Archives de Catégorie: Cahiers du genre

Penser les dominations et leur caractère mutuellement constitutif, leur imbrication

couvcdghs2016_100x160« Centré sur les féminismes matérialistes, leurs développements, leurs différences et leurs formes de renouvellements, ce numéro voudrait contribuer à mettre au jour quelques-unes des tensions qui marquent actuellement la réflexion sur le genre ou sur les rapports sociaux de sexe et les relations qu’ils entretiennent aux autres rapports de pouvoir (de classe, de race, de colonialité, de sexualité) ; tensions qui participent aussi du questionnement sur l’émancipation. »

Dans leur présentation, Annie Bidet-Mordrel, Elsa Galerand et Danièle Kergoat soulignent, entre autres, « Les redéfinitions féministes du travail et de l’exploitation, de l’économie comme de l’anatomie politique, les conceptualisations du « mode de production domestique », du « sexage », du « sexe social », de l’« idée de nature » et de « la pensée straight » », les renouvellements et les écarts en marge des tendances dominantes, la question « des conditions de production, de circulation et de réception des théories critiques », les tensions entre le féminisme matérialiste et le queer ou le « matérialisme culturel », celles avec et contre Marx, les acquis décisifs comme « la théorisation des rapports sociaux de sexe en tant que rapports de production, d’exploitation et d’appropriation irréductibles au capital, d’une part (Dunezat, Falquet, Juteau, ce numéro) ; aux différentes formes d’expropriation des désirs et de la sexualité, d’autre part (Jackson 1996, 2009, 2015 ; Wittig 2001 [1992] ; Juteau, Falquet, Collins, ce numéro). ». Lire la suite

Critique des dualismes et de leur rôle dans les dominations

CDGE_059_L204Les luttes environnementalistes sont désormais indissociables de la réalité des inégalités globales, et de genre. En combinant éthiques féministes du care, approches matérialistes et mobilisations pour la justice environnementale, en faisant dialoguer des féministes de différentes aires intellectuelles, géographiques et culturelles, on tente ici, par-delà l’écoféminisme et les mythologies de la nature, de relever le défi d’un environnementalisme féministe. Lire la suite

Nouvelles configurations familiales et maintien de l’assignation des femmes au travail domestique

CouvCdG30En introduction, Jacqueline Heinen aborde, entre autres, les nouvelles configurations familiales, la dissociation des termes de la parenté et de la filiation, le « principe de la primauté, voir de l’exclusivité des liens avec le père et la mère ». Elle rappelle que la paternité a « toujours été un acte social ». Lire la suite

Lutter pour l’égalité des sexes et la justice sociale

9782296568310rJe commence par des pas de coté.

La gauche émancipatrice n’a pas tenu ses promesses en regard des revendications et des luttes de femmes, ni ici ni ailleurs. Ce qui explique, partiellement, pourquoi des femmes « recourent » à d’autres positionnements, d’autres idéologies, pour (r)assurer leurs positions dans les rapports sociaux, dans les rapports de domination. Voir sur ce sujet, le livre d’Andrea Dworkin : Les femmes de droite : ce-qui-parait-le-plus-noir-cest-ce-qui-est-eclaire-par-lespoir-le-plus-vif-texte-integral/ (« L’incapacité de l’Etat moderne et laïque à satisfaire ses promesses de démocratie et de développement », « l’incapacité des mouvements démocratiques d’accorder une place centrale aux revendications des femmes pour l’égalité », « les partisans de la justice sociale ne soutiennent pas nécessairement les droits des femmes, surtout les droits reproductifs ou sexuels » écrivent Shahra Razavi, Anne Jenichen et Jacqueline Heinen)

Le second pas de coté est plus interrogatif (sur ce sujet je remercie Pierre pour ses récentes remarques). Les processus de sécularisation, de déchristianisation en Europe occidentale commencés avant la Revolution française, de dé-judaïsation dans le Yiddishland au début du XXème siècle (faute de connaissances, je ne prends que ces deux exemples), les détachements des ordres religieux, la mécréance ou l’athéisme sont rarement étudiés comme phénomènes sociaux. Il me semble indispensable de les aborder dans les recherches et débats sur les relations entre « religion et politique ».

En dernier point, je souligne, le simplisme de certain-e-s à propos des religions, leur contournement de l’historicité du religieux, des conditions historiques des réalisations/pensées religieuses, la non prise en compte des asymétries entre religion dominante et religion dominée, entre religion des dominant-e-s et religion des dominé-e-s…

Afin qu’il n’y ai pas de confusion, je souligne, que les textes proposés dans ce numéro hors série des Cahiers du genre, ne font l’impasse ni sur les contextes socio-historiques, ni sur les complexités ou les contradictions dans les rapports entre religion et politique.

Sur les religions, les rapports du politique et du religieux, les analyses au « prisme du genre », les interrogations à partir des situations, des mouvements féministes ou des droits des femmes sont indispensables.

Trop souvent, dans la juste dénonciation des instrumentalisations racistes des combats des femmes, des lectures euro-centrées faussement universalisantes, la non prise en compte du caractère genré des rapports sociaux, marginalise (voir nie la nécessité de) la spécificité des combats et droits des femmes.

