Multiplier les initiatives d’appropriation sociale, ouvrir le champ des possibles

Sans titre 2Je commence par le Cahiers de l’OMOS : Entreprise et appropriation sociale.

Michel Mas souligne quelques éléments de l’expérience collective des Amis de la Fabrique du Sud (ex-Pilpa). Scop, re-municipalisation, s’extraire des circuits traditionnels financiers…

Gigi Malabarba parle de Rimaflow, une usine récupérée à Milan, de la bataille pour obtenir une « concession d’utilisation gratuite ». Il souligne aussi la nécessité de coordonner les expériences de réappropriation sociale, entre elles et avec les réseaux pour la défense des biens communs.

Manu Blanco propose une contribution syndicale au sujet de la nationalisation. Il parle de « préemption » et des mobilisation des salarié-e-s comme « acte politique le plus démocratique ».

Sylvie Mayer et François Longerinas reviennent sur la situation du mouvement coopératif en France.

Maurice Decaillot interroge les liens entre coopératives et emploi. Il souligne la nécessité de ne pas rester enfermé dans les lois du marché, la concurrence, le pouvoir accapareur des monopoles dominants, de mettre en place « un réseau inter-coopératif d’échanges équitables des produits et prestations », une coopération réciproquement avantageuse. L’auteur n’en reste pas au niveau « local », « il faudrait chercher à combiner la démocratie de proximité clarifiée – indispensable à une gestion cohérente et ciblée des activités économiques et des projets sociaux – à la démocratie de différents niveaux, (nationaux, locaux, par domaine) requise pour assurer la participation réelle des personnes et des collectivités à la gestion des activités d’intérêt commun ». J’ajoute aussi les dimensions plus internationales, coopérations méditerranéennes, européennes, continentales ou mondiales…

Benoît Borrits réfléchit sur le droit de propriété, la valorisation des entreprises, propose, comme Bernard Friot, une cotisation patronale « investissements » assise sur les salaires bruts. Cette idée, pour mobilisatrice soit-elle, ne saurait suffire pour assurer le financement des investissements et les choix démocratiques autour de ce sujet…

Pour utiles et nécessaires qu’elles soient, les différentes expériences d’appropriation sociale d’entreprises (souvent « en difficulté ») ne règlent ni les problèmes de l’appropriation sociale comprise comme auto-gestion de l’ensemble de la production du vivre, ni la mise en place des coopérations élargies, non réductibles à un empilement partant du local vers le national et l’international. Il en de même des organes de décisions démocratiques, en adéquation avec la maitrise de l’ensemble des grands processus socio-économiques, qui impliquent de construire des alternatives à la fois décentralisées et à la fois permettant aux citoyen-ne-s producteur/productrice de débattre et choisir à tous les échelons des mises en oeuvre. Pour le dire plus brutalement, ni la démocratie ni l’autogestion ne peuvent être simplement pensées comme un empilement vertueux de « structures » du local au global. Les différents niveaux de choix et de gestion doivent être pensés ensemble, avec leurs tensions et contradictions. (voir l’article de Catherine Samary : Autogestion et pouvoir/s…, indiqué en complément possible)

Pierre Cours-Salies revient sur les analyses de Karl Marx, sur la concurrence, la lutte « de tous contre tous », l’individualisme (« proposer un individualisme qui ne serait plus lié à un ordre « possessif ». ») et propose de nous « appuyer sur un levier qui est déjà-là ». Appropriation sociale et appropriation de soi, « Pour se réaliser, cette appropriation de soi suppose, exige, que la classe dirigeante perde le droit de mettre des femmes ou des hommes au chômage. Au sens strict, pour une appropriation qui sorte des limites de « l’individualisme possessif » sous l’une de ses formes, la marchandise force de travail disparaît : chacune, chacun a droit à une place dans la société, laquelle doit évidemment débattre des conséquences d’une telle rupture historique ».

Pierre Zarka pose une question décisive : « Pourquoi ce qui paraît être une solution pour les entreprises dites en difficultés ne le serait-elle pas pour celles qui affichent des profits insolents ? ». Il parle aussi de « potentiel politique », de maîtrise collective « condition sine qua non d’une démocratie réelle », d’appropriation de soi, de possible, de travail prescrit et de travail réel, d’enchainement des événements et de révolutionner la société, de démocratie comme confrontation, comme tension…

Benoît Borrits et Chantal Delmas proposent « des pistes pour un projet alternatif », la construction d’un « commun » inaliénable, l’élaboration commune entre travailleurs/travailleuses et usager-e-s, le contrôle socialisé du secteur bancaire…

Pierre Dardot revient sur l’appropriation sociale et l’institution du commun, « aucune chose n’est commune par nature », sur les droits de propriété, sur le statut de l’indisponible, sur les pratiques collectives, sur la conflictualité…

Appropriation sociale. Mais peut-on contourner les rapports sociaux de sexe et l’ensemble des rapports de domination ? Dit autrement, qu’en est-il du genre de l’appropriation discutée ?…

En complément possible :

Karl Marx /Friedrich Engels : Propriété et expropriations. Des coopératives à l’autogestion généralisée : Remettre en cause le sacro-saint principe de la propriété patronale

Catherine Samary : Autogestion et pouvoir/s… : autogestion-et-pouvoirs/

Danielle Montel, Daniel Vergnaud, Danielle Sanchez, Thierry Bodin : SANOFI Big Pharma – L’urgence de la maîtrise sociale, se-reapproprier-et-rendre-solidaire-la-chaine-de-sante/

André Henry : L’épopée des verriers du pays noir : loccupation-et-lautogestion-demontrent-que-lon-peut-se-passer-des-patrons/

José Luis Carretero Miramar : Usines récupérées et autogestion dans la nouvelle réalité espagnole : usines-recuperees-et-autogestion-dans-la-nouvelle-realite-espagnole/

Chronique grecque de l’autogestion courante : chronique-grecque-de-lautogestion-courante/

Richard Neuville : Les entreprises récupérées par les travailleurs au Brésil : les-entreprises-recuperees-par-les-travailleurs-au-bresil/

Coordination Lucien Collonges (collectif) : Autogestion hier, aujourd’hui, demain : ce-qui-auparavant-paraissait-souvent-impossible-souvent-savere-tres-realiste/

Si j’ai, une nouvelle fois, particulièrement été intéressé par un article de Gilles Bounoure intitulé « Tu ne connaîtras jamais bien les Mayas », je ne partage pas sa lecture de Sade.

Parmi les autres articles, je signale :

  • L’entretien avec Julian Mischi sur les transformations du PCF, dont la notabilisation élective des cadres.

  • L’article de Catherine Sauviat et Claude Serfati sur les grands groupes industriels français
 et la mondialisation du capital, loin des oppositions simplistes entre capital financier et capital industriel

Sommaire :

Edito : Francis Sitel : Le sourire de Syriza

Dossier : La gauche, état de crise

Antoine Artous, Francis Sitel : Quoi de neuf à gauche ?

Philippe Marlière : L’interrègne de la gauche en crise :
 questions de stratégie et scénarios possibles

Christophe Ventura : Considérations et réflexions sur la crise de «la gauche »

Julien Mischi : Saisir le déclin du PCF par en bas, entretien avec Ugo Palheta

François Sabado : La fin d’une époque

Antoine Artous, Francis Sitel : Qu’est donc la Ligue devenue ?

Economie : Catherine Sauviat et Claude Serfati Les grands groupes industriels français
et la mondialisation du capital

Marxisme : Lucien Sève Entretien à propos de son livre,
Penser avec Marx aujourd’hui, tome 3, « Philosophie » ?

Culture :

Gilles Bounoure « Tu ne connaîtras jamais bien les Mayas »

Gilles Bounoure L’année Sade, une passade ?

Livres

Les Cahiers de l’OMOS : Entreprise et appropriation sociale

Voir le blog : http://contretempslarevuepapier.blogspot.fr

Contre Temps N°24, 1er trimestre 2015

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_625-la-gauche-etat-de-crise-.html#, Paris 2015, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Arnaud Zacharie : Mondialisation : qui gagne, qui perd, essai sur l’économie politique du développement

Publié avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps

UnknownUn des meilleurs livres lus cette année. L’auteur fait preuve d’une connaissance très approfondie des thèmes qu’il traite tout au long de ce livre, et même le spécialiste retrouve des points oubliés, apprend et profite du regard novateur d’Arnaud Zacharie sur la mondialisation et le développement. Le livre débute par un chapitre sur les temps longs et reprend les débats entre Maddison, Braudel, l’école de Californie sur les raisons qui font que certains pays ont pu connaitre un décollage et que d’autres, comme la Chine, bien qu’à la pointe des découvertes, aient pu « sombrer » dans une longue stagnation. Est souligné le rôle de l’Etat, présent dans un cas, absent dans l’autre, dans la diffusion des rapports marchands, devenant capitalistes lorsque l’Etat intervient, restant marchands lorsqu’il n’intervient pas. S’inspirant des travaux de Pomerantz, Zacharie écrit : « lorsque les marchands européens partaient chercher en Asie des richesses commerciales… leurs succès étaient intimement liés aux intérêts et aux politiques de l’Etat. Par contraste, les marchands chinois qui allaient en Asie du Sud-Est le faisaient sans aide ni octroi de droits par l’Etat, ni taxation importante ». C’est ce qui explique que les rapports de domination de l’Europe sur la Périphérie, d’exploitation coloniale, aient pu donner « un avantage décisif à l’Angleterre… sur la Chine au moment de la révolution industrielle » (ici, on peut regretter que Zacharie n’ait pas utilisé les travaux importants d’Annah Arendt sur l’impérialisme qui précisément décortique ces relations entre les classes sociales, l’armée et l’Etat dans la conquête). De même, utilisant Bairoch, l’auteur montre le rôle majeur joué par la révolution agricole dans le take off représenté par la révolution industrielle (et, à l’inverse, son absence dans la stagnation, comme en Chine), qui joint à la spécialisation internationale imposée aux colonies a pu permettre à la fois une baisse de la valeur des produits alimentaires, et donc du coût du travail, une migration des campagnes vers les villes et, point peu connu et discuté, « un réinvestissement du surplus agricole » dans l’industrie. Un chapitre qui complète fort opportunément les travaux récents parus en français tels ceux d’Arrighi et d’Aglietta-Bai Guo.

Le second chapitre traite de l’Histoire plus récente et de l’émergence du Tiers monde dans le contexte marqué par la guerre froide. Dans ce chapitre l’auteur rappelle quelques unes des premières théories du développement en les contextualisant, de Rostow aux thèses dépendantistes, puis s’attarde quel que peu sur les premières stratégies d’industrialisation et donc de rupture avec la spécialisation internationale du travail imposée jusqu’alors par les puissances dominantes, tout en soulignant certaines de leurs limites qui en feront des proies « faciles » de la révolution conservatrice. S’ouvre alors le troisième chapitre qui se donne pour objet d’analyser précisément les relations Nord Sud après la guerre froide, avec le surgissement des globalisations financières et commerciales. Histoire très récente des effets dévastateurs, notamment sur la pauvreté, du Washington Consensus, de l’essor des relations Sud-Sud, des convergences de certains pays de la Périphérie avec certains pays avancés et du décrochage d’autres, bouleversant ainsi la trame de l’économie mondiale avec le poids croissant des pays asiatiques et, dans une bien moindre mesure, celui des pays d’Amérique latine. Les pays décrochant, désignés comme PMA (« pays les moins avancés » dans le langage diplomatique), connaissent une productivité agricole faible, une démographie qui entame à peine sa transition, avec nombre de paysans qui fuient leur misère pour la retrouver, sous une autre forme, dans des bidonvilles qui essaiment à la périphérie des grandes villes. L’auteur aurait pu à ce propos souligner qu’à l’inverse, tout au long du XIX° siècle, cette faible productivité allait jouer en Chine en faveur d’une rétention de la main-d’œuvre à la campagne, phénomène qu’on peut retrouver en Inde aujourd’hui. Le livre de Zacharie traite ensuite des politiques d’aide au développement et d’impact des politiques commerciales internationales. Chapitres importants mais probablement moins originaux que les précédents, bien qu’on puisse y trouver une analyse intéressante des accords bilatéraux et régionaux et un essai sur les conséquences de ce bouleversement de la division internationale du travail sur la distribution des revenus au niveau mondial. Suit ensuite une présentation de l’impact différencié selon les pays des crises financières internationales, que ce soit suite à la dette du tiers monde ou bien plus récemment de la libéralisation des échanges de capitaux. Le livre se termine enfin par une longue étude portant sur trois pays : l’Argentine, la Corée du sud et enfin la République démocratique du Congo.

Tout au long de ce livre, A. Zacharie fait preuve d’une connaissance approfondie de l’Histoire longue et récente, ainsi que d’une capacité rare de présenter à l’occasion du déroulement de cette Histoire des théories susceptibles d’éclairer son sens. Un livre novateur, surtout dans trois cents premières pages. Assurément un livre à lire.

Arnaud Zacharie : Mondialisation : qui gagne, qui perd, essai sur l’économie politique du développement, Le bord de l’eau – la muette, 2013, 554 pages


Sans titre 2Pierre Salama
, publié dans le numéro 24 de Contre Temps

( sommaire sur http://contretempslarevuepapier.blogspot.fr/)

La crise et les conditions d’exploitation du travail en Europe

La nouvelle phase de crise économique généralisée ouverte en 2008 a précipité un certain nombre d’évolutions dans les conditions d’emploi et de travail des salariés en Europe. Ces évolutions étaient certes largement engagées dans nombre de pays mais se heurtaient à de multiples obstacles, variables suivant les situations nationales. Les développements de la crise ont été délibérément utilisés par les classes dominantes pour faire sauter certains verrous et engager un programme de « réformes structurelles du marché du travail » de longue portée.

Dans certains cas, l’exemple de la Grèce est ici paradigmatique, ces changements ont été imposés de l’extérieur par la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne), dans d’autres ce sont les gouvernements nationaux qui ont utilisé un contexte largement favorable pour opérer des bouleversements sans précédent du droit du travail et de la protection sociale. L’ensemble de ces évolutions s’inscrit dans le cadre néolibéral de la construction de l’Union européenne. Loin d’être un cadre de coopération et d’harmonisation vers le haut des droits sociaux, l’UE est « une zone économique profondément hétérogène où le dumping social et fiscal règne en maître »1.

Les conditions de l’élargissement de l’Union réalisé en 2004 ont ainsi eu pour effet d’accroître la concurrence entre travailleurs dans l’espace du grand marché unique.

Loin de résorber le chômage et la précarité, la généralisation des politiques d’austérité les nourrissent en permanence, accentuant ainsi la pression sur les salaires, les revenus, et les conditions de travail. L’accentuation de l’exploitation économique du travail est un fait bien établi. Au cours des deux dernières décennies la part des salaires dans la valeur ajoutée a baissé dans la plupart des pays européens. Nous voudrions ici insister sur deux aspects déterminants des évolutions en cours, même s’il est toujours difficile de disposer d’une vue à la fois d’ensemble et des différentes situations nationales : la transformation des droits du travail dans les pays européens depuis 2008, et la détérioration des conditions de travail que le tournant engagé au niveau de l’Union sur ce terrain risque d’accentuer.

Les droits du travail comme cible

Cela fait certes belle lurette que dans de nombreux pays le poids du chômage et de la précarité tend à transformer pour des secteurs entiers du salariat le droit du travail en « droit de papier ». Il est en effet évident qu’un travailleur précaire a bien du mal à exercer ses droits dans un contexte où il risque d’être remercié du jour au lendemain. Cet effet d’autolimitation s’étend aussi à de nombreux salariés en contrat à durée indéterminée confrontés à un risque nullement imaginaire de perdre leur emploi. Le patronat utilise d’ailleurs désormais de plus en plus ouvertement et cyniquement le chantage à la délocalisation pour obtenir l’accord des organisations syndicales d’entreprise à la réduction des droits collectifs acquis.

Reste que cet engourdissement du droit du travail ne pouvait satisfaire les classes dominantes, qui depuis plusieurs décennies mènent une offensive résolue contre les droits des travailleurs arrachés durant les décennies de combat antérieures. La victoire remportée par Margaret Thatcher contre la classe ouvrière britannique constitue de ce point de vue à la fois un tournant et un modèle. Bien entendu, entre le début des années 1980 et 2008 bien des évènements sont intervenus, la situation des droits des travailleurs se détériorant globalement selon les rythmes spécifiques aux divers contextes nationaux, tous sous une pression constante d’une interminable crise économique et sociale. Les régressions d’ampleur n’ont pas attendu cette date, que l’on pense par exemple aux lois Hartz en Allemagne. Ce qui frappe cependant depuis 2008, c’est la simultanéité des assauts menés et la volonté de franchir coûte que coûte certains seuils dans les reculs infligés au salariat.

L’exemple de la Grèce doit ici être développé2. La Troïka a en effet conditionné ses aides financières successives à l’adoption de réformes structurelles de grande portée, selon la méthode précédemment éprouvée dans de nombreux pays du Sud par le FMI et la Banque mondiale durant les décennies antérieures, avec les résultats désastreux que l’on sait pour les peuples. Au sein de ces réformes le bouleversement du droit du travail constitue une pièce centrale. Les engagements entre le gouvernement grec et ses créanciers ont été récapitulés dans des décisions du Conseil de l’UE, organe regroupant les chefs de gouvernements ou leurs ministres. Dans sa décision du 8 juin 2010, le Conseil indique que la Grèce doit engager « une réforme de la législation sur la protection de l’emploi pour relever le seuil minimal pour l’application des règles en matière de licenciements collectifs et diminuer le niveau global des indemnités de licenciement », « pour allonger à un an la période d’essai pour les nouveaux emplois », « pour faciliter le recours à des contrats temporaires », adopter « une loi sur les salaires minimaux afin d’introduire des salaires inférieurs au minimum légal pour les groupes à risque tels que les jeunes et les chômeurs de longue durée, et instaurer des mesures garantissant que les salaires minimaux actuels restent fixes en termes nominaux pendant trois ans ». La décision du Conseil du 12 juillet 2011 demande au gouvernement grec de prendre « des mesures supplémentaires pour permettre l’adaptation des salaires en fonction des conditions économiques, notamment : la suspension de l’extension des conventions collectives de branche et sectorielles, et du principe de faveur durant la période d’application de la stratégie budgétaire ». Elle demande également la suppression « des obstacles au recours accru aux contrats à durée déterminée ». Ce programme va être mis en œuvre par une série de lois : les lois du 6 mai 2010 et du 15 juillet 2010 ont ainsi fait passer l’effectif minimum de l’entreprise concernée par le déclenchement de la procédure de licenciement économique de 20 à 150 salariés. La loi du 12 novembre 2012 a réduit la durée du préavis maximale de 24 mois à 4 mois. La loi du 17 octobre 2010 introduit une période d’essai d’un an pour tout nouveau contrat à durée indéterminée conclu, une disposition qui n’est pas sans rappeler les contrats nouvelles embauches (CNE) et contrats première embauches (CPE) introduits par le gouvernement de droite français en 2006, qui avait dû alors faire machine arrière face à une mobilisation gigantesque de la jeunesse et des salariés. La loi du 1er juillet 2011 autorise le renouvellement illimité des CDD à condition que chaque renouvellement soit justifié par une raison objective. Cette même loi a introduit des contrats d’acquisition d’une première expérience professionnelle pour les jeunes entre 18 et 25 ans assortis d’un salaire inférieur de 20% au salaire minimum applicable. Cette disposition sera cependant de courte durée puisque l’ordonnance du Conseil des ministres du 28 février 2012 a réduit le salaire des jeunes de moins de 25 ans de 32% par rapport au salaire minimal applicable à leur catégorie. Cette même ordonnance a réduit par ailleurs le salaire minimum de 22%. Il est important de noter que cette réduction par ordonnance est intervenue alors même qu’en Grèce la fixation du salaire minimum relevait de la négociation collective nationale interprofessionnelle violant ainsi l’autonomie collective des parties syndicales et patronales. Finalement, la loi du 12 novembre 2012 dispose que la fixation du salaire minimum relève désormais du pouvoir réglementaire. Le dynamitage du cadre de la négociation collective n’en est cependant pas resté là. La loi du 14 février 2012 et l’ordonnance du 28 février 2012 ont ainsi engagé la remise en cause de toutes les conventions collectives. Il est ainsi prévu que toutes les conventions de branche se transforment automatiquement en conventions collectives à durée déterminée de 3 ans maximum. A l’issue de ce délai, si aucune nouvelle convention n’a été signée dans les 3 mois, les salariés ne pourront prétendre qu’au salaire minimum prévu par la convention de branche échue. Le bouleversement n’aurait pas été complet sans le renversement total de la hiérarchie des normes tenté par la loi. La loi du 6 mai 2010 prévoyait ainsi que les accords d’entreprise peuvent comporter des dispositions plus défavorables que les accords de branche, eux-mêmes pouvant comporter des dispositions plus défavorables que les accords nationaux interprofessionnels. Aucun domaine n’a été exclu de cette faculté de déroger de manière plus défavorable au niveau de l’entreprise3. Toutefois, la loi du 27 octobre 2011 est revenue partiellement sur cette faculté de dérogation générale au niveau de l’entreprise.

