement marchand.

Je ne ferais qu’une autre citation en guise d’invitation à lire attentivement cet ouvrage « Je voudrais attirer l’attention sur la tension entre : a) étendre les concepts normatifs de la citoyenneté, de la reconnaissance et des droits afin de s’adapter aux impasses contemporaines et de de les surmonter et b) appeler à des lexiques alternatifs à partir de la conviction que les discours normatifs dérivés du libéralisme politique comme du multiculturalisme sont inadéquats à la tâche de saisir les nouvelles configurations subjectives et les nouvelles formes d’antagonismes sociaux et politiques. »

 Judith Butler : Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil

Editions Zones, Paris 2010, 177 pages, 15euros

Didier Epsztajn

L’homme inscrit comme possible proie

Grégoire Chamayou met en perspective différentes périodes, de chasse à l’homme, dans la longue histoire de la violence des dominants.

L’auteur nous rappelle, dans un premier chapitre « La chasse aux bœufs bipèdes » que la chasse à l’homme « ne fabrique pas son objet mais l’obtient par prélèvement sur une extériorité. » Technique de pouvoir, la chasse ne figure cependant pas parmi les arts politiques à part entière dans la cité grecque.

L’auteur aborde son sujet par son véritable cœur « L’histoire des chasses à l’homme se fera donc par celles des techniques de traque et de capture mais aussi par celle des procédés d’exclusion, des lignes de démarcation tracée au sein de la communauté humaine afin d’y définir les hommes chassables »

Une rupture est introduite avec le christianisme. La « chasse pastorale » se déploie au nom de la protection du troupeau. C’est l’objet d’un chapitre « Brebis galeuses et hommes loups. »

Puis l’auteur analysera successivement « La chasse aux indiens », « La chasse aux peaux noires », « La chasse aux pauvres », « Les chasses policières », « La chasses aux étrangers » (en fait, chasse aux travailleurs étrangers), « La chasse aux Juifs » et « La chasse aux hommes illégaux ».

Dans ce dernier chapitre l’auteur rejoint les analyses des auteurs de Douce France. Rafles Rétentions Expulsion (Sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison, Editions Seuil-RESF, Paris 2009). « Si l’apatride est exclu du régime de la protection légale, ce n’est pas pour avoir commis une infraction : au contraire, il est lui-même cette infraction, du seul fait de son existence, par sa seule présence sur le territoire de l’État-nation. » L’exclusion légale des travailleurs sans papiers permet leur inclusion dans des conditions salariales d’extrême vulnérabilité et concoure à la dérégulation de l’ensemble du rapport salarial.

Dans le chapitre sur « La dialectique du chasseur et du chassé », Grégoire Chamayou souligne « la chasse suppose une forme d’empathie avec la proie : pour traquer efficacement, il faut se mettre à sa place. Or cette opération mentale impliquait de nier la distance sociale absolue que le rapport de chasse visait précisément à réinstaurer entre les maîtres et leurs esclaves »

L’auteur pense les contradictions de la civilisation, du contemporain « En posant l’extériorité de la barbarie à la civilisation sur le mode d’un évolutionnisme horloger, on s’empêche en fait de saisir ce que la barbarie peut avoir de contemporain, la façon dont elle peut continuer d’habiter la  »civilisation » même comme sa condition cachée. » Et en tire des conclusions en terme d’émancipation « Sortir de l’ornière passe par réactivation de catégories non-judiciaires de l’identification politique, par la reconnaissance d’une subjectivité active parce que déjà engagée dans un processus d’auto-émancipation. »

Il conviendrait aussi de prendre en compte les rapports sociaux de sexe (de genre) pour mieux comprendre ces politiques de chasses qui ne se limitent pas aux hommes.

 Lectures complémentaires possibles : Nathan Wachtel : La logique des bûchers (Éditions du Seuil, Paris 2009) ; Olivier Le Cour Grandmaison : Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial.( Fayard, Paris 2005)

 

 

Grégoire Chamayou : Les chasses à l’homme

Editions La fabrique, Paris 2010, 246 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Pensée en mouvement

N’ayant étudié ni les auteurs grecs ni les penseurs pré-modernes je n’ai pas de compétence pour critiquer les présentations de l’auteur. Ma lecture a été celle d’un presque néophyte jusqu’à Hegel et Marx.

L’exposition de René Mouriaux des différentes phases de l’histoire de la philosophie, de la pensée formelle ou dialectique m’a semblé très abordable. Une véritable invitation à questionner les raisonnements.

L’analyse des réalités nécessite de dépasser les représentations courantes, d’aller au delà des impressions, de posséder une (des) méthode(s) d’exploration pour aller au delà des apparences. Je m’interroge cependant sur l’apport possible des réflexions du passé lointain sur les connaissances de nos sociétés. « Les termes de logique et de dialectique ont pris des acceptions différentes au cours des trois grandes périodes que nous avons distinguées. »

De même, il serait, à mes yeux, nécessaire de comprendre pourquoi ces philosophies ont écarté tant de sujets. De plus une confrontation avec les méthodes d’autres civilisations pourrait être fécondes.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage se lit facilement et permet de découvrir, au fil du temps, les différents raisonnements sur le vraisemblable ou la pensée en mouvement.

 René Mouriaux : La dialectique d’Héraclite à Marx

Editions  Syllepse, Paris 2010, 251 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

Autre lecture de Nicolas Béniès sous le titre : Les aventures de la dialectique

Actes enflammés, discours injurieux

Judith Butler analyse, dans ce livre, les débats suscités aux USA autour de la violence verbale, les injures racistes, sexistes ou homophobes, la pornographie ou l’interdiction aux homosexuels membres de l’armée étasunienne de se déclarer en tant que tels souvent à la lumière des réponses et des pratiques du mouvement gay.

Ce livre autour du pouvoir des mots, « sur la vulnérabilité linguistique et la puissance d’agir discursive », est un véritable questionnement (à la lumière du premier amendement de la constitution des USA) sur l’historicité des noms, des corps et des agirs.

Contre l’enfermement des discours et leur réduction à leur inscription sociale actuelle, l’auteure nous explique que « la resignification du discours requiert que l’on ouvre de nouveaux contextes, que l’on parle sur des modes qui n’ont jamais encore été légitimés, et que l’on produise par conséquent des formes nouvelles et futures de légitimation.»

Les mots injurieux blessent, les discours haineux, racistes, misogynes ou homophobes doivent être contrés avec la plus grande rigueur, mais s’interroge, Judith Butler « Lorsque le discours politique se résorbe entièrement dans le discours juridique, la résistance politique, court le risque de se réduire à l’acte d’engager des poursuites

A travers des discutions sur des textes de J.L Austin, M. Foucault, S. Freud, P. Bourdieu, pour n’en citer que quelque un(e)s, les questionnements se veulent radicaux (dans le sens d’aller à la racine ces choses). Les pistes de réponses restent cependant toujours ouvertes, attentives aux souffrances actuelles et au devenir subversif d’un autre monde possible. L’auteure, à l’appui de nombreux exemples, nous met en garde quant aux conséquences à confier à l’État et à la justice le soin de trancher entre le dicible et l’indicible.

Que l’on partage ou non, les appréciations ou les réponses exposées, voilà un livre bien loin des simplifications habituelles.

Ne vous laisser pas intimider par les champs scientifiques abordés ou par la densité particulière de l’écriture. Dans ce livre, vous trouverez surtout un véritable appel à la réflexion et une incitation à se saisir des discours, pour malgré les risques, construire d’autres sens.

Dans nos pratiques sociales et dans les réponses, que nous pouvons, devons articuler contre les discours de haine, les négations, voire les réécritures de l’histoire, les recherches de Judith Butler peuvent être une aide car elles réhabilitent la politique, actuellement trop souvent limitée à la dénonciation, à la délégation juridique et à l’impuissance.

Judith BUTLER : Le pouvoir des mots, politique du performatif

Editions Amsterdam, Paris 2004, 287 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Innover dans l’acte même de constitution

La réunion de ces textes et interviews en un petit volume permet de s’interroger de manière plus théorique que lors des riches débats que nous avons eu lors de la campagne référendair sur la  »constitution européenne ».

Pour Etienne Balibar, la condition sine qua non d’une Europe politique sera « d’être en pratique une construction institutionnelle plus démocratique que ne l’ont été les nations dont elle est issue au point maximum de leur développement, et non pas moins ». « Il n’y a rien de nécessaire à ce qu’existe un jour une citoyenneté transnationale, en revanche il est nécessaire qu’une telle citoyenneté représente un progrès démocratique dans des domaines fondamentaux : la reconnaissance des droits sociaux, la participation aux affaires publiques et les possibilités de contrôle du pouvoir politique, etc. C’est la condition pour que les institutions supranationales apparaissent acceptables, et même désirables, à la population, c’est à dire à la masse des citoyens »

Cela implique de se poser la question de savoir ce qu’est une constitution et de rouvrir le problème de l’acte constituant en innovant dans l’histoire de l’idée même de constitution.

Le livre traite aussi de la problématique de l’État-nation, de la territorialisation de l’espace et des « frontières intérieures » c’est à dire de la reconnaissance ou non des populations immigrées « c’est l’institution frontalière elle-même, en particulier les différences qu’elle comporte entre les frontières de sécurité et de simples délimitations administratives, qui produit l’étranger comme un type social et un fait anthropologique »

Etienne Balibar traite aussi des « différences dites culturelles ou religieuses » en affirmant sa position d’une construction active et critique de l’universel.

Par ces multiples thèmes, ce petit livre, nous aide à réfléchir à quelle autre Europe nous voulons.

Etienne BALIBAR : Europe Constitution Frontière

Editions du Passant, Bègles 2005, 164 pages, 12 euros

Didier EPSZTAJN

Recommandations pour une délibération

La recherche anglo-saxonne semble mieux intégrer les combats contre l’oppression des femmes, des gays et des minorités, elle est plus sensible aux dimensions multiculturelles et sexuées de la société.

Nancy Fraser analyse et détaille, les combats et les politiques de reconnaissance (respect du à tous les membres d’une société) et ceux sur la redistribution (partage des biens et des ressources).

Elle montre en quoi une démocratie plus développée implique la liaison de ces deux dimensions, y compris dans leurs aspect contradictoire ou conflictuel. « Une approche satisfaisante doit rendre compte de toute  la complexité de ces rapports, c’est à dire tant de la distinction entre classes sociales et groupes statutaires que leur interaction causale, tant de l’irréductibilité mutuelle de la distribution inique et du déni de reconnaissance que leur intrication. Une telle approche doit en outre être historique »

La lecture de ce livre offre des approches intéressantes pour mieux appréhender les problèmes d’actualité. Il propose des réflexions pour contrer les tendances à particulariser ou ethniciser la nécessaire reconnaissance de certains groupe sociaux, tout en niant d’autres, par un universalisme trop abstrait.

L’auteure prône des « réformes non réformistes » qui « modifient le terrain sur lequel les luttes postérieures sont menées, étendant par là l’ensemble des options possible pour une réforme future. »

Reste qu’une telle expression de nécessaires actions, devrait pendre en compte les réactions des autres classes sociales (et de l’état) ou des autres groupes statutaires, afin de replacer les pratiques autonomes et démocratiques dans un cadre moins unipolaire de compréhension.

