Diversité et tendances de fond

Ce numéro d’Alternatives Sud offre un large panorama des mouvements sociaux dans les pays dits du sud.

Il rassemble trente trois contributions portant sur les réalités nationales et régionales d’Amérique latine, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Moyen-Orient et d’Asie. Les différent-e-s auteur-e-s, engagé-e-s mais lucides, décrivent les dynamiques parfois contradictoires des luttes. La vague de démocratisation commencé dans les années 80 se poursuit mais se heurte aux intérêts des classes possédantes dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme orchestré par les USA.

Comme l’indique François POLET, dans son introduction « Les mouvements sociaux sont révélateurs des tensions et des aspirations qui travaillent des sociétés dont les asymétries internes historiques, produit de leur trajectoire précoloniale, coloniale puis postcoloniale, sont exacerbées par les politiques économiques qui prévalent depuis une trentaine d’année ».

Une lecture utile pour connaitre le concret des résistances, des avancées et des difficultés dans des pays pas toujours à la pointe de l’actualité. La mondialisation capitaliste déplace et remodèle les exploitations et les oppressions. Le nouveau cycle de résistance des peuples pose une fois de plus la question d’un autre monde possible et souhaitable. Et pour certain-e-s, il y a urgence.

Reste que le terme même de « mouvements sociaux » est peu défini et ne permet pas toujours de comprendre les rapports d’exploitation (de classe) ou de domination (genre, nationalité, caste, etc.) ni quels groupes sociaux sont acteurs dans les mobilisations décrites.

Alternatives Sud : État des résistances dans le sud 2008

Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2007, 240 pages, 18 Euros

Didier Epsztajn

Qu’ils s’en aillent tous !

Le livre de Guillermo Almeyra débute par une présentation des modifications induites par la mondialisation (état, dette extérieure, chômage, nationalisme, religiosité, relations entre groupes sociaux). Les processus en Argentine sont donc mis en relation avec les formes actuelles d’organisation économiques, sociales et politiques.

Au centre de la démarche, des réflexions approfondies, sur l’autogestion, l’autonomie des mouvements sociaux, la construction des sujets et l’auto-organisation, permettent à l’auteur de nous présenter une histoire non linéaire, des pistes pour comprendre les succès, les carences des avancées sociales et politiques.

Les luttes en argentine sont confrontées avec les expériences équatorienne, bolivienne, zapatiste ou du MST du Brésil et aussi à d’autres expériences plus anciennes comme celles de l’Algérie de Ben Bella ou de la Pologne de Solidarnosc.

Des discutions sont ouvertes avec Holloway et le sous-commandant Marcos sur le pouvoir, avec Gramsci sur l’hégémonie.

Les acteurs et leurs modes d’organisation, (piqueteros, cartoneros, associations de voisins, femmes agricultrices, etc.) les émergences de nouvelles sociabilités sont scrutées sans cacher des tendances régressives qui peuvent s’y mêler (mysticisme, violence…).

L’auteur insiste particulièrement sur les expériences de remises en route d’usines : les ouvriers sans patrons « Occuper, résister, produire » et analyse la portée et les limites du mot d’ordre « Qu’ils s’en aillent tous ! ».

Une lecture stimulante mêlant histoire, analyses et réflexions dans la recherche d’une sortie émancipatrice à la catastrophe qui frappe le sous-continent.

Cette lecture peut être complétée par l’ouvrage de Hugo Moreno paru en 2005 « Le désastre argentin – Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001) chez le même éditeur et par celui de François Chesnais et Jean Philippe Divès « Que se vayan todos ! – Le peuple d’Argentine se soulève » chez Nautilus (2002).

Guillermo ALMEYRA : Rébellions d’Argentine, Tiers état, luttes sociales et autogestion

Editions Syllepse, Paris 2006, 254 pages,  22 euros

Didier Epsztajn

Déviances, normes et jeunesse populaire

« La chronique médiatique de la délinquance juvénile est à la fois discontinue et récurrente. »

Gérard Mauger insiste dès son introduction sur la capacité des médias à porter sur la place publique des problèmes de sociétés.