Si nous avons longuement détaillé le cas grec c’est qu’il a à l’évidence valeur de laboratoire. Il transcrit le programme néolibéral de manière presque pure et parfaite : abaissement du coût du travail, suppression des avantages conventionnels, dynamitage du cadre de la négociation collective par le renversement de la hiérarchie des normes et la fin du principe de faveur, élargissement du pouvoir de licencier sans contrainte et à moindre coût pour l’employeur (facilitation des licenciements économiques, période d’essai d’un an), promotion délibérée de la précarité. Ce programme n’est bien sûr pas une surprise. Ses lignes de force sont celles qui structurent les réformes du marché du travail depuis plusieurs décennies dans l’ensemble des pays européens et au-delà. Il s’agit d’un concentré de la potion miracle préconisée à longueur de rapports par le FMI ou l’OCDE. Une dimension doit cependant être soulignée : la volonté de centrer la négociation collective au niveau de l’entreprise est une orientation fondamentale de l’offensive capitaliste contre le droit du travail. Il s’agit de permettre de déroger au niveau de l’entreprise aux règles conventionnelles de rang supérieur, mais aussi pour reprendre un terme du juriste du travail français Alain Supiot de « féodaliser » le droit du travail, l’employeur restant mettre des règles applicables chez lui, où il dispose sauf cas exceptionnel du rapport de force le plus favorable. Ce projet équivaut à une mise en concurrence sociale directe des entreprises d’une même branche dans un même pays. Une dynamique difficilement maîtrisable lorsqu’elle est enclenchée – suscitant des réticences d’importants secteurs patronaux-, mais qui pourrait s’imposer dans le cas où les rapports de force sociaux permettent une purge sociale, y compris contre la volonté de certains secteurs des classes dominantes. Cependant, il semble que pour l’heure en Grèce la dynamique n’ait pas été complètement engagée. De ce point de vue les réformes engagées en Italie et en Espagne semblent être allées plus loin.

Ces réformes « contraintes » n’ont en effet pas touché que la Grèce mais aussi l’Irlande, le Portugal ou l’Italie par exemple. La loi du 14 septembre 2011 en Italie prévoit la possibilité de déroger par accord d’entreprise à des dispositions légales ou conventionnelles, y compris en ce qui concerne les licenciements collectifs. Au Portugal, un accord interprofessionnel est intervenu le 22 mars 2011 entérinant une baisse des indemnités de licenciements en cas de licenciements collectifs. Un accord tripartite signé le 16 janvier 2012 prévoit l’augmentation du nombre maximal d’heures supplémentaires, la diminution des majorations des heures supplémentaires, ou encore l’extension des motifs légaux de licenciement. En Espagne, les lois de réforme du marché du travail se sont succédées. La loi du 10 février 2012 prévoit notamment la réduction de l’indemnisation du préjudice en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse, la réduction des indemnités versées en cas de licenciements économiques, l’introduction de la possibilité de licenciements économiques collectifs dans les organismes publics et dans les administrations, l’introduction de la possibilité pour les salariés à temps partiel de réaliser des heures supplémentaires et non seulement des heures complémentaires, l’extension de l’annualisation du temps de travail, la suppression de l’autorisation administrative pour procéder à du chômage partiel ou à une réduction temporaire de la durée du travail, l’introduction d’un nouveau type de contrat de travail utilisable dans les entreprises de moins de 50 salariés assorti d’une période d’essai d’un an, la limitation à deux ans de la validité des conventions collectives arrivées à échéance et non remplacées, la primauté des accords d’entreprise sur les accords de rang supérieur en ce qui concerne les clauses relatives notamment à l’organisation du temps de travail, la durée du travail, la rémunération, la mobilité interne.

D’importantes réformes sont aussi intervenues par exemple dans la plupart des pays de l’Est européen. En République tchèque, plusieurs dispositions sont entrées en vigueur à compter du 1er janvier 2012 dérégulant le temps de travail. En Estonie, une loi de décembre 2008 prévoit par exemple la possibilité de conclure des CDD de 5 ans, la possibilité de réduction du salaire en cas de circonstances exceptionnelles, la facilitation de la procédure de licenciement économique, la prise en charge par l’Etat d’une partie du coût des indemnités de licenciement économique. En Hongrie le code du travail a été amendé en juin 2009 afin de rendre plus flexible le temps de travail : possibilité d’augmenter la durée du travail hebdomadaire avec accord du salarié, possibilité d’augmenter le quota annuel d’heures supplémentaires avec accord du salarié. Une profonde révision du code du travail a été engagée en octobre 2011. En Lituanie, le recours aux heures supplémentaires a été facilité. En échange toutefois, les syndicats ont pu obtenir une extension du droit de grève. En Roumanie, une loi de juillet 2011 a profondément modifié le système de négociation collective : l’accord collectif national servant de référence aux négociations à un niveau inférieur a été aboli, les conventions de branche ont été remplacées par des conventions collectives de secteurs applicables uniquement aux entreprises adhérant à une organisation patronale signataire, la création d’un syndicat est subordonné à la présence d’au moins 15 adhérents dans une même entreprise et non plus dans une même branche –ceci alors que 90% des entreprises roumaines emploient moins de 10 salariés, un syndicat ne pouvant négocier un accord d’entreprise que s’il syndique plus de la moitié du personnel au lieu du tiers auparavant. Une autre loi de mai 2011 a amendé le code du travail : la durée de la période d’essai a été allongée, la durée maximale des CDD a été portée de 24 à 36 mois, la possibilité pour l’employeur de réduire la durée du travail et la rémunération de manière unilatérale en cas de réduction d’activité a été créée, la possibilité de calculer la durée maximale de travail de 48 heures hebdomadaires sur une période de référence de plusieurs mois a été instaurée, ainsi que la possibilité de conclure deux contrats de travail avec un même employeur, ou encore la limitation de la protection des représentants du personnel4. Ces réformes intervenant dans des pays dont les différentiels de salaire avec les autres pays européens, y compris avec les pays du Sud de l’Europe, ont pour effet, faut-il le souligner, de maintenir l’écart plutôt que le résorber. Au 1er janvier 2013, le salaire minimum dans les pays de l’Est (Pays Baltes, Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Croatie) varie de 157,5 euros en Roumanie à 393 euros en Pologne, dans les pays du Sud de 566 euros au Portugal, 684 euros en Grèce à 753 euros en Espagne, dans les autres pays de 1264 euros au Royaume-Uni, 1462 euros en Irlande, 1430 euros en France, et 1502 euros en Belgique.

La France n’échappe pas à l’effet dérégulateur de la crise. Certaines réformes sont certes intervenues avant son déclenchement. De retour au pouvoir en 2002, la droite a engagé des réformes importantes, notamment une réforme des retraites en 2003, une profonde modification de la hiérarchie des normes dans un sens du développement de la négociation d’entreprise, et de l’atténuation du principe de faveur par des lois de 2004. A partir de 2007, l’arrivée au pouvoir de Sarkozy entraîne une nouvelle offensive qui permet à la classe dominante de surmonter l’échec rencontré en 2006 dans la tentative de mise en place du contrat première embauche (CPE). Ainsi en 2008, plusieurs grandes réformes interviennent. La loi du 25 juin 2008 introduit une rupture conventionnelle du contrat de travail, permettant à un employeur de rompre un contrat de travail sans motif dès lors qu’il obtient l’accord du salarié, s’affranchissant ainsi de la plupart des règles régissant le droit du licenciement. Ce dispositif va connaître un succès fulgurant. La loi du 20 août 2008 de réforme du temps de travail accroît la dérégulation et renforce la possibilité de déroger par accord d’entreprise aux normes de rang supérieur. En 2007, 2008 et 2012, plusieurs réformes viendront limiter le droit de grève dans certains secteurs traditionnellement combatifs du salariat français (cheminots, éducation, transport aérien). Plusieurs autres réformes significatives sont intervenues durant le quinquennat Sarkozy, en 2008 concernant les chômeurs, en 2009 concernant le travail dominical, ou encore en 2010 concernant la réforme des retraites, remettant en cause à chaque fois les acquis sociaux existants. Mais un coup d’accélérateur est survenu après le retour du Parti socialiste aux affaires en 2012. La loi du 13 juin 2013 a incontestablement une grande ampleur et correspond à des reculs très importants du droit du travail en France : facilitation de la procédure de licenciement collectif, possibilité d’accord dérogatoire majoritaire modifiant les contrats de travail, nouvelle étape dans la remise en cause de la hiérarchie des normes et du principe de faveur, limitation des prérogatives des institutions représentatives du personnel, restriction de l’accès au juge5. Cette loi marque l’alignement libéral sur le terrain social de la social-démocratie française. Elle approfondit la dynamique de dérégulation à l’œuvre en France.

Aucun pays n’échappe à ces réformes structurelles. Un de leurs traits majeurs est de faciliter le recours à la main d’œuvre salariée en affranchissant l’employeur d’un maximum de contraintes. Il s’agit de pouvoir utiliser un salarié quand cela est jugé nécessaire, pour le temps où cela est jugé nécessaire, avec le moins de limitations possibles. Pour cela, il convient de pouvoir déterminer les normes au niveau de l’entreprise et donc de limiter les règles légales ou conventionnelles supérieures contraignantes. La réforme du dispositif de négociation collective constitue alors une étape essentielle pour déréguler, un verrou à faire sauter. Le temps de travail fait figure de champ de bataille particulier de cette dérégulation, ce qu’il est depuis les débuts du capitalisme comme Marx l’a longuement développé notamment dans le livre I du Capital. Ainsi que l’a souligné un rapport de l’institut syndical européen, « la question du temps de travail est d’une importance particulière à cause de son utilisation comme un mécanisme clé d’ajustement appliqué dans les réformes du marché du travail, avant tout pour satisfaire les besoins des employeurs en termes de réductions de coût et de flexibilité accrue ». Ce rapport souligne que les réformes concernant le temps de travail visent un triple objectif : « permettre aux employeurs d’étendre la durée du temps de travail (en étendant le durée maximale et en modifiant les dispositions relatives aux heures supplémentaires et aux repos) ; à l’opposé, permettre aux employeurs de raccourcir la durée du temps de travail ; enfin, permettre aux employeurs d’adapter l’allocation des heures de travail en fonction de leurs besoins »6. Nulle surprise donc, dans cette situation, que les discussions relatives à la révision de la directive européenne de 2003 sur l’organisation du temps de travail soient au point mort, la confédération européenne des syndicats ayant renoncé à poursuivre la négociation en décembre 2012 face à l’intransigeance patronale. L’importance déterminante du temps de travail tient évidemment à son rôle dans l’accaparement par l’employeur du temps de travail non payé générateur de plus-value. De même le cadre juridique du détachement des travailleurs européens dans un autre pays de l’Union est profondément insatisfaisant. La directive censée l’encadrer, et les conditions de son application, n’empêchent pas aujourd’hui l’existence d’une concurrence ouverte entre travailleurs à l’échelle européenne dans un certain nombre de secteurs. C’est ainsi qu’une bonne partie des chantiers de construction dans un pays comme la France est réalisée par des travailleurs venant des pays de l’Est de l’UE. Les entreprises de ces pays gagnent les appels d’offre en jouant sur le coût du travail. Elles sont contraintes d’appliquer la rémunération en vigueur dans le pays du détachement (ce qui est loin d’être toujours respecté), mais elles ne doivent payer que les cotisations sociales du pays d’origine, beaucoup plus faibles. Au-delà d’une modification du cadre juridique, seul un processus d’harmonisation sociale vers le haut permettrait de répondre véritablement à ce problème. C’est l’inverse qui se passe, nous venons de le voir. Sans compter que la Cour de justice de l’Union (CJCE devenue CJUE) a rendu plusieurs arrêts ces dernières années facilitant la mise en concurrence directe des règles sociales nationales entre elles7. Les recettes des différentes réformes présentées ci-dessus permettent tantôt d’augmenter la plus-value absolue, tantôt d’augmenter la plus-value relative pour reprendre les catégories marxistes. Dans les deux cas, l’exploitation économique du salarié s’accroît. Mais cette exploitation engendre aussi des conséquences sur les conditions de travail, entraînant ainsi ce que l’on peut appeler une hausse de l’exploitation physiologique du travailleur.

Détérioration des conditions de travail : le renoncement européen

De nombreux indices tendent à montrer que les conditions de travail se détériorent dans de nombreux pays européens. Cette tendance est bien établie par différentes enquêtes. Les résultats de la dernière enquête européenne sur les conditions de travail réalisée en 2010 montrent que la tendance à la détérioration des conditions de travail engagée depuis le début des années 90 n’a pas été enrayée : « Le travail s’est intensifié dans la plupart des pays européens au cours des vingt dernières années. Néanmoins, depuis 2005, le travail ne s’est pas intensifié davantage au niveau global, la croissance de l’intensité semblant s’être stabilisée à ce niveau élevé. »8. Ainsi, la proportion de travailleurs contraints de travailler selon des délais serrés au moins un quart du temps a bondi de 49% en 1991 à 62% en 2010. La proportion de travailleurs déclarant que leur rythme de travail dépend du contrôle direct de leur supérieur hiérarchique est passée de 33 à 37% entre 2000 et 2010, la proportion de travailleurs devant respecter des normes précises de qualité est passé de 69 à 74% dans le même intervalle. La pénibilité physique du travail n’a pas non plus régressé. Corollaire logique de l’intensification, le nombre de travailleurs européens déclarant effectuer des mouvements répétitifs des mains et des bras a augmenté de 55 à 63% entre 2000 et 2010. D’autre part, la proportion de travailleurs effectuant de tâches monotones a augmenté de 40 à 45% entre 1995 et 2010. Ces quelques chiffres démystifient s’il en était besoin l’idée de la progression d’un travail autonome et qualifié. Cette intensification stabilisée à un haut niveau a des conséquences sur la santé physique et mentale des travailleurs. L’explosion des risques dits psychosociaux en est une des traductions. Sans compter les salariés « sous pression » (15% des salariés) et ceux « sans reconnaissance ni soutien » (13%), une étude récente concernant la France estime à 9% les salariés « surexposés ». 75% de ces salariés estiment que leur travail risque de nuire à leur santé contre 38% pour l’ensemble des salariés. Il apparaît par ailleurs que de nombreux facteurs de risques psychosociaux ont augmenté entre 2007 et 2010. Il en est ainsi de l’absence de reconnaissance, des conflits de valeurs, ou encore de la qualité empêchée9. La dégradation des conditions de travail n’est certes pas brutale, mais elle est continue. Encore faut-il attendre les résultats des prochaines enquêtes qui prendront en compte la période écoulée depuis 2010. On risque alors d’observer des éléments brutaux de dégradation de certains indicateurs. D’autant que dans une série de pays, dégradation des conditions de vie et des conditions de travail – pour ceux et celles qui gardent encore un emploi -, convergent. Enfin, les résultats exposés plus haut doivent être analysés en prenant en compte l’affaiblissement continu de l’emploi industriel en Europe, du fait de son transfert partiel vers les pays du Sud. Ce transfert s’est accompagné d’un transfert des risques correspondants vers des pays où la réglementation est souvent bien plus faible. Les délocalisations correspondent alors en partie à la recherche de gisements d’exploitation, donc de profits, pour les firmes du Nord. L’exportation des déchets vers les pays du Sud constitue de ce point de vue un cas exemplaire. Une partie des quelques 400 « villages du cancer » chinois correspond à l’activité de traitement des déchets de l’industrie électronique, en partie importés.

Cette dégradation des conditions de travail s’accompagne d’une dégradation de la santé des salariés hommes et femmes. La montée en puissance des troubles musculo-squelettiques liés au travail (tels que dorsalgie, syndrome du canal carpien, tendinites, etc.) dans l’ensemble des pays en témoigne suffisamment. Leur survenue résulte d’un cumul de facteurs d’exposition à la fois psychiques et physiques dans un contexte d’intensification. Les TMS permettent de mettre aussi en évidence un fait largement occulté : les femmes sont autant et parfois plus exposés aux risques professionnels que les hommes. La ségrégation sexuelle gouvernant la division du travail expose certes les femmes et les hommes à des risques et des cumuls de risques en partie différents. Mais elle n’aboutit pas à rendre plus douce la situation des femmes. Une étude récente de l’agence nationale d’amélioration des conditions de travail en France vient ainsi démontrer qu’entre 2001 et 2012 les accidents du travail et de trajet ont fortement augmenté pour les femmes tandis qu’ils régressaient pour les hommes. Sur la même période les maladies professionnelles ont augmenté de 169,8% pour les femmes et de 91,2% pour les hommes, les deux sexes étant désormais autant affectés par ce fléau. Une étude menée en Allemagne auprès de 20 000 travailleurs en 2012 va dans le même sens : elle montre que les femmes déclarent plus souvent souffrir de problèmes de santé liés à leur travail, et sont plus nombreuses que les hommes à déclarer leur santé au travail comme mauvaise.

Il ne fait donc guère de doute que l’exploitation physiologique des salariés, hommes et femmes, – définie comme le fait de soumettre le salarié à un travail non soutenable, c’est-à-dire d’utiliser sa force de travail de manière à provoquer son usure ou sa détérioration, que ce soit sur le court ou le long terme, avec pour résultat d’entraîner sa mort précoce – a augmenté de manière continue depuis une vingtaine d’années de concert avec l’exploitation économique. Il en résulte un accroissement des inégalités sociales de santé et de mortalité10. L’enquête européenne de 2010 montre l’ampleur et la différenciation sociale de l’usure au travail : moins de 60% de l’ensemble des travailleurs estiment qu’ils pourront faire le même travail à l’âge de 60 ans, une proportion qui tombe à 44% pour les ouvriers les moins qualifiés. Ces chiffres doivent être mis en relation avec la série de réformes intervenues dans un grand nombre de pays ayant reporté l’âge légal de départ à la retraite. Face à cette évolution, l’attitude de l’Union européenne est le retrait sinon l’inertie. Alors que la santé et la sécurité au travail constituaient l’une des rares lignes de force d’une Europe « sociale » par ailleurs largement fantomatique, environ trente directives ayant été adoptées entre 1974 et 2004, ce volet de la construction européenne est en panne sèche sous les coups de boutoir du néolibéralisme dominant. Peut-être est-on même à la veille d’un renversement par affaiblissement des directives adoptées sur le sujet. La dernière stratégie européenne pour la santé et la sécurité au travail est arrivée à échéance en 2012. Aucune nouvelle stratégie n’est venue la prolonger, une première depuis 1978. Fait symptomatique, la Commission européenne a annoncé le 2 octobre 2013 la suspension des travaux d’élaboration de toute nouvelle directive dans ce champ. En pratique cela signifie, après 12 ans de travaux, l’abandon de toute directive sur la prévention des TMS, pourtant un des problèmes de santé majeurs en Europe, mais aussi le coup d’arrêt à la révision visant à renforcer la directive sur les agents cancérogènes11. Ces renoncements s’inscrivent dans le cadre du programme REFIT (Regulatory Fitness and Performance Program, programme pour une réglementation allégée et performante) lancé au même moment par la Commission, constituant une menace d’affaiblissement du cadre réglementaire européen en santé et sécurité. L’objectif affiché est en effet de créer un « environnement favorable aux affaires », d’alléger le « fardeau administratif », et de « simplifier ». Il n’est nullement exagéré de dire que la Commission, comme le Conseil, mènent la politique du patronat sur la question de la sécurité et de la santé au travail. Elle va même parfois au-delà. La Commission a ainsi renoncé à transcrire en directive l’accord européen entre patronat et syndicats conclu dans le secteur de la coiffure en avril 2012 dont l’objectif vise la prévention des risques d’allergie, de maladies de la peau et de troubles musculo-squelettiques. Cet accord, de portée pourtant bien limitée, a servi de cible et de prétexte à l’offensive dérégulationniste en cours.

La question de l’exposition des travailleurs aux produits chimiques, en particulier aux produits cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction est essentielle pour leur santé. Les études récentes estiment qu’entre 8 à 12% des cancers auraient pour cause une exposition dans le cadre du travail, ce qui signifie qu’entre 100 000 et 150 000 personnes meurent d’un cancer liés aux conditions de travail chaque année dans l’UE. « Il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que le cancer représente la première cause de mortalité due aux conditions de travail en Europe », estime Tony Musu de l’Institut syndical européen12. L’adoption du règlement REACH en 2006 a constitué une avancée relative. Ce règlement vise à évaluer les risques des substances mises sur le marché et en soumettre certaines à autorisation, voire les interdire. Sa mise en œuvre est cependant déficiente. L’évaluation repose sur les entreprises elles-mêmes et seule une très faible partie des dossiers sont vérifiés par sondage par l’agence européenne des produits chimiques (ECHA). D’autre part, seulement 22 substances étaient soumises à autorisation début 2013 alors que les organisations syndicales estiment le nombre de substances extrêmement préoccupantes à 1500. S’agissant de la prévention des risques sur le terrain, aucune avancée n’est survenue ces dix dernières années. Entre 2005 et 2010, l’exposition aux substances chimiques des travailleurs européens s’est accrue : 15.3% d’entre eux sont concernés contre 14.5% cinq ans auparavant. L’évaluation de l’exposition aux produits cancérogènes elle n’est pas connue avec précision sinon par des études nationales, la dernière étude européenne datant de 20 ans. La directive existante ne couvre notamment pas les substances toxiques pour la reproduction, ceci alors que de très nombreuses études sont venues confirmer les dangers représentés par exemple par les perturbateurs endocriniens.

Une vaste offensive des classes dominantes est en cours dans l’ensemble de l’Union européenne contre les droits du travail tels qu’ils s’étaient constitués au travers de plus d’un siècle de combats. Dans le vaste remaniement des dominations à l’échelle mondiale engagé par l’apparition de nouvelles puissances étatiques, les bourgeoisies européennes entendent opérer une remise à plat des droits sociaux d’ampleur historique. Il s’agit d’imposer une hausse brutale du niveau d’exploitation, quitte à accroître l’usure et la mort précoce des travailleurs, femmes et hommes. Dans ce contexte, même les règles relatives à la santé et la sécurité du travail deviennent encombrantes. Les lignes de force de ces remises en cause sont connues de longue date, et la moindre opportunité est exploitée, le cas échéant avec une grande brutalité, comme le montre l’exemple de la Grèce. Ces attaques sociales sont aussi des attaques démocratiques. Le reflux du droit du travail conduit à un affaiblissement des pouvoirs des travailleurs et de leurs organisations. Le projet vise à retourner le droit du travail au profit des classes dominantes en domestiquant les organisations syndicales. La pénétration des termes de « dialogue social » et de « partenaires sociaux » dans le droit européen comme dans les droits nationaux n’est de ce point de vue pas seulement une question de vocabulaire mais correspond bien à une transformation profonde des règles et des fonctions de la négociation collective, que traduit le primat de plus en plus affirmé de la négociation collective d’entreprise. Celle-ci devient de plus en plus un outil de pilotage social de l’entreprise par le patronat s’éloignant de sa fonction historique d’accroissement et de consolidation des droits des travailleurs. Loin d’être achevé, ce processus ne s’enrayera que si les travailleurs et les citoyens parviennent à passer de la résistance à l’offensive sur le terrain social comme politique.

