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Une croyance vivace : la différence naturelle des sexes

2En introduction « L’enfance, laboratoire du genre », Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier proposent de « scruter les formes et interactions ludiques de socialisation ». Elles indiquent, entre autres, que « l’enfance dont il est question dans ce numéro est entendue dans sa dimension élargie, du bébé en âge d’aller à la crèche jusqu’au préadolescent de 13 ans environ » et qu’il « s’agit de comprendre comment, à la confluence de plusieurs instances socialisatrices – les familles, les institutions, les pairs, les médias – et en tension entre dépendance et atomisation, l’enfance devient un laboratoire des transactions de genre, pour les adultes, comme pour les enfants ».

Les différentes auteures analyseront maints aspects des socialisations : encouragement des capacités physiques des garçons, souci de l’apparence des filles, assignation des femmes à s’occuper des enfants en bas âge, neutralisation du masculin, contrôle parental sur les vêtements, apprentissage de la séduction pour les filles, voilement et dévoilement du corps, etc.

Je ne présente que quelques éléments.

Geneviève Cresson « Indicible mais omniprésent : le genre dans le lieux d’accueil de la petite enfance » nous rappelle que « garçons et filles passent l’essentiel de leur temps avec des femmes et reçoivent d’elles la quasi-totalité des réponses à leurs besoins humains ». Cette division sociale du travail conforte que le rôle « naturel » des femmes. L’auteure analyse la vie quotidienne dans les crèches, les aménagements, les jeux et jouets, l’intégration des représentations de personnages dans les livres, le sexe (son absence) sur les poupées-filles et sa présence sur les poupées-garçons, le corps, l’apparence, les vêtements, les pratiques différenciées, les préoccupations pour « la motricité des garçons » et « l’admiration de la beauté des filles », la stimulation plus importante des garçons. Elle souligne que les professionnelles interrogées ne semblent pas considérer la question du genre comme pertinente. Dans ces espaces de socialisation, les rapports sociaux de sexe « se reproduisent à bas bruit et très efficacement sous nos yeux ».

Monica Zegaï étudie « La mise en scène de la différence de sexes dans les jouets et leurs espaces de commercialisation », le discours linguistique et iconique, la ségrégation dans la mise en discours des jouets, la place de l’activité domestique, de la passivité, de l’intérieur, de la communication pour les activités réservées aux filles, la vitesse, les véhicules, la technique, la compétition pour les garçons, « le mur invisible presque infranchissable » dans l’univers des enfants, les dichotomies danger/sécurité, compétition/coopération, etc. L’auteure ajoute « Si les frontières symboliques enferment les petites filles à l’intérieur, elles imposent aux petits garçons de rester à l’extérieur pour se dépasser en permanence. La maîtrise de la sphère qui incombe à son sexe semble être la priorité, et le challenge ne se situe que du coté masculin, compte tenu de l’infinitude du territoire à conquérir et des possibilités de maîtrise du temps toujours plus grandes ».

Particulièrement significatives sont les analyses sur les déguisements, la dissimulation du corps pour les uns et la mise en valeur pour les autres.

« La manipulation quotidienne et dès le plus jeune âge des représentations sociales liées à la différence des sexes matérialisées dans ces objets de l’enfance permet ainsi l’expérience ludique de devenir une véritable pédagogie visant à construire le genre ».

Sylvie Octobre traite « La socialisation culturelles sexuée des enfant au sein de la famille », le triple registre des assignations sexuées « la représentation des sexes, la catégorisation sexuée des objets culturels, et la qualification sexuée de l’éducation implicite et explicite ». Elle analyse, entre autres, la naturalisation des caractéristiques et les enjeux en termes de « régulation familiale et sociale », les répertoires de pratiques souhaités pour les un-e-s et les autres, la place du sport pour les uns et de la lecture pour les autres, etc. L’auteure indique « la socialisation sexuée est donc à géométrie variable, mobilisant tantôt la catégorisation sexuée de la tâche éducative, celle de la pratique ou enfin le sexe de l’enfant ».

