Productivisme industriel, destruction environnementale et masculinité

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« Avec ce numéro, Nouvelles Questions Féministes souhaite explorer les relations entre modernité industrielle, destruction environnementale et patriarcat. Nous partons d’une analyse critique du terme « Anthropocène », lequel vise à rendre compte d’une nouvelle époque géologique dans laquelle serait entré le système Terre à cause de « l’humanité » (anthropos) ». Dans leur édito, Patriarcat, capitalisme et appropriation de la nature, Lucile Ruault, Ellen Hertz, Marlyse Debergh, Hélène Martin et Laurence Bachmann discutent du concept d’anthropocène, de la conception d’une humanité indifférenciée et de ses critiques, d’historicisation des dynamiques et des responsabilités, des termes et d’un grand absent : l’« androcène ».

« Ainsi, ce numéro mobilise la notion d’Androcène afin de rendre visible ce que le monde académique ainsi que de larges fractions du mouvement écologiste, tendent à ignorer : le genre de l’Anthropocène » Continuer à lire … « Productivisme industriel, destruction environnementale et masculinité »

Normes d’allaitement et construction du genre

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Dans leur introduction, « Mon corps nous appartient », Isabelle Zinn, Alix Heiniger, Marianne Modak et Clothilde Palazzo-Crettol abordent l’allaitement comme injonction paradoxale. Elles constatent que ce sujet reste à la marge de la pensée féministe et proposent de penser l’allaitement en féministes matérialistes.

L’acte d’allaiter ou de ne pas le faire, les jugements ou les suspicions sur les mères, « vise de fait à les remettre en place en tant que femmes ». Des reproches, de l’implicite, des injonctions « en provenance des institutions et des professionnel·le·s de la santé et du social »… Continuer à lire … « Normes d’allaitement et construction du genre »

Faire avec Christine Delphy

Appel à contributions pour un numéro hors-série de NQF

Laurence Bachmann, Ellen Hertz, Amel Mahfoudh, Marianne Modak, Patricia Roux, Lucile Ruault (coord.)

Pionnière et inspiratrice d’un féminisme matérialiste toujours vivant parce qu’en débats, Christine Delphy continue d’y occuper une place prépondérante à de multiples égards. En tant que théoricienne dont les idées restent incisives et indispensables pour qui veut penser le monde en féministe. Mais aussi, et autant, en tant que militante ayant engagé une lutte radicale contre le patriarcat ; ses divers engagements au fil du temps témoignent d’une pensée non figée, toujours en mouvement, souvent courageuse et à l’écoute, comme en attestent ses réflexions sur le racisme. Autrement dit, l’œuvre et la trajectoire de Delphy sont mues par une visée aussi bien analytique que transformatrice des rapports sociaux, laquelle a nourri nombre de luttes. Cette démarche, soutenue par une pensée forte, sans concessions, continue de susciter des élans et débats collectifs passionnés. Continuer à lire … « Faire avec Christine Delphy »

De « soi » au positionnement féministe du « nous »

« Non seulement les formulations théoriques, présumées neutres, constituent l’immense majorité de l’attirail de pensée transmis dans les lieux de savoirs, mais de surcroît, bon nombre de textes canoniques s’appuient sur des présupposés misogynes ou présentent des angles morts à l’endroit de la situation des femmes, exclues de ce qui est généralement conçu et présenté comme l’Universel. »

Dans leur édito, Pour un usage fort des épistémologies féministes, Marie Mathieu, Vanina Mozziconacci, Lucile Ruault et Armelle Weil rappellent, à la suite d’Audre Lorde, que « les outils des maîtres enferment nos façons de penser le monde et de produire des connaissances », que la « neutralité du sujet » pensé « sans sexe, sans race, sans âge, sans classe, etc. » ne permet pas une analyse critique… Continuer à lire … « De « soi » au positionnement féministe du « nous » »

Corps sexués et division sexuelle du travail

« Ce numéro s’intéresse à la construction des corps au travail, disciplinés par les systèmes de genre et de classe. Formatés en amont par la socialisation primaire et secondaire, ces corps n’arrivent pas bruts sur le marché de l’emploi. L’intérêt de porter la focale sur le travail est alors double : il s’agit à la fois de saisir comment le travail dans une entreprise donnée transforme les corps et de faire apparaître combien les normes imposées dans celle-ci peuvent entrer en tension avec celles héritées des socialisations antérieures. » Continuer à lire … « Corps sexués et division sexuelle du travail »

Aborder le « religieux » ou le « spirituel » comme tout autre fait social

Une remarque préalable. Les analyses médiatiques sont le plus souvent réductrices, la simplification défigure les réalités. Du coté des sciences humaines et de la politique – y compris de celleux qui pensent l’émancipation -, le schématisme et la dé-historisation me semblent dominer. Il y a un certain refus d’aborder les conditions matérielles et les contradictions qui traversent tous les rapports sociaux. Pour le dire autrement, il nous faut à la fois penser l’imbrication des rapports sociaux, dont le genre, leurs histoires et leurs contradictions. Sans oublier de prendre en compte notre point de vue toujours situé.

Je souligne donc, du coté du féminisme matérialiste, le refus du schématisme, la volonté d’historiciser les dominations, la mise en avant des contradictions. Ce numéro, et en particulier l’introduction, « Oser penser un engagement féministe et religieux » en est un bel exemple. Continuer à lire … « Aborder le « religieux » ou le « spirituel » comme tout autre fait social »

La force épistémique et politique de l’intervention féministe

« Nous définissons l’intervention féministe comme une pratique située qui vise à lier action sociale et militante, formation et recherche, de même qu’elle ambitionne l’extension des capacités d’analyse, de réflexion et d’action pour l’ensemble des personnes engages dans cette démarche »

Véronique Bayer, Zoé Rollin, Hélène Martin et Marianne Modak parlent, entre autres, d’intentions d’émancipatrices, de lutte contre les hiérarchisations et les oppressions, du quotidien dans les pratiques ordinaires, « Cet éditorial détaille la vertu épistémique et politique de penser ensemble pratiques et connaissances ; il souligne également combien le travail social est un terrain d’expérimentation fécond pour examiner et construire ces articulations ». Continuer à lire … « La force épistémique et politique de l’intervention féministe »

Peu importe qui elles épousent, elles épousent aussi un ménage

« Peut-on utiliser le terme de « solidarités familiales » pour désigner les diverses formes d’entraide entre les membres de la famille élargie, donnant ainsi l’illusion que toutes et tous se soucient mutuellement de leur bien-être, alors qu’une bonne partie de ces entraides, qui impliquent du travail non rémunéré, sont exécutées par les femmes ? Que signifie pour les féministes de parler de solidarité dans une institution qui repose, entre autres, sur l’assignation du travail domestique aux femmes. » Continuer à lire … « Peu importe qui elles épousent, elles épousent aussi un ménage »

Seul un projet de société qui met à égalité les femmes et les hommes, les confessions et les religions peut représenter un avenir pour l’Irak

Je reviendrai prochainement sur ce numéro de Nouvelles Questions Féministes « Solidarités familiales ? ».

Il m’a semblé important de m’attarder sur l’article consacré à La fragmentation du genre dans l’Irak post-invasion.

Loin du campisme (l’ennemi de mon ennemi serait mon ami) ou de l’anti-impérialisme de pacotille (Saddam Hussein ou Bachar el Assad comme figures de l’anti-impérialisme), refusant l’essentialisation des phénomènes religieux ou la culturalisation des pratiques sociales, Zahra Ali prend en compte les évolutions historiques et leurs contradictions. Elle ne dissout pas les femmes dans une neutralité masculiniste, ni les événements dans des discours simplificateurs. Continuer à lire … « Seul un projet de société qui met à égalité les femmes et les hommes, les confessions et les religions peut représenter un avenir pour l’Irak »

Mettre en œuvre un processus critique qui repense le monde, la réalité et la culture

Dans leur Edito : Légitimité du féminisme contemporain, Martine Chaponnière, Lucile Ruault et Patricia Roux reviennent sur le précédent numéro de la revue, Nouvelles formes de militantisme féministe (I), chroniqué sous le titre : Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe, nous-ne-voulons-pas-50-de-lenfer-capitaliste-mais-nous-voulons-100-du-paradis-feministe/ et de trois axes développés :

  • La (non-)mixité des collectifs féministes, question indissolublement liée à celle de leurs alliances avec d’autres groupes, de leur autonomie et de l’entrelacement des luttes sur lesquelles les féministes s’engagent.

  • La question de l’articulation entre théorie et action, les grilles explicatives des processus de domination prenant une place de plus en plus importante dans les luttes féministes, voire dans les formes d’organisation des collectifs.

  • Les liens intergénérationnels   les changements marquant le militantisme contemporain se fondent en bonne partie sur une prise en compte des succès et des échecs que les mouvements féministes ont connus par le passé.

Continuer à lire … « Mettre en œuvre un processus critique qui repense le monde, la réalité et la culture »

Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe

« Des indignées madrilènes articulant lutte féministe, lutte anticapitaliste et quotidienneté ; des féministes mexicaines dénonçant et sanctionnant en pleine place publique les auteurs des féminicides ; des activistes allemandes armées de pompons, toutes de rose et argenté vêtues pour interrompre le spectacle viriliste de la gauche radicale face à la police ; des militantes en marche pour enseigner aux femmes comment protéger et récupérer des semences indigènes en Inde et au Paraguay… Ces quelques exemples tirés du Grand angle illustrent le renouvellement actuel des formes de militantisme féministe. Mais qu’est ce qui a changé ? Que reste-t-il des modes d’organisation, de communication et d’action du féminisme des années 1970 , Les jeunes féministes ont-elles fait tabula rasa de l’héritage des anciennes pour faire du neuf ? Oui et non » Continuer à lire … « Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe »

Préserver les acquis et développer les droits des femmes

nqf_35_2_9782889011278Égyptiennes, Libyennes, Palestiniennes, Irakiennes, Syriennes et Yéménites… Comme le rappellent Ghaïss Jasser, Amel Mahfoudh, Feriel Lalami et Christine Delphy, « Aux cours du XXe siècle, elles ont participé aux luttes d’indépendance, à l’opposition aux régimes autoritaires, à la construction de la démocratie partout où cela a été possible et, finalement, à l’intégration de « la question femmes » dans les agendas politiques ». Les auteures soulignent que la lutte féministe dans les pays arabes, comme dans le reste du monde, fait pleinement partie de la lutte politique. J’ajoute que toute lutte politique n’incluant pas les femmes et le féminisme ne peut-être que parcellaire et de ce fait incapable de poser l’émancipation de toutes et tous. Les auteures ajoutent qu’il convient de « comprendre comment les logiques patriarcales marginalisent, voire excluent les femmes de l’espace public et politique ». Continuer à lire … « Préserver les acquis et développer les droits des femmes »

Puissance du collectif et prise en charge totale de nous-même


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Ce numéro se propose de mettre en évidence la contribution originale, décisive et parfois aussi ambiguë des luttes féministes à la reconfiguration d’une « morale sexuelle » qui s’efforce, au-delà des normes religieuses traditionnelles, de définir les comportements acceptables, légitimés, valorisés ou au contraire répréhensibles ou stigmatisées »

Dans leur éditorial, Marta Roca i Escoda, Anne-Françoise Praz et Eléonore Lépinard rappellent la convergences de luttes féministes vers l’objectif de « contester la construction structurelle, mais aussi normative de la séparation privé/public » et interrogent les « ressorts profonds des convergences et des divergences ». Elles développent autour de trois points : « Sexualité et domination masculine : une base commune de revendication », « Sexualité et identité sexuée : tension au sein du féminisme », « Sexualité et divisions des féministes : des divergences tactiques… et davantage ? ». Continuer à lire … « Puissance du collectif et prise en charge totale de nous-même »

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (Texte complet)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Première partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-premiere-partie/

Seconde partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-seconde-partie/

Texte complet en Pdf : NQF 1993 Dworkin complet Continuer à lire … « Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (Texte complet) »

Rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents

27000100380860MDans leur éditorial, Ellen Hertz, Patricia Roux, Amel Mahfoudh et Christine Delphy soulignent que les articles traitent de la question de l’« imbrication des rapports de pouvoir », proposent des « analyses différenciées et contextualisées de situations de domination complexes », intègrent la question du point de vue situé, « Cette attention épistémologique portée à la différence entre femmes, diversement situées dans l’espace géographique, historique et social, fournit non seulement un riche tableau des préoccupations variées des femmes contemporaines, formulées en fonction de leurs lieux d’énonciation, mais représente également la condition de possibilité d’une montée en généralité qui ne reproduit pas les erreurs d’un universalisme précipité tant dénoncé par les féministes non occidentales » Continuer à lire … « Rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents »

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (seconde partie)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Lire la première partie : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-premiere-partie/

1 – La loi du Retour

Au colloque officiel assistaient des femmes juives de nombreux pays, y compris l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, le Brésil, la Belgique, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Chacune avait davantage de droit à être là que n’importe quelle Palestinienne qui y était née, où dont la mère y était née, ou la mère de sa mère. Je trouvai cela moralement insupportable. Ma propre conviction viscérale était simple : je n’avais aucun droit à ce droit. Continuer à lire … « Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (seconde partie) »

Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (première partie)

Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction

(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)

Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

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C’est le mien. Nous pouvons considérer que la question est close. Israël m’appartient ou du moins c’est ce qu’on m’a toujours fait croire.

J’y ai planté des arbres, aussi loin que remonte ma mémoire. Je me souviens du sein de ma mère — de ma faim (ma mère était faible et malade) ; je me souviens d’avoir été opérée des amygdales lorsque j’avais deux ans et demi — de ma peur, et du papier peint de l’hôpital ; de mes cauchemars de gosse ; des abandons de la petite enfance ; je me souviens d’avoir planté des arbres en Israël. Entendez moi : j’ai planté des arbres en Israël avant de pouvoir reconnaître un vrai arbre. A Camden, où j’ai grandi, nous avions du béton. Je pensais que l’énorme et superbe poteau télégraphique sur le trottoir en face de notre maison de brique en était un — un arbre simplement ; il n’avait pas de feuilles. Je n’étais pas à plaindre : les fils étaient très impressionnants. Aujourd’hui encore, si je pense « arbre », je vois ce bout de bois mort craquelé et brunâtre avec ses fils noirs déployés sauvagement sur le ciel. Je dois me forcer à penser qu’un arbre est quelque chose de plus fragile et de plus vert, au moins en principe, au moins dans les zones tempérées. Il faut à l’adulte que je suis, un effort de volonté pour me souvenir qu’un arbre s’élève dans le ciel et enfonce ses racines dans le sol, ce qu’un poteau télégraphique, si magnifique soit-il, ne fait pas. Continuer à lire … « Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (première partie) »

ANDREA DWORKIN

Avec l’aimable autorisation de Christine Delphy

Ce texte de Christine Delphy a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Quand la jeune Andrea Dworkin publie son premier livre de théorie féministe, Woman Hating, en 1974, les « anciennes » — Kate Millett, Audre Lorde, Phyllis Chessler — saluent un ton « abrasif, extrême », sa « rapidité », sa « pureté », et une capacité unique à exprimer et à susciter la colère, toutes les colères. Colère de la victime, mais aussi colère de la femme-qui-ne-se-croyait-pas-victime-et-qui-se-reconnait-pourtant-dans-la-photo-du-meurtre.

Car c’est de cela qu’il s’agit dans l’oeuvre, maintenant considérable, de Dworkin : du meurtre, de l’anéantissement des femmes dans la sexualité masculine.

Cette colère en provoque une autre : les hommes, toujours aux postes de commande des maisons d’édition, et parfois des voitures qui emmènent les conférencières féministes (c’est ainsi que Dworkin gagne sa vie), trouvent que trop c’est trop. Our Blood, son deuxième livre théorique, raconte dans l’introduction une partie de cet exil intérieur, de façon parfois comique. Les femmes de la maison d’édition intéressée par le livre — recueil de conférences — lui demandent un exposé : pendant qu’Andrea parle de « la réalité matérielle de l’appropriation du corps et du travail des femmes », des cadres en costume et cravate prennent des notes sans dire un mot. C’est la fin du livre (dans cette maison) : un chef de département jette le manuscrit à la tête de la femme chargée de l’édition. « Je n’y ai pas reconnu la tendresse masculine », dit-il. « Je ne sais pas, commente sobrement Andrea, s’il l’a dit avant ou après avoir jeté le livre à travers la pièce ».

Le viol comme modèle de la sexualité masculine : voilà le thème que Dworkin explore, expose, la thèse qu’elle développe tout au long de son œuvre.

Le viol est le modèle de la pornographie, et la pornographie révèle ce qu’est la sexualité masculine à son plus profond : « l’érotisme, c’est quand on force, lorsqu’il n’y a pas de consentement » disait un homme interviewé par Paris-Hebdo en 1980 (voir la couverture du n° 8 de Questions Féministes, mai 1980.

De Woman Hating où elle met en place ses thèmes, à lntercourse — « le livre le plus choquant jamais écrit par une féministe » (Germaine Greer) — en passant par Pornography : Men Possessing Women, Dworkin n’a de cesse de mettre en évidence cette réalité de ce qu’on appelle les rapports sexuels : il n’y a pas de « rapports » au sens où « rapport » implique une réciprocité et une mutualité. Ce que les hommes demandent aux femmes, c’est de consentir à leur propre humiliation, à leur propre anéantissement en tant que personnes ; non seulement d’y consentir, mais de le demander, pour « être femme ». Car « être femme » c’est être baisée par un homme, et être « baisée » comme le langage familier ne l’ignore pas — et comme le langage universitaire qui l’utilise « métaphoriquement » l’ignore dès qu’il parle… de sexualité ! — c’est être niée, défaite, vaincue, annihilée.

Dans Pornography, Dworkin montre par l’étude de la littérature pornographique que ses thèmes et obsessions ne sont pas une simple « représentation » décollée du réel mais le réel du psychisme masculin – LE scénario de la sexualité masculine, qui est celle qui est imposée aux femmes. Dans Intercourse, c’est la littérature ordinaire et la sexualité également ordinaire qu’elle étudie. Dans un chapitre intitule « Occupation/Collaboration » elle se pose, sans y répondre, la question dc la nature du coït, même non-violent, même non-abusif « si tant est qu’on puisse faire cette distinction », puisque « le coït est (dans la culture et dans l’expérience) à la fois l’usage normal d’une femme, son potentiel humain étant affirmé par l’acte, et un abus violent, son intimité étant irrémédiablement compromise, et son sens d’elle-même changé de façon irrévocable,  irrécupérable ». Dworkin est partagée entre une interprétation ontologique du coït où la pénétration est une invasion, une transgression des limites corporelles — « le corps (de la femme) peut être occupé » — ce qui l’amène à la question : « est-ce qu’un peuple… physiquement occupé peut-être libre ? » ; et une interprétation historique : « comment séparer l’acte du coït de la réalité sociale du pouvoir masculin n’est pas clair, surtout quand c’est le pouvoir masculin qui construit à la fois le sens et la pratique actuelle du coït en tant que tel ». Les visions féministes « d’une sexualité humaine fondée sur l’égalité » — telles qu’explicitées par Shere Hite par exemple — lui semblent peser peu « dans la vie réelle avec les hommes réels » tant qu’existera « la haine des femmes, non-expliquée, non-diagnostiquée, et majoritairement non-reconnue, qui est omniprésente dans la pratique et la passion sexuelles » (lntercourse).

Dworkin bouscule nos divisions confortables entre réel et symbolique comme entre réel et imaginaire ; à la lire on se demande si des expressions françaises telles que « violence symbolique » sont adéquates et même supportables, car ce qui a pour but de métaphoriser et donc d’euphémiser la réalité de l’obscène, est obscène.

Dworkin ne dénonce pas la violence dans la sexualité. Ou plutôt, elle prend tous les exemples de violence dans la sexualité ; dans le viol, si courant, et accompli non par des étrangers comme le veut le mythe mais par les maris et petits amis ; dans la pornographie, si répétitivement fondée sur l’humiliation des femmes et sur le désir qu’elles désirent cette humiliation, dans le coït ordinaire et même voulu par les femmes, comme preuves que la sexualité patriarcale EST violence, et rien d’autre, en tous les cas aujourd’hui.

C’est sur le « rien d’autre » que les hommes, et pas mal de femmes se fâchent.

On peut en discuter. Mais en discuter après l’avoir lue, et bien lue. Depuis des années elle mène avec Catharine MacKinnon, avocate et théoricienne très connue, une campagne pour faire passer une loi établissant que la pornographie dégrade le statut des femmes en général, et constitue donc une discrimination fondée sur le sexe. Beaucoup de féministes combattent cette campagne au nom de la liberté d’expression, et taxent Dworkin d’essentialisme.

Or Dworkin est tout sauf essentialiste. Elle ne croit pas à une « nature » des hommes et des femmes intangible, comme nos essentialistes françaises. Si elle pense que la sexualité féminine est différente de la sexualité masculine, elle ne veut pas simplement, comme les essentialistes, rehausser la sexualité féminine à un rang d’égalité avec la masculine sans toucher à cette dernière. Cette revendication est pour elle, comme pour nous, une contradiction dans les termes.

Ainsi, cette phrase aurait pu être écrite en réponse aux essentialistes : « il n’est pas vrai qu’il y a deux sexes qui sont des entités discrètes et opposées, qui sont des pôles, qui s’unissent naturellement et de façon évidente dans un tout harmonieux ». Pour elle, « une fois que nous refusons la notion que les hommes sont positifs et les femmes négatives », il ne s’ensuit pas que nous devons revaloriser les femmes, comme le pensent les essentialistes. Bien au contraire, il s’ensuit que « nous rejetons essentiellement la notion qu’il y ait même des hommes et des femme » (Our Blood). C’est à l’intériorisation de la domination, à l’aliénation des femmes qu’elle s’attaque, car « la création du genre (de la soi-disant nature) par la loi, a été systématique, raffinée, suprêmement intelligente ; a réglé la conduite pour produire des conditions sociales de pouvoir et d’impouvoir qui sont vécues par les individus à l’intérieur du système social comme s’ils étaient leurs natures sexuelles à l’intérieur d’eux-mêmes » (lntercourse).

Pour Dworkin, c’est le système de polarisation de la société entre hommes et femmes qu’il faut abolir, et toutes ses composantes « littérature, religion, psychologie, éducation, médecine, la biologie telle qu’elle existe, les sciences sociales, la famille nucléaire, l’Etat-nation, les armées et la loi civile », car ce système est de façon consubstantielle un système de hiérarchisation et de domination.

Mais cette révolution, car c’est de cela qu’il s’agit, doit commencer par la « répudiation de notre propre masochisme », qui est pour elle le consentement à la domination masculine, et cette répudiation doit commencer à ses « racines sexuelles ». Pour Dworkin, le masochisme féminin est réel : « en étant baisée, une femme fait l’expérience du plaisir masochiste de sa propre négation qui est articulée de façon perverse avec l’accomplissement de sa féminité » (Our Blood). Il n’est pas « vrai » pour autant : car elle  fait une distinction à la fois révélatrice de son point de vue matérialiste — on pourrait dire aussi « culturaliste » — et importante pour ce point de vue, entre ce qui est réel : « la réalité est ce que les gens croient qu’elle est… elle est fonction de la politique en général et de la politique du genre en particulier à tout moment », et ce qui est vrai : « la vérité, qui est moins accessible que la réalité, mais qui peut être découverte ». Pour elle, « le système de polarité de genre est réel, mais pas vrai » (Our Blood).

Le texte qui suit possède les caractéristiques principales du style, tant littéraire que politique de Dworkin : elliptique, cru, d’une force redoutable car fondée sur une intégrité morale qui ne respecte aucune vache sacrée, ne reconnaît aucun intérêt supérieur à celui de l’humain.

Dworkin dépasse les limites de la décence : de la déférence aux vaches sacrées et aux « intérêts supérieurs », aux pouvoirs en place et à sa place dans les pouvoirs ; elle ne juge notre système que selon un seul critère, son adéquation ou non à la dignité des gens. Sa conclusion politique est donc, sans honte et sans effet rhétorique, simplement radicale : « Ceux d’entre nous qui sont des femmes dans ce système de réalité ne seront jamais libres tant que l’illusion de la polarité sexuelle ne sera pas détruite et que le système de réalité fondé sur cette illusion ne sera pas entièrement éradiqué de la société et de la mémoire humaines ».

Dworkin n’a jamais jusqu’à ce jour été publiée en France. Est-ce étonnant ?1

Christine Delphy, 5 juin 1993

Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël

Volume 14, N°2, 1993

I.R.E.S.C.O., Paris 1993, 40 pages

Note de lecture : a-lexception-danna-magnani-mais-cest-une-autre-histoire/

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Le texte d’Andrea Dworkin dont parle Christine Delphy et qui constitue le corps du numéro de la revue Nouvelles questions féministes sera prochainement mis en ligne.

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Textes et livre d’Andrea Dworkin :

* Les femmes de droite : Ce qui parait le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif (texte intégral) et What a fucking cake !

* La nuit et le danger : andrea-dworkin-la-nuit-et-le-danger/

* Terreur, Torture et Résistance : andrea-dworkin-terreur-torture-et-resistance/

* La pornographie et le désespoir : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2615

* La danse contact ou « lap-dance », prologue de la prostitution  : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Tuerie à Montréal – L’assassinat des femmes comme politique sexuelle : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Prostitution et domination masculine : http://sisyphe.org/spip.php?article3420

Quelques liens issus du blog de TRADFEM (collective internationale mixte de traduction féministe radicale) – http://tradfem.wordpress.com.

* Fierté lesbienne : https://tradfem.wordpress.com/2015/03/31/andrea-dworkin-fierte-lesbienne/ 

* Je veux une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n’y aura pas de viol : https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/

* La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier : https://tradfem.wordpress.com/2014/10/04/andrea-dworkin-la-notion-de-superiorite-biologique-un-argument-dangereux-et-mortel/ 

*Andrea Dworkin parle de Kate Millett : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/28/andrea-dworkin-parle-de-kate-millett/ 

* Interview à cran : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/15/andrea-dworkin-interview-a-cran/ 

* Calomnier Andrea Dworkin après sa mort est de la pure misogynie, par Meghan Murphy : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/12/meghan-murphy-calomnier-andrea-dworkin-apres-sa-mort-est-de-la-pure-misogynie/ 

* Quelques leçons que pourrait inspirer Andrea Dworkin aux jeunes féministes, par Julie Bindel : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/10/julie-bindel-quelques-lecons-que-pourrait-inspirer-andrea-dworkin-aux-jeunes-feministes/ 

Sur Andrea Dworkin :

Réfutation de mensonges : refutation-de-mensonges-au-sujet-dandrea-dworkin/

Christine Delphy : In memoriam ANDREA DWORKIN ou La passion de la justice

1 Dworkin a été traduite en français (au Québec), allemand, néerlandais, norvégien, suédois, espagnol, russe, hébreu, japonais, coréen.

A l’exception d’Anna Magnani. Mais c’est une autre histoire.

Ce numéro ne comporte que deux textes, une présentation d’Andrea Dworkin par Christine Delphy et un texte de l’auteure sur Israël.

Christine Delphy (andrea-dworkin/) présente l’auteure et sa colère « colère de la femme-qui-ne-se-croyait-pas-victime-et-qui-se-reconnait-pourtant-dans-la-photo-du-meurtre ». Elle parle d’Andrea Dworkin, de l’anéantissement des femmes dans la sexualité masculine, de la pornographie, de l’obscène, du viol, du système de polarisation de la société entre hommes et femmes, de système de hiérarchisation et de domination… Des livres aussi de l’auteure, non disponibles en français en 1993 (la situation est presque la même, puisque seul « Les femmes de droite » est traduit en français). Continuer à lire … « A l’exception d’Anna Magnani. Mais c’est une autre histoire. »