Laurent Garrouste, publié sur le Blog : ContreTemps La revue Papier : 

http://contretempslarevuepapier.blogspot.fr/2015/01/font-face-font-family-arialfont-face.html

1 Attac et Fondation Copernic, Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire, Les liens qui libèrent, 2014. (Note de lecture : strategie-de-desobeissance-et-dextension-europeenne/)

2 Nous reprenons ici des informations présentées dans l’article suivant : Barbara Palli, Le droit du travail confronté à la faillite de l’Etat : le cas de la Grèce, Droit social, n°1, janvier 2013, p. 4-16

3 Il semblerait toutefois que ce renversement ne puisse exercer pleinement ses effets faute pour le législateur d’avoir abrogé d’autres dispositions du code du travail grec maintenant le principe de faveur dans l’articulation des dispositions conventionnelles entre elles.

4 Ces différentes informations sont tirées notamment de : Stefan Clauwaert and Isabelle Schömann, The crisis and national labour law reforms : a mapping exercise, ETUI working paper 2012.04, march 2012. Voir également le numéro de la revue Droit ouvrier de février 2012 comportant un dossier consacré aux réactions du droit du travail face à la crise.

5 Voir notre article de février 2013 sur le site de la revue Contretemps, Laurent Garrouste, Accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013: vers un régime néolibéral du travail ?

6 Carole Lang, Stefan Clauwaert and Isabelle Schömann, Working time reforms in times of crisis, ETUI Working Paper 2013.04, 2013, p. 6-7.

7 Voir les arrêts suivants : CJCE 11 décembre 2007, affaire Viking, C-488/05, 2007, CJCE 18 décembre 2007, affaire Laval, C-341/05, CJCE 3 avril 2009, affaire Ruffert, C-346/06, CJCE 19 juin 2008, Commission/Luxembourg, C-319/06. Pour une mise en perspective, voir par exemple : Marie-Ange Moreau, Autour de la justice sociale : perspectives internationales et communautaires, Droit social, n°3, 2010.

8 Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, 20 ans  de conditions de travail en Europe : premiers résultats à partir de la 5ème Enquête Européenne sur les conditions de travail, 2012, p. 6, en ligne sur www.eurofound.europa.eu. La dégradation résultant des chiffres que nous citons n’est pas le résultat de l’inclusion des pays de l’Est dans le périmètre statistique. En effet, cette dégradation s’observe également dans le cadre de l’ancien périmètre de l’Europe des 12.

9 Marilyne Becque, Les risques psychosociaux au travail, DARES Analyses, n°31, avril 2014.

10 Pour une exposé de la notion d’exploitation physiologique, une appréciation de son évolution récente et de ses effets, voir : Laurent Garrouste, « De la lutte contre l’exploitation physiologique à la transformation écosocialiste du travail », in Vincent Gay (coord.), Pistes pour un anticapitalisme vert, p.77-98, Syllepse, Paris, 2010. Voir aussi, Laurent Garrouste, « La surexploitation du travail agricole », in Laurent Garrouste, laurence Lyonnais, Roxanne Mitralias (coord.), Pistes pour une agriculture écologique et sociale, p. 57-68, Syllepse, Paris, 2014. (note de lecture : respect-des-paysan-ne-s-des-alimentations-et-des-ecosystemes/)

11 Laurent Vogel, « Stratégie communautaire pour la santé et la sécurité : l’Europe en panne » HesaMag, n°7, 1er trimstre 2013, p. 6-11.

12 Voir le dossier coordonné par Tony Musu, Risque chimiques : inventaire après six ans de règne REACH, HesaMag, n°8, 2ème semestre 2013

L’ennemi d’un ennemi peut ne pas être un ami 

contretemps23b
Je commence par le
Cahier de l’émancipation sur la Chine. Dans sa présentation, Questions chinoises, publiée avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps, questions-chinoises-presentation-du-dossier-regards-de-chine-cahiers-de-lemancipation-contretemps/ Pierre Rousset interroge les transformations profondes de la société chinoise, la place géopolitique de cet Etat, le nouveau capitalisme chinois… Contre les positions dites « campiste » et l’idée dévastatrice des alliances avec « sa propre bourgeoisie » ou des « ennemis de mes ennemis », il développe des positions internationalistes, « l’urgence est de renforcer les coopérations entre mouvements progressistes de toute la région, en toute indépendance vis-à-vis des pouvoirs établis ».

Dans « Transformations de la société chinoise », Pierre Rousset souligne les bouleversements de la structure et des hiérarchies sociales, « transformation répétée de la condition faite à la paysannerie, aux femmes populaires mais aussi dans la trajectoire météorique d’un nouvel acteur (une bureaucratie d’un type très particulier) et dans ce que l’on peut appeler la recréation de classes fondamentales (bourgeoisie, prolétariat) ». Il revient sur les bouleversements sociaux sous le régime maoïste, la désintégration des classes dominantes de l’ancien régime, le recul de l’idéologie confucéenne, la bureaucratie d’Etat privilégiée, la subordination politique du prolétariat…

Il montre comment une « nouvelle bourgeoisie » s’est constituée dans les années 1980-90, comme « produit d’une évolution interne à la société ». La bureaucratie s’est auto-transformée pour devenir le « pilier d’un « capitalisme bureaucratique » spécifique ». Pierre Rousset parle du nouveau prolétariat « nourri par un exode rural massif et composé de « migrants de l’intérieur », sans papiers et sans droits, remplaçant la classe ouvrière de l’époque maoïste », de la paysannerie « menacée d’une privatisation légale et générale des parcelles dont elle a l’usufruit » par un changement juridique du statut des terres agricoles… L’auteur souligne aussi le rôle de l’Etat dans les « grandes transformations de l’ordre social ».

Dans « Le PCC, le Japon et la mer de Chine du Sud : une rétrospective », Au Loong Yu présente à la fois l’évolution de sa position et des analyses liant questions nationales et revendications politiques. S’il insiste sur « le chauvinisme de grande nation du PCC », il trace aussi des perspectives d’union des mouvements populaires pour la paix.

Poe Yu-ze Wan, « Taïwan : démocratie, autodétermination et projet socialiste » propose de juger la démocratie libérale à Taïwan et les (prétendues) pratiques socialistes en Chine à l’aune d’une « approche radicalement démocratique du socialisme ». Le titre de cette note est extrait de son texte. Il souligne, entre autres, les identifications entre « socialisme » – « collectivisme » et « dictature » dans la « gauche » taïwanaise, la distinction impérieuse entre « le nationalisme des oppresseurs et le nationalisme des opprimés ». L’auteur défend une « compréhension du socialisme comme autogestion démocratique ou autogouvernance », un projet visant « à la radicalisation de la démocratie »…

Holly Hou Lixian « Sur le mouvement LGBT en Chine continentale » parle de l’homosexualité dans les sociétés chinoises, du développement du mouvement LGBT, de lutte contre le sida, du mouvement lesbien, des « Lalas », de « Jolie combattante », des féministes Lala…

Le dossier se termine sur un article de Pierre Rousset « Quand la Chine bouleverse la géopolitique mondiale et asiatique »

Dans l’ensemble, un Cahier de l’émancipation intéressant mais trop court pour couvrir l’ensemble des champs de ce nouvel impérialisme en constitution, des contradictions engendrées par le « capitalisme bureaucratique » et les recompositions des classes sociales…

En complément possible :

Au Loong Yu, Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, Syllepse, 2013 la-main-invisible-du-marche-est-toujours-soutenue-par-la-botte-visible-de-letat/

Sous la direction de Tania Angeloff et Marylène Lieber : Chinoises au XXIe siècle. Ruptures et continuités, La Découverte 2012, L’espace, le temps et le corps des dagongmei sont strictement limités

J’ai aussi particulièrement été intéressé par les deux articles de Gilles Bounoure sur Jean Arp et Hokusai.

Dans la partie « Classe ouvrière, syndicats et partis à l’heure du capitalisme global », je voudrais signaler des problématiques limitant sérieusement les analyses présentées. Je ne parlerai, ici, que de deux dimensions.

Les auteurs ne prenant pas en compte les divisions et les dominations internes aux classes ouvrières, ni les processus de racialisation ni les rapports sociaux de sexe. Pour n’en rester qu’à la sexuation du monde, il serait plus que temps, que toutes analyses des classes sociales prennent en compte que « Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur » (Voir Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, La Dispute, legenredumonde 2012, travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/).

La seconde dimension problématique est un manque de critique face aux analyses et politiques des partis communistes, du « mouvement communiste officiel », dont les effets des dimensions staliniennes et/ou nationalistes, pour n’en citer que deux, sont très éludées…

Dans le cas de l’Afrique du Sud, j’invite à se reporter aux textes récents de Claude Gabriel publiés sur le site ESSF.

Je souligne que l’hommage, par ailleurs intéressant et nécessaire, à Henri Curiel est contaminé par cette dimension, que l’on peut qualifier de « campiste ».

Sommaire :

Edito : Francis Sitel Hong Kong : lumières chinoise

Dossier : Afrique du sud, Brésil, Chine, Inde… Classe ouvrière, syndicat et partis à l’heure du capitalisme global

  • Göran Therborn Les rapports de classe au XXIe siècle 

  • Andreia Galvao Syndicalisme et politique : regard croisés à partir du cas brésilien

  • Peter Dwyer et Léo Zeiling Des fissures dans le monolithe : les mouvements sociaux dans l’Afrique du Sud post-apartheid 

  • Vivek Chibber L’incorporation des travailleurs dans l’économie politique indienne

Economie : Philippe Légé  Politique économique de François Hollande. De la persévérance dans l’échec

Marxisme : Paul Sereni Le refus de la propriété : Retour sur Commun de Pierre Dardot et Christian Laval

Internationalisme : Roger Esmiol, Claude Namias En hommage à Henri Curiel

Histoire : Michel Cordillot « Debout les damnés de la terre ! ». L’Association Internationale des Travailleurs

Culture :

Gilles Bounoure L’art d’Arp : périmètre et péricarpe

Gilles Bounoure Hokusai (1760-1849) et le Japon révolutionnaire

Cahiers de l’émancipation : Regards de Chine

Contre Temps N°23, 4ème trimestre 2014

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_619-classe-ouvriere-syndicats-et-partis.html, Paris 2014, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Questions chinoises – Présentation du dossier « Regards de Chine » – Cahiers de l’émancipation – ContreTemps

Avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps

contretemps23bLa Chine est-elle aujourd’hui une nouvelle puissance impérialiste ? Les réponses varient d’un « non défensif » à un « oui sans conteste » ; mais le seul fait que cette question se pose n’a rien de banal : il faut en effet remonter plus d’un siècle en arrière pour assister à la naissance d’un nouvel impérialisme, au Japon.

Plusieurs contributions à ce Cahier abordent cette question, sous un angle ou un autre : le rôle changeant de la puissance chinoise en Asie, le poids du « facteur Chine » à Taïwan… Je présente ma propre réponse en fin de Cahier : un « oui, mais… » ; à savoir un impérialisme en constitution, en projet, mais dont le développement est encore loin d’être achevé ou consolidé, à l’avenir toujours incertain. Je n’y reviens pas ici. Mais cet « impérialisme en constitution » change déjà la donne géopolitique dans sa zone d’influence directe ; et même bien au-delà.

Le débat tient pour une part à une question de définition : qu’entend-on par impérialisme ? Il n’est pas inutile de revenir sur les analyses classiques, du début du XXe siècle, pour peu que ce ne soit pas dans une optique « normative » : on énumère les critères de l’époque, si l’un manque, c’est bien la preuve que les nouvelles puissances ne le sont pas, impérialistes. Cette démarche « définitionnelle » est utilisée par des courants dits « campistes » – qui se rangent dans le « camp » de la Chine (ou de la Russie) – pour justifier leur positionnement politique1. Problème : elle conduit tout droit à une impasse : aucune puissance ne correspondant plus à la totalité de ces critères et on devrait en conclure que l’impérialisme a cessé d’être2.

En revanche, comparer les débats classiques avec la réalité présente peut aider à prendre la mesure des changements opérés dans la géopolitique mondiale ; on y reviendra.

Laissons pour l’instant de côté l’usage présent du terme impérialiste. Contentons-nous de l’évidence : la Chine est devenue une puissance capitaliste. Voici qui suffit à nous poser des questions essentielles : quels facteurs internes ont permis l’émergence d’un puissant capitalisme national sur les décombres de la révolution maoïste, quelles transformations profondes de la société chinoise accompagnent cette mutation ? Comment se fait-il que son déploiement régional ou international n’ait pas été précocement contré par les impérialismes traditionnels – que cela nous dit-il de la mondialisation et de l’état de guerre permanente dans laquelle se retrouve le monde ? Dans quelle mesure doit-on remettre à jour les réponses internationalistes « standards » données dans le passé, par exemple aux conflits maritimes en Asie orientale ?

Les « conditions nationales nécessaires » du nouveau capitalisme chinois

L’ancienne bourgeoisie chinoise a été désintégrée par la révolution maoïste. Cependant, grâce au fait que ladite révolution a libéré le pays de la dépendance impérialiste, la nouvelle bourgeoisie a bénéficié, lors de sa formation dans les années 1980-1990, d’une position initiale d’indépendance et d’avantages multiples : base industrielle, vaste salariat, niveau moyen d’éducation élevé, infrastructure sociale (service de santé, etc.) étendue… Par ailleurs, le chaos dans lequel avait sombré la Révolution culturelle de 1966-1969 – et l’achèvement de la contre-révolution bureaucratique qui suivit – avait épuisé la dynamique sociale anticapitaliste et déconsidéré aux yeux de beaucoup les idées de « gauche ». Dans le contexte mondial de l’époque, cela a facilité un processus de « bourgeoisification » de la bureaucratie (et non pas seulement de reconstitution d’une bourgeoisie privée) ; la contre-révolution bureaucratique a servi de point d’appui à une contre-révolution bourgeoise « interne ».

On connaît bien maintenant les mécanismes par lesquels la « contre-révolution au sommet » s’est imposée avec la mutation de la bureaucratie du Parti-Etat en bourgeoisie bureaucratique, donnant naissance à un « capitalisme bureaucratique d’État » d’un type très particulier3. La capacité de la direction du PCC à piloter la transition capitaliste et l’alliance nouée avec le capital chinois transnational lui ont donné sa puissance. Ledit capital chinois transnational s’est en effet vu offert une place de choix en Chine continentale, il a bien compris le changement de nature du PCC et a reconnu que lui seul était à même d’assurer l’ordre capitaliste en ce pays-continent. Dans sa contribution au Cahier, Poe Yu-ze Wan nous en donne un exemple que l’on aurait pu croire particulièrement improbable : il souligne l’importance des liens qui se nouent entre Pékin et une partie des élites taïwanaises, alors que les deux pays étaient depuis 1949 en état de guerre latente !

La société chinoise ne s’est pas seulement transformée au fil des décennies, comme toute autre. L’ordre économique, social, politique et idéologique a véritablement été bouleversé par deux fois en un demi-siècle (voir le chapitre suivant). Tout d’abord désorientées et écrasées sous Deng Xiaoping, les résistances sociales ont repris sur de nouvelles bases4. Holly Hou Lixian offre dans ce Cahier une contribution particulièrement originale sur le développement récent de la communauté LGBT en Chine continentale et, tout particulièrement, du mouvement lesbien – y compris dans ses liens aux féministes de la République populaire ou aux militantes lesbiennes chinoises de Hongkong, Taïwan ou d’Amérique du Nord.

Les « conditions internationales nécessaires » de la montée en puissance de la Chine

Comme pour le Japon au XIXe siècle, la naissance d’un nouvel impérialisme (ou d’une nouvelle puissance capitaliste) n’exige pas seulement une configuration sociale « interne » permettant la constitution d’une bourgeoisie capable d’ambition mondiale, et non pas organiquement subordonnée. Il faut encore que les puissances existantes ne bloquent pas d’emblée son envol. Le Japon a profité de ce que le contrôle du monde par les impérialismes traditionnels n’était pas encore achevé. Qu’est-ce qui permet aujourd’hui à la Chine de se déployer comme elle le fait en Asie et au-delà ?

Il est de bon ton aujourd’hui d’ignorer les révolutions du XXe siècle et de n’interroger qu’un passé antérieur allant – pour ce qui est de l’Hexagone – de la Révolution française à Jaurès. C’est une erreur. Ces révolutions restent des expériences majeures, indispensables à la réflexion5 ; et elles continuent à imprimer leur marque sur le présent.

L’enchaînement des révolutions russe, yougoslave, chinoise, vietnamienne, cubaine a décisivement desserré l’étau impérialiste, une partie importante du territoire et de la population du monde échappant à son contrôle direct. Leur réinsertion dans le marché mondial à partir des années 1990 n’a pas liquidé cet héritage. Les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pensaient que la Russie et la Chine retomberaient simplement sous leur coupe, offrant à leurs capitaux un libre terrain de jeu. Elles n’avaient pas prévu de se retrouver face à de nouveaux pouvoirs capitalistes concurrents, aux ambitions plus limitées dans le cas russe et plus amples dans le cas chinois – tous deux par ailleurs (toujours l’héritage du siècle passé) membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, doté du droit de veto, détenteurs reconnus de l’arme nucléaire.

Plus généralement, avec l’implosion de l’URSS, les bourgeoisies impérialistes traditionnelles ont cru leur victoire complète et en ont profité pour s’émanciper du politique. Un marché mondial homogène fait évidemment sens à leurs yeux, assurant une liberté universelle de déploiement du capital dominant. Mais cette émancipation du politique (qui pense des modes de domination adaptés à chaque société) a pour conséquence dans un nombre toujours croissant de pays instabilité, crises de régime, déchirement du tissu social, montée d’une précarité généralisée, ingouvernabilité… Les seigneurs de la finance n’en ont cure, et cela est fort significatif : chaque État national doit contribuer à garantir leur liberté d’action internationale (et à mettre au pas sa propre population), mais l’avenir des grandes transnationales ne se joue plus significativement dans leur pays d’origine ni dans la construction d’un empire colonial classique ou de zones d’influence exclusives. Le statut du personnel politique bourgeois change. Que ce soit Sarkozy ou Hollande par exemple, leur rôle de chefs d’État est réduit à celui de majordome de la maison France.

Des « pays émergents » profitent de la liberté nouvelle de circulation du capital et du desserrement des contrôles territoriaux ; ainsi, le continent africain est aujourd’hui le théâtre d’une compétition acharnée entre les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, le Canada, mais aussi l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Inde, la Chine… De façon générale, parmi les nouveaux venus, c’est cette dernière qui est la mieux placée pour profiter des règles du jeu de la mondialisation capitaliste ; surtout que pour l’heure, la direction du parti-Etat est à même de piloter le déploiement international, économique et militaire, de la puissance chinoise, ce dont les gouvernements occidentaux ne sont plus capables6.

Le tout débouche sur une instabilité géopolitique structurelle7. La mondialisation porte en elle la crise comme la nuée porte l’orage ; on peut même penser que la crise devient le cadre d’action normal du capital mondialisé. Des processus de désintégration touchent des régions entières, avivant des crises identitaires et suscitant des guerres parfois décidées par les impérialismes traditionnels, mais souvent aussi « hors contrôle » (voir le Moyen-Orient). L’apparition de nouvelles puissances capitalistes relance une dynamique imprévue de conflits inter-(proto)impérialistes ; rien n’illustre mieux ce point que la situation en Asie orientale (voir le dernier chapitre de ce Cahier)8.

L’internationalisme plutôt que le « campisme »

La situation présente peut nourrir un nouveau « campisme », de facture en général pro-Russe ou pro-Chinois – mais en Asie orientale, il peut être aussi de facture pro-Etats-Unis, tant la menace chinoise apparaît prédominante sur le plan socio-économique et militaire vu de pays comme les Philippines. Se positionner ainsi, c’est s’inscrire dans la logique même des conflits inter-puissances – une logique dont nous connaissons les implications : montée des nationalismes xénophobes et du militarisme, criminalisation des oppositions progressistes au nom de la défense de la patrie en danger, étouffement des revendications populaires, déploiement des armées aux zones de contact, multiplication des points chauds…

Si l’on cherche à la montée en puissance de la Chine une analogie historique (qui n’est rien de plus qu’une analogie), on pourrait évoquer la situation qui conduisit à la Seconde Guerre mondiale, quand l’Allemagne essayait de se faire une place face aux impérialismes alors dominants (France, Grande-Bretagne). Cependant, de même que les bourgeoisies impérialistes ne veulent (ni ne peuvent) aujourd’hui reconstituer des empires territoriaux à la mode d’antan, l’horizon des tensions actuelles ne devrait pas être une nouvelle guerre mondiale sur le modèle de 14-18 ou 39-40. En revanche, les logiques de puissances à l’œuvre nourrissent à un état permanent de confrontation – la guerre en permanence – dont les peuples paient très lourdement le prix.