Et si les agendas des unes et des autres expriment la discordance des temps, les temporalités différenciés dans les luttes concrètes, partout les femmes sont confrontées à des politiques leur refusant les moyens et/ou le droit à la maitrise de leur corps, le droit à la contraception et/ou à l’IVG, à des constructions sexistes leur imposant des rapports sexuels non désirés et des grossesses non voulues, au nom de traditions, de cultures, de mœurs, de corpus religieux… pour l’intérêt bien compris des hommes en tant que groupe social.

En introduction, Shahra Razavi, Anne Jenichen et Jacqueline Heinen abordent, entre autres, les attaques des confessions dominantes en Europe et en Amérique latine ou du nord contre les « droits reproductifs des femmes », la division « privé-public », les droits individuels et collectifs, le contrôle « des rapports interindividuels dans la sphère privée » par les autorités religieuses, les programmes de moult courants religieux sur « les questions d’ordre avant tout moral, idéologique et identitaire ». Elles analysent les rapports entre religion, nationalisme et conflits ethniques, elles soulignent l’exemple les coalitions des groupes évangéliques conservateurs avec les laïques néolibéraux dans le Parti républicain états-unien…

Espagne, Hongrie, Russie, Suisse, Pologne, Tunisie, Maroc, Egypte, Mexique, Chili, Etats-Unis, Inde, Pakistan, Nigeria, Iran, Israël, Turquie…. Traditions religieuses diverses : christianisme, hindouisme, islam, judaïsme… Etats formellement laïcs ou religion d’Etat… Lorsque la religion est au service de l’Etat, Les auteures constatent une « incitation à l’autoritarisme », sans oublier les aspects paradoxaux de la démocratie formelle.

Shahra Razavi, Anne Jenichen et Jacqueline Heinen insistent sur les nécessaires alliances « pour une justice de genre et une justice économique », alliances de feministes – religieuses et laïques -, ou de la prise en compte des entrelacs « entre divers types de discriminations ». Comment revendiquer le droit à l’avortement et au contrôle de son corps en absence de services de santé publique de qualité ? Comment rendre concrets les droits formels au divorce et à la garde des enfants en absence d’autonomie et de moyens financiers pour les femmes ? « Pour que les droits fondamentaux des femmes se matérialisent, il faut à la fois un dispositif juridique garantissant l’autonomie individuelle et un programme assurant des droits économiques et sociaux ».

Les auteures terminent sur l’action militante à l’échelle internationale, les réseaux régionaux ou internationaux tels les Catholiques pour la liberté de choix, le DAWN (Development Alternatives with Xomen for New Era ou le WLUML (Femmes sous les lois musulmanes)…

Sans traiter de l’ensemble des analyses et des textes, je souligne certains points.

Les auteures analysent les interaction entre religion, politique et genre ; les liens entre social et politique, public et privé ; les prescriptions de genre limitant l’autonomie des femmes, les codes de la famille et les statuts personnels, les injonction à la « morale publique », la ségrégation sexuelle, les législations « sacrées et immuables », la substitution de la législation à la foi…

Elles parlent des luttes des femmes, des accusations portées contre les droits des femmes au nom de la lutte contre l’occidentalisation, des militantes islamistes et de leurs interprétations des textes religieux, des campagnes comme « Stop pour toujours aux lapidations », des objectifs féministes, du Code civil unique, des alliances entre femmes…

Les auteures analysent le développement de l’autoritarisme avec les Etats policiers ou dictatoriaux, les contradictions des « théocraties républicaines », les politiques religieuses des Etats formellement laïcs, l’inégalité des droits des communautés minoritaires, les politiques identitaires, l’instrumentalisation des femmes, les terrains d’entente entre groupes religieux et leurs visions du « corps féminin », les renouveaux religieux, les ségrégations spatiales, les constructions ethno-religieuses, l’absence de mariage civil, les politiques de re-criminalisation de l’avortement…

Elles examinent la laïcité comme séparation de la religion et de l’Etat, les définitions contestables de l’Etat laïc, les identités multiples et mouvantes, les poids des communautés religieuses ou des appareils cléricaux…

Je souligne particulièrement l’article de Ruth Halperin-Kaddari et Yaacov Yadgar : Nationalisme, religion et (in)égalité de sexe en Israël au prisme du droit de la famille, qui aborde des problèmes rarement mis en avant.

Au total un ensemble de texte brassant différents arrangements politico-socio-religieux, et une constante, le refus de l’égalité des femmes et des hommes, au nom de la complémentarité des sexes, des injonctions « divines », des cultures et traditions, des replis identitaires… Des analyses abordant les phénomènes religieux dans leurs inscriptions concrètes dans les réalités socio-économiques, leurs effets politiques en particulier pour les femmes.

Des femmes qui résistent, luttent pour leur autonomie et la maitrise de leur corps, construisent des relations internationales, critiquent les corpus interprétatifs, construisent des mouvements féministes…

Sommaire :

Dossier : Religion et politique : les femmes prises au piège

Shahra Razavi, Anne Jenichen et Jacqueline Heinen : Introduction : Mariage fatal entre religion et politique : source d’écueils pour l’égalité des sexes

Farida Shaheed : Politique, genre et religion au Pakistan : identité en débat

Homa Hoodfar et Shadi Sadr : Iran : Politiques islamiques et femmes en quête d’égalité

Zoya Hasan : Clivages religieux, genre et politique en Inde

Charmaine Pereira et Jibrin Ibrahim : Le corps des femmes, terrain d’entente de l’islam et du christianisme au Nigéria

Deniz Kandiyoti : Politiques sexuées en Turquie : un écheveau inextricable

Ruth Halperin-Kaddari et Yaacov Yadgar : Nationalisme, religion et (in)égalité de sexe en Israël au prisme du droit de la famille

Jacqueline Heinen et Stéphane Portet : Droits reproductifs en Pologne : la peur des politiciens face à la morgue de l’Eglise

Ana Amuchastegui, Guadalupe Cruz, Evelyn Aldaz et María Consuelo Mejía : Sexualité et autonomie des femmes au Mexique : l’Etat laïque en question

Elizabeth Bernstein et Janet R. Jakobsen : Politique du sexe aux Etats-unis : le poids des communautés religieuses

Hors champ

Lalia Ducos. Entretien réalisé par Marieme Helie Lucas : Des femmes d’origine étrangère soumise à des lois ne relevant pas du droit français

Djallal G. Heuze : Les nationalistes hindoues : des personnalités de femmes dans un mouvement identitaire et religieux

En complément possible :

Jacqueline Heinen : L’influence de la religion sur le statut des femmes : linfluence-de-la-religion-sur-le-statut-des-femmes/

Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ?, limaginaire-religieux-ne-se-laisse-ni-enfermer-ni-reduire-dans-les-religions/

Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions)

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb, faire-emerger-lindividu-femme-en-tant-que-citoyenne-a-part-entiere/

Zahra Ali : Féminismes islamiques, le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Cahiers du genre Hors série : Religion et politiques

Les femmes prises au piège

Coordonné par Jacqueline Heinen et Shahra Razavi

L’harmattan, Paris 2012, 268 pages, 26,50 euros

Didier Epsztajn

Des réactions masculines à l’érosion de certains de leurs privilèges

1306614-gf« Le numéro commun des Cahiers du genre et de Recherches féministes a été pensé pour y voir plus clair dans cette nébuleuse des réactions au progrès social en faveur de l’émancipation des femmes ».

Les anti-féministes et les masculinistes représentent un danger pour les femmes, pour l’avancée de leurs droits, pour l’égalité…

Comme l’indiquent Anne-Marie Devreux et Estelle Lebeldans le premier texte :  « L’anti-féminisme s’organise aujourd’hui en s’adossant à l’idée que, les inégalités de genre ayant disparu, les nouveaux droits des femmes seraient des privilèges créant de nouvelles inégalités à l’encontre des hommes ».

« L’égalité déjà là », est une invention idéologique, un refus de l’égalité réelle à construire, de l’égalité des femmes et des hommes, « nous vivons encore dans des sociétés misogynes, sexistes et lesbophobes, et c’est de ce fond sociétal qu’émergent les différentes variantes de l’antiféminisme ».

Les soubassements de cet antiféminisme sont divers : invention d’une nature justifiant la place différente (et de fait subalterne) des femmes, affabulations religieuses, objectivité scientifique autoproclamée, manipulation des concepts et de l’histoire, négation des rapports sociaux de sexe, du système de genre, de la domination systémique, « Il convient de décrire et de nommer une réalité sociale et un système social qui institue, nourrit, soutient et reproduit ces sentiments de haine et de mépris des femmes », oubli du travail gratuit effectué par les femmes…

Devant les avancées obtenues par les femmes grâce à leurs luttes, les argumentaires et les moyens d’expression changent. Mais toujours pour occulter volontairement l’asymétrie de fait de « la place, le statut, les libertés des hommes et des femmes dans la société ».

En présentant les articles du numéro, Anne-Marie Devreux et Estelle Lebel soulignent aussi que « l’antiféminisme est une réaction politique qui touche d’abord la possibilité pour les femmes d’avoir une expression politique à travers le féminisme, ou plus globalement à travers toute forme de discours ou de suffrage ».

Et, derrière la soit-disant objectivité, le fantasmatique « neutre », un point de vue bien androcentré. Les auteures y opposent « la colère des opprimé-e-s », en citant Colette Guillaumin, « productrice d’un savoir qui n’est en rien moins capable de généralisation que la position des groupes dominants ».

L’antiféminisme se nourrit du « contexte politico-social où se conjuguent néolibéralisme et néo-conservatisme », s’oppose aux changements sociaux, valorise la différence (« hiérarchique, évidemment ») des sexes, l’hétérosexualité, la famille comme instance immuable de la société…

Et il ne faut s’y tromper, derrière l’instrumentalisation des droits des femmes ou des idéaux démocratiques par des Etats, ici et là, il s’agit toujours et encore pour les hommes de préserver les bénéfices de leur domination.

Je n’indique que certains points traités dans les articles :

  • Le « nouveau féminisme » de la haute hiérarchie catholique (dont la défense d’« une égalité en dignité humaine et non une égalité sociale au sens des chartes des droits » et le refus de la maitrise de leur sexualité par les femmes) ;

  • L’esprit antiféministe (dont la place des théories naturalistes) lors de la campagne pour l’extension du droit de vote aux femmes, le suffrage n’étant universel que pour et par les hommes ;

  • La situation réelles des femmes à Madagascar derrière les mythes ;

  • Les « populationnistes » (dont la défense de la natalité pour les unes et la stérilisation forcée pour d’autres, les « supposés « androcentrés » des politiques de population », le traitement condescendant et sexiste des médecins). L’auteur souligne : « L’importance croissante des militantes et des militants féministes dans le champ de la défense des droits sexuels et reproductifs constitue une menace permanente pour des positions institutionnelles considérées comme revenant de droit aux expertes et aux experts des anciens programme de planification familiale ».

  • Les discours sur la « crise de la masculinité », véritable « rhétorique antiféministe » qui « participe d’un refus de la part des hommes de l’égalité et de leur réaffirmation de l’importance d’une différence hiérarchique entre les sexes », d’une tentative de discréditer les femmes qui se battent pour leur émancipation.

  • des effets de l’antiféminisme au Québec. L’auteure souligne que « les attaques antiféministes s’inscrivent dans des rapports d’oppression et d’exploitation des femmes par les hommes, rapports imbriqués à ceux de l’hétérosexisme, du racisme et de l’exploitation économique ». Elle s’interroge sur le « cycle de la violence antiféministe », parle aussi de « l’inversion de la culpabilité ».

Un dossier qui pourrait malheureusement être enrichi, par des analyses concernant tous les régions du monde.

J’ai été aussi intéressé par l’article sur « l’islam et les musulmans dans la presse suisse francophone » et celui sur « bell hooks » dont je ne peux cependant juger que d’une partie, peu de textes de l’auteure étant disponibles en français (Black feminism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?

Sommaire :

Anne-Marie Devreux et Estelle Lebel
 : Des anniversaires sous le signe de la solidarité

Dossier

Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux : 
Les antiféminismes : une nébuleuse aux manifestations tangibles (Introduction)

Denise Couture
 : L’antiféminisme du « nouveau féminisme » préconisé par le Saint-Siège

Helen Harden Chenut
 : L’esprit antiféministe et la campagne pour le suffrage en France, 1880-1914

Mireille Rabenoro
 : Le mythe des femmes au pouvoir, arme de l’antiféminisme à Madagascar

Mathieu Caulier
 : L’antiféminisme des « populationnistes »

Francis Dupuis-Déri
 : Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe

Marie-Carmen Garcia : Des féministes aux prises avec l’« intersectionnalité » : le mouvement Ni Putes Ni Soumises et le Collectif féministe du Mouvement des indigènes de la République

Mélissa Blais
 : Y a-t-il un « cycle de la violence antiféministe » ? Les effets de l’antiféminisme selon les féministes québécoises

Hors-champ

Lorena Parini, Matteo Gianni et Gaëtan Clavien : La transversalité du genre : l’islam et les musulmans dans la presse suisse francophone

Lecture d’une œuvre

Estelle Ferrarese
 : bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour

Notes de lecture

— Christine Bard. Une histoire politique du pantalon et Ce que soulève la jupe : identités, transgressions, résistances (Ilana Löwy)

— Sandrine Garcia. Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants (Sarra Mougel)

— Isabelle Attané. En espérant un fils… La masculinisation de la population chinoise (Marylène Lieber)

Cahiers du genre N°52 : Les ANTI féminismes

En coédition avec Recherches féministes

Coordonné par Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux

L’harmattan, Paris 2012, 268 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

Certaines pratiques sociales ne sont compréhensibles qu’en prenant en compte leur intersection

9« Revenir à l’histoire des définitions et aux débats qu’elles ont engendrés s’avère indispensable pour saisir la «polysémie du mot « genre », ainsi que les éventuels malentendus et désaccords que suscite son usage ».

En introduction, Isabelle Clair et Jacqueline Heinen soulignent la nécessité de « restituer l’histoire des concepts et des usages, pour s’efforcer d’en cerner certaines particularités contemporaines ».

En complément d’autres dossiers publiés antérieurement, « L’accent portera cette fois sur la production des concepts au sein d’institutions académiques et éditoriales : bien que ces dernières soient plus ou moins liées aux mouvements féministes, elles suivent aussi des dynamiques qui leur sont propres. On s’intéressera donc ici à des textes académiques et à leurs auteur.e.s, aux maisons d’éditions et aux revues scientifiques qui les ont publiés ».

Je choisis de ne mettre l’accent que sur certains articles et certaines analyses, comme invitation à lire ce riche numéro en « rétrospectives ».

Les entretiens croisés entre Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson soulignent, me semble-t-il, à la fois les problèmes de traduction/translation de notions, entre langues et contextes, et à la fois une certaine contingence dans les choix. Ces éléments devraient permettre de relativiser certains débats, de réfléchir aux sens plutôt qu’aux termes.

Oristelle Bonis indique, par exemple : « Ainsi, j’avais traduit situated knowledges par « connaissances situées », mais l’expression « savoirs situés » était déjà couramment employée, sémantiquement inscrite, et je l’ai donc adoptée – un peu à contrecœur parce que « savoir » est un mot plus globalisant, plus élitiste que « connaissances ». »

Les remarques sur les vocables « gender relations », « système de genre », « gendered », « genré », « marché aux femmes », « sexe social » ou « rapports sociaux de sexe », etc. sont aussi très éclairantes

Devant cette difficulté à rendre tous les sens, j’adopte personnellement le plus souvent « rapports sociaux de sexe » en ajoutant entre parenthèses (système de genre) et quelque fois (patriarcat). La difficulté est de même ordre pour les « recouvrements », les entrecroisements. Je trouve sur ce sujet que les formules de Danielle Kergoat « rapports sociaux consubstantiels et coextensifs » plus ouvertes à la complexité que la notion d’ « intersection ».

Oristelle Bonis souligne aussi que « on traduit littéralement, et ce faisant on attribue au mot une signification supplémentaire, on l’affecte à un autre usage », et donne l’exemple de « Genre » comme catégorie d’analyse utile, « même s’il est parfois effectivement utilisé à contre sens, pour dire « sexe » en ne le disant pas ».

Gail Pheterson, indique, entre autres : « Quand j’ai trouvé l’expression « rapports sociaux de sexe », en France, tout de suite ça a eu une résonance pour moi, et j’ai ressenti une sorte de soulagement d’avoir trouvé une issue aux cadres identitaires (par définition, figés) et psychologisants (individualisants même quand les causes sont attribuées au social) ; le concept de « rapports sociaux de sexe » permettant de saisir la dynamique, le sens et l’usage politique de la catégorisation par sexe ». Elle souligne aussi la combinaison des « mythes au niveau biologique » et « des réalités fortes aux niveaux politique et social » ; la nécessité de « ne pas faire disparaître les femmes de la formule des rapports de pouvoir ». Je reste en opposition à ses formules sur le « travail du sexe ».

J’ai apprécié les remarques de l’auteure sur l’humour yiddish et sa phrase conclusive : « Faire justice à un humour tourné contre les conventions hypocrites ou bien contre soi-même n’est pas évident en traduction ».

J’indique pour en terminer avec ces entretiens, mon accord avec Oristelle Bonis sur le langage, « Mais choisir d’utiliser des termes techniques, c’est aussi cibler son lectorat d’une façon très particulière, le rétrécir ou le fermer » ou « Moi qui suis une féministe généraliste, je trouve dommage pour le débat, pour la diffusion d’idées, que la recherche féministe soit à ce point tributaire d’un vocabulaire spécialisé. » Sur ce point, les explications de Cynthia Kraus ne me semblent pas convaincantes « dans la difficulté même de lire, se répercute un travail sur la langue qui vise à agir sur le sujet qui lit, une réflexion sur l’activité de lecture ».

Je rappelle qu’Oristelle Bonis anime une maison d’éditions iXe http://www.editions-ixe.fr/ aux publications passionnantes et qui applique la règle de proximité (« les hommes et les femmes sont belles »).

« Le féminisme du positionnement » de Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa est inscrit « dans les débats féministes sur les liens intimes et inextricables entre lutte politique et production du savoir ». Les auteures prennent l’héroïne grecque Antigone comme accompagnatrice.

« La théorie féministe du « positionnement » (standpoint), considère l’expérience des femmes comme une source de savoir susceptible d’être déployée pour transformer la sphère publique dont elles sont exclues ».

La vie des femmes constitue une « position privilégiée, d’un point de vue épistémologique ». J’aurai écrit donne un avantage (et non un privilège comme certaines le disent) épistémologique.

Les féministes ont mis en avant « la cécité résultant de l’ignorance dans laquelle sont tenus les activités et les savoirs les plus élémentaires qui assurent la bonne marche de notre monde ». Cécité volontaire. Les apports du « Black femininism » sont importants sur le sujet. (Voir, entre autres, Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?). Certes, « l’expérience et le savoir ne sont pas des choses équivalentes ». Mais il convient, comme l’indiquent les auteures de rester attentifs/attentives aux expériences pouvant être source de nouveaux savoirs. Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa soulignent aussi le risque de masquer des rapports de pouvoirs en créant une unité artificielle des femmes et de leurs activités, unité qui reste à construire. Hill Collins, citée par les auteures, parle d’une « multiplication des positions inscrites dans les structures sociales elles-mêmes ». D’où la nécessité de développer des analyses « intersectionnelles » et de construire des solidarités, qui impliquent « un effort politique ».

Je reste plus dubitatif sur la notion d’agentivité (agency), car dans aucun rapport social, les êtres humains ne sont réduite-s à des objets, elles et ils sont tout à la fois dominé-e-s et « autonomes », actrices/acteurs dans les contradictions toujours présentes dédits rapports.

Les auteures terminent ainsi : « En refusant de retrancher certaines expériences du domaine politique pour les confiner dans l’individuel ou le privé ; en constituant des alliances permettant la réflexion, l’organisation et le partage collectifs d’expériences exclues et atomisées ; et en reconnaissant que de telles expériences ne vont pas de soi, elles peuvent précisément devenir des ressources disponibles pour une action et un savoir générateurs de changement ». J’ajoute que c’est aussi probablement une des conditions pour que l’horizon d’un changement radical puisse se ré-ouvrir.

Sans revenir sur les apports, et en particulier, de la notion de citoyen-ne-s, et les droits reproductifs comme dimension de la citoyenneté, dans l’analyse du Groupe « État et rapports sociaux de sexe », je suis étonné d’un oubli. Les auteures indiquent : « Si le processus d’émancipation amorcé voici près d’un demi-siècle a contribué à libérer les unes d’une partie des tâches qui leur étaient traditionnellement assignées, il s’est souvent opéré aux dépens des autres – au premier chef des immigrées issues de cultures et de pays divers ». Si des femmes sont en effet libérées de certaines tâches, elles ne le sont pas du souci de ces tâches. Par ailleurs, les bénéficiaires en sont toujours les hommes qui se dispensent et de s’en soucier et de les réaliser à « égalité » avec les femmes…

Le dernier article que je voudrais aborder est celui d’Isabelle Clair. Le titre de ma note en est tiré. L’auteure interroge : « Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ? Retour sur quarante ans de réticences » et présente les « réticences raisonnées et historiquement situées » à cette inclusion. Parmi celles-ci, j’en souligne deux : la crainte de la relativisation du travail, la possible mise en sourdine de l’intérêt des hommes à maintenir leur domination.

L’auteure écrit « penser l’ensemble des exclusions sociales et des hiérarchies organisées par les normes de genre, c’est faire la place à l’hétéronormativité ainsi qu’à l’ensemble des sexualités, et aux deux groupes de sexes ». Si dans le système de genre, les deux « classes de sexe » sont déjà présentes dans leur asymétrie de pouvoir et de domination, il ne me semble pas possible de penser les dominations sans prendre en compte l’hétéronormativité. Et la proposition de penser ensemble le genre et la sexualité est donc un enrichissement. Reste ce qui peut-être entendu par « ensemble ».

Pour l’auteure la pensée de l’intersection du genre et de la sexualité est une pensée fructueuse « Non seulement parce qu’elle éclaire les sexualités diverses que (même) l’analyse féministe a eu tendance à laisser dans l’ombre du privé, mais surtout parce qu’elle éclaire le concept de genre, révélant des enjeux de définition et d’usage que ses versions françaises tendent à laisser en suspens ».

Si les sexualités relèvent de rapports sociaux et non d’une nature préexistante, comme je le pense, l’éclairage se précise. L’auteure indique, en évoquant la division sexuée du travail, que « tant que la sexualité était hors sujet, la polysémie était invisible ». Cela permet de mieux déconstruire le bloc, que certain-e-s persistent à présenter, dans lequel « genre, sexe et désir coïncident ».

Parmi les arguments développés, je souligne ceux sur la fausse opposition (opposition construite idéologiquement) entre nature et culture (et donc l’invention d’une nature naturelle préexistante aux rapports sociaux), l’empilement des rapports de pouvoirs (et non leur coextensivité).

Isabelle Clair ajoute : « Si la réalité sociale du genre ne peut toute entière être saisie par le prisme de la sexualité, ni la réalité sociale de la sexualité par celui du genre, il est néanmoins important de souligner que les normes de féminité et de masculinité, les déviances sexuelles, les rapports de pouvoir entre sexualités façonnent de nombreuses manifestations du genre – au-delà des seules pratiques sexuelles ».

Cela ne signifie pas que « la sexualité précède le genre » comme le dit Elsa Dorlin, citée par l’auteure. Il me semble plus judicieux de « privilégier l’intersection sans nécessaire hiérarchie ou antériorité entre genre et sexualité » comme le propose Isabelle Clair. Celle-ci ajoute : « J’envisage plutôt la sexualité comme un foyer possible de la fabrique du genre : non seulement un de ses « sites privilégiés » (key site) de manifestation (Jackson 2005 p15) mais une source d’organisation de la complémentarité (et donc d’asymétrie) entre les groupe de sexes ».

Je partage enfin la remarque « il est également important de souligner l’heureuse difficulté à faire rentrer les pratiques sociales dans des décisions théoriques abstraites »…

Un texte à mettre en regard de son ouvrage de synthèse : Sociologie du genre, Armand Colin 2012, Regarder le monde avec les lunettes du genre sur le nez, c’est la promesse de le voir plus nettement

La limitation de cette note à ces quelques articles ne saurait dispenser de lire les autres contributions très riches elles aussi. J’indique juste que celui de Jasbir K. Puar me semble difficile à lire. Peut-être à cause de mon éloignement de ce vocabulaire et de notions peu explicitées, comme d’ailleurs dans son livre paru aux Editions Amsterdam. J’avais donc renoncé à le chroniquer malgré l’intérêt de certaines analyses que j’avais réussi à saisir. Quoiqu’il en soit, ce numéro montre la puissance d’analyse des concepts élaborés par les féministes et leur caractère indispensable pour aborder les rapports sociaux, les dominations et donc l’émancipation.

Sommaire

Jules Falquet et Helena Hirata : À la mémoire de Bruno Lautier (1948-2013)

Dossier

Isabelle Clair et Jacqueline Heinen : Le genre et les études féministes françaises : une histoire ancienne (Introduction)

Oristelle Bonis, Cynthia Kraus et Gail Pheterson : Translations du genre. Entretiens croisés (propos recueillis par Isabelle Clair et Jacqueline Heinen)

Sarah Bracke et María Puig de la Bellacasa : Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives contemporaines

Groupe « État et rapports sociaux de sexe » : Quelle citoyenneté pour les femmes ? État des lieux et perspectives (1987-2012

Isabelle Clair : Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ? Retour sur quarante ans de réticences

Nicky Le Feuvre, Pierre Bataille et Laura Morend : La visibilité du genre dans des revues de sociologie du travail. Comparaisons France et Grande-Bretagne (1987-2012)

Jasbir K. Puar : Homonationalisme et biopolitique

Hors-champ

Virginie Vinel : Biographies individuelles et actions collectives : le militantisme féminin dans une vallée sidérurgique lorraine

Manuela Lavinas Picq : Porter le genre dans la culture : femmes et interlégalité en Équateur

Notes de lecture

Cahiers du genre : Rétrospectives

Coordonné par Isabelle Clair et Jacqueline Heinen

Editions L’Harmattan, Paris 2013, 270 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

Dimension singulière d’une subjectivité socialement constituée

4« En interrogeant la question de la subjectivation, il s’agit donc d’appréhender la relation de dépendance et d’autonomie qu’entretiennent les subjectivités vis-à-vis des rapports sociaux ».

Quelques éléments, choisis subjectivement, autour de certains articles publiés.

De l’introduction de Maxime Cervulle et Armelle Testenoire, je souligne une interrogation « Comment dès lors renouer avec une vision collective de l’action, sans pour autant écarter sa nécessaire dimension subjective et l’incertitude propre à son devenir, son caractère potentiellement ambivalent par rapport à l’émancipation ? » et un élément, malheureusement peu discuté lorsqu’il n’est pas combattu, au nom d’universalisme abstrait, par la majorité de la gauche d’émancipation radicale : « La mise en œuvre d’une politique publique de discrimination positive ouvre la voie à la réalisation de scenarii transgressifs qui relevaient jusqu’alors de l’imaginaire ».

Dossier

Maxime Cervulle et Armelle Testenoire : Du sujet collectif au sujet individuel, et retour (Introduction)

Armelle Testenoire : Quand les femmes ne cèdent plus… L’accès des femmes kanak à la formation continue

Maxime Cervulle : La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation

Salima Amari : Des lesbiennes en devenir. Coming-out, loyauté filiale et hétéronormativité chez des descendantes d’immigrant·e·s maghrébin·e·s

Sara Ahmed : Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés)

Artemisa Flores Espínola : Subjectivité et connaissance : réflexions sur les épistémologies ‘du point de vue

Hors-champ

Maria José Casa-Nova : Citoyenneté, ethnicité et dialecticité du pouvoir dans les relations de genre. Discours et pratiques dans une communauté tsigane du Portugal

Lamia Missaoui : Les couples transfuges des territoires gitans et la scolarisation de leurs enfants

Caroline Fayolle : Le sens de l’aiguille. Travaux domestiques, genre et citoyenneté (1789-1799)

Document et hommage

Eleni Varikas : Françoise Collin. Philosophe et féministe, philosophe féministe (1928-2012)

Françoise Collin : Donner par ‘nature’, est-ce donner ? (Entretien avec Philippe Chanial et Sylvie Duverger)

Notes de lecture

Armelle Testenoire dans « Quand les femmes ne cèdent plus… L’accès des femmes kanak à la formation continue » souligne, entre autres, les effets d’un véritable essor de la formation dans une optique d’égalité professionnelle entre femmes et hommes, « une politique volontariste incite les femmes à se diriger vers des formations à des métiers jusqu’alors masculins ». L’auteure met aussi l’accent sur le potentiel de résistance de l’imagination, la volonté d’autonomie, les « effets subjectivant du travail », les conditions objectives et subjectives donnant « la force de prétendre déplacer les frontières du genre ». Le travail salarié est bien historiquement « valorisant » parce qu’il est, de manière par ailleurs contradictoire, « valorisé ». Dans le cas des femmes kanak engagées dans des formations au métier de conductrice d’engin minier, force est de constater les effets émancipateurs de cette autre relation sociale.

Le thème abordé par Maxime Cervulle : « La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation » est rarement traité. J’espère y revenir plus longuement après avoir lu son récent « Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias », ouvrage paru aux Editions Amsterdam.

L’article est précédée d’une citation de Colette Guillaumin « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale des réalités ».

Pour l’auteur, « L’enjeu est donc d’appréhender les pratiques de soi par lesquelles se constitue le sujet blanc, afin de saisir les formes de consentement tacite à la domination que manifestent ceux et celles qui en seraient les bénéficiaires ». Le racisme, comme rapport social, est le plus souvent interrogé du coté de ces effets sur les racialisé-e-s, invisibilisant celles et ceux qui participent à/de ces rapports, du coté de leur couleur blanche. Il s’agit pourtant bien d’une même construction sociale aux effets asymétriques. Le questionnement doit donc excéder « la question de l’expérience minoritaire » pour appréhender simultanément « le sujet blanc en tant que produit du racisme ». Il convient donc de regarder « de l’autre coté du miroir », d’étudier les effets que la racialisation a sur les êtres humains socialement considéré-e-s comme blanc-he-s. Comme nous le rappelle Maxime Cervulle, le concept de blanchité ne renvoie ni à un type corporel, ni à une origine définie, « mais à un construit social : aux modalités dynamiques par lesquelles, en certains contextes sociohistoriques, certains individus ou groupes peuvent être assignés (selon un processus d’allo-identification) ou adhérer (selon un processus d’auto-identification) à une « identité blanche » socialement gratifiante ».

Ne pas reconnaître cette « couleur », socialement construite, c’est faire preuve d’une ignorance agencée, naturalisée et valorisée. Je partage avec l’auteur que l’enjeu est « de souligner le rôle constitutif de la formation sociale de l’ignorance pour le sujet de la domination », une forme de « fétichisme » pour emprunter un concept à la critique de l’économie politique.

Et l’auteur conclut : « sans doute faudrait-il considérer alors les agencements sociocognitifs par lesquels le sujet dominant alternativement ignore, connaît, reconnaît, conteste ou dissimule les modes d’exercice de la domination, pour ce qu’ils sont aux yeux des dominé.e.s »…

Au delà de l’intérêt des analyses de Salima Amari « Des lesbiennes en devenir. Coming-out, loyauté filiale et hétéronormativité chez des descendantes d’immigrant·e·s maghrébin·e·s », de Maria José Casa-Nova « Citoyenneté, ethnicité et dialecticité du pouvoir dans les relations de genre. Discours et pratiques dans une communauté tsigane du Portugal » et de Lamia Missaoui « Les couples transfuges des territoires gitans et la scolarisation de leurs enfants », je voudrais souligner le danger d’études non comparatives.

Une lecture ne prenant pas en compte d’autres configurations sociales, laisserait à penser que les effets analysés relèvent seulement de groupes « non modernes », de coutumes ou d’affiliations identitaires, de loyauté qui ne concerneraient que les populations « minoritaires ». Les groupes « majoritaires » ont aussi leurs propres coutumes, leurs propres affiliations identitaires, leurs systèmes de loyauté. S’il n’est pas neutre socialement d’être/se sentir inclus-e dans un groupe « minoritaire » ou « majoritaire », les rapports sociaux de sexe ou de sexualité, ici évoqués, sont construits ou articulés, de manière complexe, différente, etc., autour des mêmes inégalités de genre et hétérosexisme maintenus, dans tous les groupes sociaux. Ce qui ne signifie pas que les espaces d’autonomie construits, revendiqués ou partiellement acquis, des individues soit similaires.

Pour finir, je voudrais évoquer le réjouissant article de Sara Ahmed : « Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés) ». Dire le féminisme, rappeler l’existence des femmes, c’est déranger la table, c’est « créer un problème en déclarant problématique ce qui vient d’être dit ». Mais c’est aussi, comme l’écrit justement l’auteure « Vous devenez le problème que vous avez créé ». Car dans un lieu partagé, « Ne pas avoir sa chaise à la table du bonheur, c’est une menace potentielle, non seulement pour la table elle-même mais aussi pour ce qui se trouve assemblé autour et dessus ».

Et Sara Ahmed indique que « Rendre la parole à la rabat-joie pourrait être un projet féministe ». Être rabat-joie pourrait « constituer en soi un projet de développement du savoir et d’invention d’un monde ».

Dans cet article, Sara Ahmed souligne aussi la nécessaire volonté d’obstruer « équivalent de l’audace, l’obstination comme mode de résistance, créativité », « un refus de détourner le regard de ce sur quoi trop souvent on ne s’arrête pas ».

Je signale aussi l’hommage à Françoise Collin. « Affirmer que ce qui fut partout et toujours (une fois dissipé le fantasme un moment esquissé du matriarcat) ne sera plus : telle est l’impertinence et l’audace insolente du mouvement féministe quand il met en question les rapports séculairement noués entre les sexes, comme on prouve la marche et marchant. »

Une nouvelle fois, un numéro de grande qualité.

Cahiers du genre N°53 : Subjectivités et rapports sociaux

Coordonné par Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire

Editions L’Harmattan, Paris 2012, 263 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn