Archives de Catégorie: Les Mondes du Travail

Le temps et le rapport social de travail

Travail, hors-travail, loisirs, activités « libres et gratuites », agencement des temps, travail visible et travail invisible, bénévolat… La liste pourrait-être complétée. Reste que je déplore que ces thématiques soient souvent analysées sans prendre en compte la division du travail, la division sexuelle du travail, le travail domestique et son souci…

Les sujets abordés dans ce dossier permettent de rendre sensibles les variations des frontières, des interpénétrations ou des envahissements, des formes particulières d’adaptation ou de résistances sociales. Lire la suite

L’organisation sociale de déficience(s) en handicap

Dans son introduction, Alain Blanc revient sur l’histoire des relations entre travail et handicap. Les accidents du travail, la charge de la preuve, les conséquences de la guerre 14-18, les associations de personnes handicapées, l’obligation d’emploi, les pratiques institutionnelles, le secteur protégé, la qualification et les emplois, le caractère composite et multiple du « secteur du handicap »… Il présente succinctement les différents articles. Lire la suite

Les relations de travail sont percluses de zones grises

couv mdt 15Dans son entretien avec Nathalie Frigul, Laurent Vogel parle, entre autres, de l’expérience collective des travailleurs, des risques et des atteintes à la santé, de la « boite noire »de l’organisation du travail, des écarts entre les règles du Code du travail et la réalité, d’exigence scientifique, « L’exigence scientifique, professionnelle, l’exigence éthique aussi, c’est à chaque fois d’observer les derniers maillons de la chaine, c’est-à-dire plutôt la sous-traitance, les utilisateurs en aval dans le bâtiment ou le nettoyage, que l’industrie chimique par exemple »… Lire la suite

Grade : stagiaire, fonction : cireur de pompes ?

1Quelques éléments autour de certains articles du dossier « L’humour au travail ». Sans oublier, en contrepoint, les cartoons de Pat Carra.

L’humour au travail est à la fois source d’intégration, constitutive de collectif et risque de stigmatisation. Ambivalent et contradictoire, l’humour ne peut-être appréhendé simplement et hors contexte, sans oublier les dimensions de plaisir attachées aux rires et aux plaisanteries.

Marc Loriol souligne, entre autres, que « les blagues ou plaisanteries peuvent être un vecteur d’humiliation ou de domination ». Renforcement des « normalités », blagues racistes ou sexistes, il s’agit de « formes de violence latente ou explicite », quelquefois de harcèlement moral ou sexuel. Les connivences crées, par exemple, entre hommes au détriment des femmes, ne relèvent pas à mes yeux de l’humour, mais du mépris social. Il en est de même des propos racistes, homophobes, etc.

Mais l’humour peut aussi être une forme de contestation sociale envers l’encadrement, les directions de l’entreprise.

« Si les plaisanteries sont d’abord une manifestation de l’entre-soi, elles contribuent aussi à reconfigurer les rapports sociaux hiérarchiques ou de genre ».

Eliane Le Port indique : « Exutoire à l’effort physique, à la tension nerveuse due au rendement, les plaisanteries, les cris, les jeux permettent de décharger ces tensions. Manifestation de leur liberté, l’humour et l’amusement auxquels se livrent les ouvriers illustrent aussi leur capacité à transformer en plaisir une énergie qui leur permet de faire face aux contraintes de la production et à des conditions de travail difficiles ». Il s’agit, en quelque sorte d’un détournement de l’environnement, une redéfinition du temps et/ou des espaces, une soustraction provisoire aux contraintes du travail.

L’auteure insiste sur les rapports de genre et leurs violences, l’homo-sociabilité, les transformations des ouvrières en objets à travers les blagues sexistes.

Mais l’humour peut-être aussi manifestation d’une transgression, d’une déviance de l’ordre établi.