Certaines composantes de la gauche internationale ne veulent pas reconnaître la nature de la mutation chinoise ou en tirer les conséquences : puisque le PCC continue de la diriger, la République populaire resterait rouge d’une façon ou d’une autre. Pour d’autres, anti-maoïstes au point d’avoir nié l’existence même d’une révolution sociale après 1949, la Chine était capitaliste sous Mao et l’est toujours aujourd’hui : rien de bien neuf. Marxiste antistalinien depuis les années 1970, Au Loong Yu peut difficilement être accusé de faveurs envers le maoïsme ; pourtant, le témoignage historique et l’analyse qu’il présente dans ce Cahier (ou son livre récent) montrent combien l’histoire devient opaque si l’on ne prend pas en compte la réalité de la révolution maoïste, puis de la contre-révolution initiée par Deng dans les années 1980 – et combien cela importe pour répondre concrètement, en internationaliste, aux conflits en cours en Asie orientale. De même, Poe Yu-ze Wan relève les impasses tant des « unificationistes » de gauche à Taïwan, fort peu critiques à l’égard de Pékin, que de bon nombre d’« indépendantistes » de gauche, trop complaisants envers la démocratie libérale taïwanaise.

Le « campisme » n’a jamais fait bon ménage avec l’internationalisme, car il tend à aligner les mobilisations de solidarité sur une diplomatie d’État (en l’occurrence celle de Pékin) plus que sur les besoins des luttes d’émancipation – les deux ne coïncidant pas toujours, tant s’en faut, surtout quand la bureaucratie s’en mêle. Cependant, dans les années 1950-1960 en particulier, la République populaire était bel et bien menacée par une redoutable alliance impérialiste nippo-américaine du fait de la dynamique anticapitaliste à l’œuvre après 1949. Nous nous devions de la défendre, quel qu’ait été par ailleurs le jugement que les uns ou les autres pouvaient porter sur la politique du PCC ; en ce sens, nous nous rangions dans son camp, sans pour autant nous aligner sur sa diplomatie.

Cette période est révolue et les débats d’hier sont dépassés. Les nouvelles tensions opposent en Asie du Nord-est des puissances capitalistes les unes aux autres. Certes, Tokyo est coupable de provocations (voir sa « nationalisation » de l’archipel des Senkaku/Diaoyu revendiqué par Pékin). Certes, les États-Unis restent une super puissance mondiale que la Chine est très, très loin d’égaler ; mais la capacité d’intervention de Washington est limitée par la multiplication de ses engagements dans le monde. Pour l’heure, en Asie orientale, c’est surtout Pékin qui est à l’initiative. La direction chinoise en profite pour user de sa puissance économique et militaire (notamment navale) pour faire plier des pays en position de faiblesse (y compris le Vietnam).

Dans ce contexte, l’urgence est de renforcer les coopérations entre mouvements progressistes de toute la région, en toute indépendance vis-à-vis des pouvoirs établis.

Les contributions à ce Cahier explorent sous des angles divers les solidarités progressistes qui se nouent – ou doivent se nouer – au sein même du « monde chinois » , incluant Hongkong et Taïwan (Poe Yu-ze Wan, Holly Hou Lixian), entre Chine et Japon (Au Loong Yu) ou plus généralement (le dernier chapitre). Il faudrait, bien entendu, traiter aussi de la situation faite aux minorités de la périphérie chinoise (Tibétains, Ouïgours…), de la coopération des mouvements sociaux en Asie orientale face à la crise socioécologique, des (in)capacités du mouvement syndical international à répondre à la mise en concurrence des prolétaires de tous pays ; mais il faudrait pour cela – au moins – un second numéro des Cahiers de l’émancipation.

Pierre Rousset

ContreTemps N° 23, 4ème trimestre 2014, Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_619-classe-ouvriere-syndicats-et-partis.html, Paris 2014, 224 pages, 13€

1 Le raisonnement est simple : si la Chine ou l’URSS ne sont pas impérialistes et si elles se confrontent aux impérialismes (traditionnels), c’est qu’elles restent quelque part anti-impérialistes et méritent notre soutien.

2 Voir l’intéressante présentation de Michel Husson : http://hussonet.free.fr/ncs14w.pdf Lénine concluait sa propre « définition » (dans L’impérialisme stade suprême du capitalisme) par « fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes du monde » (point 5), c’est-à-dire les empires coloniaux. Ce type de partage territorial du monde ne correspond plus du tout au mode de domination propre à la mondialisation capitaliste. De même, l’organisation et la segmentation des chaînes de production entre plusieurs pays complexifient et modifient assez radicalement les rapports économiques entre Nord et Sud.

3 Voir Au Loong Yu, Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, Paris : Syllepse, 2013 (voir note de lecture : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/12/02/la-main-invisible-du-marche-est-toujours-soutenue-par-la-botte-visible-de-letat/)

4 Nous ne pouvons traiter ici cette question. Voir notamment les chapitres 3 et 4 d’Au Loong Yu, op. cit.

5 La révolution chinoise, notamment, a posé en pionnière (de concert avec les Républiques soviétiques en société musulmane) des questions comme l’enracinement du marxisme hors d’Occident, le renouvellement de la pensée militaire révolutionnaire, les alliances sociales dans le « Sud » et l’intégration de la paysannerie à un projet stratégique, etc. Voir Pierre Rousset, ESSF (article 26577), http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article26577

6 Dans quelle mesure cette capacité de direction collective résistera à l’adaptation des « nouveaux riches » chinois au néolibéralisme ? De la réponse à cette question, notamment, dépendra le succès ou l’échec du projet impérialiste mis en œuvre par Pékin.

7 La mondialisation capitaliste est souvent analysée en termes trop exclusivement économiques. Elle est aussi un mode global de domination, avec des implications en tous domaines qu’il faudrait détailler plus systématiquement.

8 Voir aussi la situation en Europe de l’Est, aux frontières de la Russie.

Comme si les lendemains qui chantent imposeraient un présent qui déchante

1Sommaire :

ÉDITO : Francis Sitel, La politique, entre local et global…

Dossier Europe :

Antoine Artous et Francis Sitel : Refaire l’Europe !

Patrick Silberstein : Ukraine. Les contradictions d’un printemps des peuples

Cédric Durand : L’Europe à bras-le-corps

Pierre Khalfa, François Sabado, Stéphanie Treillet : Table ronde: Questions sur l’Europe

Marie-Christine Vergiat : Un autre  regard  sur l’Europe. Entretien

Patrick Chamoiseau : Lampedusa/Ce que nous disent les gouffres

International :

Anne Tristan : Mali. Il y a mieux  à faire  que de regarder passer les avions de chasse

Pierre Salama : Amérique latine. Un autre développement est-il possible dans les pays émergents ?

Samuel Farber : Où va Cuba ? (1)

Un rebond / Débat de la société Louise Michel : Alain Blum, Les archives soviétiques, Entretien

Marxisme : Erik Olin Wright : Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée

Histoire :

Michel Lequenne, Quel parti pour la révolution ? (2)

Laurent Vogel, Traces de Jacob Israël de Haan

Culture : Gilles Bounoure : Art soumis, art militant, art indépendant. A propos du livre d’Isabelle Garo, L’Or des images. Art, monnaie, capital

Les Cahiers de l’émancipation : Prolétariat, vous avez dit prolétariat ?

Antoine Artous : Retour sur l’analyse marxiste

Antoine Artous : Notes sur Max Weber et Pierre  Bourdieu

Antoine Artous : Oppression des femmes et capitalisme

Tran Hai Hac : Marx et le concept de la force de travail

Sans volonté exhaustive, je me limite à certains textes.

Le numéro s’ouvre sur un dossier Europe, nécessaire pour élaborer « des réponses qui ne peuvent être encloses dans les limites obsolètes des anciennes nations », comme l’écrivent Antoine Artous et Francis Sitel.

Patrick Silberstein présente les positions des gauches russe, ukrainienne ou polonaise sur les événements ukrainiens. A juste titre, il met en cause « ceux qui observent les mouvements populaires du point de vue de Sirius, les amateurs de révolution imaginée qui confondent révolution et coup d’État, les adeptes des théories du complot et ceux qui sont encore englués dans un « campisme » géostratégique aussi désuet que politiquement inepte restent évidemment perplexes devant un tel soulèvement ». Processus révolutionnaire, mouvement démocratique de masse, étranges « alliances », nationalisme radical, droite extrême, nous sommes ici dans la complexité. Ce qui a quelque chose à voir avec l’histoire de l’Ukraine et de ses populations, les crimes du stalinisme, le génocide des années trente, la déportation des Tatars, le despotisme et l’actuel néolibéralisme, etc.

Au delà du ton péremptoire, de l’appréciation étonnante sur les « économies socialistes », le texte de Cédric Durand, et malgré des plages d’accord, ne trace pas de perspectives adéquates à mes yeux. (Voir ma critique d’un texte de l’auteur paru dans la RDL n°14 : Où en sommes-nous aujourd’hui dans certains débats ?). Marteler un mot d’ordre ne suffit pas à en fonder les justifications, même au nom d’une pseudo « ruse de la raison internationaliste », qui pourrait tout autant être rebaptisée, par des esprits mal-intentionnés, en « ruse de la raison nationaliste ». Sont toujours contournées les hypothèses stratégiques et des formes de mobilisation permettant de poser concrètement les questions de la rupture. Sans oublier l’oubli des traités internationaux, l’OMC (voir sur ce sujet Claude Vaillancourt : L’empire du libre échange, Les accords de libre-échange constitutionalisent, en quelque sorte, le capitalisme), la place de l’impérialisme français, le rôle des groupes industriels « nationaux », etc.

A noter que ces sujets sont aussi peu ou pas approfondis dans les autres interventions. Cependant les autres auteur-e-s parlent de l’interconnexion des économies européennes, de mesures unilatérales coopératives, de « stratégie qui articule les ruptures au niveau national et une politique d’extension au niveau européen », d’affrontement avec les institutions européennes et les marchés financiers. Pierre Khalfa rappelle aussi que « les traités européens et autres directives n’ont pas été imposés aux États. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont été à la manœuvre pour les mettre en place ».

Elle et ils soulignent la nécessité d’engager « un processus de désobéissance aux traités », sans négliger la constitution d’espaces politiques et économiques pour faire contrepoids aux entreprises transnationales et aux marchés financiers, et pour des politiques de transition écologique.

Une des problématiques, toujours à développer, est d’opposer à la socialisation particulière et anti-démocratique du mode de production capitaliste et des institutions politiques actuelles, des alternatives démocratiques de socialisation élargie et auto-organisée, de coopération inclusive étendue, d’espaces démocratiques aux différents niveaux de territoires.

Le mouvement d’émancipation, le mouvement ouvrier est bien en retard face à la coordination transnationale des entreprises et de la bourgeoise, face à leur « internationalisme » excluant…

Je signale les beaux textes de Patrick Chamoiseau « Lampedusa / Ce que nous disent les gouffres » et de Laurent Vogel « Traces de Jacob Israël de Haan ».

Anne Tristan, « Il y a mieux à faire que de regarder passer les avions de chasse » aborde de manière peu habituelle la situation au Mali. Elle parle des populations « piégées entre, d’une part, des groupes qui tuent et insécurisent le quotidien et, de l’autre, une armée étrangère qui ne peut rien faire d’autre qu’amplifier l’abcès. C’est de cette trappe qu’il faut s’extraire ».

L’auteure parle aussi des citoyen-ne-s français-e-s qui doivent « demander des comptes ; à nous de saper cette insoutenable autosatisfaction du gouvernement qui, en outre, se garde bien de recenser les pertes de l’adversaire et de communiquer sur le nombre de prisonniers », de l’intrigante continuité des services de l’État, de respect du droit de guerre, du droit de sépulture, de traditions coloniales, de démocratie (« la démocratie ne se renforce que lorsque les citoyens la contrôlent »), d’établissement de la vérité comme préalable à une réconciliation, de « l’écheveau des complicités et des responsabilités dans l’installation des groupes terroristes au Sahel », des fabricants d’armes, de liens entre États, entreprises privées de surveillance, d’armement et de contrôle…

Pierre Salama questionne les autres développement possibles en Amérique Latine. Il parle, entre autres, des droits des primo-arrivants, de primarisation des économies (secteurs agricoles et extractifs), des problèmes environnementaux, de l’accaparement des terres, de croissance exclusive. Il critique les politiques « développementalistes ». « ‘L’impératif social’ évoqué passe par la négation de la question sociale présente, comme si les lendemains qui chantent imposeraient un présent qui déchante ». Je souligne ses analyses sur la dynamique de l’État plurinational, sur la domination interne qui n’est pas « la simple reproduction de la domination externe », sur le buen vivir opposé à la marchandisation, sur le respect des droits des populations « natives ». En complément possible voir par exemple, le récent livre d’Alberto Acosta : Le buen vivir – Pour imaginer d’autres mondes, Construire collectivement une autre façon de vivre.

Le numéro précédent incluait un « Cahiers de l’Omos » (Éclairer l’avenir, c’est aussi dissiper les brumes d’un passé encore si présent), celui-ci « Les Cahiers de l’Émancipation », sur le thème du prolétariat.

Antoine Artous fait un retour sur l’analyse marxiste du prolétariat et insiste notamment sur « un rapport d’exploitation est toujours lié à une forme de domination spécifique », sur la société comme « somme de relations, conditions, etc. », sur le rapport salarial dénomination préférable à salariat, « rapport capable de se réorganiser sous l’effet des luttes de classes et de son articulation à des formes spécifiques d’accumulation ». J’aurai ajouté à son articulation avec la « production-reproduction de la force de travail » et plus généralement à « l’économie domestique ». Je reviendrai sur ce sujet.

L’auteur parle de « procès de travail collectif », de forme de domination historiquement nouvelle, de « despotisme d’entreprise », de contradictions traversant le rapport de production capitaliste, de la catégorie de force de travail devenue marchandise. Force de travail qui n’est pas une « vraie » marchandise, « c’est à dire un objet produit par un procès de valorisation capitaliste », dont la valeur d’échange est « déterminée par des rapports de forces sociaux ».

Il parle aussi de l’État, son rôle dans le rapport salarial. Il ajoute « le rapport entre le capitaliste et le salarié en tant que vendeur de sa force de travail n’est pas un rapport privé », du « salarié libre » ou de la dynamique inscrite de la citoyenneté moderne, de la logique d’émancipation.

Antoine Artous développe sur la division du travail et ses effets, le travailleur collectif, l’organisation du travail dépossédant « le producteur des « puissances intellectuelles » de production », la notion de travail productif, le capital commercial et le capital bancaire « partie prenante du procès de valorisation », le procès de prolétarisation, de hiérarchisation et de différenciation sociale. Il poursuit sur la mondialisation néolibérale et « la remise en cause radicale des éléments de démarchandisation de la force de travail », sur le régime d’accumulation à dominante financière, sur l’internationalisation des marchés financiers…

Procès, rapports de production, contradictions. Nous sommes loin des limites des études de la sociologie (Antoine Artous consacre des notes sur Max Weber et Pierre Bourdieu). Prolétariat. Une citation de Daniel Bensaïd reprise par Antoine Artous me semble importante : « Les classes n’étant pas des choses mais des rapports, elles se manifestent dans le conflit qui les façonne ».

Reprenant les fils de la mondialisation et de la citoyenneté, l’auteur souligne que la mondialisation néolibérale a restructuré le rapport salarial et mis en place « une géographie de l’accumulation du capital qui ne chevauche plus celle du système des États ». Se pose alors la question de « l’espace social permettant le déploiement des formes de représentation du salariat – par exemple, quel rôle peuvent jouer les énormes concentrations urbaines qui découpent l’espace mondial ». J’ajoute que le mouvement syndical est quant-à lui confronté à une (re)définition de ses champs d’intervention et une (re)structuration organisationnelle pour répondre à la même question. (Voir par exemple, Les cahiers de l’émancipation. Dominique Mezzi (coordination) : Nouveau siècle – Nouveau syndicalisme, Ne pas tracer de limites a priori à l’action syndicale)

Antoine Artous parle de rapports sociaux de sexe, de processus de racialisation des rapports sociaux. Il indique que « les rapports sociaux de sexe et de « race » sont présents au sein du rapport salarial ». La notion de présence me semble très insuffisante, j’y reviendrai.

L’auteur ajoute « le rapport de production capitaliste se laisse mal résumer par la formule ‘rapport-capital-travail’ ». En effet, il s’agit d’un rapport social « englobant », soumettant, restructurant, reformulant l’ensemble des rapports sociaux préexistants, sans pourtant les annihiler.

Revenant sur les rapports sociaux de sexe, de « race », sur le développement du secteur informel, les contradictions portées par le rapport salarial, Antoine Artous souligne que le prolétariat n’est pas homogène et affirme « le caractère pluriel du procès d’émancipation prenant en compte la diversité des oppressions « internes » à ce rapport ». Je note l’indétermination du « pluriel », de « interne » et de la « diversité »…

Avant de revenir sur les points que j’ai brièvement signalé comme posant problème, je signale que l’auteur, renvoyant à d’autres de ses écrits, propose un court texte sur « oppression des femmes et capitalisme ». Il y met en avant les rapports de parenté « historiquement, le statut des femmes est principalement déterminé par leur place dans les rapports de parenté, donc par la manière dont ces rapports s’articulent avec les rapports de production ». Écrit comme cela, cela me semble discutable. D’une part sur la notion d’articulation, d’autre part sur l’absence de développement sur le statut des hommes. Parler de statut des unes implique de parler du rapport des unes et des uns. Le statut est une construction sociale genrée.

Si je partage les critiques portées par l’auteur sur les lectures réductrices de « tradition marxiste » de l’oppression des femmes, sa présentation me semble rester en deçà des apports des féministes. Antoine Artous indique que les « femmes sont prolétarisées en tant que femmes » mais omet de rappeler que les hommes sont prolétarisés en tant qu’hommes, laissant lire que, comme pour le statut, il y aurait une situation de neutralité axiomatique pour les hommes et une situation particulière pour les femmes. J’appuie sur ce point car il rompt avec la méthode utilisée pour analyser le rapport salarial. D’autant que l’auteur récidive en indiquant que les femmes sont constituée en groupe social par les rapports sociaux de sexe. Et peut-être pas les hommes ? Et plus loin, l’auteur parle d’une « inscription particulière des femmes dans les luttes de classes ». Même question, peut-être pas des hommes ? Les êtres humains, socialement construits comme femmes ou hommes, « entrent » dans le rapports salarié, « libres » des moyens de production dont elles/ils ont été dépossédé-e-s mais, pour les uns, auto-dégagés du travail domestique (et de son souci) au sens le plus large, et pour les unes assignées à effectuer gratuitement ce travail pour les compte des uns. Quelque soit la manière d’aborder le sujet, il s’agit bien d’une extorsion de travail gratuit. Et dans le rapport social qu’est le capitalisme, cela ne peut être considérée comme un hors du champ de la valorisation de force de travail, cette « marchandise très particulière ». Sans oublier que l’expression « oppression des femmes » masque à la fois le rapport social et les opprimeurs/bénéficiaires…

Je souligne que la création de la sphère privée se fait « consubstantiellement » à celle des classes. (Voir par exemple, le beau livre de Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes. Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850Sur la grande scène de la classe et du genre). La révolution bourgeoise tend à restructurer/ réagencer/recréer l’ensemble des rapports sociaux.

Antoine Artous critique les développements de Daniele Kergoat (voir entre autres, Se battre disent-elles…,Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur) sur la consubstantiation et la coextensive des rapports sociaux de classe, de genre et de « race », au nom d’une faible spécification des rapports de production et en même temps, très curieusement, considère « la production du vivre », la production/reproduction de la force de travail, à l’écart, pour ne pas dire, « hors » de rapports de production.

Je termine en notant que Tran hai Hac souligne le caractère spécifique au mode capitaliste de production de la catégorie force de travail, parle de rapport social historiquement constitué. Il souligne que la force de travail « n’est pas le produit d’un procès capitaliste de production », écrit « aussi dira-t-on de la force de travail qu’elle traduit l’existence d’une marchandise imaginaire ; qu’elle est, en ce sens, une marchandise fictive, une pseudo-marchandise ». L’auteur semble considérer que la force de travail a formellement un prix sans avoir une valeur, et qu’il s’agit là de « la catégorie des valeurs d’usage ». Si tout cela souligne le caractère très particulier de la force de travail, rien n’indique d’où « vient » cette valeur d’usage…

Ces débats mériteraient de plus ambles développements. Quoiqu’il en soit, je pense nécessaire de retravailler ces notions sous le double apport des théorisations « marxistes » et de celles des féministes matérialistes. Cela ne permettra peut-être pas d’élaborer une théorisation unifiée mais au moins de mieux faire ressortir les contradictions présentes dans les rapports sociaux.

Contre Temps N°21, 2ème trimestre 2014

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/l-europe-en-questions.html, Paris 2014, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Éclairer l’avenir, c’est aussi dissiper les brumes d’un passé encore si présent

3Premier numéro d’une nouvelle formule en collaboration avec les « Cahiers de l’émancipation » et les « Cahiers de l’OMOS ». Mettre du commun dans les capacités d’élaboration, d’échanges. « Ce rapprochement entre nos équipes et nos lectorats nous voulons en faire le signe de la capacité à surmonter, à notre modeste échelle, des divisions nées du passé et qui n’ont plus de justifications réelles au regard du futur dans lequel nous voulons nous projeter, que nous voudrions aider à construire autour de la défense des valeurs et projets qui sont les nôtres, ceux de l’émancipation humaine ». Le comité de rédaction est élargi, la pagination augmentée…

Sommaire :

Édito de Francis Sitel : Rien de va plus !

Dossier Révolutions arabes :

Gilbert Achcar : le monde arabe entre nouvelle étape révolutionnaire et risque de régression

Farouk Mardam Bey : Révolution et contre-révolution en Syrie

Salah Mosbah : La révolution tunisienne dans l’horizon de la mondialisation capitaliste

Francis Sitel : La gauche française confrontée à la crise syrienne

Laurence Pecqueux-Binet : Lettres du camp Al Zaatari

Dossier : Penser la création d’emploi :

Jacques Rigaudiat : Emploi : pour des « mesures de transition et de compromis »

Michel Husson et Stéphanie Treillet : La réduction du temps de travail. Un combat central et d’actualité

Louis Marie Barnier : Création d’emploi : sous contrôle des salariés !