Si le « garçon manqué » est une figure régulièrement évoquée, la « fille manquée » n’existe pas. J’ai été notamment intéressé par les analyses sur la « configuration combinatoire » et en particulier sur une conclusion, même si je ne l’aurai pas exprimée de cette manière (car le champ des possibles pour les filles reste toujours plus restreint que celui des garçons) : « Dans tous les milieux, il semble davantage toléré que les filles fassent, au sein des dynamiques familiales, des emprunts au répertoire symbolique des pratiques et consommations culturelles de l’autre sexe, alors que les garçons ne bénéficient pas d’un mouvement symétrique d’ouverture du champ des possibles » ou pour le dire autrement « la  »féminisation » des garçons apparaît comme un risque social bien plus important que la  »masculinisation » des filles ». L’article se termine sur le « travail » des adolescentes, le développement de stratégies afin d’échapper à la « tyrannie du genre ».

Sylvie Cromer « Le masculin n’est pas un sexe : prémices du sujet neutre dans la presse et le théâtre pour enfants » analyse les processus qui impose la prééminence d’un masculin à prétention universelle. Au passage, elle critique la tendance éditoriale française à « mettre l’accent sur la thématique du travail de l’identité, en éludant le social ». Dans les récits étudiés, l’auteure constate « un déséquilibre numérique entre les deux sexes », la prééminence de l’acteur « premier », « majeur » le personnage de sexe masculin et l’essentialisation du féminin « les filles et les femmes s’avèrent essentialisées, par leur satellisation vis-à-vis du sexe masculin ou leur excentrement du social, que semble symboliser leur marquage physique », ou pour le dire autrement, « les filles n’ont pas de place propre dans le social ». L’auteure insiste particulièrement sur « le marquage physique du féminin », les attributs corporels, alors qu’inversement « le masculin n’est pas identifié comme tel : il est ». Sylvie Cromer termine sur l’humanité présentée comme masculine et sur la transmutation des personnages masculins en neutres.

J’ai aussi apprécié les articles de Eva Söderberg « L’héritage de Fifi Brindacier en Suède », de Martine Court « Le corps prescrit. Sport et travail de l’apparence dans la presse pour filles », et d’Aurélia Mardon « Construire son identité de fille et de garçon : pratiques et styles vestimentaires au collège ».

Les autres textes concernent « Le genre de l’éducation à la sexualité des jeunes gens (1900-1940) » (Virginie De Luca Barrusse) ; « La migration empêchée et la survie économique : services et échanges sexuels des Sénégalaises au Maroc » (Anaïk Pian) et des articles sur des revues, des thèses ainsi que des notes de lecture.

Une remarque critique : des auteures utilisent le terme de « classe moyenne » ou de « classes populaires » (ou « milieu populaire ») sans en donner de définition. Elles soulignent des différenciations dans les socialisations genrées des enfants, en « valorisant » des pratiques « plus ouvertes » dans la « classe moyenne ». Cela me semble plus traduire une proximité sociale qu’une analyse matérielle, sans oublier un certain mépris lié à l’absence de recul sur leurs propres situations sociales. Que les socialisations soient différenciées dans des « sous-catégories » de salarié-e-s (80% de la population) est une chose, que des « desserrements » de contraintes de genre soient soulignés en est une autre, mais ni les pratiques des un-e-s, ni celles des autres ne remettent significativement en cause le système de genre, la hiérarchie structurelle entre homme et femme.

La dénonciation des stéréotypes de genre ne peut être séparée d’une question politique, celle de la domination structurelle des hommes sur les femmes. Un numéro pour analyser la construction des individu-e-s comme homme et femme, contre les visions naturalistes ou essentialistes.

Cahiers du Genre N° 19 /2010 : Les objets de l’enfance

L’Harmattan, Paris 2010, 264 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent

« Notre interrogation de départ porte, plus particulièrement, sur la difficulté des mouvements féministes de résister avec efficacité à la rhétorique et aux pratiques néocoloniales qui sont en train de faire du sexisme et de l’inégalité de sexe l’apanage exclusif de cultures ‘arriérées’, par opposition auxquelles s’affirme la civilité du ‘monde occidental’, avec sa tolérance, son féminisme et, surtout, sa capacité inépuisable de changement. »

Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas soulignent « Penser ensemble ces subalternités multiples, confronter et mettre en dialogue des expériences discordantes de l’hétéronomie et de l’oppression, c’est interroger leur historicité, les visions différentes de l’émancipation, les formes de subjectivité et les attentes sociales auxquelles ces expériences ont donné lieu ; c’est enfin, inclure ces généalogies dissonantes, leur indépendance et leur co-temporalité, dans les catégories au moyen desquelles on pense nos sociétés contemporaines, leurs traditions politiques, leur traitement de la pluralité humaine. »

Si nous avons le « même devenir historique », nous n’avons pas la même place dans le passé, nations dominantes pour les un-e-s, traite, esclavage et/ou conquêtes coloniales pour les autres. Et nous pouvons nous laisser facilement embarquer, au nom d’une soit-disant émancipation déjà là, à inventer une histoire linéaire, vu d’ici et plaçant les Autres forcément en décalage voire en retard.

Les coordinatrices du dossier insistent sur « le produit de l’imaginaire colonial et des modes de légitimation qu’il a généré », la sacralisation d’un « passage à la modernité » européenne indépendante des conquêtes coloniales, sans oublier les « processus de déshumanisation à l’intérieur de l’Europe, l’expulsion des Juifs et des Maures de la Péninsule ibérique… ». Notre version fantasmatique de la liberté et des Lumières est profondément muette sur les femmes, les noirs, la traite transatlantique etc…

Les auteures choisissent, à juste titre me semble-t-il, la notion de « colonialité » pour appréhender ces barrières cognitives « Contournant les ambiguïtés du post dans le postcolonial, qui risque de réaffirmer une vision linéaire du temps (ce qui vient après le colonialisme soit pour y mettre fin, soit pour le prolonger), la notion de colonialité de pouvoir élaborée par des penseurs des études subalternes, pour la plupart latino-américains, pose une question de nature épistémique ». Cette grille de lecture permet « d’inclure les ‘nombreuses réponses’ adressées au cours des derniers siècles à cette modernité monophonique. »

En soulignant les apports des analyses genrée et en présentant les différents articles, les auteures nous rappellent, entre autres,« le corps des femmes qui fut longtemps l’instrument d’un eugénisme raciste, devient maintenant l’instrument d’un nationalisme communautaire ».

Dans ce dossier, Irène Silverblatt traite « Chasteté et pureté des liens sociaux dans le Pérou du XVIIe siècle ». Elle analyse, entre autres « des contes de fées sur l’honneur et autres sermons coloniaux », les constructions et reconstructions des codes à travers le temps et conclue « L’ironie du sort voulut néanmoins que les valeurs familiales des colons imprègnent profondément l’approche indigénisme : la vertu des femmes ne pouvait être célébrée qu’au dépens des rapports de sexe – un coût ancré dans l’idéologie et dans les pratiques de la conquête espagnole que les indigénistes récusaient si violemment. »

Le passé soit-disant « premier » reste une construction en rapport avec les migrations, les rencontres entre groupes, les métissages divers et variés.

En absence de connaissance sur ces pays, je signale les deux articles suivant sur le Japon et l’Inde : Naoki Sakai « Le genre, enjeu politqiue et langage du nationalisme postcolonial japonais » et Paola Bacchetta « Queer et xénophobie dans le nationalisme hindou postcolonial ».

Malek Bouyahia « Genre, sexualité et médecine coloniale. Impensés de l’identité ‘indigène’ »  analyse les rôles des experts, en l’occurrence des médecins, dans la construction/invention des ‘indigènes’, de leur sexualisation et du racisme plus généralement. « Cette construction active/passive de l’identité est coextensive à d’autres oppositions dichotomiques (dedans/dehors, riches/pauvres, hommes/femmes, normal/anormal, national/étranger, virils/efféminés) qui déterminent et définissent les rapports de la métropole et de ses colonies. Ces oppositions sont au fondement de la construction binaire du centre et c’est sur ce modèle que la périphérie sera organisée. » L’auteur nous invite à nous interroger sur l’héritage de cette histoire coloniale « et ce que nous avons intériorisé comme leg ‘infâme’, qui nous condamnent à ne pas aller à la rencontre des autres. »

Par ailleurs, comme hier, il convient de désacraliser les experts. Leurs paroles ne sauraient être séparées de leurs opinions, quoiqu’ils en disent et quelque soit le vernis ou le fondement scientifique dont ils se glorifient. La politique est fait de choix pas de « vérités ».