« L’analyse des configurations apparaît toujours révélatrice de certaines dimensions de la pratique et des situations de travail »

Emmanuelle Zolesio analyse trois enjeux de l’humour professionnel à l’hôpital : « l’humour sur les autres spécialités est une façon de se distinguer et de se positionner face aux autres ; l’humour grivois peut-être tour à tour une façon de dominer les femmes ou de pratiquer la badinerie dans un contexte d’homosociabilité masculine ; l’humour noir peut aussi être une façon de se dominer soi et de dominer le regard des autres sur soi dans la gestion de situations délicates ».

J’ai particulièrement apprécié le paragraphe « l’humour comme rappel de la domination masculine ». Cette analyse peut être étendue à bien des professions. Au delà des déclarations sur l’égalité, les pratiques, les propos des hommes entre eux, relèvent d’une dévalorisation des capacités professionnelles des femmes, d’une banalisation ou d’un renforcement des assignations genrées, d’une survalorisation de leur sexualité, ou du moins de ce qu’ils considèrent comme telle, oublieuse ou en négation des désirs de l’autre. « L’humour sexuel ou grivois joue aussi de façon efficace un rôle d’éviction de potentielles candidates au métier qui ne seraient pas suffisamment « aguerries » et jugées aptes à partager la sociabilité masculine, puisque la plupart des jeunes externes qui disent écarter la chirurgie de leur choix de spécialité à l’internat invoquent comme raison l’humour par trop grivois des opérateurs (ainsi que que le surinvestissement professionnel exigé par la profession et la faible attention portée à la relation au patient) ».

L’article de Dorina Coste, richement illustré, montre, que derrière les consensus peu interrogés, les regards sur les fonctions peuvent être corrosifs. Le choix « d’une rhétorique en signes et en mots, basé sur l’humour et la dérision » montre un réel recul, des interrogations en profondeur, sur les stages ou les fonctions professionnelles. Le titre de cette note est extrait d’une des illustrations.

L’utilisation des dessins, des caricatures et plus globalement des moqueries et de l’humour, peut contribuer, dans le matériel syndical, à briser les faux-semblants du sérieux au travail, les règles bureaucratiques, des pratiques de petits-chefs, etc…

L’humour peut être un moyen d’échapper à l’ennui des travaux répétitifs, une forme de résistance à la routine et aux rapports professionnels qui sont toujours des rapports de domination.

Concernant l’homo-sociabilité et les blagues sexistes, il convient de rompre la « solidarité masculine », et en tant qu’homme, refuser d’y participer. (Idem pour le racisme, l’homophobie, etc).

Les autres articles, non évoqués, offrent de multiples pistes de réflexion sur le travail.

Sommaire :

Grand entretien

Sociologie et documentaire : retour sur une expérience de coopération Entretien avec Marie-Anne Dujarier réalisé par Gaëtan Flocco

Dossier : L’humour au travail :

Dépasser les lectures fonctionnalistes et critiques introduction (Marc Loriol)

Fabriquer du rire à l’usine : L’humour au travail dans les témoignages écrits ouvriers des années 1960 à nos jours (Eliane Le Port)

L’humour entre professionnels à l’hôpital. Distinction, domination et gestion de la situation (Emmanuelle Zolesio)

Les stages en entreprise à l’épreuve des cours d’art graphique dans une école de management (Dorina Coste)

Drôle de Finance ! Les financiers analysés par ce dont ils rient (Valérie Boussard)

La rengaine du mal être au travail. Quand l’humour subvertit l’ordre dans deux centres d’appels (Phil Taylor et Peter Bain)

D’ici et d’ailleurs :

Une récession sans conséquences sur l’emploi au Québec ? (Philippe Barré et Mélanie Laroche)

Contre-champ :

Apports et limites d’une démarche de concertation sociale : exemple d’un accompagnement à la constitution d’un dispositif de prévention des risques psychosociaux dans six structures hospitalières (Philippe Anton et Gérard Valléry)

In memoriam Robert Castel par Françoise Piotet

Notes de lecture

Les Mondes du Travail n°13

Evry, juin 2013, 170 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Un état instable présenté comme norme

couverture12La crise est souvent pensée du point de vue de l’économie, plus rarement sous l’angle du travail et des actions collectives. Ce numéro de la revue « Les Mondes du Travail » nous propose des analyses au cœur des processus de production. « La crise vient retravailler les rapports de force entre les acteurs sociaux tout en faisant émerger de nouveaux acteurs qui viennent questionner les organisations traditionnelles et conduisent dans certains cas à des prises de positions assez inédites ».