Laurent Garrouste : Des activités nouvelles pour de l’emploi utile socialement et écologiquement

Actualité :

Alain Rebours : Les « bonnets rouges ». Un mouvement ! Quel mouvement ?

Marxisme :

Antoine Artous : A propos du livre de Nikos Poulantzas « L’État, le pouvoir, le socialisme »

Jacques Bidet : Objections adressées à Jean-Marie Harribey

Culture

Gilles Bounoure : Surréalisme à l’affiche ou non

Commentaires/Livres :

Thomas Mordant : Surréalisme, révolution et civilisation

Mohamed Moulfi : Robespierre. Une politique de la philosophie de Georges Labica

CAHIER OMOS : AlternativeS alternative

Bénédicte Goussault : Alternative(S) au pluriel ou au singulier ?

Christian Vermeulin : AlternativeS, cela veut-il seulement dire plusieurs alternatives ?

Pierre Zarka : Alternative : Comment faire système ?

Samy Johsua : Alternatives locales et État central 

Maurice Decaillot : Activer l’émergence de l’économie solidaire et démocratique

Benoit Borrits : Dividendes capitalistes contre coopération ouvrière

Josiane Zarka : Alternative et vision d’ensemble

Bruno Della Sudda, Arthur Leduc et Romain Testoris : Alternative(s), autogestion et émancipation(s)

Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein : Alternatives et Autogestion

Gustave Massiah : Sortir du néolibéralisme

Sans aborder tous les articles, quelques éléments sur le dossier « Révolutions arabes ».

Il me semble important de revenir sur les révolutions arabes, confronter les situations aux analyses précédemment émises et comprendre en quoi les évolutions éclairent les coordonnées générales ou les possibles émancipateurs. D’autant qu’un certain « campisme » imprègne certain-ne-s et les conduit à relativiser la guerre contre les populations menée par le pouvoir dictatorial, comme en Syrie, à « préférer » les dictatures militaires comme « moindre mal » face aux forces « islamiques ». Il y a parfois oubli des réalités politiques, sociales et économiques passées et présentes et de leurs contradictions, sous-estimation des raisons des soulèvements, voir incompréhension des processus révolutionnaires, confrontés à des réactions contre-révolutionnaires, dans des situations de grande complexité. Comme le rappelle, Gilbert Achcar, dans un processus somme toute classique : « Ce qui l’est moins et qui fait la complexité, c’est que, dans le processus révolutionnaire régional lui-même, se sont engouffrées des forces réactionnaires qui se sont construites, des décennies durant, dans l’opposition aux régimes en place, et qui ont occupé l’espace vacant par la faillite des courants progressistes ».

Les courants réactionnaires en question, dont ceux qui ont accédé au pouvoir par des élections, « adhérent à des perspectives de même nature que celles des régimes antérieurs ». Les courants progressistes ont tout à perdre à chercher des alliances avec les uns ou les autres, ou à osciller entre les deux. Gilbert Achcar précise : « Une situation qui peut s’avérer fatale si n’émergent pas à terme une stratégie et des forces politiques capables de rejeter les deux contre-révolutions, qui en fait partagent les mêmes réponses à la question sociale et ne se distinguent que par des modalités différentes de mainmise sur l’État ».

L’entretien de Farouk Mardam Bey sur la Syrie est très instructif. Celui-ci resitue le présent dans l’histoire, la Syrie dans la région et détaille les différentes forces intervenantes. Il souligne, entre autres, l’absence d’armement lourds nécessaires pour résister aux bombardements des avions et des canons à longue portée, pour protéger les zones hors de contrôle de la dictature. Sans partager son opinion sur la possible intervention militaire des « grandes » puissances, je souligne sa conclusion qui devrait faire large accord : « face à toutes les manœuvres de la contre-révolution et plus que jamais, il incombe aux démocrates syriens, par fidélité aux souffrances et aux espérances de leur peuple, de s’unir sur des bases claires et de faire entendre leur voix sans la moindre concession à quiconque ».

Je partage ce qu’écrit Francis Sitel sur la gauche française. Nous n’avons ni droit à l’indifférence ni à partager la désespérance sur le futur de la révolution syrienne. J’ajoute que l’incapacité à créer des cadres unitaires pour porter secours, pour aider les populations laisse le champ libre aux forces réactionnaires qui combattent, à leur façon, la dictature de Bachar al-Assad. « Ne faut-il pas s’interroger sur notre part de responsabilité dans le fait que les composantes démocratiques de la rébellion n’ont pas reçu l’aide financière et en armes qui leur aurait permis d’équilibrer celle dont profitent les groupes djihadistes ? »

Un dossier de très bonne qualité.

En complément possible, sur les révolutions arabes :

Gilbert Achcar : Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad – Actes Sud 2013, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts 

Benjamin Stora : Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Dialogue avec Edwy Plenel, Un ordre d’idées Stock 2011, Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

ContreTemps N°11, troisième trimestre 2011, Editions Syllepse 2011,La réduction de la révolution au phénomène Facebook et à sa dimension démocratique est une lecture impressionniste

Solidaires International, N°7, novembre 2011, Dossier Égypte 

Solidaires International, N°8, automne 2012, N’oublier ni les luttes de salarié-e-s ni leurs organisations contre le néo-libéralisme, y compris dans ses versions islamiques

Sur l’Égypte : Sous la direction de Vincent Battesti et François Ireton : L’Égypte au présent. Inventaire d’une société avant une révolution,  Editions Sindbad 2011, Un présent réel, loin d’un monolithique orient euro-construit

Quelques indications sur le dossier « Emploi ». « Les textes présentés ici partent d’un présupposé commun : l’emploi est une question de volonté, et d’abord volonté politique de remettre en cause le partage actuel ds richesses. Le renoncement à propos de l’emploi trouve ses racines dans l’idée qu’on ne pourrait réduire les profits des entreprises ni toucher à la rémunération des actionnaires. Créer de l’emploi oblige à repenser les équilibres (ou plutôt les déséquilibres) de la société et à les remettre en cause ». Les différent-e-s auteur-e-s parlent de la satisfaction des besoins sociaux, de la finitude de la planète, de l’exploitation, de l’émancipation, « La possibilité de s’émanciper du travail contraint ne peut-être dissociée de la possibilité de faire reculer l’exploitation dans le travail contraint », des coopérations productives, de la réduction du temps de travail, « la durée du travail est un enjeu central dans l’affrontement entre le capital et le travail », « nous travaillons à mi-temps par rapport à nos arrière-grands-parents », de autogestion, des droits individuels, « la permanence et le caractère irréfragable des droits individuels doivent permettre de dépasser la précarité et les aléas du contrat de travail », de la prise en compte des reculs et les défaites des trente dernières années, de l’unité du salariat à construire, de la nécessité d’obtenir des résultats tangibles, crédibles, pour conforter les possibles, des liens entre évolution des gains de productivité et chômage, du partage libéral et inégalitaire du travail et en particulier du temps partiel imposé aux femmes, de la division sexuelle du travail, du lien entre réduction du temps de travail et répartition des revenus, du contrôle des créations d’emploi par les salarié-e-s, des transformations écologiques de la production de biens et de services, de l’appropriation publique et sociale des secteurs de l’énergie, des tensions entre logiques de la planification écologique et de l’autogestion…

Des débats à poursuivre autour de choix politiques émancipateurs. Ne pas perdre sa vie à la gagner…

Et toujours sans aborder la totalité des analyses et des articles, quelques éléments sur le « Cahier de l’OMOS ».

Christian Vermeulin souligne, entre autres, le « bassin d’attraction énorme » du système capitaliste. Il faudrait approfondir et en particulier essayer de tirer des pistes de réflexion et d’action sur/contre le fétichisme de la marchandise (voir Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse 2006, Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme). L’auteur propose de rechercher des solutions « permettant une bifurcation radicale ».

La question soulevée par Pierre Zarka me semble incontournable « Alternative : Comment faire système ? ». En effet, au delà des nécessaires expérimentations (indispensables pour asseoir la crédibilité des propositions et se construire comme force sociale hégémonique), des alternatives en défense des licenciements, des fermetures d’usines par exemple, reste toujours la question de l’État, du pouvoir politique cristallisé. Comme le rappelle l’auteur, les conquêtes, mêmes les plus fortes, ne font pas automatiquement système. Il critique aussi le « concret » : « Idéologiquement, le règne de ce qu’on appelle le « concret », entendez ce qui est perçu mais pas interprété, va de pair avec la dictature de l’urgence et la culture du bref, du simple ». L’urgent enferme « la pensée dans le sauvetage plus que dans l’alternative ». Pierre Zarka pose aussi la question de l’échec du « soviétisme » en soulignant la nécessité de questionner « échec de quoi précisément ».

De nombreuses indications sur l’économie solidaire et démocratique dans le texte de Maurice Decaillot, des propositions sur le financement d’un secteur socialisé par Benoît Borrits, sur la nécessité de prendre en compte la logique même du système et non d’en rester à ses excès ou « la responsabilité des forces alternatives est de savoir entendre ce qui ne parvient à s’expliciter et à se formuler une proposition d’interprétations et de débouchés » dans celui de Josiane Zarka.

Bruno Della Sudda, Arthur Leduc et Romain Testoris élargissent les questionnements à la lutte contre la domination masculine, contre toutes les discriminations et pour l’égalité des droits. Ils parlent d’autogestion, de l’apport des mouvements altermondialistes, des pratiques d’autonomie vis à vis de l’État, de parti-mouvement.

Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein insistent sur un « possible inscrit dans les faits », la notion de dualité de pouvoir, la transition se manifestant « déjà dans les pores mêmes de la dynamique révolutionnaire », le poids toujours existant du passé stalinien (voir le titre de cette note), les éléments d’une critique pratique du capitalisme… « Contre-pouvoirs et démarche propositionnelle permettent de construire certaine des conditions matérielles, organisationnelles et politiques de la rupture »

Un cahier soulevant de multiples questions, proposant des analyses en partie contradictoires, ou au moins en tension, comme invitation aux débats approfondis.

Au total un numéro et une nouvelle formule de très bonne tenue. Un regret cependant, une place toujours aussi restreinte aux rapports sociaux de genre, aux processus de racialisation et plus généralement à l’ensemble des dominations, qui ne sont pas réductibles au système capitaliste.

Contre Temps N°20, 1er trimestre 2014

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_599-ou-vont-les-revolutions-arabes-tunisie-egypte-syrie.html, Paris 2014, 224 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Contre la réduction de notre temporalité au seul passé-présent et le déni de notre capacité à dessiner un futur d’émancipation pour toutes et tous

1Quelques remarques sur quatre articles, comme invitation à lire ce riche numéro. Le titre de la note renvoie, très partiellement, à l’article de Nicolas Béniès.

Michel Husson dans « La « sortie sèche de l’euro » : une triple erreur stratégique », discute des arguments avancés, à gauche, par celles et ceux qui font de la sortie de l’euro un mot d’ordre de rupture. Il montre les effets probables de la dévaluation du franc hors de l’euro, et souligne, entre autres, « le lien nécessaire entre l’annulation de la dette et la possibilité de mener une autre politique ». L’auteur met l’accent sur le champ stratégique européen, contre l’illusoire repli « national » et la nécessaire combinaison d’éléments de rupture, d’extension et de coopération. « En guise de conclusion, on peut énoncer trois principes d’ordre stratégique qui devraient fonder la politique de la gauche radicale en Europe.

Premier principe : la sortie de l’euro n’est en aucun cas exclue a priori, mais c’est une arme dissuasive, destinée à construire un rapport de forces à l’échelle européenne qui ne doit pas être présentée comme la mesure préalable conditionnant toutes les autres.

Deuxième principe : tout projet alternatif doit combiner la rupture unilatérale avec l’Europe réellement existante et la mise en avant d’un projet de refondation coopérative de l’Europe.

Troisième principe : la rupture avec l’eurolibéralisme n’a de sens que si elle se fait au nom d’un programme de rupture avec l’ordre néolibéral à l’intérieur de chaque pays. »

Lire aussi, sur ce sujet, le texte de Pierre Khalfa, A propos d’un article de Frédéric Lordon, Le monde enchanté de la monnaie commune.

J’ai particulièrement été intéressé par l’entretien avec Jean-Marie Harribey.

Sur son livre, voir Michel Husson repris dans la revue (Un livre inestimable. A propos de J-M Harribey : « La richesse, la valeur et l’inestimable »et d’Eric Toussaint, « La richesse, la valeur et l’inestimable », de Jean-Marie Harribey.

Jean-Marie Harribey indique, entre autres, que « la richesse est le trou noir de ladite science économique ». Il nous rappelle que pour Karl Marx « le travail et la nature étaient les deux seules sources de richesse, mais que le travail était seul créateur de valeur ». Il insiste sur le fonctionnement des rapports sociaux, sur la production comme acte social. Il discute de la « décroissance » en soulignant l’incapacité des théoriciens de la décroissance « de penser la différence entre les secteurs qu’il faut faire diminuer et ceux qu’il faut encore augmenter pour satisfaire nombre de besoin sociaux primordiaux ». Je ne suis pas en capacité de porter un jugement sur ses analyses du travail des salarié-e-s du secteur public comme créatrices/créateurs de valeur (elles et ils produisent, évidemment, des richesses).

L’auteur prône de « Nouvelles conceptions dans lesquelles ce qui est inestimable n’aura pas moins de valeur dans un sens non économique que ce qui a de la valeur au sens économique ».

J’espère pouvoir revenir prochainement sur son livre d’un très grand intérêt.

L’entretien avec Thierry Labica à propos du livre de Vasant Kaiwar « L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale », qu’il a préfacé, Avant-propos de Thierry Labica à Vasant Kaiwar : L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale lui permet de préciser ses analyses, dont le sens possible du « post » dans post-colonialisme, ou l’imprégnation du dogmatisme étapiste, au delà des courants staliniens. Il critique, entre autres, la réduction au discursif de théoricien-ne-s « post », l’opposition factice « entre paradigme unitaire idéalisé et altérité hétérogène et fuyante », la sous-estimation « des processus de différenciation et d’hétérogénéisation spatio-temporelles inhérents au capital », une vision irréelle des Lumières oublieuse que les droits à vocation universels, ont été imposés par les luttes et non octroyés ou par essence reliés à un occident homogénéisé et peu défini, sans oublier le renoncement à « nommer le capital ».

Si je ne partage pas les références de Philippe Pignarre, je déplore, comme lui, le manque d’initiatives de la gauche d’émancipation lors des mobilisations des opposant-e-s au mariage pour tou-te-s, et en particulier de celles et ceux qui s’autoproclamèrent « Manif pour tous ». Comment comprendre ce non-saisissement de thématiques pour exprimer des orientations politiques ?

Paralysie politique qui me semble avoir quelque chose à voir avec une non- intégration du féminisme dans toutes ses dimensions et une incapacité à mener des batailles concrètes pour l’égalité réelle de toutes et tous.

Était-ce si difficile de dire que « nous » étions pour le droit au mariage pour toutes et tous, pour l’égalité des droits pour les couples mariés ou non, pour l’égalité des êtres humains en couple ou non ? Était-ce si compliqué de dire que la notion de « genre » permettait de comprendre à la fois les dominations et les possibles émancipations, que « nous » assumions ces théorisations (je diverge sur l’appréciation des théorisations avec Philippe Pignarre) contre la naturalisation, l’essencialisation de relations sociales, contre la biologisation fantasmatique des soit-disant différences sexuelles, contre l’hétérosexisme et la naturalisation de l’hétérosexualité. (Voir sur ce sujet, par exemple, Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale ou Sous la direction de Catherine VIDAL : Féminin Masculin, Mythes et idéologie, Les sociétés forgent des modèles et des normes associées au féminin et au masculin)

L’auteur indique que « la manif pour tous a été un mouvement sexiste, raciste et de classe ». Je viens d’évoquer le sexisme. Face au racisme systémique, « nous » ne sommes visiblement peu capables de prendre en compte les deux cotés de la racialisation (comme hier les deux « cotés » de la colonisation). Sur ces sujets, voir par exemple, Ann Laura Stoler : La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, L’intimité domestique et familiale comme site politique intrinsèquement critique où s’établissaient les affiliations raciales ou Ann Laura Stoler, Frederick Cooper : Repenser le colonialisme, Complexité des influences mutuelles des politiques de classe européenne et des politiques raciales coloniales.

Ce qui limite « nos » discours antiracistes à l’abstrait, d’autant que « nous » ne discutons pas ouvertement de politiques de « positive action », après n’avoir pas été les fer de lance de quota de représentation à 50% pour les femmes, transformés institutionnellement (et peu appliqués) en parité, ce qui n’a pas tout à fait le même sens.

Comme le souligne l’auteur, « sexualité et sexe sont deux inextricables fouillis ». J’ajoute que ces rapports sociaux sont inséparables des dominations. Il ne s’agit pas ici de défendre les couples infernaux et peu fondés, culture/nature ou construit/naturel mais bien de prendre en compte les enjeux politiques autour des rapports sociaux de sexe, des sexualités… Une occasion manquée, où « nos » adversaires politiques ont imprimé leurs « orientations » dans le débat public et manifesté plus nombreuses et plus nombreux que « nous ».

Je voudrais pour terminer par souligner l’hommage à Denis Berger en espérant qu’un recueil de ses textes voit le jour.

Sommaire 

Edito : Francis Sitel L’assurance allemande

DOSSIER : Défis à l’Europe. Secousses pour la gauche

Michel Husson : La « sortie sèche de l’euro » : une triple erreur stratégique

Nicolas Béniès : Le néolibéralisme en crise.Une vision du monde dépassée, en règlement judiciaire

Marie-Christine Vergiat : Grand marché transatlantique, ne pas se tromper d’ennemi

Claude Michel : 20 ans après, l’exception culturelle de nouveau menacée

MARXISME

Michel Husson : Sur le livre de Jean-Marie Harribey, La richesse,la valeur et l’inestimable

Jean-Marie Harribey : Entretien

Thierry Labica : Entretien avec Antoine Artous, à propos du livre de Vasant Kaiwar L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale

ACTUALITE

Philippe Pignarre : Retour sur les enjeux du Mariage pour tous. Contrôler le sexe pour contrôler la race

Florence Ciaravola, Bruno Della Sudda, Christophe Lemasson : L’autogestion, moyen, chemin et but pour penser l’émancipation scolaire

Jean Batou : Islam politique et mondialisation

HOMMAGE A DENIS BERGER

Michel Lequenne : Hommage à Marcel Gibelin

CULTURE : Gilles Bounoure : Chaissac, Dubuffet et la question de l’art brut, ou autre

POEMES : Bernard Lefort : Vingtième siècle portatif

LIVRES

ContreTemps N°19

3ème semestre 2013

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Défis à l’Europe et secousses pour la gauche, Paris 2013, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Les relocalisations ici sont des délocalisations ailleurs

9Au sujet de quelques articles qui m’ont intéressé, et en particulier sur celui de Jean-Claude Vessilier : « L’automobile de crise en crise ».

L’auteur aborde nombre de problématiques qui sont souvent séparées, ou opposées. La restructuration mondialisée de cette industrie sert de « laboratoire à une nouvelle phase de la contre-réforme qui frappe toutes les industries européennes ». Les « délocalisations » suivent en premier lieu la modification des débouchés « Cette production a principalement des débouchés en Chine : c’est pourquoi celle-ci n’est pas  »l’atelier du monde » de l’industrie automobile ». En regard des luttes de salarié-e-s sur les salaires et le droit d’organisation autonome, l’auteur souligne « La mondialisation de l’industrie automobile est aussi une mondialisation objective des conditions de travail, n’en déplaise aux enfermements nationaux des mouvements ouvriers européens ». L’auteur nous rappelle les conditions de la restructuration des firmes automobiles américaines sur le territoire des USA. Il souligne que la restauration des profits ne s’est pas faite par la relance de la production, « mais par le redimensionnement à la baisse des capacités de production, et un immense saccage social ». En Europe, aussi, cette industrie est en crise « classique » de surproduction, se résolvant, en absence d’alternatives crédibles, par la destruction des moyens de production. « L’heure est maintenant eu Europe occidentales aux fermetures d’usines et aux attaques frontales contre les secteurs du mouvement ouvrier refusant encore l’adaptation en cours ». Fermetures d’usines, intensification du travail, extension du travail posté, utilisation de plus en plus continue des équipements pour garantir la rentabilité capitaliste. Contre ces situations et contre l’utopie productiviste, Jean-Claude Vessilier indique « C’est pourquoi la réduction du temps de travail et le partage du travail disponible entre tous devraient constituer la réponse du mouvement ouvrier à cette affirmation patronale de surcapacités de production ».

Puis l’auteur analyse les discours sur la compétitivité, les réponses différentes de Renault (internationalisation euro-méditerranéenne) et de PSA (fuite des rentiers propriétaires) à la crise automobile. Il souligne que la stratégie de Renault « crée une situation non réversible, à moins d’activer les sirènes du chauvinisme pour revendiquer les relocalisations ». Le titre de cette note est tirée de cette argumentation.

Jean-Claude Vessilier termine son article sur les résistances aux restructurations dans l’automobile. Il constate que pour l’instant, face à la fermeture de l’usine d’Aulnay « les voies d’une action coordonnée à toutes les usines n’ont pas été ouvertes ». Plus généralement la complexité des formes d’organisation et de réorganisations des entreprises mondialisées implique « la désignation d’objectifs unifiants et jugés légitimes ».