Maria Eleonora Sanna « Ces corps qui ne comptent pas : les musulmanes voilées en France et au Royaume-Uni » réexamine le produit des traditions des deux pays aux dispositifs juridiques distincts « au prisme de la question de l’égalité des sexes afin d’interroger les effets sociaux et politiques concrets sur les personnes concernées. »

Elle insiste à la fois sur « Tout se passe comme si ‘la différence’ entre elles, les musulmanes voilées, et nous était un obstacle au processus de ‘la civilisation occidentale’ plutôt qu’une modalité de fonctionnement du pouvoir moderne » et sur « le présupposé selon lequel l’autonomie et l’émancipation des femmes seraient acquises dans les sociétés occidentales et le foulard leur porterait atteinte. »

Je souligne trois autres extraits de ce texte :

  • « En même temps, la mise à l’écart des mouvements féministes antiracistes ainsi que que des activistes musulmanes a anéanti la possibilité d’une véritable délibération démocratique sur le contenu et les stratégies de l’émancipation de tous et toutes, susceptible de prendre en considération les configurations multiples de la subordination des femmes dans les sociétés libérales contemporaines, tout comme la possibilité de convergence de différentes luttes féministes »

  • « la grille interprétative de l’égalité des sexes permet, précisément, d’interroger la tension, propre aux démocraties libérales contemporaines, entre, d’une part, la construction consubstantielle des États-nations au sein de l’Europe et des empires coloniaux en dehors de celle-ci, et, d’autre part, les principes libéraux d’inclusion universelle »

  • « Il s’agit aussi du danger d’obscurcir ou de relativiser la réalité des abus religieux et patriarcaux quels qu’ils soient sur les corps et les sexualités des individu-e-s »

L’avant dernier texte concerne des « invisibles parmi les invisibles », les populations les plus (dé)niées d’Europe à savoir les rroms, « La stérilisation forcée des femmes roms dans l’Europe d’aujourd’hui (Angéla Koczé)

Le dossier se termine par un entretien avec Wendy Brown « Configurations contemporaines de la domination et des résistances : un regard transnational ».

J’attire l’attention sur son analyse critique de la tolérance et très subjectivement, je ne présente que quelques extraits qui me semblent emblématiques de cette intervention.

  • « Aussi la question est-elle la suivante : est-il stratégiquement plus efficace de continuer à soutenir les revendications identitaires ou de dénoncer le contenu norminatif du soi-disant universel ? Je pense qu’il faut toujours faire les deux à la fois. Les revendications identitaires ne parviendront à convaincre largement qu’en montrant la partialité des principes généraux et universels.»

  • « L’honneur, la modestie, la fidélité sexuelle, la reproduction : tous ces attributs et fonctions sont assignés au corps des femmes, de manière à les subordonner à un projet élaboré et conduit par les hommes. »

  • « Cela exige par ailleurs de réfléchir simultanément à plusieurs niveaux et en abordant plusieurs problèmes à la fois, comme celui de la violence contre les femmes, la persistance d’un discours colonial sur la race et la religion, celui la normativité hétérosexuelle, celui de l’approche néolibérale de la vie quotidienne, celui de l’appropriation des États par le capital financier, le fait que le discours universel sur les droits humains soit souvent un instrument de suprématie pour la civilisation occidentale, le problème enfin de l’existence d’un ordre économique dont l’impératif est la croissance et le profit, mais jamais une planète durable, ni les besoins d’une vie qui ait un sens. »

Pour compléter ce riche numéro, un texte de Nancy Fraser « Féminisme, capitalisme et ruses de l’histoire », une « lecture » de l’œuvre de Nicole-Claude Mathieu par Jules Falquet « Pour une anatomie des classes de sexe : Nicole-Claude Mathieu ou la conscience des opprimé.e.s » et de nombreuses notes de lecture.

Cahiers du genre N°50 : Genre, modernité et ‘colonialité’ du pouvoir

Coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas

L’harmattan, Paris 2011, 268 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn