Alchimistes en révolte

Malgré son caractère disparate, ce livre propose des réflexions sur les violences protestataires, les indisciplines collectives et certaines dérives terroristes. Cette note ne fait qu’effleurer les sujets traités. Trois mouvements pour un livre, de fait  pluriel.

Daniel Bensaid dans une longue préface, contextualise les mouvements qualifiés de terroristes. Il ne s’agit pas ici de morale mais d’analyse politique des violences du système, des phénomènes d’autodéfense, de légitimes empiétements sur la propriété, de la privatisation de la violence armée mais aussi des désespoirs, des substitutionismes et du fétichisme.

« Lorsque la violence s’autonomise et se détache d’un projet collectif d’auto émancipation pour se réduire à une violence pour soi, à une mystique de violence exemplaire (ou symbolique), à un fétichisme de la violence nue, éthique et politique ne jointent plus. »

Le monde de la violence globalisée n’est plus celui des actions de Ravachol, Bonnot et autres héros de l’enfer. « La violence légitime de l’opprimé ne peut plus être tenue sans examen comme l’accoucheuse de l’histoire orientée à sens unique vers l’avènement d’un monde meilleur. »

La première partie « Héros de l’enfer » est composée d’une présentation de Jean Batou, d’une interview de Mike Davis et d’un ensemble de mini biographies de mouvements ou d’individus se réclamant peu ou prou de l’anarchisme (Michel Bakounine, les narodniks, Errico Malatesta,, Ravachol, Buenaventura Durruti, pour n’en citer que quelques uns). Ces notices sont précédées d’un succulent texte du pape Léon XIII contre la peste mortelle du socialisme.

Mike Davis nous présente ensuite les « Éruptions juvéniles » dans le Los Angeles des années 60-67. « La bataille légendaire du Strip, 1966-1968, n’est évidemment que l’épisode le plus connu de la lutte des adolescents de toutes couleurs durant les années 1960-1970 pour créer leur propre espace de liberté et de vie sociale festive dans les nuits de la Californie du Sud. ».

Pour terminer, en résonance avec certains anciens événements italiens, allemands et français (actions armées et assassinats au nom du prolétariat), j’extrais une autre phrase de la préface de Daniel Bensaid « C’est lorsque la défaite éteint les lumières et lorsque la désespérance l’emporte, que la violence régulée par un horizon d’émancipation bascule dans la criminalité, sans autre but ni cause que sa propre satisfaction immédiate. » Nous n’en n’avons pas fini avec les débats sur la violence.

Mike Davis : Les héros de l’enfer

Editions Textuel, Paris 2007, 173 pages, 17,50 euros

Didier Epsztajn

Café du commerce

Charges sociales forcément trop lourdes, le gouffre sans fond de la dette publique, l’efficacité de la flexibilité et du marché, les nécessaires réformes, etc.

Les formules toutes faites, les évidences non fondées, les fausses banalités font la une des médias. Alain Bihr nous rappelle une histoire d’avant la chute du mur de Berlin. Les soviétiques avaient l’habitude de dire que la Pravda (vérité en russe) méritait bien son titre. En effet, il suffisait de la lire pour apprendre la vérité….à l’expresse condition d’en prendre le contrepied.

Telle est bien la nouvelle nécessité pour décrypter les vérités de la langue néolibérale. Prendre le contrepied, voir derrière les mots les travestissements de la réalité, les naturalisations de rapports sociaux, la contrebande des mots valise, les perversions discursives de la novlangue, à l’instar des frontons des camps de la mort ou de 1984 de Georges Orwell.

L’auteur avec une grande habileté et un recours assumé aux théorisations marxistes va donc dénouer cet écheveau, aller à la racine des choses, donner à comprendre le monde. Il convient de piocher certains articles au gré de l’humeur ou de lire plus attentivement certains développements. Mais quelque soit le mode de lecture choisi, voilà une possible introduction accessible à la critique de l’économie et de la contre révolution néolibérale. Sans compter que l’auteur use à bon escient d’un humour décapant.

Je profite de cette note pour rappeler un ouvrage paru il y a quelques années, lui aussi facilement abordable, celui de Jean Marie Harribey.

Puissent ces ouvrages, donner envie, d’aller voir à la racine des choses, à la nécessaire critique de l’économie politique et aux ouvrages d’un barbu un peu passé de mode mais toujours incontournable Karl Marx.

 Alain Bihr : La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste

Editions Page deux, Lausanne 2007, 236 pages 16 euros

Jean Marie Harribey : La démence sénile du capital. Fragments d’économie critique

Editions du Passant, Paris 2004, 363 pages 15 euros

 Didier Epsztajn

Récits confisqués

Christian Salmon, avec brio, nous montre dans ce livre « le pouvoir qu’ont les histoires de constituer une réalité. »

Au commencement, la marchandise.

Et dans les années 80, la marque ou le logo ; aujourd’hui les entreprises produisent « non plus des marques mais des histoires. »

Les produits s’étaient dissous dans les marques mais ces logos ont eux-mêmes été contestés. Exemple emblématique, les mésaventures d’un logo phare Nike. « Les campagnes du mouvement anti-Nike rendaient visibles les trous noirs de la globalisation : elles éclairaient les liens invisibles entre les marques et les ateliers sous-traitants, entre les agences de marketing et les ateliers clandestins, entre les ballons de foot aux pieds des athlètes du Mondial 98 et les mains des enfants qui les fabriquaient.»

Aujourd’hui les communications alternent des « stratégies de narration et de contre-narration.» Le fétichisme de la marchandise se pare de nouveaux oripeaux, se maquille au merveilleux de l’histoire contée. L’auteur cite un expert en marketing, Asharf Ramzy : « Les gens n’achètent pas des produits, mais les histoires que ces produits représentent. Pas plus qu’ils n’achètent des marques, mais les mythes et les archétypes que ces marques symbolisent. »

Ces nouvelles méthodes multiplient les messages commerciaux, assurent un pullulement de signes « transforme la consommation en distribution théâtrale. »

Il ne faut sous-estimer la puissance de création de cette nouvelle narration avec son cortège d’oxymores qui « déstabilisent les réflexes d’incrédulité ou de scepticisme et produisent un effet de surprise de nature à intriguer, séduire, captiver. »

Hier, au centre de ces orientation, les consommateurs, aujourd’hui : l’audience.