Il ne faudrait cependant pas oublier que « Le toujours plus de production de voitures individuelles est une impasse », et l’auteur constate les écarts entre les mobilisations des mouvements sociaux porteurs d’une critique de l’automobile individuelle du point de vue social et environnemental et les mobilisations des salarié-e-s du secteur pour la défense de leurs emplois. Si les alternatives à « cette société dévorée par le profit et l’individualisme » sont peu partagées, des aménagements pratiques (interdiction des automobiles en centre ville, mise en cause du diesel) se développent, sans pourtant déboucher sur « la primauté », et j’ajouterai la gratuité, « aux transports collectifs ». La question est « bien de créer les conditions du dépérissement de l’usage contraint de la voiture individuelle ».

En attendant, l’auteur insiste : « Reconversion et transition écologique ne saurait être des alibis de nouvelles restructurations décidées par un patronat toujours seul à décider des conditions de travail des salariés et des meilleures productions lui garantissant le meilleur retour sur investissement. Les nécessaires reconversions sont inséparables des formes d’appropriation collective et de contrôle à inventer, ainsi que des empiétements à opérer sur la propriété du capital » et termine son article en revenant sur un point déjà souligné « Choisir la réduction du temps de travail, c’est assumer la rupture avec les logiques productivistes et les contraintes de la concurrence mondialisé entre les firmes ». J’ajoute que c’est aussi un moyen de combattre la division sexuelle et sexuée des taches.

J’ai aussi apprécié les argumentations du Collectifs de militants de SANOFI et de l’Omos sur « Sanofi et l’industrie de la santé, entre finance et bien commun » et en particulier le traitement de la double question « Le médicament, une marchandise comme une autre ? » et « Le patient, un client parmi d’autres ? », ou des brevets, des maladies « rentables ». Les axes de luttes avancés : « déprivatiser les connaissances », « affirmer le refus de breveter tout ce qui touche à la vie », dégager les connaissances « d’un type de rationalité scientifique très déterministe », « démarchandiser le médicament », « avancer vers une Sécurité sociale pour tous en France et mondialisée » et les rappels « La biologie est une science plus complexe qu’il semblait » et « Ces processus d’appropriation posent la question de la propriété, de la forme d’organisation sociale nécessaire à son efficacité ».

Je signale aussi, parmi les autres articles : l’entretien avec Alberto Acosta « Équateur :  »la révolution citoyenne »… »(http://www.contretemps.eu/interviews/%C3%A9quateur-r%C3%A9volution-citoyenne-mod%C3%A8le-extractiviste-gauches-critiques), l’article de Michaël Lowy « Révoltes paysannes, millénarisme et anarchisme dans l’œuvre d’Éric Hobsbawm », la réédition de l’entretien entre Daniel Bensaïd et Antoine Artous à propos du livre de Daniel Bensaïd « Moi, la Révolution » et l’article d’Ody Saban « Centenaire du  »Palais Idéal » du Facteur Cheval à la Galerie Miyawaki de Kyoto ».

ContreTemps N°16, 4ème trimestre 2012

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Face à la gauche de gouvernement: trois défis, Paris 2013, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

L’exigence d’une traduction politique non pas  »réaliste » au sens du renoncement mais crédible au sens de la complexité du réel

Si une approche plus théorique des classes sociales et de leurs rapports me paraît toujours nécessaire, l’utilisation des données « sociologiques » disponibles par Claude Gabriel lui permet de souligner le « grand arc social du salariat », la grande diversification du travail, « la capacité du système à dérober une part grandissante du savoir individuel des salariés », ou la non réduction de la « classe ouvrière » au mythique ouvrier blanc de la métallurgie.

Les arguments de l’auteur me semblent très pertinents et permettent de déboucher sur des propositions politiques, à la fois de rupture et à vocation majoritaire, dans son article « Réorganisation du capital et éclatement du salariat ».

L’auteur aborde les projets patronaux de réorganisation du travail dans leurs dimensions multiples de valorisation du capital, d’optimisation des gains de productivité et de dispersions des modèles sociaux. « Il ne s’agit pas simplement de  »diviser les salariés », mais plus sérieusement de chercher le modèle social optimum du point de vue des performances attendues de différentes divisions et tâches de l’entreprise, en fonction aussi de l’endroit où l’entreprise a décidé de  »loger » sa marge dans ses comptes d’exploitation ».

Il souligne aussi l’augmentation des disparités de revenu salarial et insiste sur l’effet richesse, sur le rôle du patrimoine (58% des ménages sont propriétaires en 2009) « l’effet richesse patrimoniale (relative) a légèrement diffracté la lecture purement salariale » ou « il existe donc bien une partie du salariat dont l’épargne patrimoniale est désormais significative et dépend du marché pour sa valorisation ».

Dans un partie « Sociologie de la désindustrialisation », Claude Gabriel souligne aussi « La prolétarisation s’est étendue mais l’éventail des situations sociales et professionnelles, en son sein, s’est significativement élargi, et par conséquent les subjectivités afférentes ».

L’auteur en traduit les conséquences sur une possible orientation politique : « L’idée qu’il peut exister, au sein du salariat, un prolétariat plus révolté mais surtout plus conscient et plus à même d’adhérer à un anticapitalisme progressiste est une impasse. Non pas qu’il ne puisse pas y avoir parmi ces secteurs des travailleurs qui ont cette conscience, mais la focalisation propagandiste et quasi sémantique selon une certaine échelle de la paupérisation est un choix minorisant ».

Le titre de cette note est aussi issu de ce texte. L’auteur indique aussi qu’il y a « deux critères que le capitalisme n’a ni l’intention réelle ni la possibilité d’intégrer à ses calculs : l’arbitrage sur la trace carbone des flux physiques au travers du continent et du monde ; et la mise en œuvre d’une politique économique permettant un développement harmonieux et égalitaire de l’ensemble des territoires européens. La rupture ce sera aussi cela ».

Il termine son article par « Proposer une rupture démocratique radicale », en indiquant que : « Il n’est pas possible de ne pas rattacher un projet socio-économique à un projet démocratique radical ».

Des analyses et des propositions à discuter.

Il me semble que les différenciations du salariat gagneraient à être enrichies par l’analyse des oppressions et des exploitations internes. Je reproduis sur ce sujet un extrait de texte écrit avec mon ami Patrick. « Des éléments, souvent, tus, oubliés, négligés ou maltraités, nous paraissent incontournables pour rendre crédible la construction d’une alternative majoritaire. (….) nous regrettons la faible prise en compte des transformations du prolétariat, regroupant la majorité (mais ne signifiant pas homogénéité, absence de contradictions ou de tensions, ni surtout absence de rapports de domination internes). Et nous voudrions insister particulièrement, (….), sur trois points :

  1. Si nous pensons, toutes et tous, que les opprimé-e-s ne peuvent que se libérer elles/eux-mêmes, les conditions pour penser, analyser et agir contre les oppressions, les dominations nécessitent qu’elles/ils s’auto-organisent, y compris dans des cadres non mixtes. La convergence nécessaire ne saurait faire l’économiede cette prise en compte. Le cadre d’un front est particulièrement adapté à cette réalité.

  2. La division sexuelle du travail (et l’asymétrie des rapports sociaux de sexe, le système de genre, le sexisme, la domination des hommes sur les femmes). Le féminisme ne saurait être un supplément d’âme. Ce qui nécessite l’intégration de cette dimension dans tous les registres de nos interventions, y compris dans la façon de nous exprimer, dans le partage du temps de parole dans nos réunions, etc.

  3. Si le temps des traites négrières est relativement ancien, celui des colonies est plus récent (contemporain en ce qui concerne la Kanaky, les Antilles, etc.). Et la racialisation d’une fraction importante des couches salariées (et populaires), avec l’ensemble de ces effets matériels (y compris sur celles et ceux qui deviennent « privilégié-e-s » de n’en être pas les objets), ne saurait être passé sous silence. Que se soit la couleur blanche invisibilisée et celles des « autres » ainsi stigmatisé-e-s, la catho-laïcité de l’État français opposée aux pratiques religieuses des « autres » ainsi « barbarisé-e-s », etc., tout cela relève des rapports sociaux.

Il ne s’agit pas d’un à-coté de la question sociale. Des réponses politiques adéquates doivent être formulées afin de lutter contre les inégalités et les non-libertés bien concrètes. Encore faut-il mettre ces questions à l’ordre du jour, en permanence. « Le salarié abstrait » n’existe pas.»

Outre ce texte, je signale une large partie internationale, dont un entretien avec Stathis Kouvélakis sur la Grèce et l’organisation Szriza, un article sur le Mexique « La guerre qui ne dit pas son nom » (Arturo Anguiano), sur la Chine « Nouveaux signes d’espoir : la résistance en Chine aujourd’hui » (Au Loong et Bai Ruixue), sur le Québec « Les origines d’une rébellion printanière » (Pierre Mouterde) et « La grève étudiante au Québec. Un printemps érable de carrés rouges » (Louis Gill), des textes sur « occupy » (Usa) ou les indignés d’Espagne. Sur ces deux derniers thèmes :

d’Athènes à Wall Street, # indignés ! Échos d’une insurrection des consciences Nous luttons pour une société dans laquelle tout le monde est important

Occupy wall street ! Textes, essais et témoignages des indignés, Introduction de Jade Lindgaard  N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez

ContreTemps N°14

2ème semestre 2012

Editions Syllepse, Paris 2012, 158 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Entretien avec Pierre Salama*

*Professeur émérite des universités et chercheur au CNRS, spécialiste de l’Amérique latine, auteur de nombreux livre et articles accessibles sur pierre.salama.pagesperso-orange.fr.

On attribue souvent à la libéralisation commerciale et à la globalisation financière l’origine de la crise actuelle. Pensez-vous que l’ouverture ait affaibli certaines économies et renforcé d’autres ?

P. S. : La crise actuelle se déroule dans un contexte spécifique : celui de la désindustrialisation de nombre de pays provoquée, accélérée par la globalisation commerciale principalement et secondairement par la dérégulation financière. À l’exception de l’Allemagne, l’ensemble des pays avancés connaissent depuis une décennie une désindustrialisation massive. Une partie importante des économies émergentes connaissent également cette désindustrialisation, à la différence des quelques grandes économies asiatiques. Concentrons-nous sur l’exemple des économies émergentes.

À la différence de la désindustrialisation des pays avancés, celle de certaines économies émergentes, principalement latino-américaines, survient au moment où le PIB par tête est encore relativement faible. La crise actuelle peut précipiter les processus de désindustrialisation déjà entamés dans nombre de pays et ainsi bouleverser la structure de l’économie mondiale. Cependant, la Chine, « atelier du monde », ne peut bénéficier mécaniquement de cette crise. D’un côté, son modèle de développement rencontre déjà des limites et à moins de pouvoir dynamiser son marché intérieur, son taux de croissance pourrait fléchir, au bénéfice d’autres pays asiatiques dont la main d’œuvre serait moins couteuse ; d’un autre côté, la baisse des importations des pays affectés par la crise peut fragiliser sa croissance et rendre caduque la thèse du « découplage » de conjoncture dont elle pourrait bénéficier sur le moyen terme. C’est ce que nous allons préciser.

Les économies émergentes asiatiques connaissent une forte croissance depuis une trentaine d’années et les latino-américaines renouent depuis une dizaine d’années avec une croissance plus ou moins élevée. Ce n’est pas le cas des économies avancées. Les deux ensembles ont tendance à converger. Cette situation n’est pas totalement nouvelle. Dans les années 1930, les économies avancées ont subi une crise profonde et durable. En revanche, au cours de cette période, quelques économies exportatrices latino-américaines ont connu une industrialisation prononcée, après une phase de crise. Mais, les relations entre le « centre » et la « périphérie » ne jouent plus aujourd’hui comme hier (ces concepts, aujourd’hui, paraissent plaqués et perdent de leur pertinence, le contexte mondial ayant profondément évolué).

Selon la Cepal et le courant structuraliste latino-américain, il suffit que ces liens se relâchent à la faveur d’une crise dans les économies avancées, d’une guerre entre pays du centre, pour que certains pays connaissent un processus de substitution des importations. Le relâchement des liens a été une « chance », pour quelques pays comme le Brésil, le Mexique ou bien l’Argentine, de s’industrialiser. La crise structurelle traversée par les économies avancées aujourd’hui offrira-t-elle la même opportunité ? La situation est différente de celle des années 1930 pour deux raisons :a/ la dimension financière est devenue un paramètre extrêmement important ; b/ les liens commerciaux s’intensifient entre certaines économies émergentes (notamment Amérique latine et Asie). La part du commerce de l’Amérique latine avec la Chine et l’Inde augmente fortement. Le Brésil, en triplant ses échanges avec la Chine entre 2006 et 2010, tisse des liens commerciaux de plus en plus étroits avec la Chine. Mais l’échange est asymétrique : la Chine exporte pour l’essentiel des produits manufacturés au Brésil et lui achète des matières premières ; il en est de même pour l’Argentine. Le Mexique ne vend quasiment rien à la Chine mais lui achète des produits manufacturés.

Grâce à l’ampleur de leurs exportations vers la Chine, la contrainte externe du Brésil et de l’Argentine ne joue plus comme limite à leur croissance, comme ce fut le cas dans le passé. La croissance élevée de la Chine « tire » en partie celle du Brésil et de l’Argentine mais pas celle du Mexique. Cependant, la crise de la dette souveraine et les menaces d’éclatement de la zone euro et de l’euro en tant que monnaie de réserve fragilisent le système bancaire. La recherche de liquidité peut amplifier la contagion financière et se répercuter sur les économies émergentes dont les marges de manœuvre en matière de politiques anti-cycliques sont aujourd’hui plus faibles qu’elles ne l’étaient en 2009, y compris en Chine.

La croissance économique n’est pas toujours synonyme d’industrialisation croissante. Dans les pays avancés, à l’exception de l’Allemagne, un processus de désindustrialisation a lieu surtout depuis le début des années 2000. La désindustrialisation ne se limite pas à la perte du poids relatif de l’industrie dans le PIB au profit des services. Elle est provoquée par l’essor des délocalisations d’activités industrielles et de services vers des économies émergentes et par la quasi-absence de politique industrielle de la part des pays concernés. La délocalisation, facilitée par la forte réduction des mesures protectionnistes, la baisse du coût des transports, constitue souvent un contournement des contraintes légales qui s’imposent dans les pays développés. Dans les pays d’accueil, les salaires sont beaucoup plus faibles, les droits sociaux quasi inexistants, les contraintes environnementales souvent absentes ou plus faibles, enfin les profits moins taxés. Le libre-échange est sous cet angle une manière de contourner légalement les lois des pays d’origine.

Alors que les pays asiatiques connaissent un fort processus d’industrialisation, d’autres en revanche, notamment en Amérique latine, s’acheminent vers une « désindustrialisation précoce ». En Asie, le poids de l’industrie augmente dans le PIB, la valeur ajoutée des biens produits croit et leur degré de sophistication technologique également, enfin le solde de la balance commerciale des produits industriels est largement positif. En Amérique latine, le poids de l’industrie décroit de manière relative dans de nombreux pays, la valeur ajoutée des biens produits baisse ainsi que souvent leur sophistication technologique, enfin le déficit commercial de l’industrie de transformation croît, plus particulièrement pour les biens à contenu technologique moyen et élevé.

Destinées de plus en plus aux économies asiatiques, les exportations de matières premières, produites certes avec des technologies de pointe, compensent les déficits de l’industrie de transformation et permettent de dégager un solde positif de la balance commerciale, à l’exception du Mexique, et limitent le déficit de la balance des comptes courants. Au Mexique, ce sont les transferts monétaires des immigrés aux États-Unis qui desserrent fortement la contrainte externe. À la différence des années 1960 à 1990, la contrainte externe pèse moins et les degrés de liberté pour définir une politique économique en faveur de la croissance augmentent d’autant.

Alors, que faire ? Accepter la désindustrialisation précoce au nom du libre-échange, refuser cette désindustrialisation en pratiquant une ouverture contrôlée, ou bien fermer les frontières en espérant que les autres pays continueront à acheter ce qu’on produit ? Grâce à l’appui d’un État stratège, l’économie « ouverte » n’est pas une économie « offerte » aux intérêts extérieurs comme c’est le cas avec le libre-échange seul. L’ouverture contrôlée permet de transformer le tissu industriel et de préparer le pays aux mutations rendues nécessaires par la crise. Ce n’est pas l’ouverture externe qui conduit à la « désindustrialisation précoce ».

L’ouverture aux marchés internationaux n’est pas synonyme de laisser-faire, elle peut être contrôlée. « Désindustrialisation précoce » et industrialisation dépendent de la manière de pratiquer l’ouverture. Si les forces du marché sont laissées libres de fixer les prix et d’orienter les investissements, la probabilité qu’un processus de « désindustrialisation précoce » ait lieu est élevée, et affaiblit les capacités de résistance lorsque survient une crise, comme celle initiée dans les pays avancés en 2008.

La crise d’aujourd’hui est-elle plus grave que celle de 1929 ?

P. S. : Le passage d’une crise financière majeure à une récession économique puis, après une courte reprise, à une crise des dettes souveraines de plusieurs États de la zone euro, porteuse de risques récessifs, c’est sans doute ce qui différencie la crise actuelle des économies avancées par rapport à celle des années 1930. Loin d’être dépassée, la crise ouverte avec la faillite de Lehman Brothers, ressurgit. La crise financière se déroule pour l’instant en deux étapes : une crise des institutions financières suivie d’une crise des dettes souveraines dans plusieurs pays de la zone euro, chacune ayant un impact négatif sur la croissance des pays avancés.

Il a été beaucoup écrit sur les origines et les causes de la crise des institutions financières des pays développés et de ses conséquences fortement négatives sur l’activité économique. Le développement des bulles spéculatives et leurs éclatements ont été facilités par : 1/ l’adoption de règles comptables valorisant les actifs à partir de leurs prix de marché (mark to market), 2/ la possibilité pour les banques de vendre de manière très lucrative les risques pris grâce à la conception et à l’émission de produits financiers dérivés de plus en plus complexes (titrisation) et de les effacer de leurs bilans et, enfin, 3/ des techniques pour le moins « roublardes » pour évaluer ces risques.

Ainsi conçue, l’ingénierie financière facilite une logique d’emballement : le crédit est de moins en moins attribué à partir des perspectives de revenus des emprunteurs et de plus en plus à partir de l’anticipation de la valeur des patrimoines ainsi acquis par ces emprunteurs, comme on a pu l’observer avec les bulles immobilières et financières. Pour reprendre une expression de Mynski, on arrive très rapidement à un financement de type Ponzi et l’instabilité se profile. Le système financier implose avec une dévalorisation brutale des actifs et ce qui hier favorisait la bulle (l’equity value, c’est-à-dire la différence positive entre la valeur de marché et les engagements) se transforme en son contraire (la valeur de marché plonge et se situe dorénavant en deçà de la valeur des emprunts à rembourser).

Le retournement du cycle provoque un assèchement brutal des liquidités. Les entreprises financières sont à la recherche de liquidités pour financer un risque qui hier, transféré et disséminé, devient fortement réévalué. Les banques cessent de se prêter entre elles et à fortiori freinent brutalement leurs prêts aux entreprises et aux particuliers. Les entreprises non financières avec la dévalorisation de leur capitalisation, voient toute une série de ratios « virer au rouge » et sont confrontées à un manque croissant de liquidités. Le « crédit crunch » transforme la crise financière en une crise économique. La crise devient systémique, elle affecte y compris des entreprises ayant eu une gestion prudente, loin de la manipulation hier lucrative, des produits financiers titrisés. Elle se propage avec force au-delà des frontières par les canaux forgés par la globalisation financière.

L’effet de contagion a été particulièrement puissant et l’ensemble des économies dans le monde a été affecté. Les PIB ont connu soit des taux de croissance négatifs, soit de forts ralentissements et le chômage a partout fortement augmenté. Au lieu du recours à des politiques d’austérité, dont les effets cumulatifs auraient pu approfondir la crise, le déploiement de politiques de relance a permis que la croissance reprenne, sensiblement dans certaines économies émergentes, modestement dans les économies avancées. Certains économistes ont alors pensé que le creux de la crise était dépassé et qu’on pouvait rejouer le jeu sans en modifier les règles. À l’inverse, d’autres économistes, plus lucides et le plus souvent à contre-courant, ont considéré que la chute et la reprise des taux de croissance n’étaient qu’une étape d’une crise plus large pouvant prendre un profil en W ou bien en VL. C’est en fait ce qui s’est passé, mais avec une particularité rarement prévue. D’une crise des dettes privées, on est passé à une crise des dettes souveraines.

À la différence de la crise des années 1930, il ne s’agit pas d’une crise de sur-investissement dans les pays avancés (les taux d’investissement n’y ont pas connu d’emballement tout au long de la décennie 2000), ni d’une crise de réalisation (la consommation régresse peu grâce à l’augmentation des crédits dans les pays anglo-saxons), mais d’une crise financière provoquée par la dérégulation « sauvage » de l’ensemble des marchés, et plus particulièrement des marchés financiers et du marché du travail. La crise financière commence en effet par une crise portant sur les dettes privées. Comme nous venons de le voir, les banques, risquant une crise de liquidités et la faillite, cessent de se prêter entre elles, et limitent très fortement leurs crédits à l’économie précipitant ainsi la crise économique. L’intervention de l’État pour sauvegarder le système bancaire conduit à l’alourdissement des dettes publiques et en général guère au retour du financement du crédit aux entreprises par les banques. Ce n’est cependant pas uniquement l’aide de l’État au système financier qui provoque un alourdissement de l’endettement public.