La seconde partie de l’ouvrage élargit le propos à l’espace public à partir d’une critique d’Habermas : « toute conception de l’espace public qui exige une séparation tranchée entre la société civile (associative) et l’État sera incapable d’imaginer des formes d’autogestion, de coordination interpublique et de responsabilité politique qui sont essentielles à une société démocratique et égalitaire. »

Comme sur les réformes, les questionnements et les réponses ne plongent pas suffisamment à la racine des structures et des modalités de fonctionnement du système globalisé, mais cela n’invalide pas certains éléments exposés. Des ouvertures, des chemins, qu’il devrait être possible et nécessaire de parcourir ensemble.

Nancy FRASER : Qu’est-ce que la justice sociale ? reconnaissance et redistribution

Editions La Découverte, Paris 2005, 178 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Vigilance critique

Dans nos analyses de la révolution bourgeoise/capitaliste, nous avons souvent trop tendance à oublier les profondeurs des bouleversements opérés, à sous-estimer les chocs que subirent les populations et les groupes sociaux. Certaines modifications « à l’être en société » peuvent/doivent être considérés comme des acquêts, des apports pour un élargissement de l’émancipation qui ne laissera de coté ni des un-e-s ni des autres.

Les phénomènes surgissant de la dynamique de la marchandisation, ne peuvent être simplement analysés en monochrome, les espaces de contradictions se développent, non seulement en permanence, mais sont irréductibles, malgré les litanies des penseurs du futur à l’aune du présent.

L’ouvrage collectif, présenté ici, est plus  »modeste ». Il évoque Berlin, le choc des métropoles au travers de certains écrits de Georg Simmel, Siegfried Kracauer et Walter Benjamin. La mise en écoute des uns par les autres, avec en contrepoint d’autres auteurs comme Adorno, permet d’éclairer mélancoliquement le passé.

A l’heure d’Internet, des téléphones portables, des SMS, une lecture qui surprendra et activera biens des réflexions.

Quelques marches de cet ouvrage : Passage de la grande ville à la métropole, métropole comme passage de frontières, paysage urbain de la modernité, du flâneur au spectateur, modernité et cinéma, mélancolie urbaine, regard photographique, choc et conscience à l’époque de la diffusion, cinéma écueil ou étincelle.

Je propose pour cet ouvrage paru dans une collection bien nommée « philosophie imaginaire » deux illustrations musicales, certes un peu en décalé, dont j’assume la totale subjectivité :

l  Symphonie n° 7 « Lied der Nacht » de Gustav Mahler (Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, direction Kirill Kondrashin chez Tahra)

l  La nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg dans sa transcription pour six instruments à cordes (Schoenberg ensemble, chez Philips.

Et j’ajoute la belle proposition de Claudia Krebs sur le regard photographique de Kracauer « écrire une contre-proposition à l’image visible pour rendre visible ce qui manque en terme de sens et de connaissance, et raconter, en regardant avec cette optique, une histoire qui donne à la chose montrée une légende ouvrant sur la version originale d’un texte refoulé, oublié… un texte à restaurer, peut-être à inventer. »

Le choc des métropoles : Simmel, Kracauer, Benjamin

Sous la direction de Stéphane Füzesséry et Philippe Simay

Éditions de l’éclat, Paris 2008, 254 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn

Au prisme du citoyen-consommateur

Un petit livre pour interroger les mécanismes et les pratiques de surveillance. A juste titre l’auteur n’en reste pas à la sur-réglementation policière qui accompagne les nouvelles modalités d’intervention de l’État, souvent réduites à de la déréglementation.

En mettant l’accent sur « l’ambition folle de prédire » et sur l’omnipotence valorisée du « citoyen-consommateur » au détriment de la complexité du salarié-e citoyen-ne, David Forest analyse les outils qui tendent à bannir l’anonymat.« La capture systématique d’informations, souvent sans finalité précise, répond à ce principe cardinal : une donnée personnelle, sans pertinence, prise de façon isolée, produit une information commerciale utile une fois croisée avec d’autres. »

Les nouveaux dispositifs techno-sécuritaires permettent à la fois l’extension de la marchandisation et celle du fichage policier. « La traçabilité participe de l’emprise de la logique gestionnaire, qui incite à rationaliser toutes  les activités, à les évaluer et à fluidifier les flux comme c’est le cas pour la chaîne de production des entreprises. »

Un abécédaire pour réintroduire les questions de surveillance dans le débat politique car comme le rappelle l’auteur, à la suite de Michel Foucault « Surveiller c’est punir ».

David Forest : Abécédaire de la société de surveillance

Éditions Syllepse, Paris 2009, 134pages, 7 euros

Didier Epsztajn

L’admission de chaque individu au rang de l’humanité


Après avoir rappelé les généalogies et les pérégrinations du mot paria, Eleni Varikas dans ce remarquable livre nous livre des réflexions emprises d’une grande culture.

Elle restitue la figure du paria, non à coté de la modernité, mais dans les processus d’émancipation même « C’est parce que le paria est le produit de ces tensions constitutives de la modernité, et qu’il a la capacité d’articuler et de faire parler entre elles ces tensions dans leurs configurations les plus diverses, qu’il acquiert le potentiel protéiforme qui est le sien. Sa plasticité se prête à la représentation des rapports de pouvoir et de hiérarchie de natures et d’origines différentes. » Continuer à lire … « L’admission de chaque individu au rang de l’humanité »

Alchimistes en révolte

Malgré son caractère disparate, ce livre propose des réflexions sur les violences protestataires, les indisciplines collectives et certaines dérives terroristes. Cette note ne fait qu’effleurer les sujets traités. Trois mouvements pour un livre, de fait  pluriel.

Daniel Bensaid dans une longue préface, contextualise les mouvements qualifiés de terroristes. Il ne s’agit pas ici de morale mais d’analyse politique des violences du système, des phénomènes d’autodéfense, de légitimes empiétements sur la propriété, de la privatisation de la violence armée mais aussi des désespoirs, des substitutionismes et du fétichisme.

« Lorsque la violence s’autonomise et se détache d’un projet collectif d’auto émancipation pour se réduire à une violence pour soi, à une mystique de violence exemplaire (ou symbolique), à un fétichisme de la violence nue, éthique et politique ne jointent plus. »

Le monde de la violence globalisée n’est plus celui des actions de Ravachol, Bonnot et autres héros de l’enfer. « La violence légitime de l’opprimé ne peut plus être tenue sans examen comme l’accoucheuse de l’histoire orientée à sens unique vers l’avènement d’un monde meilleur. »

La première partie « Héros de l’enfer » est composée d’une présentation de Jean Batou, d’une interview de Mike Davis et d’un ensemble de mini biographies de mouvements ou d’individus se réclamant peu ou prou de l’anarchisme (Michel Bakounine, les narodniks, Errico Malatesta,, Ravachol, Buenaventura Durruti, pour n’en citer que quelques uns). Ces notices sont précédées d’un succulent texte du pape Léon XIII contre la peste mortelle du socialisme.

Mike Davis nous présente ensuite les « Éruptions juvéniles » dans le Los Angeles des années 60-67. « La bataille légendaire du Strip, 1966-1968, n’est évidemment que l’épisode le plus connu de la lutte des adolescents de toutes couleurs durant les années 1960-1970 pour créer leur propre espace de liberté et de vie sociale festive dans les nuits de la Californie du Sud. ».

Pour terminer, en résonance avec certains anciens événements italiens, allemands et français (actions armées et assassinats au nom du prolétariat), j’extrais une autre phrase de la préface de Daniel Bensaid « C’est lorsque la défaite éteint les lumières et lorsque la désespérance l’emporte, que la violence régulée par un horizon d’émancipation bascule dans la criminalité, sans autre but ni cause que sa propre satisfaction immédiate. » Nous n’en n’avons pas fini avec les débats sur la violence.

Mike Davis : Les héros de l’enfer

Editions Textuel, Paris 2007, 173 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

Café du commerce

Charges sociales forcément trop lourdes, le gouffre sans fond de la dette publique, l’efficacité de la flexibilité et du marché, les nécessaires réformes, etc.

Les formules toutes faites, les évidences non fondées, les fausses banalités font la une des médias. Alain Bihr nous rappelle une histoire d’avant la chute du mur de Berlin. Les soviétiques avaient l’habitude de dire que la Pravda (vérité en russe) méritait bien son titre. En effet, il suffisait de la lire pour apprendre la vérité….à l’expresse condition d’en prendre le contrepied.

Telle est bien la nouvelle nécessité pour décrypter les vérités de la langue néolibérale. Prendre le contrepied, voir derrière les mots les travestissements de la réalité, les naturalisations de rapports sociaux, la contrebande des mots valise, les perversions discursives de la novlangue, à l’instar des frontons des camps de la mort ou de 1984 de Georges Orwell.

L’auteur avec une grande habileté et un recours assumé aux théorisations marxistes va donc dénouer cet écheveau, aller à la racine des choses, donner à comprendre le monde. Il convient de piocher certains articles au gré de l’humeur ou de lire plus attentivement certains développements. Mais quelque soit le mode de lecture choisi, voilà une possible introduction accessible à la critique de l’économie et de la contre révolution néolibérale. Sans compter que l’auteur use à bon escient d’un humour décapant.

Je profite de cette note pour rappeler un ouvrage paru il y a quelques années, lui aussi facilement abordable, celui de Jean Marie Harribey.

Puissent ces ouvrages, donner envie, d’aller voir à la racine des choses, à la nécessaire critique de l’économie politique et aux ouvrages d’un barbu un peu passé de mode mais toujours incontournable Karl Marx.

 Alain Bihr : La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste

Editions Page deux, Lausanne 2007, 236 pages 16 euros

Jean Marie Harribey : La démence sénile du capital. Fragments d’économie critique

Editions du Passant, Paris 2004, 363 pages 15 euros

 Didier Epsztajn

Récits confisqués

Christian Salmon, avec brio, nous montre dans ce livre « le pouvoir qu’ont les histoires de constituer une réalité. »

Au commencement, la marchandise.

Et dans les années 80, la marque ou le logo ; aujourd’hui les entreprises produisent « non plus des marques mais des histoires. »

Les produits s’étaient dissous dans les marques mais ces logos ont eux-mêmes été contestés. Exemple emblématique, les mésaventures d’un logo phare Nike. « Les campagnes du mouvement anti-Nike rendaient visibles les trous noirs de la globalisation : elles éclairaient les liens invisibles entre les marques et les ateliers sous-traitants, entre les agences de marketing et les ateliers clandestins, entre les ballons de foot aux pieds des athlètes du Mondial 98 et les mains des enfants qui les fabriquaient.»

Aujourd’hui les communications alternent des « stratégies de narration et de contre-narration.» Le fétichisme de la marchandise se pare de nouveaux oripeaux, se maquille au merveilleux de l’histoire contée. L’auteur cite un expert en marketing, Asharf Ramzy : « Les gens n’achètent pas des produits, mais les histoires que ces produits représentent. Pas plus qu’ils n’achètent des marques, mais les mythes et les archétypes que ces marques symbolisent. »

Ces nouvelles méthodes multiplient les messages commerciaux, assurent un pullulement de signes « transforme la consommation en distribution théâtrale. »

Il ne faut sous-estimer la puissance de création de cette nouvelle narration avec son cortège d’oxymores qui « déstabilisent les réflexes d’incrédulité ou de scepticisme et produisent un effet de surprise de nature à intriguer, séduire, captiver. »

Hier, au centre de ces orientation, les consommateurs, aujourd’hui : l’audience.

Christian Salmon enchaine avec l’extension de ces narrations au cœur même de l’activité des entreprises avec le storytelleing management, la mise en récit généralisé de la vie au travail et les tensions engendrées par les exigences contradictoires d’autonomie et d’interdépendance.

Il ne s’agit pas seulement de cacher la réalité dans un « voile de fictions trompeuses, mais de faire partager un ensemble de croyances à même de susciter l’adhésion et d’orienter les flux d’émotions, bref de créer un mythe collectif contraignant. »

Avec humour, l’auteur nous conte une fabuleuse histoire de Wall Street « Enron était devenu un véritable mirage financier, producteur d’illusions non seulement pour ses salariés intéressés à la croyance, mais aussi pour les plus grandes banques du monde, les analystes financiers, les experts comptables et les actionnaires de Wall Street. » L’effondrement du mythe serait comique s’il n’avait pas ruiné les salarié-e-s et réduit à néant leurs fictives retraites en fonds de capitalisation.

Dans cette économie fiction, l’auteur porte un regard attentif sur les call center, centres d’appels téléphoniques délocalisés, qui effacent les frontières. Nul ne sait plus le lieu de l’interlocuteur, proche-lointain.

Mais la fiction narrative ne s’arrête ni à la diffusion des marchandises, ni à la vie des entreprises, elle envahit et dépolitise la politique. Je laisse les lectrices et les lecteurs suivre l’après 11 novembre, les icônes du conservatisme compassionnel de Bush. L’auteur centre son analyse sur « la mise en scène de la démocratie plutôt que son exercice » et ne laisse de coté ni la guerre, ni les « armes de distractions massives » jeux vidéos ou séries de télévisions.

Les présentations et les analyses ne sont cependant jamais unilatérales, l’auteur essayant de faire ressortir les éléments contradictoires, les contre-tendances, les espaces d’inversion de ces nouvelles propagandes, des transformations médiatiques, du nouvel ordre narratif, de cette réalité « désormais enveloppée d’un filet narratif qui filtre les perceptions et stimule les émotions utiles. »

Dans une postface à la réédition, Christian Salmon décrypte le Storytelling, la « redistribution qui ébranle la place respective et le statut de vérité des discours politiques, économiques, scientifiques, religieux, le partage du vrai et du faux, du sacré et du profane, les frontières de la réalité et de la fiction. »

Une lecture jubilatoire, un livre indispensable pour démasquer « cet incroyable hold-up sur l’imagination. »

 Christian Salmon : Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits

La Découverte, Paris 2007 réédition en format de poche 2008, 251 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

Egalité et sentiment national

A l’heure du patriotisme économique, de la revalorisation de la nation et de ses symboles en miroir de la libéralisation des flux de marchandises, de la « racialisation » des conflits sociaux, il m’a semblé intéressant de revenir sur le livre peu discuté d’Eveline Ribert.

A travers une enquête de terrain, l’auteure constate que les jeunes issu(e)s de l’immigration entretiennent tant envers la France qu’envers leurs pays dits d’origine, des attachements combinés qui n’ont que peu à voir avec les sentiments d’appartenance nationale. La mise en regard de cette analyse avec la crispation autour des symboles de la nation (création d’un « délit d’outrage au drapeau national ou à l’hymne national », apprentissage redevenu obligatoire de La Marseillaise) rend compte aussi du renforcement des fonctions régaliennes de l’Etat.

Les récits et paroles des adolescent(e)s font ressortir des thématiques fortes autour de « la nationalité est un droit » et de « l’ordre des papiers ». En effet, l’obtention de la carte d’identité permet d’accéder au monde des adultes et trouver leur place dans la société, les revendications égalitaires sont plus importantes que les problèmes identitaires.

Ces jeunes souffrent des rejets ici et dans le pays d’origine des parents. Elles et ils et désirent « pouvoir réussir en restant soi-même, être reconnu tel que l’on est : à savoir, en l’occurrence, avec ses origines étrangères ».

Pour la plupart d’entre elles et eux, le modèle unique d’appartenance à la collectivité, imposé à tou-te-s, constitutive d’un certain modèle d’appartenance national est rejeté en faveur d’une combinaison, d’une conciliation d’identités déliées du problème de la nationalité.

Ces éléments font d’autant plus ressortir qu’en absence d’alternative crédible et émancipatrice, le rejet des effets de la mondialisation entraîne des constructions de passés mythiques, des lectures imprégnées de mystiques religieuses, une partie des populations se raccrochant à une certaine conception de la nation comme frontière aux autres.

Les constats et les hypothèses d’Evelyne Ribert laissent entrevoir un monde où l’affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale se ferait au profit de l’égalité et des affiliations multiples, où les identités se combineraient au lieu de s’opposer, un monde métis, pour utiliser la belle formule d’Alexis Nouss.

Evelyne Ribert : Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale

Editions La Découverte, Paris 2006, 273 pages, 23,50 euros

Alexis Nouss : Plaidoyer pour un monde métis

Editions Textuel, Paris 2005, 141 pages, 17 euros

 Didier Epsztajn

« La société est devenu extrêmement complexe, mondialement et localement. L’opacité vient coiffer la complexité, en transformant celle-ci en complication. »

Ce livre, comme les autres de l’auteur, nous parle d’insécurité et d’incivilités, loin des simplismes, des angélismes et des dénis de réalité toujours trop présents à la gauche de la gauche sécuritaire et répressive.