La « crise » est utilisée par le patronat pour renouveler l’appareil productif dans le cadre d’une nouvelle division internationale du travail et « accélérer le processus de détérioration des conditions de travail et d’emploi » sous prétexte d’améliorer la compétitivité des entreprises. Les discours, tels des mantras, visent « à enjoindre les salariés à faire l’effort de s’adapter aux  »contraintes de la mondialisation financière » ». L’instabilité permanente, comme « aiguillon de l’économie » se combine à la banalisation de « l’idée de la crise comme un état normal du vécu contemporain du travail »

Le dossier « Travail et action collective en temps de crise » est divisé en trois parties : la première sur des analyses sectorielles industrielles ou sociales (automobile, chantiers navals, cadres-ingénieurs-techniciens, aéroport), la seconde sur trois pays (Grèce, Espagne, Allemagne), Stéphen Bouquin proposant en « conclusion » une analyse plus globale des réformes du marché du travail.

Dans l’automobile, les suppressions d’emplois chez les constructeurs, souvent réalisés sous forme de « départs volontaires négociés », se conjuguent aux licenciements et aux fermetures d’usines chez les équipementiers et autres fournisseurs. René Mathieu et Armelle Gorgeu analysent la détérioration des conditions de travail en lien avec les transformations de l’organisation ayant « comme principal objectif de supprimer des postes ». Les auteur-e-s soulignent les liens « entre la lean production, l’intensification du travail et les risques pour la santé des salariés », le retour de l’organisation taylorienne entraînant la répétitivité des gestes, une division des tâches plus importante, la remise en cause de la polyvalence au profit de la polyactivité, etc.

Dans cette filière industrielle, la récession « a accéléré un mouvement amorcé depuis plusieurs années de réorganisations de la production et de standardisation du mode opératoire dont l’objectif est de réduire les coûts et d’augmenter la productivité du travail ».

Sur les chantiers navals, les « transformations conduisent à l’éclatement des statuts professionnels et reconfigurent le travail ouvrier ». Pauline Seiller analyse les relations entre salariés en contrat à durée indéterminé (CDI) et travailleurs extérieurs, les effets de la sous-traitance sur les relations de travail, les mécanismes de « dévalorisation réciproque » entre « nationaux » et « étrangers », entre ouvriers « Chantiers » et ouvriers sous-traitants, les conflits et les coopérations, le racisme. L’auteure indique que « le travail des organisations syndicales, qui vise à obtenir un statut unique pour tous les ouvriers du site, est donc remis en cause par une frange d’ouvriers stables » et pose la question du comment parvenir à une unification du monde ouvrier traversé de tensions et de dévalorisation.

Mélanie Guyonvarch et Gaëtan Flocco ont enquêté parmi les cadres, ingénieurs et techniciens. Leur article montre que « les déstabilisations du monde du travail et de l’emploi n’ont pas attendu l’effondrement des places financières mondiales pour se déployer avec force et parfois violence ». Les auteur-e-s analysent comment « la rhétorique de la crise permanente » s’incarne « dans les pratiques des entreprises et les discours managériaux », et les effets produits « auprès des salariés qualifiés de grandes entreprises ». Elle et il traitent donc des fusions-acquisitions, de la contrainte actionnariale redoublant celle de la concurrence internationale, de la contractualisation interne et de la sous-traitance, de la prépondérance accordée au client, etc. et indiquent que les restructurations « peuvent être qualifiées d’offensives ».