Afin de ne pas se tromper de débat, il convient de faire un rappel des définitions : délinquance (ce que mesure les statistiques judiciaires et policières), délinquance juvénile (la part de la délinquance des jeunes, juridiquement ou sociologiquement définis) et bandes de jeunes (la délinquance des jeunes des classes populaires). « Le monde des bandes peut-être défini comme le répertoire des formes de sociabilité propres aux jeunes des classes populaires qui font l’objet, à tort ou à raison, d’une présomption de délinquance. »

Le premier chapitre est consacré à la construction de l’objet délinquance juvénile. Il s’agit tout à la fois d’une construction juridique (ordonnance de 1945) et d’une construction sociale.

Trois éléments soulignés par l’auteur me semble centraux : la variabilité de la définition sociale de la déviance, le couple déviance norme et la non étanchéité entre déviance et délinquance.

Sans entrer dans le détail de l’analyse et des modifications essentielles des années 2000 (définition judiciaire de la responsabilité), il ressort des études « la forte corrélation entre la pauvreté d’un quartier et le taux de délinquants juvéniles qui y résidaient.» Mais, faut-il le préciser, corrélation ne veut pas dire effet mécanique, ni encore moins que délinquance et pauvreté serait un couple naturel. Il s’agit ici d’étudier des structures et relations sociales.

En citant des travaux publiés, l’auteur précise que « la délinquance d’appropriation des mineurs ne progresse plus que faiblement, alors que les violences et la délinquances expressive des mineurs sont en forte croissance. »

Le second chapitre parcourt les théories de la délinquances juvéniles et offre « un inventaire raisonné des schèmes d’interprétation. »

Des années 50 aux années 70, les médias stéréotypent les blousons noirs puis les loubards. Au début des années 80 est créée la figure des jeunes des cités.

Le troisième chapitre traite « des blousons noirs aux loubards », le suivant « des loubards aux jeunes des cités » Les descriptions de Gérard Mauger me semblent toujours très pertinentes. En insistant sur les modifications sociales, en détaillant le monde des bandes entre « inaffection, virilité et bizness » en précisant les évolutions avec l’âge, l’auteur nous offre une véritable réflexion politique, même s’il ne se reconnaitrait peut-être pas sur ce vocable.

Je ne peux cependant cacher mes irritations sur l’usage d’un certain vocabulaire sociologique et ma réticence plus forte encore à l’usage de la notion de capital (symbolique, culturel, etc). Le capital reste pour moi, avant tout un rapport social et non simplement une ressource.

Quoiqu’il en soit, ce petit livre offre des analyses, historiquement situées, loin des simplifications et des naturalisations médiatiques.

Un livre aussi utile pour argumenter contre les dérives et délires répressifs, sœur et frère du libéralisme économique.

 Gérard Mauger : La sociologie de la délinquance juvénile

La Découverte, Paris 2009, 122 pages, 13 euros

 Didier Epsztajn

La culture et la tradition occidentale, esprit du monde, légitimées comme totalité de sens, définissaient l’Autre, le barbare, l’infidèle comme sujet à civiliser

Fernando Matamoros Ponce analyse la pensée des vainqueurs (C. Colomb, Herman Cortés, B. de Sahagun et J. de Mendieta) dans leurs dimensions religieuses, mystiques, messianiques, utopiques et politiques. Destructrice, la pensée coloniale accompagne l’expansion qu’elle pare des vertus de la modernité et de la civilisation.

Pour comprendre des phénomènes comme la « découverte », la conquête, il convient de se replonger dans ce 16ème siècle, début de la « modernité » mais profondément inscrit dans son passé et présent religieux. Ce serait un anachronisme que de réfléchir à ces événements sous les seuls angles du militaire, du territoire ou encore plus du capitalisme naissant. La religion, dans ses multiples dimensions, irriguait la pensée, déterminait pour grande partie les possibles, dominait les actions des hommes.

Les références méthodologiques de ce livre se trouvent chez Walter Benjamin « Écrire l’histoire à rebrousse poil » et chez Nathan Wachtel « Écrire du point de vue des vaincus ».

Comme le souligne Michaêl Löwy dans sa préface « Dans le discours des découvreurs, des conquérants et des missionnaires, se dit le projet d’organisation du temps et de l’espace social, dans lequel ils rêvent d’assurer la domination et/ou l’universalisation de la pensée chrétienne occidentale ».