Le livre de Didier Peyrat est divisé en quatre grandes parties (Délits contre autrui, Les nouveaux désordre civils, Face au négatif : éduquer, punir et réparer, Mettre en valeurs) et une conclusion en forme de question (Peut-on faire cause commune contre l’insécurité ?). La lecture que j’en propose est articulée autour des fêlures de l’être en société et du sujet dans la délinquance. Je remercie l’auteur des précisions qu’il a bien voulu m’apporter par courriel, la rédaction et l’orientation de cette note restent, bien entendu, de ma seule responsabilité.

L’auteur nous rappelle quelques éléments souvent mis à mal par de hâtives simplifications. La réflexion sur l’insécurité pose « le problème de la vie en commun dans une société imparfaite , inégale et clivée, une question qui, semble-t-il, n’est pas tout à fait sur le point de disparaître », la brutalisation d’une partie de la délinquance juvénile pose celui de « la machine à fabriquer des enfants sans limites ».

Il insiste particulièrement sur le délit violent comme « contrainte par corps ».

Tout en prenant en compte que les rapports entre une société et ses crimes « forcément affectés par la crise de légitimité », D. Peyrat souligne que l’on peut-être contre l’ordre existant et en même temps contre le changement social.

Contrairement aux thèses dominantes (sécuritaires ou anti-répression), l’auteur insiste sur la différence entre facteurs propices et facteurs déterminants « Les auteurs de délits agissent dans des conditions qui ne dépendent pas d’eux. Mais cela est vrai également des non-délinquants. Il n’y a donc pas de facteurs déterminants, mais seulement des facteurs propices, d’ailleurs combinés à des facteurs non propices, car les situations de vie ne sont pas simples et univoques. »

Les chiffres de la petite délinquance quotidienne ne résultent pas de la seule augmentation des actions policières. Ces réalités, les « délits contre autrui écrasent de leur masse les délits contre la chose publique ou ses représentants », ont des impacts de masse, le plus souvent contre les plus exploité-e-s, oppressé-e-s et démuni-e-s. Faire de l’insécurité le simple miroir de la question sociale, implique de plus de n’avoir rien à dire aux victimes ni rien à apprendre d’elles ; et de fermer les espaces de civilité nécessaires aux débats, aux organisations et aux actions y compris sur la question sociale.

L’auteur revient sur les interventions brutales de bandes contre les manifestations anti CPE en en soulignant au moins deux dimensions : la banalisation des modes opératoires violents et l’émergence d’un nouveau racisme protéiforme (anti-juif, anti-blanc, anti-arabe, anti-noir). Il explique que ces phénomènes peuvent être reliés à des processus de contre-socialisation.

L’auteur insiste sur les rapports entre délinquance et changement de société « A un certain niveau, la délinquance excessive confirme qu’il faudrait changer la société. A un autre, elle empêche ce changement ».

Quelques citations un peu longues pour illustrer les propos toujours ouverts vers l’émancipation de D. Peyrat :

 « La présence d’individus capables de nouer des relations infiniment variées et non dictées par les contexte (sauf dans de rares situations extrême), dotés d’une compétence à se mouvoir en fonction d’objectifs choisis au sein du monde complexe qui les précède et les environne, n’est pas une simple variable d’ajustement : elle est décisive, car elle ouvre le jeu. »

« La violence est présente, et même comme simple menace, elle modifie les rapports entre les individus, en les obligeant à se méfier les uns des autres, en rendant difficiles les pratiques civiles, voire en les ridiculisant. »

« Nous avons besoin de nous appuyer sur des limites, fondées sur des valeurs pertinentes, et de les défendre au jour le jour afin qu’elles ne se réduisent pas à des états d’âme

« Faute de tenir ensemble libération et limitation, individu et société, le socle du changement peut se dérober (et le changement avec) »

Le chapitre « Mettre en valeur » parle de morale, de limites, de relations durables et d’interventions judiciaires, à partir d’interrogations « Comment jouer des contradictions du système, s’appuyer sur celle qui ouvrent à des améliorations nécessaires, mais en sachant distinguer, faire le tri entre les contradictions fécondes et celles qui sont plutôt des failles menant jusque très bas, dans les entrailles du volcan, et avec lesquelles il est téméraire de jouer ? » Doit-on souligner que les relations les plus fréquentes dans l’existence sociale sont des relations civiles et non des relations amicales. L’auteur détaille autour de l’adulte enfant, ses confusions et leurs impacts sur « les enfants compliqués ne sont pas automatiquement des enfants impossibles »

Contre la « décivilisation par un capitalisme sans mesure » D. Peyrat nous rappelle la nécessaire critique de « la société sans morale » en référence à Karel Kosik. La critique de la violence prédatrice est aussi celle du cynisme au quotidien.

L’ultime chapitre nous invite à « faire cause commune  pour défendre la vie en commun, la possibilité de société. Pas seulement la possibilité de cette société, la possibilité de toute société ». Pour cela « minoriser la délinquance au double sens du mot : montrer qu’elle est minoritaire, exercer sur elle la pression du fait majoritaire, une pression civile qui dissipe l’impression d’un duel entre délinquants et agents de la force publique. ».

Trois remarques pour finir.

L’auteur considère la société actuelle comme capitalisme de chaos , de l’opacité et des désordres urbains plus qu’un capitalisme de l’ordre et de la surveillance sécuritaire réussie. A cet titre, il critique les analyses de Michel Foucault (la société disciplinaire, le surveiller et punir) ou de Loic Wacquant (l’insécurité sociale de la logique capitaliste, l’état pénitence). Je ne suis pas convaincu par cette analyse. Il faudrait approfondir le débat sur les liaisons entre ordre et désordre dans la société actuelle.

Tout insistant sur le fait que « la crise civile enveloppe la délinquance, la modèle, la remanie, lui fournit sa physionomie moderne »; l’auteur aurait gagné en clarté en développant plus significativement sur les phénomènes d’incivilité, traités plus longuement dans son précédent livre (« En manque de civilité » Textuel)

Enfin, la critique de la politique régalienne actuelle, de la politique sécuritaire et des actions quotidiennes et souvent discriminatoires de la police particulièrement dans les zones de difficultés sociales, me semble insuffisante.

