Archives de Catégorie: Sociologie

Introduction de Wilfried Lignier et de Julie Pagis à leur ouvrage : L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social

Avec l’aimable autorisation des auteurs et des Editions du Seuil

L’enfance n’est pas l’expérience libre d’un monde à part, mais l’appropriation réglée du monde existant. Chacun d’entre nous, dès ses plus jeunes années, a été d’emblée pris dans un univers achevé bien avant lui, pré-structuré, pré-orienté, un monde qu’il fallait apprendre à maîtriser, pour agir au quotidien, et au-delà pour se trouver une place, si possible agréable, légitime. Dans ce type d’effort, ce ne sont pas seulement des techniques neutres et génériques, utiles pour elles-mêmes, que les enfants acquièrent, comme lorsqu’ils apprennent à manger, à marcher, à parler ou à écrire. Il s’agit aussi pour eux de maîtriser un ordre, un système de différences et de forces, au sein duquel leurs techniques, et plus largement toutes leurs activités pratiques, prennent un sens – parce qu’elles reviennent toujours à entrer en rapport avec cet ordre, qu’il s’agisse de s’y conformer ou, au contraire, de s’en émanciper. La psychologie du développement a plutôt insisté, dans le sillage de la théorie piagétienne1, sur l’ordre naturel et matériel : elle s’est intéressée, par exemple, à la compréhension que les enfants peuvent avoir, dès le plus jeune âge, des différences de couleur ou de forme2, ou encore à l’appréhension enfantine de la gravité3. Mais l’ordre en question est aussi social. Les différences matérielles qui importent sont très régulièrement associées à des différences symboliques ; dès l’origine, les forces auxquelles nous sommes soumis ne sont pas seulement physiques, mais aussi morales, voire politiques. Ce ne sont donc pas uniquement les objets, dans leur apparence immédiate, dans leurs mouvements, dont on apprend à se méfier ou, au contraire, que l’on apprend à apprécier dans l’enfance, mais aussi les gens, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent. Là où nous naissons, dans les conditions où nous grandissons, nous percevons des personnes prestigieuses et d’autres méprisées, des groupes dont on se sent proche et d’autres qui ne suscitent que l’indifférence ou le dégoût, des comportements spontanément plaisants et des manières détestables, des idées, des valeurs qui paraissent respectables et d’autres fausses et insensées. Lire la suite

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Modalités enfantines d’appréciation et de dépréciation

« L’enfance n’est pas l’expérience libre d’un monde à part, mais l’appropriation réglée du monde existant ». Pour le dire avec d’autres mots, les individu-e-s n’existent et ne se construisent que dans des rapports sociaux, il n’y a pas d’être humain « pré-existant » sans relation aux autres.

Je choisis de m’attarder sur l’introduction. Lire la suite

Cornichons et autoreproduction de la caste de haute hiérarchie militaire

L’auteure met d’emblée les pieds dans le plat : lorsqu’elle entame sa recherche sur l’institution militaire1, elle ne rencontre que désintérêt et sarcasmes de la part de ses collègues de l’Université : « En dehors d’un léger [c’est moi qui souligne] réflexe antimilitariste, le terrain militaire n’inspirait plus grand-chose aux intellectuels académiques ou critiques que je fréquentais. Si les uns et les autres avaient pu déployer une certaine énergie, quelques décennies auparavant pour éviter [c’est encore moi qui souligne] le service militaire […], ils ne semblaient pas avoir conservé grand-chose des critiques féroces que leurs aînés avaient, en leur temps, forgés contre la guerre d’Algérie et la conscription. » On devine derrière cette ironie que l’« antimilitarisme » évoqué n’est qu’une posture pour les dîners en ville où l’on raille à bon compte les militaires (les propos sont « plus volontiers moqueurs qu’assassins », note l’auteure), tout en laissant le soin aux « autres » – c’est-à-dire aux classes populaires – le soin de payer l’impôt du sang (la conscription hier) et le cens du sang (l’engagement aujourd’hui). Lire la suite

Un rapport spécifique aux règles sociales

La critique de l’économie politique permet de comprendre les tendances et les contradictions du mode de production capitaliste. Les rapports sociaux sont simultanément des rapports de pouvoir, des rapports de domination.

François Denord et Paul Lagneau-Ymonet nous proposent de regarder du coté de la structure du pouvoir, de l’inégalité des ressources, du rapport singulier des dominant-e-s – le plus souvent des hommes – au monde social, de la domination de l’ordre économique et de son poids sans précédent, des héritiers, « le passé ne meurt pas : il propulse les vivants dans une course de relais pipée ». Lire la suite

Il ne s’agit pas d’attendre, mais, par l’action rebelle, de hâter le millénium

lowy-couv1663-703x1024« LA LITTERATURE PEUT-ELLE CONTRIBUER de façon significative à la connaissance de la réalité sociale ? Peut-elle même apporter des éclairages qui vont au-delà des acquis des sciences sociales ? »

Ma réponse est indéniablement oui. Si je pense, en premier lieu, aux littératures sur les camps de concentration et les génocides, je pourrais aussi parler de Marcel Proust cité par les auteurs, ou de ce roman de Marguerite Duras, relu récemment, « Le square », vous-ne-pouvez-pas-savoir-ce-que-cest-que-de-netre-rien/« Le texte littéraire nous fait connaître le réel autrement que les documents et les analyses historiques et sociologiques ».

Erwan Dianteill et Michael Löwy précisent que leur approche ne relève pas de la sociologie de la littérature, que les œuvres seront analysées comme « des révélateurs de certains faits sociaux ». Pour les auteurs, des textes peuvent permettre de mieux comprendre la réalité sociale que des travaux de sciences sociales. « C’est donc bien en tant que sociologues que nous jugeons les limites de la sociologie ! » Lire la suite

Articuler les rapports sociaux. Rapports de sexe, de classe, de racisation

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Dans le monde social réel aucun rapport social n’existe à l’état pur : chacun, qu’il s’agisse du rapport de classe, de sexe, de « race » ou de génération, imprime sa marque sur les autres et de même inversement est largement marqué par les autres.

Dès leurs premières élaborations les sociologues féministes ont conçu le concept de rapports sociaux de sexe en l’articulant étroitement avec le concept marxien de rapports de classe. Il ne s’agissait pas pour elles de proposer une lecture du monde social univoque centrée exclusivement sur les rapports de sexe en ignorant les rapports de classe, mais bien d’articuler les deux. De la même manière elles ont pris en compte par la suite les rapports de « race » ou de racisation. Lire la suite

Norbert Elias : « Le courage de résister aux autorités du passé et de son propre temps »

elias_01Un petit livre de Norbert Elias, récemment éditéi, donne une occasion pour présenter ce sociologue trop peu connu. Né en 1897, juif allemand parti en exil sans  titre universitaire, il finira par voir ses premiers travaux publiés à la fin des années soixante. Ses analyses des rapports entre les structurations individuelles et la société ont pour notre époque une grande actualité. Lire la suite