Plusieurs autres facteurs interviennent dans l’accroissement de cet endettement : 1/ initiée dans les années 1980, la contrerévolution fiscale visant à réduire la charge fiscale et donc les recettes perçues. Par ailleurs, elle accentue la régressivité du système alors même que la double inégalité entre les salaires d’une part et entre les salaires et les revenus du capital d’autre part, s’accentuait ; 2/ la chute des recettes fiscales au sens strict et des contributions au système de protection sociale liée au retournement de la conjoncture ; 3/ l’inertie à la baisse des dépenses publiques, et plus particulièrement celles concernant les systèmes de protection sociale ; 4/ l’augmentation du volume de certaines dépenses comme l’aide aux chômeurs en nombre croissant, aux personnes particulièrement affectées par la crise, aux entreprises en difficulté ; 5/ la hausse des taux d’intérêt due aux spreads en augmentation, et la hausse consécutive du service de la dette. Ces facteurs, auxquels s’ajoute l’aide massive apportée au système bancaire – et remboursée en partie avec le retour des profits bancaires, à l’exception des institutions hypothécaires aux États-Unis –, expliquent l’envolée des déficits et de l’endettement publics.

Grâce aux liquidités ainsi retrouvées et à l’absence de régulation conséquente concernant le fonctionnement du système financier, les institutions financières vont se tourner vers les marchés obligataires et plus particulièrement vers les titres publics des États qui leur semblent les plus fragiles : Grèce, Italie, Portugal, Espagne, France, obtenant ainsi des profits considérables dans un premier temps. Mais au final cette spéculation fragilise les comptes des banques lorsque les possibilités de défaut de paiement apparaissent plus nettement. Le risque de défaut nourrit la hausse des taux qui, elle-même, renforce le risque.

La date précise de la crise n’étant pas prévisible, le retournement de conjoncture surprend les institutions financières qui avides de gains, ont conservé ces titres devenus sources de pertes. La valeur des emprunts des pays les plus fragiles baisse, ce qui se traduit mécaniquement par une hausse du taux d’intérêt. C’est ce qui explique que, dans un second temps, les instituions financières cherchent à vendre ces titres et à en acheter d’autres, émis par des pays considérés comme plus sûrs, quitte à avoir des taux d’intérêt plus faibles. La différence avec les crises des dettes souveraines latino-américaines des années 1980-1990 est importante. Dans ce cas, les banques cherchaient à acquérir des devises clés en vendant de la monnaie locale ; dans le cas présent, ces transactions se font dans la même monnaie, l’euro. Les banques vendent des titres émis par leur propre pays pour acheter des titres émis par l’Allemagne et quelques pays d’Europe du Nord.

Les pays affectés par cette défiance envers leurs titres sont fragilisés. La hausse des taux d’intérêt ne leur permet plus d’assurer le service de leurs dettes. Les politiques d’austérité décidées pour réduire les déficits publics aboutissent à l’effet inverse : ces déficits augmentent avec la baisse des recettes fiscales due à l’accentuation de la crise économique provoquée par ces politiques d’austérité. Hausse des taux, réduction des recettes fiscales posent avec acuité le problème du rééchelonnement des dettes, de leurs restructurations et des garanties que peuvent offrir les pays de la zone euro. À défaut de ces garanties et d’une solidarité inter-étatique, l’impossibilité de dévaluer renforce les risques de défaut de certains États de la zone euro. À l’inverse, la possibilité de laisser se déprécier la monnaie, explique que des pays n’appartenant pas à la zone euro (le Japon, l’Angleterre, etc.) ne connaissent pas à ce jour de menaces concernant leur solvabilité, bien que leurs ratios d’endettement (dettes sur PIB) soient également élevés, voire plus élevés.

Lucrative, la spéculation devient source de pertes majeures. C’est ce qu’on a pu observer avec le déroulement de la crise grecque et ses effets domino sur les titres italiens, voire français en novembre 2011. Comme les marges de manœuvre des gouvernements s’avèrent plus réduites dans la phase actuelle que dans la précédente, en raison de l’endettement massif qui s’en est suivi, les risques d’approfondissement de la crise économique augmentent avec la recherche de diminution des déficits budgétaires par le biais de politiques d’austérité.

Il est difficile de savoir si la crise qui frappe depuis quelques années les économies avancées est plus forte que celle de 1929. Elle est différente. Deux aspects la distinguent de celle de 1929 : la crise de la dette souveraine et l’appartenance de plusieurs pays à une zone monétaire dont le fonctionnement souffre de l’absence de politique budgétaire commune. Seules des mesures d’ordre structurel peuvent permettre de dépasser durablement cette crise. 1/ S’agissant des institutions financières, le dépassement de la crise passe par une modification sensible de l’architecture financière en établissant, comme dans les années 1930, une séparation entre les activités de dépôt-crédit des banques et celles d’investissement et, d’une manière plus générale, par une réglementation plus stricte de leurs activités. 2/ S’agissant du rapport salarial et des différentes formes de solidarité inter et intra-générationnelles et à l’instar de ce qui fut fait dans les années 1940 avec le développement de la protection sociale, il parait nécessaire de tenir compte davantage des biens collectifs, des biens non marchands, de réduire les inégalités de revenus. 3/ S’agissant de l’intervention de l’État dans les activités économiques, une coordination de ces politiques apparait nécessaire.

Y-a-t-il des relations entre le système financier et le système productif ?

P. S. : Contrairement à l’opinion la plus répandue, il y a des relations entre d’un côté la dérégulation financière et l’essor de la finance, et de l’autre le système productif. Le système productif pâtit de cet essor, la croissance du PIB dans la plupart des pays avancés devient plus ou moins « molle » selon les niveaux d’endettement des ménages, et/ou les capacités à l’exportation de certains pays. Le marché du travail en supporte les conséquences : les salaires ne suivent plus ou peu l’évolution de la productivité, la flexibilité de l’emploi est recherchée et les emplois précaires, à temps partiel se multiplient.

Le financement par le crédit à l’investissement des entreprises et à la consommation des ménages est nécessaire à l’essor de la production. Mais la dérégulation des marchés financiers a permis que se développent démesurément de nouveaux produits financiers, instruments de comportements spéculatifs. La financiarisation de l’activité économique a un coût : la modération salariale et, conjointement, la distance entre les 10 %, voire les 1 %, qui perçoivent les salaires les plus élevés et les autres, augmente considérablement. Illustrons les mécanismes établissant une relation entre la dérégulation financière, le système productif et le marché du travail à partir de trois thèmes : le crédit, la financiarisation, la modération salariale.

1/ Le développement du crédit aux particuliers, très important surtout dans les pays anglo-saxons, va à la fois stimuler la consommation, l’activité immobilière et impulser une financiarisation de l’économie, grâce à l’endettement massif des ménages et la construction de produits financiers complexes, objets de spéculation. La modération salariale observée dans les années 1990 et début 2000, n’y a pas entrainé une croissance faible ou bien une stagnation économique, à l’inverse de ce qu’on a pu observer dans d’autres pays européens. Elle s’est accompagnée d’un taux de croissance plus ou moins élevé et d’un taux de chômage faible, le chômage demeurant élevé dans les pays qui recourent moins à l’endettement des ménages comme la France. Les crédits accordés compensent les effets dépressifs de la modération salariale. La demande interne, maintenue élevée grâce au crédit, permet la valorisation du capital.

2/ L’effet positif des crédits faciles agit également sur le système financier. En effet, avant l’éclatement de la crise de 2007-2008, les produits financiers construits à partir de ces crédits accordés, la multiplication des produits dérivés complexes censés couvrir les risques encourus, deviennent objets de spéculation, favorisent des comportements spéculatifs se traduisant par l’apparition de bulles surtout dans le secteur de l’immobilier et sur les marchés financiers. La finance privilégiant surtout le court terme, les fonds d’investissement vont acheter des entreprises grâce aux effets de levier procurés par les crédits accordés avec deux objectifs : rechercher une rentabilité immédiate élevée et réaliser des plus value à la revente.

Comme toute spéculation, celle-ci semble s’auto-alimenter et ce faisant le monde de la finance parait se détacher de celui de la production. L’argent semble s’autonomiser alors du réel et le capital devenir « fictif » comme l’avait analysé Marx. L’illusion que l’argent produit l’argent, indépendamment de ce qui se passe dans le monde de la production, tend à se développer. Le mystère de l’origine de l’argent s’épaissit et l’essor des marchés financiers semble attribuable au « miracle des petits pains » de la Bible. Alors que les salaires et les bonus croissent vertigineusement dans le secteur financier, tout au moins pour les traders et autres analystes financiers, que le pouvoir des actionnaires augmente et que les dividendes versés croissent, les salaires moyens dans l’économie réelle stagnent ou augmentent faiblement. Le poids croissant de la finance dans la gestion des entreprises a également des conséquences sur le choix des investissements en privilégiant parfois les court et moyen termes face au long terme. L’investissement de portefeuille (placements financiers) se développe au détriment de l’investissement productif au sein des entreprises. L’organisation du travail, le management des entreprises, sont influencés par le poids croissant de la finance et les exigences de rentabilité des marchés financiers.

3/ L’abondance de liquidités liée aux faibles taux d’intérêt est un facteur d’autonomisation du marché financier. Mais cette autonomie du marché financier n’est qu’apparente. Les relations qui existent entre les marchés sont plus profondes qu’il n’y paraît lorsque l’analyse reste à un niveau superficiel. La question pertinente est donc de savoir d’où viennent les gains et les pertes de la finance ?

Les profits financiers prennent une place de plus en plus importante dans l’ensemble des profits. Ce faisant, ils provoquent des effets collatéraux sur les salaires, l’emploi et les formes d’organisation du travail car l’unique manière pour qu’ils puissent croître suffisamment est que la part des profits dans la valeur ajoutée augmente, puis se stabilise à un niveau élevé, au détriment de celle des salaires. L’origine des gains de la finance est donc dans le travail.

La « modération salariale » n’a pas pour unique cause la dérégulation financière.La concurrence avec les pays à faibles salaires favorise également la recherche d’une modération salariale et une mobilité plus élevée de la main d’œuvre, particulièrement dans les secteurs utilisant beaucoup de main-d’œuvre, en raison d’un différentiel de productivité insuffisamment élevé pour compenser l’effet de salaires relativement élevés, par rapport à ceux des économies émergentes, sur le coût unitaire du travail dans les pays avancés.

La dérégulation financière peut-elle être considérée comme responsable de la crise ?

P. S. : Le cercle vertueux crédit – production – finance a fonctionné de nombreuses années créant l’illusion d’un régime de croissance original et solide, caractérisé par une croissance faible des salaires, voire une stagnation, et une demande interne soutenue. Cette croissance est cependant fragile, elle repose sur « le fil du rasoir » de l’endettement des ménages. Lorsque les débiteurs ne peuvent plus rembourser les emprunts, l’édifice construit à partir de ces emprunts s’écroule. Forcés d’honorer leurs dettes, de vendre leurs actifs même à perte, les débiteurs subissent la chute du prix de ces actifs et, ruinés, ils se retrouvent dans l’impossibilité de se désendetter davantage. Les produits financiers construits sur la base de ces crédits, objets eux-mêmes de spéculations, et sources de profits financiers très importants, sont alors atteints de défiance et considérés comme des actifs « toxiques » et pèsent alors sur la rentabilité des institutions financières qui les détiennent. La crise dite des subprimes transforme le cercle vertueux en cercle vicieux.

Le prix à payer est alors lourd. La crise financière se transforme en crise économique. Pour sauver les banques et les institutions financières menacées d’effondrement, et relancer la croissance, les États empruntent massivement. À partir d’un certain niveau d’endettement et de déficit, les capacités des États de financer le service de leurs nouvelles dettes s’amenuisent. Devant la menace de ne pouvoir faire face à leurs engagements financiers et dans la crainte de déclassement par les agences de notation, nombre de gouvernements mettent en œuvre aujourd’hui des politiques d’austérité qui, affectant l’emploi et les salaires, ont un effet récessif et rendent encore plus difficile le financement du service de leurs dettes. Le système financier international est menacé d’effondrement et la crise, apparemment surmontée en 2010, ressurgit avec cette fois des États démunis pour faire face à la situation par une politique de relance.

Que penser des réponses du sommet du G 20 (Cannes 2011) et des propositions de la zone euro pour résoudre la crise des dettes souveraines?

P. S. : Les déclarations de la présidence française du G20 de procéder à une réforme du système financier international, de rendre hors la loi les paradis fiscaux, d’imposer une taxe sur les transactions financières, fût-elle minime, etc. sont restées lettre morte. L’ordre du jour de ce sommet a été bouleversé par la crise de l’euro et la proposition avortée, par la suite, du gouvernement grec de procéder à un référendum sur la question du plan de sauvetage, si bien que parallèlement à cette réunion eurent lieu plusieurs réunions de responsables politiques de la zone euro.

Cette réunion a été précédée d’un sommet de la zone euro et les décisions prises à cette occasion ont été saluées par le G 20 (Cannes 2011). Plusieurs remarques peuvent être faites à propos de l’accord du 27 octobre 2011 signé par l’ensemble des responsables de la zone euro : 1/ l’inefficacité des politiques d’austérité mises en œuvre pour résoudre le problème des dettes souveraines de quelques États de la zone euro ; 2/ les propositions et réformes qui arrivent trop tard pour soulager la dette de la Grèce, le pouvoir des marchés arrivant à obtenir la démission des responsables politiques de la Grèce et de l’Italie. On peut souligner au passage la manière particulièrement humiliante de traiter des responsables politiques d’État ; 3/ un fédéralisme de facto dirigé par l’Allemagne et la France interrogeant la démocratie.

1/ Les politiques (austérité) mises en place pour surmonter les problèmes posés par les dettes souveraines sont à l’opposé de celles appliquées aux lendemains de la crise provoquée par les dettes privées (relance). Réagissant à la crise portant sur les dettes privées, les États ont joué de la politique budgétaire, rompant quelque peu avec les politiques monétaires restrictives préconisées par les institutions internationales dans les années antérieures à cette crise. Mais, avec la crise des dettes souveraines, au lieu de poursuivre les politiques de relance et de procéder à une réforme du système fiscal devenu régressif, les gouvernements cherchent à réduire les dépenses publiques afin de réduire les déficits budgétaires et ce faisant l’endettement.

Le résultat obtenu risque d’être l’inverse de celui espéré. La réduction des dépenses publiques précipite dans la récession et dans le meilleur des cas, ralentit la croissance. Les recettes publiques ne sont pas à la hauteur de celles espérées et le déficit budgétaire ne peut être réduit autant que souhaité. La baisse de la croissance se traduit alors mécaniquement par une hausse du ratio dette/PIB et renforce les doutes des marchés sur les capacités de certains pays à honorer leurs dettes (l’Espagne, la Grèce, l’Italie aux lendemains de la réunion du G20, et enfin la France dans une moindre mesure).

2/ Faisant suite au plan d’aide prévu en juillet 2011 et compte-tenu du risque imminent de défaut de la Grèce, les nouvelles mesures décidées en octobre 2011 par les responsables politiques des pays de la zone euro pour alléger sa dette souveraine prennent en compte une augmentation de la décote de la valeur faciale des titres, passant de 21 % en juillet à 50 %, confirment le prêt, émis à un taux d’intérêt sans spread, de 100 milliards d’euros financé par le renforcement du fond européen de stabilisation financière (ce qui augmente d’ailleurs d’autant la dette des États qui le financent et met en péril leur capacité de rembourser pour les plus endettés d’entre eux…), en contrepartie du renforcement de la politique d’austérité. Ce plan à peine né semble déjà caduc… Le rééchelonnement aurait pu être « efficace » s’il avait été fait une année auparavant et s’il n’était pas accompagné du renforcement des politiques d’austérité.

L’austérité imposée a aggravé la gestion de la dette grecque et crée un fort sentiment d’injustice. Le système fiscal restant profondément injuste, les fuites de capitaux et l’évasion fiscale se multipliant, le plan d’austérité a surtout porté sur certaines couches en épargnant celles qui étaient les plus aisées. La crise s’est amplifiée, ce qui diminue les recettes fiscales et rend impossible le service de la dette et ce d’autant plus que les taux d’intérêt explosent. Plus s’approche le « défaut » de paiement, plus les taux s’emballent, plus profitable devient la spéculation, jusqu’au jour où le danger de « défaut » devenant trop important, les banques cherchent à vendre ces titres et se « réfugient » vers des titres plus sûrs. La crise de la dette souveraine grecque suivie par celle de l’Italie, puis (à l’heure où nous parlons) celle de la France, creuse les écarts entre les taux d’intérêt payés par ces pays et ceux de l’Allemagne. Puis la crise s’amplifiant, les effets domino devenant plus crédibles, la défiance touche également les titres émis par le gouvernement allemand, faisant craindre une disparition proche de la zone euro. C’est ce qui explique que de nouvelles réunions se tiennent pour envisager différents scénarios, dont celui d’une zone euro à plusieurs vitesses, afin de protéger certaines économies des effets de contagion possibles.

3/ Jusqu’à la veille de la crise des dettes souveraines, le fédéralisme qui implique l’abandon de l’unanimité au profit d’un système majoritaire rencontre une profonde défiance de l’ensemble des gouvernements de la zone euro pour deux raisons : a/ le fédéralisme signifie un abandon partiel de la souveraineté de chacun des États qui pourraient se trouver imposer une décision prise par la majorité des membres ; b/ le refus de solidarité des plus puissants envers les plus faibles, notamment en matière financière.

Sans coordination des politiques budgétaires, sans mise en place d’harmonisation fiscale, la politique monétaire commune rencontre des limites. L’efficacité de cette dernière pourrait être accrue si les emprunts de chacun des pays appartenant à la zone euro étaient effectués en eurobonds. Les dettes étant mutualisées, les pays peuvent alors tous emprunter au même taux. La contrepartie de cette solidarité est une « mutualisation » des décisions notamment en matière budgétaire, c’est à dire l’abandon partiel de souveraineté sur les budgets publics nationaux et sur l’harmonisation des systèmes fiscaux. Ces modalités inenvisageables jusqu’à la crise de la dette souveraine, font leur chemin avec l’aggravation de celle-ci. et le risque d’implosion de la zone euro.

C’est ce qui explique que des solutions puissent être recherchées qui d’une part permettraient un déploiement de certaines formes de solidarité, et d’autre part ne laisseraient pas à un ou deux pays l’entièreté des délégations de pouvoir. Celles-ci semblent passer aujourd’hui par la mise en place d’une Europe à plusieurs vitesses. Les décisions à prendre, apparemment techniques, sont, en fait, hautement politiques. Elles ne peuvent de ce fait occulter le débat démocratique.

Merci à la revue ContreTemps pour avoir permis cette publication  contre-temps n°13

Interconnexion des crises sociale et écologique globales générées par la dynamique du capital

Le dossier sur Écologie et Capitalisme se compose de :

  • « Alternatives écologistes au capital » Vincent Gay et Michaël Löwy soulignent les éléments qui rendent illusoire la simple réorientation technologique du capitalisme pour lutter contre les effets cumulatifs de la dégradation de l’environnement. Ils indiquent « On en revient donc à une même logique qui est au cœur du régime énergétique sur lequel s’est fondé le capitalisme, à savoir l’appropriation et la monopolisation du foncier, qui tend à dessaisir les populations de leurs terres et à concentrer les richesses dans les mains de quelques-uns au détriment du maintien des équilibres des écosystèmes et d’une gestion raisonnée des relations entre les sociétés humaines et leur environnement. » Il faudrait plutôt utiliser les termes « d’équilibre dynamique », afin d’évacuer les conception fixistes et intemporelles des environnements. Les auteurs présentent les quatre dimensions de la dette écologique « la dette du carbone liée au fait que les pays les plus pauvres subissent les conséquences des émissions de gaz à effet de serre produites par les plus riches ; la biopiraterie qui consiste en un vol des savoirs traditionnels, notamment quant à l’utilisation des semences et des plantes ; le poids de l’exploitation passée des richesses naturelles ayant souvent provoqué des dégâts environnementaux irrémédiables ; l’utilisation toujours actuelle des terres des pays pauvres pour y déverser toutes sortes de déchets et de polluants. » Il faut donc une « réappropriation collective et démocratique », une collaboration « à un devenir commun entre peuples ». Les auteurs écosocialistes insistent, à juste titre sur la cause de la crise systémique : le système capitaliste lui-même, c’est à dire un mode de production historiquement construit et non une responsabilité transcendantale de l’humanité. Ils nous proposent d’agir ensemble pour repenser l’émancipation « extension de la gratuité, prédominance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, réduction du temps de travail et des inégalités sociales, élargissement du ‘non-marchand’, réorganisation de la production selon les besoins sociaux et la protection de l’environnement, etc. »

  • « La Grande Ruée sur la nature  » Laurent Garrouste analyse « l’interconnexion des crises sociale et écologique globales générées par la dynamique du capital » et insiste sur « les effets cumulatifs de la destruction écologique capitaliste ». Il y a bien congruence entre le système énergétique (énergies fossiles) et caractéristiques fondamentales du mode de production capitaliste, ce qui rend illusoire les constructions autour du capitalisme vert. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale il y a eu un « saut quantitatif et qualitatif dans l’exploitation des écosystèmes et la perturbation des grands cycles biogéochimiques, dont celui du carbone. » Et cela continue, loin des légendes sur la « dématérialisation » de l’économie. L’auteur revient sur la ruée actuelle sur les terres et montre que le pillage qui se développe est « un des mécanismes socio-économiques fondamentaux déterminant de la crise écologique globale. » Laurent Garrouste termine son article sur la « réparation écologique » qui sera nécessairement au cœur du socialisme. Ce qui implique une coordination démocratique à l’échelle planétaire « La construction de mouvements coordonnés à l’échelle planétaire est donc impérative, ces mouvements ne pouvant être subordonnés aux intérêts d’un quelconque gouvernement, fût-il révolutionnaire » .

  • « Les inégalités, moteur de la crise écologique » (Hervé Kempf) L’analyse, sur la réduction de l’impact des activités sur la biosphère, montre que cela ne pourra pas se faire sans réduire les inégalités et créer les conditions d’un engagement majoritaire en ce sens. Il est dommage que l’auteur indique « que c’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la production matérielle », car derrière la non définition de ces « classes moyennes », ce qui existe réellement c’est une majorité de salarié-e-s, qui ne sauraient être assimilé-e-s aux privilégié-e-s. La réduction de la production matérielle nécessaire implique une refonte/révolution de l’ensemble de vie (et donc de production), non un serrage de ceinture mais une amélioration qualitative immédiate de la vie de l’immense majorité de la population même si le we are 99% est un peu exagéré.