Christian Salmon enchaine avec l’extension de ces narrations au cœur même de l’activité des entreprises avec le storytelleing management, la mise en récit généralisé de la vie au travail et les tensions engendrées par les exigences contradictoires d’autonomie et d’interdépendance.

Il ne s’agit pas seulement de cacher la réalité dans un « voile de fictions trompeuses, mais de faire partager un ensemble de croyances à même de susciter l’adhésion et d’orienter les flux d’émotions, bref de créer un mythe collectif contraignant. »

Avec humour, l’auteur nous conte une fabuleuse histoire de Wall Street « Enron était devenu un véritable mirage financier, producteur d’illusions non seulement pour ses salariés intéressés à la croyance, mais aussi pour les plus grandes banques du monde, les analystes financiers, les experts comptables et les actionnaires de Wall Street. » L’effondrement du mythe serait comique s’il n’avait pas ruiné les salarié-e-s et réduit à néant leurs fictives retraites en fonds de capitalisation.

Dans cette économie fiction, l’auteur porte un regard attentif sur les call center, centres d’appels téléphoniques délocalisés, qui effacent les frontières. Nul ne sait plus le lieu de l’interlocuteur, proche-lointain.

Mais la fiction narrative ne s’arrête ni à la diffusion des marchandises, ni à la vie des entreprises, elle envahit et dépolitise la politique. Je laisse les lectrices et les lecteurs suivre l’après 11 novembre, les icônes du conservatisme compassionnel de Bush. L’auteur centre son analyse sur « la mise en scène de la démocratie plutôt que son exercice » et ne laisse de coté ni la guerre, ni les « armes de distractions massives » jeux vidéos ou séries de télévisions.

Les présentations et les analyses ne sont cependant jamais unilatérales, l’auteur essayant de faire ressortir les éléments contradictoires, les contre-tendances, les espaces d’inversion de ces nouvelles propagandes, des transformations médiatiques, du nouvel ordre narratif, de cette réalité « désormais enveloppée d’un filet narratif qui filtre les perceptions et stimule les émotions utiles. »

Dans une postface à la réédition, Christian Salmon décrypte le Storytelling, la « redistribution qui ébranle la place respective et le statut de vérité des discours politiques, économiques, scientifiques, religieux, le partage du vrai et du faux, du sacré et du profane, les frontières de la réalité et de la fiction. »

Une lecture jubilatoire, un livre indispensable pour démasquer « cet incroyable hold-up sur l’imagination. »

 Christian Salmon : Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits

La Découverte, Paris 2007 réédition en format de poche 2008, 251 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

Egalité et sentiment national

A l’heure du patriotisme économique, de la revalorisation de la nation et de ses symboles en miroir de la libéralisation des flux de marchandises, de la « racialisation » des conflits sociaux, il m’a semblé intéressant de revenir sur le livre peu discuté d’Eveline Ribert.

A travers une enquête de terrain, l’auteure constate que les jeunes issu(e)s de l’immigration entretiennent tant envers la France qu’envers leurs pays dits d’origine, des attachements combinés qui n’ont que peu à voir avec les sentiments d’appartenance nationale. La mise en regard de cette analyse avec la crispation autour des symboles de la nation (création d’un « délit d’outrage au drapeau national ou à l’hymne national », apprentissage redevenu obligatoire de La Marseillaise) rend compte aussi du renforcement des fonctions régaliennes de l’Etat.

Les récits et paroles des adolescent(e)s font ressortir des thématiques fortes autour de « la nationalité est un droit » et de « l’ordre des papiers ». En effet, l’obtention de la carte d’identité permet d’accéder au monde des adultes et trouver leur place dans la société, les revendications égalitaires sont plus importantes que les problèmes identitaires.

Ces jeunes souffrent des rejets ici et dans le pays d’origine des parents. Elles et ils et désirent « pouvoir réussir en restant soi-même, être reconnu tel que l’on est : à savoir, en l’occurrence, avec ses origines étrangères ».

Pour la plupart d’entre elles et eux, le modèle unique d’appartenance à la collectivité, imposé à tou-te-s, constitutive d’un certain modèle d’appartenance national est rejeté en faveur d’une combinaison, d’une conciliation d’identités déliées du problème de la nationalité.

Ces éléments font d’autant plus ressortir qu’en absence d’alternative crédible et émancipatrice, le rejet des effets de la mondialisation entraîne des constructions de passés mythiques, des lectures imprégnées de mystiques religieuses, une partie des populations se raccrochant à une certaine conception de la nation comme frontière aux autres.

Les constats et les hypothèses d’Evelyne Ribert laissent entrevoir un monde où l’affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale se ferait au profit de l’égalité et des affiliations multiples, où les identités se combineraient au lieu de s’opposer, un monde métis, pour utiliser la belle formule d’Alexis Nouss.

Evelyne Ribert : Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale

Editions La Découverte, Paris 2006, 273 pages, 23,50 euros

Alexis Nouss : Plaidoyer pour un monde métis

Editions Textuel, Paris 2005, 141 pages, 17 euros

 Didier Epsztajn

« La société est devenu extrêmement complexe, mondialement et localement. L’opacité vient coiffer la complexité, en transformant celle-ci en complication. »

Ce livre, comme les autres de l’auteur, nous parle d’insécurité et d’incivilités, loin des simplismes, des angélismes et des dénis de réalité toujours trop présents à la gauche de la gauche sécuritaire et répressive.

Le livre de Didier Peyrat est divisé en quatre grandes parties (Délits contre autrui, Les nouveaux désordre civils, Face au négatif : éduquer, punir et réparer, Mettre en valeurs) et une conclusion en forme de question (Peut-on faire cause commune contre l’insécurité ?). La lecture que j’en propose est articulée autour des fêlures de l’être en société et du sujet dans la délinquance. Je remercie l’auteur des précisions qu’il a bien voulu m’apporter par courriel, la rédaction et l’orientation de cette note restent, bien entendu, de ma seule responsabilité.

L’auteur nous rappelle quelques éléments souvent mis à mal par de hâtives simplifications. La réflexion sur l’insécurité pose « le problème de la vie en commun dans une société imparfaite , inégale et clivée, une question qui, semble-t-il, n’est pas tout à fait sur le point de disparaître », la brutalisation d’une partie de la délinquance juvénile pose celui de « la machine à fabriquer des enfants sans limites ».

Il insiste particulièrement sur le délit violent comme « contrainte par corps ».

Tout en prenant en compte que les rapports entre une société et ses crimes « forcément affectés par la crise de légitimité », D. Peyrat souligne que l’on peut-être contre l’ordre existant et en même temps contre le changement social.

Contrairement aux thèses dominantes (sécuritaires ou anti-répression), l’auteur insiste sur la différence entre facteurs propices et facteurs déterminants « Les auteurs de délits agissent dans des conditions qui ne dépendent pas d’eux. Mais cela est vrai également des non-délinquants. Il n’y a donc pas de facteurs déterminants, mais seulement des facteurs propices, d’ailleurs combinés à des facteurs non propices, car les situations de vie ne sont pas simples et univoques. »

Les chiffres de la petite délinquance quotidienne ne résultent pas de la seule augmentation des actions policières. Ces réalités, les « délits contre autrui écrasent de leur masse les délits contre la chose publique ou ses représentants », ont des impacts de masse, le plus souvent contre les plus exploité-e-s, oppressé-e-s et démuni-e-s. Faire de l’insécurité le simple miroir de la question sociale, implique de plus de n’avoir rien à dire aux victimes ni rien à apprendre d’elles ; et de fermer les espaces de civilité nécessaires aux débats, aux organisations et aux actions y compris sur la question sociale.

L’auteur revient sur les interventions brutales de bandes contre les manifestations anti CPE en en soulignant au moins deux dimensions : la banalisation des modes opératoires violents et l’émergence d’un nouveau racisme protéiforme (anti-juif, anti-blanc, anti-arabe, anti-noir). Il explique que ces phénomènes peuvent être reliés à des processus de contre-socialisation.

L’auteur insiste sur les rapports entre délinquance et changement de société « A un certain niveau, la délinquance excessive confirme qu’il faudrait changer la société. A un autre, elle empêche ce changement ».

Quelques citations un peu longues pour illustrer les propos toujours ouverts vers l’émancipation de D. Peyrat :

 « La présence d’individus capables de nouer des relations infiniment variées et non dictées par les contexte (sauf dans de rares situations extrême), dotés d’une compétence à se mouvoir en fonction d’objectifs choisis au sein du monde complexe qui les précède et les environne, n’est pas une simple variable d’ajustement : elle est décisive, car elle ouvre le jeu. »

« La violence est présente, et même comme simple menace, elle modifie les rapports entre les individus, en les obligeant à se méfier les uns des autres, en rendant difficiles les pratiques civiles, voire en les ridiculisant. »

« Nous avons besoin de nous appuyer sur des limites, fondées sur des valeurs pertinentes, et de les défendre au jour le jour afin qu’elles ne se réduisent pas à des états d’âme

« Faute de tenir ensemble libération et limitation, individu et société, le socle du changement peut se dérober (et le changement avec) »

Le chapitre « Mettre en valeur » parle de morale, de limites, de relations durables et d’interventions judiciaires, à partir d’interrogations « Comment jouer des contradictions du système, s’appuyer sur celle qui ouvrent à des améliorations nécessaires, mais en sachant distinguer, faire le tri entre les contradictions fécondes et celles qui sont plutôt des failles menant jusque très bas, dans les entrailles du volcan, et avec lesquelles il est téméraire de jouer ? » Doit-on souligner que les relations les plus fréquentes dans l’existence sociale sont des relations civiles et non des relations amicales. L’auteur détaille autour de l’adulte enfant, ses confusions et leurs impacts sur « les enfants compliqués ne sont pas automatiquement des enfants impossibles »

Contre la « décivilisation par un capitalisme sans mesure » D. Peyrat nous rappelle la nécessaire critique de « la société sans morale » en référence à Karel Kosik. La critique de la violence prédatrice est aussi celle du cynisme au quotidien.

L’ultime chapitre nous invite à « faire cause commune  pour défendre la vie en commun, la possibilité de société. Pas seulement la possibilité de cette société, la possibilité de toute société ». Pour cela « minoriser la délinquance au double sens du mot : montrer qu’elle est minoritaire, exercer sur elle la pression du fait majoritaire, une pression civile qui dissipe l’impression d’un duel entre délinquants et agents de la force publique. ».

Trois remarques pour finir.

L’auteur considère la société actuelle comme capitalisme de chaos , de l’opacité et des désordres urbains plus qu’un capitalisme de l’ordre et de la surveillance sécuritaire réussie. A cet titre, il critique les analyses de Michel Foucault (la société disciplinaire, le surveiller et punir) ou de Loic Wacquant (l’insécurité sociale de la logique capitaliste, l’état pénitence). Je ne suis pas convaincu par cette analyse. Il faudrait approfondir le débat sur les liaisons entre ordre et désordre dans la société actuelle.

Tout insistant sur le fait que « la crise civile enveloppe la délinquance, la modèle, la remanie, lui fournit sa physionomie moderne »; l’auteur aurait gagné en clarté en développant plus significativement sur les phénomènes d’incivilité, traités plus longuement dans son précédent livre (« En manque de civilité » Textuel)

Enfin, la critique de la politique régalienne actuelle, de la politique sécuritaire et des actions quotidiennes et souvent discriminatoires de la police particulièrement dans les zones de difficultés sociales, me semble insuffisante.

Une nouvelle contribution, argumentée et imprégnée d’un réel humanisme, autour des modifications de notre société et des pistes pour retrouver ensemble les voies de possibles lendemains. Il est nécessaire « faire face », sans miser tout sur l’action longue sur les causes, sans tout miser sur un avenir meilleur.

Didier PEYRAT : Face à l’Insécurité, refaire la Cité

Buchet Chastel 2007, 210 pages 14 euros

Didier Epsztajn

Une histoire des pervers

« Où commence la perversion et qui sont les pervers », telle est la question centrale du livre d’Elisabeth Roudinesco. L’auteure tente d’y répondre en réunissant « des approches jusque-là séparées, en mêlant à une analyse de la notion de perversion non seulement des portraits de pervers et un exposé des grandes perversions sexuelles, mais aussi une critique des théories et des pratiques qui ont été élaborées, notamment depuis le XIXe siècle, pour penser la perversion et désigner les pervers. »

Le livre se divise en cinq chapitres : « Le sublime et l’abject », « Sade envers et contre lui-même », « Sombres lumières ou science barbare ? », « Les aveux d’Auschwitz » et « La société perverse » et présente des analyses sur Gilles de Rais, les mystiques et les flagellants de l’époque médiévale occidentale, le nazisme, la pédophilie, le terrorisme dans l’actualité du nouveau siècle, sans oublier les obsessions du XIXe siècle avec l’enfant masturbateur, l’homosexuel et la femme hystérique.

A une époque où l’émancipation par l’exercice de la liberté humaine semble inactuelle sous la dictature du marché et de la marchandise, où l’on feint de supposer que la science, et ses techniques médicamenteuses ou répressives, nous permettrons d’en finir avec la perversion, l’auteure souligne qu’avec cette éradication recherchée, nous prenons le risque de détruire l’idée même de possible distinction entre le bien et le mal, fondement de la civilisation.

La perversion « arrachement de l’être à l’ordre de la nature », présente dans toutes les sociétés humaines est une nécessité sociale. « Elle préserve la norme tout en assurant à l’espèce humaine la permanence de ses plaisirs et de ses transgressions ».

Il reste toujours possible d’opposer à l’auteur, d’autres angles d’attaques, d’autres problématiques, mais cet ouvrage affronte très nécessairement et très humainement notre devenir en tant qu’individu-e, nos constructions psychiques, en ne délaissant ni notre condition de genre ni nos orientations sexuelles diverses.

Ce beau livre est une invitation à penser. En guise de conclusion, je reproduis la fin de l’introduction d’Elisabeth Roudinesco : « Que ferions-nous sans Sade, Mishima, Jean Genet, Pasolini, Hitchcock, bien d’autres encore, qui ont donné les œuvres les plus raffinées qui soient ? Que ferions-nous si nous ne pouvions plus désigner comme boucs émissaires – c’est-à-dire pervers – ceux qui acceptent de traduire par leurs actes étranges les tendances inavouables qui nous habitent et que nous refoulons ? Que les pervers soient sublimes quand ils se tournent vers l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand ils se livrent à des pulsions meurtrières, ils sont une part de nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la part obscure de nous-mêmes. »

Elisabeth Roudinesco : La part obscure de nous-mêmes

Editions Albin Michel, 2007, 229 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Privatisation de l’organisation sociale

Ce petit livre, décrit longuement et en détail la formidable machine à détruire les services publics et plus généralement à privatiser les relations antérieurement régies dans le cadre des états nationaux. L’accord général sur le commerce des services (AGCS) vise à libéraliser tous les services (enseignement, santé, accès à l’eau et à l’énergie, culture, etc.) en supprimant de manière irréversible les « obstacles » au commerce.

De possibles décisions des représentations politiques (parlements) ne pourraient revenir sur cette libéralisation.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC), par délégation ou démission des structures étatiques, agit comme collectif organisateur du capitalisme. Les États présentent, aux yeux des possédants et de leurs idéologues, le double défaut d’être soumis au contrôle des citoyens et d’être fonctionnellement incapables de répondre à l’échelle internationale à la nécessaire organisation de la valorisation du capital.

L’OMC assume des fonctions de réglementation et de justice hors de tout contrôle démocratique.

Sous les thèmes de la liberté du commerce, de la concurrence libre et non faussée et du développement, ces institutions privées  ne sont pas qu’une menace pour la démocratie. Elles organisent une autre marche du monde, en élaborant des réponses articulées, au niveau international, à la crise du système capitaliste, ouverte au milieu des années 70.

Il est regrettable que cette dimension systémique soit peu approfondie dans le livre.

Il n’en demeure pas moins, qu’il est plus que temps de dévoiler les négociations privées et secrètes auxquelles les gouvernements donnent leur aval. Aucun domaine de la vie sociale et économique ne devrait se dérober aux choix citoyens. Collectivement, il convient d’élaborer des réponses à l’échelle des problèmes posés, donc aussi à l’échelle internationale.

Raoul Marc JENNAR et Laurence KALAFATIDES : L’AGCS, Quand les États abdiquent face aux multinationales

Raison d’agir, Paris 2007, 122 pages, 6 euros

Didier Epsztajn

Mauvaise humeur

Le propos de Nicolas Sarkozy est très clair « Il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une fois pour toute

Comme indiqué dans l’appel Mai 68, ce n’est toujours qu’un début « Dans cette liquidation seraient visés non seulement les droits syndicaux, le Smic et le salaire socialisé, mais aussi les avancées obtenues, entre autres par les luttes féministes. »

Dans les multiples commémorations, dans nombre de publications, les acteurs et actrices de cette période semblent bien souvent désincarné-e-s. Nul souffle, nulle consistance, nul engagement, rien qu’un événement, un fait divers. S’il existe une mémoire « ouvrière » de 1936 et du Front Populaire, Mai 68 reste souvent restreint à une révolte du monde étudiant, sans profondeur temporelle ni géographique.