Une nouvelle contribution, argumentée et imprégnée d’un réel humanisme, autour des modifications de notre société et des pistes pour retrouver ensemble les voies de possibles lendemains. Il est nécessaire « faire face », sans miser tout sur l’action longue sur les causes, sans tout miser sur un avenir meilleur.

Didier PEYRAT : Face à l’Insécurité, refaire la Cité

Buchet Chastel 2007, 210 pages 14 euros

Didier Epsztajn

Une histoire des pervers

« Où commence la perversion et qui sont les pervers », telle est la question centrale du livre d’Elisabeth Roudinesco. L’auteure tente d’y répondre en réunissant « des approches jusque-là séparées, en mêlant à une analyse de la notion de perversion non seulement des portraits de pervers et un exposé des grandes perversions sexuelles, mais aussi une critique des théories et des pratiques qui ont été élaborées, notamment depuis le XIXe siècle, pour penser la perversion et désigner les pervers. »

Le livre se divise en cinq chapitres : « Le sublime et l’abject », « Sade envers et contre lui-même », « Sombres lumières ou science barbare ? », « Les aveux d’Auschwitz » et « La société perverse » et présente des analyses sur Gilles de Rais, les mystiques et les flagellants de l’époque médiévale occidentale, le nazisme, la pédophilie, le terrorisme dans l’actualité du nouveau siècle, sans oublier les obsessions du XIXe siècle avec l’enfant masturbateur, l’homosexuel et la femme hystérique.

A une époque où l’émancipation par l’exercice de la liberté humaine semble inactuelle sous la dictature du marché et de la marchandise, où l’on feint de supposer que la science, et ses techniques médicamenteuses ou répressives, nous permettrons d’en finir avec la perversion, l’auteure souligne qu’avec cette éradication recherchée, nous prenons le risque de détruire l’idée même de possible distinction entre le bien et le mal, fondement de la civilisation.

La perversion « arrachement de l’être à l’ordre de la nature », présente dans toutes les sociétés humaines est une nécessité sociale. « Elle préserve la norme tout en assurant à l’espèce humaine la permanence de ses plaisirs et de ses transgressions ».

Il reste toujours possible d’opposer à l’auteur, d’autres angles d’attaques, d’autres problématiques, mais cet ouvrage affronte très nécessairement et très humainement notre devenir en tant qu’individu-e, nos constructions psychiques, en ne délaissant ni notre condition de genre ni nos orientations sexuelles diverses.

Ce beau livre est une invitation à penser. En guise de conclusion, je reproduis la fin de l’introduction d’Elisabeth Roudinesco : « Que ferions-nous sans Sade, Mishima, Jean Genet, Pasolini, Hitchcock, bien d’autres encore, qui ont donné les œuvres les plus raffinées qui soient ? Que ferions-nous si nous ne pouvions plus désigner comme boucs émissaires – c’est-à-dire pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous refoulons ? Que les pervers soient sublimes quand ils se tournent vers l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand ils se livrent à des pulsions meurtrières, ils sont une part de nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la part obscure de nous-mêmes. »

Elisabeth Roudinesco : La part obscure de nous-mêmes

Editions Albin Michel, 2007, 229 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Privatisation de l’organisation sociale

Ce petit livre, décrit longuement et en détail la formidable machine à détruire les services publics et plus généralement à privatiser les relations antérieurement régies dans le cadre des états nationaux. L’accord général sur le commerce des services (AGCS) vise à libéraliser tous les services (enseignement, santé, accès à l’eau et à l’énergie, culture, etc.) en supprimant de manière irréversible les « obstacles » au commerce.

De possibles décisions des représentations politiques (parlements) ne pourraient revenir sur cette libéralisation.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC), par délégation ou démission des structures étatiques, agit comme collectif organisateur du capitalisme. Les États présentent, aux yeux des possédants et de leurs idéologues, le double défaut d’être soumis au contrôle des citoyens et d’être fonctionnellement incapables de répondre à l’échelle internationale à la nécessaire organisation de la valorisation du capital.

L’OMC assume des fonctions de réglementation et de justice hors de tout contrôle démocratique.

Sous les thèmes de la liberté du commerce, de la concurrence libre et non faussée et du développement, ces institutions privées  ne sont pas qu’une menace pour la démocratie. Elles organisent une autre marche du monde, en élaborant des réponses articulées, au niveau international, à la crise du système capitaliste, ouverte au milieu des années 70.

Il est regrettable que cette dimension systémique soit peu approfondie dans le livre.

Il n’en demeure pas moins, qu’il est plus que temps de dévoiler les négociations privées et secrètes auxquelles les gouvernements donnent leur aval. Aucun domaine de la vie sociale et économique ne devrait se dérober aux choix citoyens. Collectivement, il convient d’élaborer des réponses à l’échelle des problèmes posés, donc aussi à l’échelle internationale.

Raoul Marc JENNAR et Laurence KALAFATIDES : L’AGCS, Quand les États abdiquent face aux multinationales

Raison d’agir, Paris 2007, 122 pages, 6 euros

Didier Epsztajn

Mauvaise humeur

Le propos de Nicolas Sarkozy est très clair « Il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une fois pour toute

Comme indiqué dans l’appel Mai 68, ce n’est toujours qu’un début « Dans cette liquidation seraient visés non seulement les droits syndicaux, le Smic et le salaire socialisé, mais aussi les avancées obtenues, entre autres par les luttes féministes. »

Dans les multiples commémorations, dans nombre de publications, les acteurs et actrices de cette période semblent bien souvent désincarné-e-s. Nul souffle, nulle consistance, nul engagement, rien qu’un événement, un fait divers. S’il existe une mémoire « ouvrière » de 1936 et du Front Populaire, Mai 68 reste souvent restreint à une révolte du monde étudiant, sans profondeur temporelle ni géographique.