Malgré les massacres, l’ethnocide (pour utiliser un terme moderne) « le processus de résistance et de reconstruction de sens des pueblos indios fut à l’origine d’un remaniement des identités », l’actualité du soulèvement au Chiapas nous incite « à changer pour mieux vivre, vivre pour changer un monde si arrogant dans ses vérités universelles à l’encontre des formes traditionnelles ».

Dans la première partie de l’ouvrage « Religion et utopie dans les politiques de découverte et de conquête », l’auteur nous expose les actions et les conceptions de Christophe Colomb en particulier de sa vision du « Paradis terrestre », puis de Herman Cortés conquérant et « négateur de l’autre ».

La seconde partie « Prophétie et millénarisme dans la légitimation de la conquête » sera consacrée à deux missionnaires Bernardino de Sahagun et Jeronimo de Mendieta autour des notions de « providence, millénarisme, messianisme et de cité idéale ».

A chaque étape, l’auteur interroge les remaniements et les recréations des mémoires et des événements, les processus constitutifs des communautés et la vision des populations indiennes en lien avec leur négation même,

« Sous le ciel étoilé, des rêves nocturnes basculent en rêves diurnes. Des paroles symboliques et des mythes resurgissent pour se mêler aux modernes et prendre part au réel, une recherche active d’un temps perdu, de dieux bafoués et de héros assassinés. »

Une lecture difficile mais passionnante, à compléter ou à précéder de la lecture des ouvrages de Nathan Wachtel ( La vision des vaincus, Folio Histoire, 1971 et Le retour des ancêtres, Editions Gallimard Bibliothèque des sciences humaines, 689 pages, 1990)

 Fernando MATAMOROS PONCE : La pensée coloniale, Découverte, conquête et guerre des dieux au Mexique

Editions Syllepse, Paris 2006, 453 pages 30 euros

 Didier Epsztajn

Rappels à l’ordre sexué

Le présent ouvrage de Marylène Lieber est remarquable à plus d’un titre.

Il le serait déjà en tant qu’étude des politiques de sécurité et des représentations de l’insécurité dans la population. Il l’est d’autant plus que l’auteure, non seulement met au centre de son analyse les rapports sociaux de sexe (de genre), ce qui lui permet de montrer « le continuum des violences envers les femmes » et de dénaturaliser le statut octroyé et incorporé de victime, et elle assume, ce qui est bien rare, un point de vue ouvertement féministe.

Après avoir interrogé les évidences (Pourquoi le risque d’être agressée sur la voie publique n’est-il pas considéré comme relevant de l’intervention publique ; pourquoi est-ce aux femmes de faire attention ?), Marylène Lieber justifie l’adoption du point de vue de genre qui « consiste à analyser la façon dont les catégories sexuées homme et femme sont le produit d’un processus social et historique de bicatégorisation qui crée et hiérarchise deux groupes sociaux en leur assignant des qualités propres. »

Au delà des évidences « L’inclusion du genre, avec la notion de violence envers les femmes, permet non seulement de relever l’inadéquation entre ces politiques et les représentations sexuées de la sécurité, mais également de critiquer l’idée fort répandue selon laquelle les femmes seraient naturellement plus vulnérables que les hommes.»

Tout en soulignant que justement, le genre reste une structure invisible des politiques publiques de sécurité, que la peur est une discrimination sexuée, l’auteure va analyser les politiques de sécurité à l’épreuve de leur public : « L’hypothèse principale de ce travail est que l’absence de débat public sur l’évidence que recouvre la soi-disant vulnérabilité des femmes contribue à fixer ces identités, alors qu’un tel débat permettrait de mettre en lumière des formes de discriminations persistantes à l’encontre des femmes. »

Le livre est divisé en sept chapitres : « Sécurité et violences, de qui parle-t-on », « Genres et politiques en matière de violences », « Les violences envers les femmes dans les statistiques », « La dépolitisation des violences envers les femmes », « Peur-préoccupation et peur sexuée », « De la peur assignée aux tactiques d’évitement » et « Violences et ordre social sexué ».