  • « L’agriculture productiviste, état des lieux d’un processus contre nature » (Roxanne Mitralias). L’auteure analyse le modèle agroalimentaire industriel et en particulier trois de ses aspects fondamentaux « le gaspillage des ressources (l’eau et l’énergie), la dangerosité (pour le climat, l’environnement, les travailleurs et les consommateurs) et enfin l’uniformisation qu’il induit (des territoires et de la biodiversité). » Elle termine sur les agricultures paysannes et la souveraineté alimentaire, en prenant comme exemple les actions de Via Campesina. (voir aussi Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale, CETIM, Genève 2002, Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

  • « Pour un socialisme gourmand » (Paul Ariès) L’auteur argumente autour de la proximité des positions entre « anticapitalistes » et « décroissants ». Au « socialisme du nécessaire », au « socialisme de la grisaille » et contre « les passions tristes », il oppose une belle formule « un socialisme gourmand » pour « se contraindre à penser en dehors des clous, c’est refuser de soumettre nos, discours et nos pratiques d’émancipation aux paradigmes de la domination et de l’apolitisme. » J’indique juste quelques unes des problématiques à discuter : revenu garanti (même sous forme démonétarisée) versus hausse du pouvoir d’achat, conception non définie des classes moyennes, articulation entre amélioration matérielle immédiate nécessaire pour la grande masse de la population et refus du gaspillage et du consumérisme. Paul Ariès souligne aussi à juste titre que « Le capitalisme ne manipule pas seulement nos désirs, il nous donne à jouir »

  • « Qu’est ce qu’une écologie politique de gauche ? » (Emilie Hache). L’auteure nous propose de « Politiser la nature », de rompre avec une « épistémologie de disqualification et de répartition des êtres sur une échelle de valeur ». Il me semble que l’approche de la nature reste cependant « naturalisante », non historiquement située (qu’est ce que l’on entend par nature aujourd’hui après plusieurs millénaires de « civilisation »?). En référence à la Déclaration de Cochabamba, l’auteure met en exergue « L’équilibre avec la nature n’est possible que s’il y a équité entre les êtres humains. »

En complément possible de ces textes :

Nouveaux Cahiers du socialisme N°6 : Ecosocialisme ou barbarie ! Toute atteinte létale à la nature finit par devenir une atteinte mortelle à l’humain

Daniel TanuroL’impossible capitalisme vert (Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010) Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

Michael Löwy : Ecosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste (Les petits libres, Mille et une nuits, Paris 2011 ) Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Cahiers de l’émancipationPistes pour un anticapitalisme vert. Coordination Vincent Gay (Editions Syllepse, Paris 2010) Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

Outre le dossier, je signale le texte de Stathis Kouvélakis « Grèce : coup d’État européen face au soulèvement populaire » qui met à la fois l’accent sur les fortes résistances sociales et les difficultés pour les anticapitalistes à s’unir et proposer des perspectives politiques. Je reste cependant dubitatif sur le classement comme anticapitaliste du KKE (parti communiste).

L’auteur analyse la situation présente et souligne trois principaux déterminants :

  • « une montée des mobilisations, qui prennent l’allure d’un véritable soulèvement populaire »

  • « l’accentuation de la crise du système politique et sa transformation en crise de l’État »

  • « le rôle néocolonial de l’Union Européenne devenue acteur de premier plan de la scène politique du pays »

Si la cessation du paiement de la dette, en vue de sa renégociation n’est défendue que par une partie des anticapitalistes cités, l’annulation de la dette détenue par les banques françaises pourrait se combiner avec le nécessaire moratoire et les audits citoyens de la dette en France.

ContreTemps N°12, quatrième trimestre 2011

Editions Syllepse, Paris 2011, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

La réduction de la révolution au phénomène Facebook et à sa dimension démocratique est une lecture impressionniste

Le dossier sur les Révolutions arabes se compose de :

  • « Un vent de liberté balaie l’ensemble du monde arabe » (entretien avec Farouk Mardam Bey)

  • « Nous allons ouvrir d’autres voies, écrire de nouvelles pages politiques » (entretien avec Nadiane Chaabane qui traite, entre autres, de la différence entre séparation de la sphère politique et de la sphère religieuse versus laïcité à la française et séparation entre Église et État

  • « Révolution, mobilisation politique et syndicalisme. Réflexions de voyage » de Dominique Mezzi, suivi de deux entretiens (Sami Tahri, syndicaliste à l’UGTT, Jilai Hammami membre du PCOT). Cet ensemble permet de revenir sur le rôle des syndicalistes et des groupes se réclamant de la révolution socialiste en Tunisie.

  • « En Syrie, la chute du régime est à présent une exigence commune et générale » (entretien avac Abdelhamid Al Atassi)

  • et surtout le passionnant article de Didier Monciaud « Révolution en Égypte : dimensions et enjeux d’un processus en cours »

En complément possible de ces textes :

Benjamin Stora : Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours. Dialogue avec Edwy Plenel (Un ordre d’idées Stock, Paris 2011)

Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

Sous la direction de Vincent Battesti et François Ireton : L’Égypte au présent. Inventaire d’une société avant une révolution (Editions Sindbad, Arles 2011)

Un présent réel, loin d’un monolithique orient euro-construit

Roland Gori, auteur du livre De quoi la psychanalyse est-elle le nom (Denoël, 2010) expose sa conception de la psychanalyse, critique « l’idéologie d’un individu comportemental, instrumental,  »exemplaire d’une espèce » ou d’une population » et invite à repolitiser les débats autour de l’individu.

Il conviendrait de poursuivre cette discussion avec un article critiquant les multiples délires des nombreux psychanalystes réellement existants et de faire le point sur certains présupposés de Sigmund Freud qui entachent sérieusement ses travaux, entre autres sur la sexualité des femmes.

Des articles dans la partie « Monde », je souligne l’intérêt des articles de Jaïme Pasor « Mouvement du 15-M. Une autre politique est possible. Une autre gauche est nécessaire » et de Erik Wright et Joao Alexandre Peschanski « Les manifestations du Wisconsin » analysant les attaques antisyndicales des républicains et nous rappellant que le droit syndical est fortement limité dans la « grande démocratie ».

Christophe Ventura fait le point sur les FSM « Dix ans après le premier Forum social mondial de Porto Alegre. Tensions globales et altermondialisme ». Il insiste particulièrement sur les différences entre composantes « Liés autour d’objectifs et de  »moments » communs, les mouvements qui le composent ne s’organisent pas dans une même temporalité et avec une coordination permanente. » et sur nécessité de « construction d’alliances »

Je signale aussi l’entretien avec Leonardo Padura « Les kilos perdus en pédalant dans la Havane nous ont faits différents » et le texte de Gilles Bounoure sur Georges Heinein.

 ContreTemps N°11, troisième trimestre 2011

Editions Syllepse, Paris 2011, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

La libération est l’œuvre d’une initiative autonome, concertée et effective

Ce numéro nous invite à un retour sur l’œuvre de Franz Fanon. « Mais là encore, tout en se souvenant de Fanon, on ne cesse de l’oublier. Ce retour à Fanon, en se concentrant dans l’académie, a participé d’un certain oubli : celui de l’unité de la théorie et de la pratique (que ravive, dans ce dossier, l’article de Leo Zeilig) ou encore l’oubli de son volontarisme (que ramène à nous l’article de Peter Hallward). Quand à la question raciale (au centre de l’article de Rafik Chekkat), si l’enveloppe académique la réquisitionne bien, elle le fait en la disjoignant des questions d’économie politique. »

Comme l’indiquent aussi les auteur-e-s dans une forme d’introduction « Le souffle de Fanon » : « Fanon met à jour jusqu’où l’emprise coloniale a atteint le colonisateur, la nation colonisatrice et a quel point celle-ci a dû intégrer le racisme à sa propre formation sociale. » Présentation sur le site de ContreTemps

Léo Zeiling retrace la vie révolutionnaire de Franz Fanon, de la Martinique, à l’Algérie et à l’exil en Tunisie, en soulignant les questions abordées « Les questions qu’il a posées restent vitales pour ceux et celles qui entendent faire l’étude des transformations sociales. Ses préoccupations sont aussi les nôtres : quelles sont les limites des mouvements révolutionnaires ? Quelles forces politiques usurpent les luttes révolutionnaires ? Quel est le rôle du leadership dans les luttes politiques ? Comment les mouvements nationalistes et la conscience nationale sont par eux-mêmes restrictifs pour la transformation politique et sociale ? » L’auteur insiste l’expérience du colonialisme, sa violence et la nécessaire violence de l’opprimé « composante nécessaire et inévitable de la décolonisation ». Il souligne aussi les limites des conceptions de Franz Fanon sur la « nation comme création dynamique de l’action du peuple ».

L’article de Rafik Chekkat « Entre erreur blanche et mirage noir, la question raciale dans les premiers écrits de Fanon » apporte des éclairages importants sur l’institutionnalisation de l’oppression raciale. Il s’appuie à la fois sur les travaux de Franz Fanon et les analyses de Saïd Bouamama « Pour discriminer, il faut disposer d’un pouvoir dans un mécanisme social » et fait ressortir la race comme rapport social.

Sur un autre thème « L’invisibilité du travail », Roland Pfefferkorn introduit trois textes et souligne que c’est « la lutte qui permet à ces travailleuses et travailleurs de sortir de l’invisibilité, de rendre visible leur travail, de se rendre visibles… » Certains travaux (nettoyage, aide à la personne, etc.) ne peuvent être délocalisés, mais ils donnent lieu à « une délocalisation sur place ».

J’ai particulièrement été intéressé par l’article de Louis-Marie Barnier « Lutte contre l’invisibilité , la lutte invisible ? Femmes du nettoyage avion et résistances collectives ». L’auteur montre comment tout est organisé pour rendre invisible ces travaux, pour la non-rencontre entre usager-e-s et le personnel de nettoyage. Il insiste aussi sur la création d’un cadre mythique sans lien avec le travail « La contradiction entre le travail à la source de ce transport, avec sa communauté de vie et de labeur, et le voyage comme acte mythique et acte commercial, interroge sur la situation de l’agent et la représentation contradictoire de son travail ». L’invisibilité concoure aussi à la déconsidération du travail et de ces travailleuses et travailleurs.

Il aurait été bien venue de poursuivre sur l’invisibilité du travail de nettoyage des hôtels et des violences sexistes qui sont beaucoup plus quotidiennes, ici et là-bas, que ce que l’actualité met au devant de la scène aux États-Unis.

En compléments possibles, je rappelle les recueils, sous la direction de Philippe Cardon, Danièle Kergoat et Roland Pfefferkorn : Chemins de l’émancipation et rapports sociaux de sexe (Editions La Dispute, Paris 2009) L’individualisation n’émerge pas de manière spontanée et sous la direction de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue : Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives (Editions la Dispute, Paris 2009) Le rapport salarial est plus que jamais central

Je signale aussi l’entretien avec Enzo Traverso à propos de son livre L’histoire comme champ de bataille (La Découverte 2011) « Un monde sans utopie c’est un monde dont le regard est tourné vers le passé » dont je ne peux que conseiller la lecture attentive Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoireet Entre XXe et XXIe siècles, violences et mélancolie…

Les autres textes sont d’un intérêt plus inégal.

ContreTemps N°10, deuxième trimestre 2011

Editions Syllepse, Paris 2011, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Sentez sur votre visage, venu de cette autre rive de la Méditerranée, si souvent ignorée, voire méprisée, le grand souffle de la liberté !

Premier thème : l’extrême droite avec deux textes de Jean-Paul Gautier sur l’extrême droite en Europe et sur le Front National, complété par une analyse de la « Fabrique de la haine » d’Enzo Traverso ). Deux des éléments soulignés par cet auteur me semblent particulièrement importants : « Le racisme et la xénophobie sont un processus de construction symbolique de l’ennemi – inventé en tant que figure négative – visant à satisfaire une quête identitaire, un désir d’appartenance, un besoin de sécurité et de protection » et « C’est donc la démocratie elle-même qu’il faudrait repenser, ainsi que les notions d’égalité des droits et de citoyenneté, pour redonner un souffle à l’antiracisme. »

L’article d’Enzo Traverso est sur le site de ContreTemps
http://www.contretemps.eu/interventions/fabrique-haine-x%C3%A9nophobie-racisme-en-europe

Sur ces thèmes et auteurs, consultation possible : Méandres pestilentiels et Essor de l’histoire globale, retour de l’évènement et surgissement de la mémoire

Karen Yon analyse les évolutions de l’action syndicale et poursuit les débats sur le bilan du mouvement de l’automne 2010 sur les retraites. Ce que l’auteur nomme ‘actes transgressifs’ « des prises de positions de syndicalistes dans l’ordre politique, non pas comme actes d’allégeance mais comme des interventions visant à bousculer les partages établies » me semble à la fois juste mais réducteur. L’action syndicale a intrinsèquement une/des dimension/s politique/s, les champs d’intervention ne sauraient, par une méchante définition, être cloisonnés entre social et politique. Ce texte est complété de focus sur les ‘évènements’ de Lyon « Expérimentation du ketting… » et « Les blancs peuvent sortir, pas les autres » .

Michel Husson analyse « La nouvelle phase de la crise » en insistant, entre autres, sur le brouillage entre salaires et rentes, la raréfaction des occasions d’investissement rentable, sur le déplacement de la demande sociale vers des secteurs à moindre productivité, etc…

Il montre les dilemmes de la phase actuelle : « Dilemme de la répartition : rétablissement de la rentabilité ou de l’emploi ? », « Dilemme de la mondialisation : résorption des déséquilibres ou croissance mondiale ? », « Dilemme budgétaire : résorption des déficits ou dépenses sociales ? » et « Dilemme européen : chacun pour soi ou coordination ? ». Il présentent ensuite des arguments dans le débat sur une éventuelle sortie de l’Euro.

J’ai particulièrement été intéressé par l’analyse de Pierre Salama « Pauvreté rurale et assistancialisme . Leçons du Brésil ». Les analyses se concluent par « l’effet de assistance est immédiat lorsqu’elle diminue la profondeur de la pauvreté et allège celle-ci, mais force est d’observer qu’elle ne fournit guère les moyens de surmonter durablement la pauvreté » et « On comprend dès lors qu’une politique de réduction durable de la pauvreté est avant tout un problème d’ordre politique. »

Le care est abordé par plusieurs textes de Jacqueline Penit-Soria et Claudine Blasco.

Malgré une première phrase « Le care a toujours existé » assimilant des gestes et attitudes dans des systèmes sociaux très différents, soit une conception a-historique, les analyses présentées ouvrent des débats nécessaires. Les auteures soulignent que « la dévalorisation du care tient aux dominations de classe, de genre et de race ». Elles mettent l’accent sur « la chaîne mondiale de services à la personne », discutent de la conception « compassionnelle » niant l’expertise professionnelle. Elles prônent une politique démocratique du care « prise en charge des petits enfants et des personnes dépendantes, âgées ou handicapées, selon les principes d’égalité et de refus de la marchandisation de ces services, tout en garantissant le statut professionnel des intervenant ». Pour moi, les réponses sociales ainsi dégagées s’écartent du care comme invention récente. A l’heure des projets néolibéraux sur le sujet, une introduction à des réponses émancipatrices.

Je termine par l’article de Daniel Bensaïd « Considérations inactuelles sur ‘l’actuel encore actif’ du Manifeste communiste ». J’extrais trois points, peu ou mal discutés aujourd’hui :

  • Contre une conception sociologique des classes sociales : « Dans le procès de reproduction d’ensemble enfin, les classes sont déterminées par la combinaison concrète de l’extorsion de plus-value, de la division et de l’organisation du travail, de la distribution du revenu, de la reproduction de la force de travail dans toutes les sphères de la vie sociale. Alors les classes peuvent apparaître comme autre chose qu’une somme d’individus remplissant une fonction sociale analogue. »
  • « Les rapports d’oppression entre sexes sont irréductibles aux rapports de classes spécifiques à une époque et dans un mode de production déterminés. Ils y sont cependant imbriqués et articulés……. D’où la nécessaire autonomie stratégique du mouvement d’émancipation des femmes. »
  • sur le dépérissement de l’État, il me semble que jamais Daniel Bensaïd ne s’était exprimé si précisément : « Le problème, c’est que cette anticipation audacieuse, son impatience libertaire, opposée à tout fétichisme bureaucratique de l’État, court-circuite l’élaboration patiente d’une pensée institutionnelle et juridique de la démocratie : le dépérissement annoncé est censé résoudre les antinomies de la représentation démocratique. » Un débat crucial.

Malgré la multiplicité des thèmes abordés un numéro de très bonne tenue et un article sur Mondrian hors des sentiers battus.

ContreTemps N°9, premier trimestre 2011

Editions Syllepse, Paris 2011, 160 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre

Le numéro du dernier trimestre 2010 présente un dossier sur Rosa Luxembourg (d’où la citation en titre de cette courte note).

Une réédition de ses œuvres est en court chez Agone et Smolny. ce qui permettra de disposer de textes épuisés ou non disponibles en français et de réouvrir de nombreux débats autour de la production théorique et militante de cette auteure. Je souligne la qualité des articles de Claudie Weill « Rosa Luxembourg par delà l’icône : autoadministration, autonomie, autogestion », de Michael Löwy « L’étincelle s’allume dans l’action » et d’Isabel Loureiro « L’actualité brésilienne de Rosa Luxembourg ».

Je signale aussi trois entretiens. L’un avec Alberto Acosta, ex-président de l’Assemblée constituante de l’Équateur et sa leçon très critique sur « Un gouvernement de rupture ». Le second avec Morgan Garo auteure d’un très intéressant Les Rroms. Une nation en devenir ? (Éditions Syllepse, Paris 2009) dont j’ai fait une lecture Rroms, multi-identité, nation et Samudaripen . Le dernier avec Jean Terrossian sur le surréalisme et la peinture.

Sans totalement la partager, j’indique aussi la lecture approfondie de Thierry Labica du dernier ouvrage d’Antoine Artous : Démocratie, Citoyenneté, Émancipation. Marx, Lefort, Balibar, Rancière, Rosanvallon, Negri…(Editions Syllepse, Paris 2010) ; je renvoie aussi à ma lecture Institution politique de la démocratie.

Sans citer les autres articles, j’extrais cependant une phrase à méditer de François Zourabichvili, citée par Philippe Pignarre « Le possible on ne l’a pas d’avance, ce qui est possible, c’est de créer le possible ».

 ContreTemps N°8, quatrième trimestre 2010

Editions Syllepse, Paris 2010, 158 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Regards sur les pratiques militantes

Le dossier sur « l’engagement en question » est introduit par un article de Lilian Mathieu et Sylvain Pattieu qui indiquent l’intérêt à croiser les regards sociologiques et militants sur les pratiques collectives et individuelles des engagements. «Il est toujours difficile pour des militants d’accepter de voir leurs pratiques ou leurs trajectoires objectivées, tandis que les chercheurs ont souvent du mal à accepter de voir leurs résultats discutés par un auditoire militant. Il en résulte parfois une double incompréhension : les militants connaissent peu les travaux de science politique, de sociologie ou d’histoire qui concernent les mécanismes et les ressorts de l’engagement, alors qu’ils pourraient permettre une réflexivité sur leurs propres pratiques, et les chercheurs peuvent se voir suspectés, par méconnaissance du monde militant, de le caricaturer en le réduisant à un système de coûts et de rétributions matérielles et symboliques. ».

Les onze articles de ce dossier traitent de nombreux sujets qu’il serait vain de tenter de résumer dans cette petite note. Parmi eux, je voudrais signaler particulièrement deux articles.

Le premier de Florence Johsua « S’engager, se désengager, se réengager : les trajectoires militantes à la LCR » tente d’appréhender une des dimensions de la pratique militante de la LCR, à savoir le lien étroit aux mouvements sociaux. Cette lecture déjà explicitée dans d’autres textes, me semble particulièrement intéressante et novatrice car elle ne réduit pas l’engagement politique aux pratiques partisanes et elle éclaire les allers et retours, entre différentes pratiques (quelques fois différentes temporalités) et leurs enrichissements mutuels.

Un second article, signée de Maud Gelly, me semble particulièrement illustratif des nouvelles problématiques militantes, trop peu abordées. A partir d’un atelier des «Alternatives féministes » organisé par le Collectif National des Droits des Femmes en 2005, est abordée la transmission générationnelle, ici du féminisme. Et comment renoncer à illustrer les propos par la belle conclusion de cet article « Symbolisant bien nos problèmes de transmission, la petite fille figurée par un dessin d’enfant sur le tract Alternatives féministes n’avait ni bouche ni bras. Cet atelier nous a permis d’essayer de lui dessiner deux bras, un pour tendre le poing et l’autre pour passer le témoin ou le prendre, et une bouche, pour crier les slogans et pour chuchoter, à l’oreille de notre jeune voisin-e de réunion, la signification de MLAC, CADAC, MFPF, etc.…. »

Ce riche dossier, qui je l’espère donnera lieu à d’autres explorations, est complété, entre autres, par un texte inédit d’Adorno sur les classes sociales, une confrontation des positions d’Arendt avec Marx sur la production (P. Sereni) et un article sur l’égalité citoyenne chez Marx, Balibar et Lefort (A. Artous).

 Contretemps  n°19, L’engagement en questions

Textuel, 187 pages, 19 euros

F. Johsua « Les conditions de (re)production de la LCR, l’approche par les trajectoires militantes » dans Partis politiques et système partisan en France dirigé par Florence Haegel, Presse de Science Po, collection Références, 2007 et «  La dynamique militante à l’extrême gauche : Le cas de la LCR » Cahiers du CEVIPOF

 Didier EPSZTAJN