Et pourtant, le soulèvement des jeunes générations contre un horizon sans couleur, le Mai des prolétaires avec la plus grande grève de salarié-e-s en France, la conjugaison internationale des révoltes du Sud (dont la lutte des populations vietnamiennes contre l’intervention nord-américaine), dans les pays de la caricature criminelle du socialisme réellement existant (dont le printemps de Prague) et dans les cœurs du système capitaliste (mai rampant italien, chute du franquiste et des colonels grecs, sans oublier la dernière révolution du court vingtième siècle avec le Portugal et ses œillets).

Un événement social ne surgit jamais du néant, ni se dissout dans l’instant immédiat. Comment passer en silence le soutien aux rébellions, les bouleversements dans l’organisation des relations sociales, l’impact du renouveau féministe, des luttes oubliées comme celles des comités de soldats et plus largement les contestations dans les organisations syndicales et partis de gauche, le surgissement et les actions des groupes se réclamant de la révolution, sans négliger les domaines artistiques.

Le renouveau des grèves avant 68, le resurgissement de la question sociale et des questions politiques, l’actualité espérée de la révolution pour les un-e-s et la réponse construite par les partis (SFIO et PCF) autour de l’Union de gauche, trouvera une conclusion provisoire avec l’élection de François Mitterrand en 1981. Ce n’est pas ce que nous avions rêvé.

L’histoire écrite comme un écoulement déterminé en fonction du présent de l’écriture, comme une histoire des vainqueurs, nie les bifurcations et les croisements. Par là même, sont gommées les concrètes alternatives, les possibles non advenus, les acteurs/sujets, l‘épaisseur de l’action politique et l’impact des pratiques sociales.

Les débats d’aujourd’hui pourraient, loin des messes diverses et des autosatisfactions, dévoiler la déferlante mondiale aujourd’hui déformée, dévaluée par tous ceux qui ont renoncés, se sont reniés et ont troqués leurs aveuglements ou leurs illusions d’hier contre la bienséance de l’ordre établi.

Ni éternel, ni naturel, le règne de la marchandise ne clôt pas l’histoire des hommes et des femmes, tout sera de nouveau possible, même si nous n’en connaissons ni les formes à inventer ni les horizons temporels.

Didier Epsztajn

Pour un universalisme émancipateur

La recherche pour se libérer de l’eurocentrisme, d’une certaine écriture de l’histoire ne prenant pas en compte les « dominés » les « subalternes » comme sujets acteurs, peut conduire à reproduire le tropisme inversé de soi contre l’autre, à essentialiser les constructions sociales. Continuer à lire … « Pour un universalisme émancipateur »

Domination de l’horloge et du temps standardisé

Les auteurs nous rappellent comment, la domination de l’horloge et du temps standardisé de la production capitaliste parcellise, découpe et modélise nos vies. La domination du présent urgent, du « présentisme et la négation de l’histoire » (M. BESSIN), l’implosion du système soviétique « sa faillite casse dans les représentations mentales la ligne quasi droite de la marche de l’Histoire vers le progrès humain » (P. ZARKA) les politiques développant la flexibilité rendent plus difficiles les inscriptions dans la continuité des luttes et l’élaboration d’alternative(s).

Ils et elles interrogent les articulations entre les temps, individuels et collectifs (P. VASSALO), de travail et du privé, les conséquences de la précarité (C. VILLIERS), les différentes échelles temporelles (C. VERMEULIN.

Les prises en compte du caractère sexué des temps sociaux (M. BESSIN), de l’interaction des êtres humains avec l’environnement nécessitent aussi de repenser nos approches des temporalité »s ».

R. MOURIAUX nous introduit à une approche historique du vocabulaire de l’histoire, C. VILLIERS évoque ses expériences de syndicaliste de l’ANPE, d’animatrice d’Agir contre le Chômage et d’élue au conseil général pour confronter les différences de rythmes auxquels se confrontent les salarié-e-s, les chômeurs et les chômeuses et les élu-e-s, et insiste sur le caractère central et nécessaire de la réduction du temps de travail.

A. BERTHO nous parle du temps long des cultures politiques, de l’Etat et de la politique.

Des textes variés, riches d’interrogations pour dépasser le présent étriqué et réinventer « la possibilité du devenir ». Ils ouvrent sur de nombreuses discussions. J’en indiquerai deux possibles.

A évoquer la flèche du temps, comme dans une science dite dure, et malgré des critiques pertinentes sur la notion de progrès et l’insistance sur la non linéarité de l’histoire, certain-e-s auteur-e-s me semblent passer à coté des croisements de chemins non parcourus, des possibilités réelles non concrétisées. Et à l’image de l’ange de Walter BENJAMIN, je pense qu’à se retourner sur le passé réellement existé, nous n’entrevoyons pas les autres histoires que les hommes et les femmes auraient pu construire.

Deuxième remarque, les révolutions, dans les compréhensions variées que l’on donne à ce mot, l’irruption des espérances, des collectifs sociaux en action peuvent briser en partie les déterminations, rompant avec la temporalité et ouvrant d’autres portes, surgies non du néant, mais du présent non encore advenu (Ernst BLOCH)

OMOS (observatoire des mouvements de la société) : Séminaire Temporalité-s et politique

Interventions de Daniel VERGNAUD, Marc BESSIN, Christian VERMEULIN, Patrick VASSALO, Claire VILLIERS, René MOURIAUX et Pierre ZARKA et une contribution d’Alain BERTHO (2005)

Didier Epsztajn