Et pourtant, le soulèvement des jeunes générations contre un horizon sans couleur, le Mai des prolétaires avec la plus grande grève de salarié-e-s en France, la conjugaison internationale des révoltes du Sud (dont la lutte des populations vietnamiennes contre l’intervention nord-américaine), dans les pays de la caricature criminelle du socialisme réellement existant (dont le printemps de Prague) et dans les cœurs du système capitaliste (mai rampant italien, chute du franquiste et des colonels grecs, sans oublier la dernière révolution du court vingtième siècle avec le Portugal et ses œillets).

Un événement social ne surgit jamais du néant, ni se dissout dans l’instant immédiat. Comment passer en silence le soutien aux rébellions, les bouleversements dans l’organisation des relations sociales, l’impact du renouveau féministe, des luttes oubliées comme celles des comités de soldats et plus largement les contestations dans les organisations syndicales et partis de gauche, le surgissement et les actions des groupes se réclamant de la révolution, sans négliger les domaines artistiques.

Le renouveau des grèves avant 68, le resurgissement de la question sociale et des questions politiques, l’actualité espérée de la révolution pour les un-e-s et la réponse construite par les partis (SFIO et PCF) autour de l’Union de gauche, trouvera une conclusion provisoire avec l’élection de François Mitterrand en 1981. Ce n’est pas ce que nous avions rêvé.

L’histoire écrite comme un écoulement déterminé en fonction du présent de l’écriture, comme une histoire des vainqueurs, nie les bifurcations et les croisements. Par là même, sont gommées les concrètes alternatives, les possibles non advenus, les acteurs/sujets, l‘épaisseur de l’action politique et l’impact des pratiques sociales.

Les débats d’aujourd’hui pourraient, loin des messes diverses et des autosatisfactions, dévoiler la déferlante mondiale aujourd’hui déformée, dévaluée par tous ceux qui ont renoncés, se sont reniés et ont troqués leurs aveuglements ou leurs illusions d’hier contre la bienséance de l’ordre établi.

Ni éternel, ni naturel, le règne de la marchandise ne clôt pas l’histoire des hommes et des femmes, tout sera de nouveau possible, même si nous n’en connaissons ni les formes à inventer ni les horizons temporels.

Didier Epsztajn

Pour un universalisme émancipateur

La recherche pour se libérer de l’eurocentrisme, d’une certaine écriture de l’histoire ne prenant pas en compte les « dominés » les « subalternes » comme sujets acteurs, peut conduire à reproduire le tropisme inversé de soi contre l’autre, à essentialiser les constructions sociales. Continuer à lire … « Pour un universalisme émancipateur »

Domination de l’horloge et du temps standardisé

Les auteurs nous rappellent comment, la domination de l’horloge et du temps standardisé de la production capitaliste parcellise, découpe et modélise nos vies. La domination du présent urgent, du « présentisme et la négation de l’histoire » (M. BESSIN), l’implosion du système soviétique « sa faillite casse dans les représentations mentales la ligne quasi droite de la marche de l’Histoire vers le progrès humain » (P. ZARKA) les politiques développant la flexibilité rendent plus difficiles les inscriptions dans la continuité des luttes et l’élaboration d’alternative(s).

Ils et elles interrogent les articulations entre les temps, individuels et collectifs (P. VASSALO), de travail et du privé, les conséquences de la précarité (C. VILLIERS), les différentes échelles temporelles (C. VERMEULIN.

Les prises en compte du caractère sexué des temps sociaux (M. BESSIN), de l’interaction des êtres humains avec l’environnement nécessitent aussi de repenser nos approches des temporalité »s ».

R. MOURIAUX nous introduit à une approche historique du vocabulaire de l’histoire, C. VILLIERS évoque ses expériences de syndicaliste de l’ANPE, d’animatrice d’Agir contre le Chômage et d’élue au conseil général pour confronter les différences de rythmes auxquels se confrontent les salarié-e-s, les chômeurs et les chômeuses et les élu-e-s, et insiste sur le caractère central et nécessaire de la réduction du temps de travail.

A. BERTHO nous parle du temps long des cultures politiques, de l’Etat et de la politique.

Des textes variés, riches d’interrogations pour dépasser le présent étriqué et réinventer « la possibilité du devenir ». Ils ouvrent sur de nombreuses discussions. J’en indiquerai deux possibles.

A évoquer la flèche du temps, comme dans une science dite dure, et malgré des critiques pertinentes sur la notion de progrès et l’insistance sur la non linéarité de l’histoire, certain-e-s auteur-e-s me semblent passer à coté des croisements de chemins non parcourus, des possibilités réelles non concrétisées. Et à l’image de l’ange de Walter BENJAMIN, je pense qu’à se retourner sur le passé réellement existé, nous n’entrevoyons pas les autres histoires que les hommes et les femmes auraient pu construire.

Deuxième remarque, les révolutions, dans les compréhensions variées que l’on donne à ce mot, l’irruption des espérances, des collectifs sociaux en action peuvent briser en partie les déterminations, rompant avec la temporalité et ouvrant d’autres portes, surgies non du néant, mais du présent non encore advenu (Ernst BLOCH)

OMOS (observatoire des mouvements de la société) : Séminaire Temporalité-s et politique

Interventions de Daniel VERGNAUD, Marc BESSIN, Christian VERMEULIN, Patrick VASSALO, Claire VILLIERS, René MOURIAUX et Pierre ZARKA et une contribution d’Alain BERTHO (2005)

Didier Epsztajn

Incertitude corrosive dans les relations interindividuelles

Un ouvrage à lire car il bouscule idées reçues et certitudes, à gauche, sur l’insécurité.

Autant le dire tout de suite, il n’est pas sans poser de problème.