Contre la naturalisation des processus sociaux, ici des licenciements, les auteur-e-s soulignent « la déconstruction de ces argumentaires et l’analyse des justifications énoncées montrent qu’il n’y a pas de caractère inévitable pour légitimer les licenciements, mais que des choix de gestion en sont à l’origine » ou « Partant, ces licenciements ne peuvent être considérés comme des dysfonctionnements ponctuels, mais représentent au contraire une conséquence  »normale » du fonctionnement économique global dans lequel s’insèrent ces grands groupes ».

Pour les salarié-e-s cadres, les nouvelles normes présentées « comme sources potentielles d’épanouissement personnel » dans un « climat général de guerre économique » où prédominent la « dimension énigmatique des processus économiques et financiers », le « sentiment d’impuissance », le « caractère inéluctable des stratégies d’entreprise », la naturalisation des évolutions, se traduisent par une « adhésion sans attache », des arrangements individuels et « finalement fragiles et provisoires »

J’ai particulièrement été intéressé par l’article sur les luttes ouvrières à l’aéroport de Genève, les impacts de l’externalisation des activités. « Ainsi, dans un même avion travaillent des salariées situées aux deux extrémités de la pyramide sociale : il y a, d’une part, des pilotes majoritairement de sexe masculin et d’origine européenne ; et, d’autre part, des nettoyeuses immigrées de sexe féminin ». Nicola Cianferoni souligne les précarités (économiques, temporelles et projectionnelles), la dimension sexuée et les temporalités des luttes, ou les manifestations de solidarité dans un pays ou les grèves sont rares et le droit de grève très encadré.

Les trois articles sur les syndicats grecs, le syndicalisme en Espagne et les syndicalistes allemands de l’IG Metall montrent les effets des orientations politiques néolibérales en Europe, analysent les pratiques et positionnements syndicaux et les différentes mobilisations sociales.

Ces mobilisations en Grèce et en Espagne, au delà des difficultés liées en partie à la violence des politiques gouvernementales et aux politiques passées et présentes des organisations syndicales, n’en montrent pas moins des expériences riches d’enseignement dans la recherche d’alternatives politico-sociales autour du refus de la politique de l’Europe et du FMI.

Ces articles pourraient être complétés par les textes d’associations remettant en cause la dette illégitime ou sur les expériences de reprise de certaines entreprises sous « contrôle ouvrier » ou en autogestion.

L’article sur l’Allemagne fait ressortir la profonde division entre salarié-e-s stables et intérimaires et la difficulté à agir collectivement contre cet « objet insaisissable » : la crise, dans le pays le plus développé et le plus riche d’Europe.

Stéphen Bouquin synthétise dans « Quand les réformes du marché du travail favorisent l’insécurité socio-professionnelle » un état des lieux après la crise financière de 2008, dont le sous-emploi et le creusement des inégalités. Il interroge la vision néoclassique, ultra-libérale du travail et la conception de la crise comme « opportunité à saisir ». Il s’agit pour les États et les directions des entreprises d’augmenter « l’insécurité socio-professionnelle », de réduire la masse salariale définie uniquement comme un coût, de remarchandiser l’emploi et de développer le management par la peur.

L’auteur conclut : « S’il est encore trop tôt pour analyser de manière globale les attitudes des salariés, les premières enquêtes permettent de formuler l’hypothèse que la loyauté et l’implication dans le travail seront rudement mis à l’épreuve ».

Sommaire

Grand entretien avec Anselm Jappe « La financiarisation et la spéculation sont des symptômes »

Dossier : Travail et action collective en temps de crise

Introduction par Mélanie Guyonvarch et Jean Vandewattyne

René Mathieu et Armelle Gorgeu : Les effets de la récession dans la filière automobile en France

Pauline Seiller : Travailler dans une industrie en crise(s) : le cas des chantiers navals de Saint-Nazaire

Mélanie Guyonvarch et Gaëtan Flocco : La crise ne date pas d’hier : enquête parmi les cadres, ingénieurs et techniciens (2001 – 2006)

Nicola Cianferoni : Répondre au dumping salarial par la grève ? Le cas de l’Aéroport de Genève

Christina Karakioulafis : Les syndicats grecs dans le contexte de crise économique

Antonio Antón Morón : Défis et perspectives pour le syndicalisme en Espagne

Meike Brodersen et Jean Vandewattyne : La crise et ses effets vus par des syndicalistes allemands de l’IG Metall

Stéphen Bouquin : Quand les réformes du marché du travail favorisent l’insécurité socio-professionnelle

Contre-champ

Daniel Bachet : Résistance, autonomie et implication des salariés. Quelle sociologie pour le travail ?

http://www.lesmondesdutravail.net/

Les Mondes du Travail N°12, Evry 2013, 162 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

La révolte contre l’existant comme condition d’analyse

Après une période d’incertitude sur le plan organisationnel, nous avons décidé de poursuivre cette aventure éditoriale originale dans le champ universitaire et intellectuel francophone. Les Mondes du Travail continueront à paraître deux fois par an, sur format papier, mais pas seulement.

Une nouvelle série commence avec ce numéro 11 élaboré par un collectif éditorial élargi. Il s’agit d’un numéro de transition, sans véritable thématique unifiée, mais rassemblant des papiers que nous avons retenu sur la base des mêmes critères qu’auparavant, combinant exigence de rigueur scientifique et une attente d’originalité…..

Pour les numéros précédents, voir entre autres : Ce qui pourrait être mais qui n’advient pas et L’individu est devenu redevable envers la collectivité

Le numéro débute par un entretien avec Daniele Kergoat « Je voulais comprendre comment et pourquoi les gens entre en lutte ». L’auteure nous rappelle, entre autres, que la dimension « sexuelle est incluse dans le « social », même si elle « ne l’était pas du tout pour l’immense majorité de la communauté scientifique » (dans les années 70) ; je ne suis pas sûr que cela est beaucoup changé…

Outre l’illusion de rendre la réalité ouvrière féminine en termes de « masculin neutre », elle souligne que « Au niveau statistique, étaient désignées comme  »ouvrières » les femmes d’ouvriers ! »

Si l’auteure considère, qu’en sociologie, tout le monde est, d’une manière ou l’autre, engagé, « Par contre, tout le monde n’est pas révolté. C’est cela le critère discriminant sur la manière de faire de la sociologie ».

Sa conception du travail n’est pas restrictive, il ne s’agit pas seulement du travail professionnel, « mais du travail comme  »production du vivre » ». Elle insiste sur la prise en compte du travail domestique « Celui-ci ne se caractérise pas par une addition de tâches mais comme une activité intégrée, productrice de richesses tout autant sinon plus que le travail salarié ; il se définit comme  »mode de production domestique » ou bien comme une  »relation de service » – la disponibilité permanente du temps des femmes au service de la famille et plus largement de la parenté -, relation qui est considérée comme caractéristique du procès de travail domestique ».

Au delà des modifications, d’une certaine « pacification » des relations entre hommes et femmes, « les rapports sociaux de sexe, eux, continuent à fonctionner dans leur triple dimension d’exploitation, de domination et d’oppression ». Danièle Kergoat réaffirme, dans sa dernière réponse : « Ce n’est pas parce que, à l’intérieur de la classe des femmes, certaines femmes en exploitent d’autres, que cela invalide la conceptualisation en terme de classe. Ce terme veut dire que toutes les femmes sont dans une position analogue dans les rapports sociaux de sexe : le groupe des femmes est exploité, dominé, opprimé par le groupe des hommes », ce qui ne signifie pas qu’elles soient dans une position identique. Les femmes forment un « nous collectif » abstrait « celui qui se crée dans le rapport antagonique avec le groupe des hommes, rapport qui se noue autour de l’enjeu central du travail ».

J’ai particulièrement apprécié l’article de Sébastien Petit « Recomposition de la division du travail de conception : le travail en bureau dans un cadre gestionnaire ».

L’auteur interroge « pourquoi les concepteurs connaissent, dans l’exercice de leur travail, des changements approchants ceux connus en production dans le phases d’exécution ». Il souligne « les contraintes de fabrication tendent à être remontées en amont de la conception », la place de la sous-traitance, les aspects combinatoires et interprétatif dans la conception, sans oublier la dimension proprement gestionnaire ou financière « Les critères nouveaux de fabricabilité auxquels les concepteurs sont directement confrontés témoignent à la fois d’une restriction de leur autonomie par la prégnance du flux tendu et de critères de performance concernant ne premier lieu l’aspect financier » ou « un rapprochement des bureaux d’études de conception vis-à-vis des bureaux des méthodes et des opérationnels en production et, en conséquence, à une centration des ingénieurs et concepteurs sur des enjeux de coût, de qualité et de productivité qui pouvaient leur apparaître plus secondaires jusqu’alors. »

Sébastien Petit insiste sur la notion de client interne et ses conséquences « La systématisation de l’usage de la notion de client par le management correspond tout à fait, à notre sens, à une politique de flexibilisation du travail qui vise à assimiler symboliquement celui-ci à un besoin exprimé par une demande sociale. Il nous semble que le terme de client, qui traduit une représentation éminemment gestionnaire des formes de coopération, subordonne le travail des concepteurs à des demandes éparses qui caractérisent en objectifs concrets des performances financières ».

Les autres articles :

  • « Répertoire d’action et travail collectif dans l’activité des brigades de police-secours » de Marc Loriol

  • « Travail et santé : un nouveau défi pour les organisations syndicales » de Lucie Goussard

  • « Coopérer sur des marchés d’organisations » de Stéphane Heim

  • « La professionnalisation des activités de gestion : construire et défendre un  »territoire » » de Mathieu Bensoussan

  • « Le personnel hospitalier face à l’engagement syndical. Quelques remarques à propos d’un travail de terrain » de Georges Ubbiali

  • « De l’usine à l’intime. Mise au travail par la maquila et vies d’ouvrières » de Natacha Borgeaud-Garciandia

  • Notes de lectures

http://www.lesmondesdutravail.net/

Les Mondes du Travail N°11, Evry 2012, 125 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

Ce qui pourrait être mais qui n’advient pas

Dans un éditorial « A contre-courant » Stephen Bouquin tire un premier bilan de la revue « revue scientifique et critique du travail » en soulignant que « Le cloisonnement académique, la pauvreté des problématiques, une interprétation étriquée de la neutralité axiologique ainsi que l’évolution globale du champ universitaire, favorisent les approches réductionnistes sinon peu controversées. »

Sur deux précédents numéros : L’individu est devenu redevable envers la collectivité, Du coté des revues n°12

 

Je partage les remarques de l’auteur tant sur internet « Certes, la production numérique est un support qui favorise d’emblée une très large circulation de la production mais cela seulement à condition de ne pas être noyé dans une masse numérisée relativement difforme » ou sur la place des éditions papier « Le papier est et restera le meilleur support de lecture, celui qui laisse du temps à la découverte, à la réflexion et celui qui autorise une lecture plus longue que la longueur de l’écran ».

 

Le numéro débute par un grand entretien avec Moïshe Postone « Repenser la critique du capitalisme à partir de la domination sociale du temps et du travail ». Le titre de ma note est extrait de cet entretien. Quelques citations de l’auteur :

  • à propos du capital « Il représente un rapport social, structurant la société de manière globale, déterminant non seulement un monde déterminé d’exploitation mais agissant aussi comme un mode de médiation temporel. »
  • « Au contraire, le travail constitue une nouvelle forme d’interdépendance, où les personnes ne consomment pas ce qu’elles produisent mais où, malgré tout, leur propre travail et les produits de leur travail agissent comme moyens quasi objectifs pour obtenir les produits du travail d’autres personnes. »
  • « En fait le travail n’est pas seulement une activité comme nous l’entendons dans le sens commun, à savoir transhistorique, mais d’abord une activité où les objectivisations de ce travail (la marchandise et le capital) sont à la fois des produits concrets et des formes objectivées de médiation sociale. »
  • « Les contradictions du capital pointent l’abolition et non la réalisation de ce sujet, à savoir le dépassement du travail, des classes , du règne de la marchandise. »
  • « Or, défendre une meilleure distribution des revenus ne conduira pas à dépasser ce que nous subissons aujourd’hui. Je le répète, il faut essayer de comprendre jusqu’au bout le capitalisme, et comprendre que les possibilités et les limites permettent de comprendre le dépassement du capitalisme en terme d’auto-abolition du prolétariat et du travail. »

Des propos qui méritent les confrontations théoriques avec la lecture de Jean-Marie Harribey (ContreTemps N°4, Syllepse, Paris 2004) ou celle, plus probante, d’Antoine Artous (http://www.contretemps.eu/lectures/lactualite-theorie-valeur-marx-propos-moishe-postone-temps-travail-domination-sociale ). L’ouvrage est passionnant, étrange mais largement contestable sur de nombreux points (Moïshe Postone : Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, Paris 2009).

Le dossier central est consacré aux : Formes et dynamiques du travail informel.

En introduction Stephen Bouquin et Isabelle Georges nous indiquent, entre autres, que « Les ‘chaînes globales de valeur’ ne font pas disparaître les multinationales mais renforcent le poids de celles qui ont accès au marché final, dans les pays de l’OCDE comme au niveau global, et induisent des processus d’informalisation tant dans les pays de production qu’au niveau intermédiaire, comme le secteur de transport (pavillons de complaisance, transport routier) ». Il et elle présentent les « Définitions paradoxales et réalités hétérogènes » tout en rappelant que « la nécessité de survivre est une coercition en soi, parfaitement compatible avec d’autres modes de soumissions formels. »

Les différent-e-s auteur-e-s, du dossier, analysent les dynamiques des mondes du travail au Nord et au Sud ( Paul Bouffartigue et Mariana Bosso) ou « Les réseaux invisibles de la surexploitation du travail : inégalité sociale, informalité et accumulation capitaliste » (Ludmila Costehek Abilio) qui souligne que « L’informalité a été déplacé au cœur de la définition du sous-développement lui-même, comme forme spécifique d’accumulation capitaliste ».

Djallal Gérard Heuzé réfléchit sur l’industrie textile en Inde, Sadio Gning sur l’éthique mouride à Dakar et la place des contributions pieuses, Guillaume De Gracia sur les coursiers en Argentine, Ania Tizziani sur l’emploi domestique à Buenos Aires et particulièrement sur la législation du travail et sa mise en pratique et fait ressortir que « Cette formalisation ne parvient cependant pas à sortir cette relation de travail d’une négociation individualisée, qui a lieu entre employées et employeurs dans le cadre de liens fortement personnalisés » ; et Lukasz Czarnecki le secteur informel au Mexique.

Un dossier fort riche tant pour ses études  »locales » que pour la confrontation entre formel et informel, centre et périphérie et ses articulations avec le fonctionnement du système capitaliste.

En complément une comparaison France – États-Unis sur les frontières de la relation salariale (Donna Kesselman) et un article très intéressant sur « Les relations salariales en Chine » de Heiko Khoo.

J’ai, de plus, particulièrement apprécié l’article de Paul Bouffartigue, en collaboration avec Jacques Bouteiller et Jean-René Pendariès « Le stress au travail : un enjeu social ouvert. L’exemple des soignantes hospitalières » et une de leur analyse « Les dimensions éthiques et politiques sous-jacentes aux manifestations contemporaines de souffrance au travail ne peuvent être mises au jour et transformées que par les salariés eux-même. C’est pourquoi la thématique du stress au travail peut devenir le terrain d’un nouvel âge d’une critique radicale de l’organisation du travail. »

Une nouvelle formule paraîtra en septembre

Les Mondes du Travail : N°9-10

Amiens 2011, 184 pages, 15 euros

Didier Epsztajn