L’auteure procède à une étude détaillée des contrats locaux de sécurité à Paris et à Guyancourt. Elle confronte ses positions avec celles de multiples auteur-e-s, pour présenter les débats sur les questions de la sécurité. Elle insiste à juste titre sur la place des violences envers les femmes et de leur déni. « Aussi, s’attaquer aux violences envers les femmes implique-t-il de les replacer systématiquement dans le contexte de pouvoir qui les produisent et non de les considérer comme un risque inhérent à une prétendue condition féminine. »

En conclusion, l’auteure souligne une tendance à nier les revendications féministes d’égalité (et à nier de fait les discriminations à l’encontre des femmes) en s ‘appuyant sur la dénonciation de la construction concomitante du genre et des rapports de classe et de race. Sans oublier les analyses de certains auteurs (Nacira Guénif-Souilamas, Eric Macé ou Laurent Mucchielli) « qui tiennent à tort les féministes responsables de la mise en lumière des violences sexistes dans les seuls quartiers populaires. »

Il s’agit non seulement d’un ouvrage très riche et novateur sur l’espace public et les violences, mais ce livre nous rappelle que l’apport du mouvement féministe, l’approche en terme de genre (rapports sociaux de sexe), et pas seulement sur ces sujets, reste indépassable. Sans oublier la nécessité de ne pas subordonner les luttes contre l’oppression des femmes aux autres dimensions nécessaires de remise en cause de la réalité sociale.

Quelques autres lectures possibles et complémentaires sur les violences, exercées par les hommes, envers les femmes :

Sous la direction de Cécile Dauphin et Arlette Farge : De la violence et des femmes,  Bibliothèque Albin Michel histoire, Paris 1997, 201 pages, 22 euros

La violence, les mots, le corps, Cahiers du genre n°35, L’harmattan, Paris 2003, 282 pages, 24,40 euros

Maryse Jaspard : Les violences contre les femmes, Édition La Découverte, collection Repères, Paris 2005, 122 pages, 11 euros

Patrizia ROMITO : Un silence de mortes, Editions Syllepse, Paris 2006, 298 pages, 25 euros

Collectif national pour les droits des femmes : Contre les violences faites aux femmes –Une loi cadre !, Editions Syllepse, Paris 2006, 158 pages, 7 euros

Andrea Dworkin : Pouvoir et violence sexiste, Sisyphe, Montréal 2007, 123 pages, 11,50 euros

 Marylène Lieber : Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question

SciencesPo. Les Presses, Paris 2008, 324 pages, 26 euros

 Didier Epsztajn

Logiques propres et totalisantes de l’action coloniale

Olivier Le Cour Grandmaison s’est engagé dans une « démarche et une exigence rebelles à l’ordre des savoirs récemment utilisé », et nous livre un texte très dense, illustré de multiples et longues citations de personnalités civiles (en particulier Tocqueville « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes et des troupeaux » et militaires. Les termes employés, la négation de l’autre, la violence non dissimulée, nous montre une société du milieu du XIXème siècle consciente de ces faits et gestes et les revendiquant ouvertement au nom du progrès et de la civilisation. Nous sommes loin du maquillage de l’histoire dans une narration mythique et reconstruite à l’abri des oublis.

Dès l’introduction, l’auteur nous précise que certains mots peuvent être polysémiques (nommant des actes jugés, aujourd’hui, fort éloignés les uns des autres) et qu’il est impératif pour lire les textes cités de s’affranchir de leurs acceptations récentes forgées après Auschwitz. Un exemple frappant en est le mot « exterminer » présent dans le titre de son livre.

Le livre est accablant sur les méthodes employées par l’armée française dans les territoires algériens et sur les justifications développées  par les hommes  politiques.

Il est éprouvant de lire la description des enfumades, des massacres de prisonniers, des razzias, des destructions de village ; entendre et ressentir les mots de « hordes arabes », « races inférieures », « vies sans valeur », découvrir et penser les développements de notion comme « espace vital » et de « responsabilité collective », de suivre les spoliations légales, le code de l’indigénat et l’internement administratif.