Commençons par ces désaccords : difficile de suivre l’auteur quand il déplore le fait que des maires participent à des actions de désobéissance civile (qui ne peuvent être confondues avec des actions substitutives de mobilisation) ; on peut regretter qu’il envisage la prison et l’enfermement comme un horizon indépassable ; la charge pousse parfois à la caricature contre les positions de Loic Wacquant ; enfin le comportement de la police, les très faibles condamnations des agents coupables de « bavures » sont à peine évoquées, et il n’y a pas de liaison avec une nécessaire critique du droit et des instances juridiques.

Mais l’essentiel n’est pas là : l’auteur, magistrat à Pontoise, a le mérite de mettre les pieds dans le plat, et de belle manière. Précisons qu’il critique les dérives sécuritaires et la politique de la droite, spectaculaire, inefficace et injuste : exemple, un auteur d’outrage à l’hymne national encourt deux mois de prison contre une simple amende pour qui casse le nez d’un autre.

Évitons les faux procès : Didier Peyrat reconnaît sans peine que l’insécurité n’est pas « le seul problème, ni le plus important, de la société française ». Il n’empêche : c’est quand même un problème, qui ne se réduit pas à un simple « sentiment », présenté comme un leurre par des analystes qui font preuve d’angélisme et d’ethnocentrisme de classe. Il argumente chiffres à l’appui : la situation est loin d’être comparable au Brésil ou aux USA (si le taux d’incarcération en France était identique 500 000 personnes seraient incarcérées contre 60 000 actuellement). La politique de Sarkozy, malgré les effets d’annonce, n’a pas arrêté la progression des crimes et délits contre les personnes qui ne peuvent être résumés à des manipulations statistiques.

Cette insécurité a des effets tangibles sur la population, particulièrement sur les classes populaires, les femmes, les plus âgés ou les plus fragiles. Elle ne peut être rabattue sur l’insécurité sociale, n’est pas une simple apparence à dépasser pour accéder aux « vrais » problèmes mais un phénomène autonome, « inassimilable au reste » : « être volé, ce n’est pas comme être licencié, être frappé, ce n’est pas comme être insuffisamment rémunéré, être blessé à la suite d’une agression, ce n’est pas comme tomber malade ».

Ce que Didier Peyrat reproche à la délinquance, ou aux incivilités qui ne sont pas des délits mais pourrissent la vie, ce n’est pas de porter atteinte à l’autorité de l’État, c’est de multiplier « la méfiance, la suspicion, la crainte », d’introduire une « incertitude corrosive dans les relations interindividuelles » qui tue « l’envie de vivre avec les autres ». De ce fait « l’insécurité quotidienne décourage l’engagement politique », fait « obstacle à la transformation sociale » et à la « participation populaire ».

Enfin, il est illusoire de croire qu’une société « moins injuste, différente », serait « miraculeusement débarrassée des tensions entre le tout et les parties », d’autant que les dégâts actuels laissent craindre des problèmes qui perdurent.

Entre les politiques sécuritaires et la simple espérance d’un monde meilleur, une politique élargissant les espaces de démocratie et de sécurité génère ou améliore les conditions même d’un combat émancipateur.

L’auteur conclut sur la notion d’éducation contenue dans une sanction qui ne soit pas éliminatoire, et sur le constat qu’aucun parti ne peut être crédible à l’avenir sans attester de sa détermination à « en découdre avec cette délinquance qui inquiète une majorité de citoyens et en indigne un nombre non négligeable ».

Didier Peyrat : En manque de civilité

La Discorde, Textuel, Paris 2005, 191 pages, 18 euros

Didier Epsztajn et Sylvain Pattieu

Retrouver le tranchant d’une idée

Hier la démocratie était « mobilisée » dans la lutte contre le totalitarisme du socialisme réellement existant mais ni contre le régime de l’apartheid en Afrique du Sud ni contre la dictature de Pinochet au Chili, aujourd’hui elle est « exportée »au bout des fusils en Irak ou en Afghanistan. Dans le même temps, certains « intellectuels » critiquent « l’individualisme démocratique » ou l’« égalitarisme » source d’un nouvel totalitarisme.

Comme l’indique Jacques Rancière, il convient de remonter au scandale du gouvernement du peuple et saisir les liens complexes entre démocratie, politique, république et représentation. Continuer à lire … « Retrouver le tranchant d’une idée »

L’histoire ne fait rien

Il s’agit d’un recueil de textes parus dans différentes revues. Certains textes reviennent sur des thématiques développées dans d’autres ouvrages de l’auteur. Leur intérêt est varié mais répondra probablement à beaucoup de questionnement de lectrices et de lecteurs.

Pour les plus « théoriques » d’entre eux, une nouvelle illustration de la puissance de critique et d’analyse d’un marxisme ouvert.

Compte tenu de la nature de cet ouvrage, il ne me semble pas nécessaire d’indiquer les divergences ou désaccords. Je ne citerai, comme invitation à lire puis à discuter, et de façon très subjective, qu’un certain nombre de thèmes abordés.

Dès l’introduction, l’auteur nous rappelle que la logique intrinsèque du système capitaliste est « irréductible aux excès et aux abus d’un libéralisme débridé. »

Contre les linéarités, les conceptions économistes, Daniel Bensaïd réfléchit sur le temps, ses ruptures, ses discordances. Il nous incite à penser le présent, à « comprendre son inactualité apparente comme le signe d’une routine brisée, d’une fracture d’où peut surgir du possible. »

Tout en rappelant que « Les sociétés ont toujours été traversées d’une multiplicité de contradictions et de conflits (de classe, de sexe, de générations, de régions) et les classes elles-mêmes n’ont jamais été des blocs homogènes et monolithiques. Elles sont divisées, différenciées. Leur unification ne va jamais de soi. » l’auteur revient sur des stratégies du siècle passé, des impasses, des évolutions douloureuses comme en Italie et au Brésil, pour souligner le rôle de la politique, des hypothèses stratégiques pour agir et se transformer et transformer le monde.

« Le temps stratégique est plein de nœuds et de ventres, d’accélérations soudaines et d’éprouvants ralentissements, de bonds en avant et de bonds en arrière, de syncopes et de contretemps. Les aiguilles de son cadran ne tournent pas toujours dans le même sens. C’est le temps brisé, scandé de crises, d’instants propices à saisir… sans quoi la décision n’aurait plus de sens. »

« Seuls les historiens du fait accompli et les politiciens fatalistes prétendent que ce qui est effectivement advenu pouvait seul advenir. Amputant le réel de ses multiples possibles, ils privent la politique même de toute dimension stratégique, la réduisant au mieux à une tâche pédagogique, et le plus souvent, à un accompagnement gestionnaire impuissant du cours naturel des choses, comme si l’histoire était un long fleuve tranquille coulant, à quelques retards regrettables prêts, dans le sens d ‘un progrès inéluctable. »

Comme le rappelle l’auteur,en utilisant les vocables d’Ernst Bloch, le principe espérance n’est pas un rêve creux mais : « Du possible, non comme certitude, mais comme tache ; non comme promesse, mais comme virtualité. »

Une belle invitation à participer au penser agir de la nouvelle période.

Daniel Bensaïd : Penser Agir

Éditions Lignes, Paris 2008, 349 pages, 17 Euros

Didier Epsztajn

Pouvoir être

Il convient de lire attentivement le livre de Nicole-Edith Thévenin, au delà des approches divergentes que chacun-e pourra avoir avec les théories de Freud ou l’analyse de l’idéologie.

Le cœur de cet ouvrage est l’impact de la première guerre mondiale sur les théorisations de Freud, et en particulier sur la pulsion de mort.

« Freud dépasse l’analyse de la stabilité des groupes humains, des règles de filiation, d’alliance et reproduction de structure, pour entreprendre d’approcher ce qui dissout et subvertit tout lien social, ce qui oblige toute organisation humaine à se confronter à un irreprésentable, sur lequel se construisent les formes de l’illusion et en même temps qui va venir à chaque fois les remettre en question, les désintégrer au profit d’un renouvellement de l’histoire et de l’investissement de la libido. »

En désillusionnant la violence étatique, la question du pouvoir peut-être posée autrement, de même que les modalités des processus d’assujettissement des individus-e-s.

L’auteure souligne que « l’individu ne fait pas que subir, mais il contribue activement à reproduire ce qui l’asservit, courant après une reconnaissance qui le légitime dans son existence. »

Elle nous rappelle aussi que « Se libérer de cette emprise et de cette appropriation demande, non seulement une créativité qui ouvre l’espace à une désidentification, mais la constitution d’une puissance qui par les luttes menées au sein des rapports de force, active les contradictions et subvertisse aussi bien les conditions sociales et le processus économique que les structures symbolique et imaginaires qui les soutiennent. »

Agir en politique c’est s’opposer à « Appartenir une fois pour toutes pour ne plus avoir à se poser de questions, ne plus avoir à se confronter à la mort » c’est aussi « recomposer le narcissisme individuel éclaté et dilué », « pouvoir penser par soi-même » ou « prendre le temps quel que soit le temps qui presse. »

La richesse de cet ouvrage ne découle pas seulement des problématiques rapidement présentées ici. Il insiste sur les dimensions subversives de la psychanalyse. Contre l’ordre du temps mais avec le réel incompressible, une invitation à inventer et non se soumettre.

« L’issue est improbable désormais, il nous revient de le savoir. Seul ce savoir de la chose peut encore peser sur l’inéluctable. »

Nicole-Edith Thévenin : Le prince te l’hypocrite. Ethique, politique et pulsion de mort

Editions Syllepse, Paris 2008, 229 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

Fragments mécréants 2

J’avais un doute sur l’intérêt de consacrer son temps à Bernard-Henri Lévy. Pourtant, non seulement le livre de Daniel Bensaid est une réfutation brillante des prétendus « sept péchés capitaux » que l’encensé médiatique BHL impute à la gauche radicale (dans le livre « Ce grand cadavre à la renverse »), mais c’est aussi un vibrant plaidoyer pour une politique inscrite « dans la tension entre détermination et contingence, événement et histoire, nécessaire et possible, droit et justice. »

Le livre débute par une présentation de « l’engagement de BHL » en défense d’une gauche raisonnable dite seule possible. Pour assumer cette gauche sans frontière sur la droite, il convient de stigmatiser la gauche fidèle, la gauche non reniée, non frelatée, non repentie. Pour se faire, BH Lévy change les noms, brouille les cartes et inverse les valeurs. L’autoproclamé philosophe promet le bucher et l’enfer pour nos péchés : l’antilibéralisme, le nationalisme, l’anti-américanisme, le fascislamisme, la tentation totalitaire, le culte de l’histoire et le suprême péché : l’antisionisme.

Sur chacun de ces points Daniel Bensaid déconstruit la rhétorique, réajuste les sens, développe ses arguments, réaffirme ses positions et ses engagements. A titre d’exemples, contre les travestissements ou des positionnements unilatéraux, je voudrais juste faire quelques citations sur le dernier point.

Après avoir rappelé que l’antisionisme exprime « une opposition politique au projet consistant à résoudre la question juive par la création d’un État juif » l’auteur souligne que « l’existence d’un fait national juif en Israël n’en est pas moins aujourd’hui une réalité » et que « La synonymie Juif/Israël fonctionne comme un principe de délimitation et d’exclusion ».

Dans une « parenthèse étoilée », Daniel Bensaid avec un « je » nécessaire rappelle qu’il s’est voulu communiste, mais qu’il ne s’est pas choisi juif, mais qu’il n’entend ni subir, ni renier cette part d’histoire singulière. « Elle n’est pas un destin, Et elle n’est pas non plus instantanément soluble dans l’eau glacée de l’abstraction universelle.»

Comme Walter Benjamin, l’auteur dans ce petit livre insiste : « Affirmer le primat du politique sur l’histoire et sur l’économie, c’est rouvrir les questions de la justice et de l’égalité, qui sont ses véritables enjeux » et nous rappelle que « La fatalisation rétrospective du devenir historique enterre les possibles latéraux, qui ne sont pourtant pas moins réels que le fait accompli »

Un plaisir léger de lecture à partager entre honnêtes profanes et mécréant-e-s.

Daniel Bensaid : Un nouveau théologien B.-H. Levy

Lignes 2008, Paris, 158 pages 12,5 euros

Didier Epsztajn

Marquage « ethnico-culturel »

L’auteur, membre de l’opposition démocratique tunisienne et aussi l’un des initiateurs de « L’Appel des indigènes de la République » propose une réflexion approfondie sur les conséquences de l’héritage de la domination coloniale dans les rapports sociaux et politiques.

Intégrant les travaux d’A. SAYAD, d’A. MEMMI, de F. FANON et de MALCOM X, S. KHIARI essaye de dégager les causes des fondements oppressifs envers les populations « non blanches » issues de l’immigration.

Tout en étant en désaccord avec une partie des formulations et des approches méthodologiques (analogies avec les luttes de libérations nationales, racisme édenté de l’opprimé), je pense néanmoins qu’il s’agit là d’un livre important (donc à étudier) tant dans les descriptions des mécanismes de marquage « ethnique » et des stigmatisation de l’autre, que dans la recherche d’une pensée d’émancipation générale des individu-e-s et des groupes sociaux opprimés.

Sadri KHIARI : Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues

TEXTUEL, Paris 2006,174 pages, 17 euros

Didier EPSZTAJN

Contre l’ordre moral du monde

L’intolérable, ce franchissement d’un extrême, cette construction sociale, historiquement et culturellement constituée, ne cesse de se déplacer, de s’étendre et de se recomposer. Pour échapper à la représentation d’un intolérable absolu, sans histoire et sans gradation, il est nécessaire de faire un double travail de relativisation et de hiérarchisation. Il n’y a pas d’intolérable sans tolérance à l’égard d’autres intolérables.

A travers des études sur l’ordre moral du monde, la révolution française, le travail des enfants, la maltraitance infantile, les politiques mortuaires modernes, l’état de stress post-traumatique et l’épidémie du sida, les auteurs éclairent nos compréhensions des « indicibles », des frontières de l’espace moral contemporain et de nos profondes tolérances aux inégalités et aux injustices.

Sous la direction de Didier Fassin et Patrice Bourdelais : Les Constructions de l’intolérable. Études d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral

Editions La Découverte, Paris 2005, 228 pages, 26,50 euros

Didier Epsztajn

Contre le sacré, la politique

Voici un livre dense et d’une nécessaire actualité, multiforme tant par ses développements que part la richesse des sources et idées, contre la privatisation de l’espace public, le dépérissement de la citoyenneté, la guerre sans limites ni frontières, la décomposition des peuples en meutes et des classes en masses, le despotisme des sondages et le règne des experts. Une « bataille du verbe » complexe, « parce que le discours des résistances ne peut échapper au cercle vicieux de la subalternité qu’en allant à la racine des choses et en traversant les apparences, pour extraire des expériences pensées quelques éclats de vérité ». Continuer à lire … « Contre le sacré, la politique »

Le scandale derrière les mots

En hommage à Daniel Bensaid, en référence à son texte « Une thèse à scandale : La réaction philosémite à l’épreuve d’un juif d’étude » paru dans le numéro 14 de la Revue Internationale des Livres et des Idées (http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=480).

Cet ouvrage se confronte à une lecture de Philippe Lacoue-Labarthe (en regard de textes de Martin Heidegger et Hannah Arendt), au concept de « solution finale », aux parallèles douteux entre Auschwitz et les attentats du 11 septembre 2001 et à l’identification frauduleuse d’agresseurs antijuifs en France aux Maghrébins, enfin « à un courant de pensée réactionnaire soucieux d’identifier une politique égalitaire à un négationnisme ».

Mais surtout, ce livre d’étude précise des phrases et des mots est une formidable invitation à penser sur la singularité d’Auschwitz, sur ce que ne dit pas l’extermination de masse, sur la contingence, la détermination objective, la création ou la sacralisation du nom, les mathématiques, le vide de la raison de certaines choses, l’occultation de la question de l’être, la fabrication industrielle des cadavres ou comme le dit l’auteur « la fabrication répétitive, systématique, industrielle de rien », les prédicats identitaires, le négationnisme, le marquage et la persécution, etc.

Et pour redonner la parole à l’auteur, dans un dialogue avec Alain Badiou « Si bien que le Juif de l’étude et le philosophe pouvaient à présent conclure d’une voix, au sujet d’Auschwitz, que  »la pitié la plus essentielle à l’égard des victimes (…) réside, toujours, dans la continuation de ce qui les a désignés comme représentants de l’Humanité aux yeux des bourreaux. » Or c’était là, nous semblait-il l’enjeu. »

Un magnifique ouvrage contre le non-esprit du temps.

 

Ivan Segré : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?

Editions Lignes, Paris 2009, 203 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Chambre noire et perspectives radieuses


« L’idéologie est bien cette production sociale de représentations qui se veulent plus vraies que nature et qui, à la condition d’assigner le spectateur à sa place fixe, s’efforcent d’aménager le futur et d’encadrer l’action en intervenant activement dans le rapport de force, dans une histoire qui ne cesse par définition d’échapper à tous les devenirs prescrits. Contre la dématérialisation post-moderne du monde, il faut affirmer que l’idéologie n’est pas plus le tout du réel lui-même qu’une simple surface, miroitante, proposée à des spectateurs-consommateurs définitivement hypnotisés, mais qu’elle a pour fonction de se combiner à la coercition quotidienne, pour perpétuer une hégémonie dont la crise du capitalisme mondialisé et du nouvel ordre impérial rend plus violent que jamais le maintien : sa fonction est de travailler un présent fait de contradictions, s’adressant à des spectateurs qui ont aussi une vie sociale, travaillent, luttent, sont animés de colères et d’espoirs, de projets et de peurs, de mémoires et de rêves. » Continuer à lire … « Chambre noire et perspectives radieuses »