Olivier Le Cour Grandmaison ordonne les actions, les forces matérielles et les idées sous-jacentes en faisant ressortir les logiques propres et totalisantes de l’action coloniale.

Comment ne pas penser ces temps oubliés et cachés, à l’aune de temps plus modernes, plus proches, plus commémorés ?

A de multiples reprises, la narration sera soutenue par des remarques méthodologiques précises, pour permettre à l’historien-philosophe, et à nous lectrices ou lecteurs, de parcourir d’autres lieux et époques. Ces allers et retours, éclairent des liens, des ressemblances, de possibles projections ou extensions, d’un regard pertinent comme sur « le statut des juifs sous Vichy » ou sur « les camps d’extermination » sans en nier les différences fondamentales et leur objet irréductible à la violence coloniale.

L’ultime chapitre étend le champ de la réflexion. La guerre « coloniale » se poursuivait dans et contre la « sociale ». Des liens structurants, des croisements dans l’histoire des classes et des populations sont mis à nu avec une force démonstrative toujours ancrée dans de riches sources documentaires.

Ce livre est une invitation à la mémoire, à la connaissance et à la nécessaire réflexion sur la colonisation.

Si les faits d’alors ne tissent pas une toile où s’épanouiraient, en les relativisant, les crimes du XXème siècle, les expériences concrètes et les modelages de la société qu‘ils ont engendré, ont favorisé cependant des espaces fertiles à de nouvelles atrocités.

« Nous n’avons pas fini de prendre la mesure de la terrible fécondité de cette histoire et de ses conséquences désastreuse pour le siècle des « extrêmes » et des génocides. Il n’aurait pas été ce qu’il fut sans le « siècle de fer » et de sang imposé par les Européens aux « races inférieures » d’Afrique et d’ailleurs. »

PS

a)      Sur Tocqueville, apôtre de la colonisation, l’historien rappelle aux chantres néolibéraux de l’auteur de la « Démocratie en Amérique » que celui-ci fût un partisan des destructions, des massacres et déportations en Algérie, dans un bel article dans le n° 82 de Aôut-septembre de Manière de Voir intitulé « Pages d’Histoire occultées ». A lire aussi dans ce riche numéro un article de D. Bensaid sur « La révolution française refoulée »

b)      Dans la Remarque n°1, Engels et Marx : le colonialisme au service de l’histoire « universelle » Olivier Le Cour Grandmaison revient sur le caractère unidimensionnel des analyses centrées sur le seul rôle « émancipateur du capitalisme », négligeant les conséquences sociales des processus dans une série de pays dominés et devrait aussi nous inciter à plus de vigilance dans l’exposition des faits rarement unilatéraux.

c)      La remarque N°2 sur le livre de Joseph Conrad  « Au cœur des ténèbres» aurait mérité un développement sur son adaptation cinématographique actualisé à la guerre du Vietnam par Coppola dans « Apocalypse Now ».

Olivier LE COUR GRANDMAISON : Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial.

FAYARD, Paris 2005, 365 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn

Fausses questions et vrais enjeux de la lutte contre le chômage

Dans cet ouvrage collectif pluridisciplinaire dirigé par Michel HUSSON, la réalité du marché du travail et de la flexibilité est examinée tant du point de vue du discours que des conséquences pour les salarié-e-s.

Partant de l’unilatéralité des points de vue des libéraux « Ce type de discours est doublement clos. Il se refuse d’abord à envisager d’autres postures que l’adaptation aux exigences de la finance mondialisée, et il prend aussi pour acquis que la globalisation, le changement technologique, ou le vieillissement de la population dictent un certain type de réformes », cet ouvrage confronte les idées reçues et répandues par les responsables politiques et les médias aux réalités.

La précarisation du travail en France (P. CONCIALDI) est largement répandue suite aux vingt ans d’offensive patronale contre le droit du travail (G. FILOCHE). Exposer les statistiques, décrypter les modalités de dérégulation se saurait suffire, une véritable lutte idéologique (E RENAULT) autour de la précarité et de la flexibilité devrait être menée. Pour C. DEJOURS, examinant les nouvelles modalités de la  mobilisation de la force de travail, la flexibilité est l’autre nom de la servitude

« L’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? » : dans une seconde partie du livre, nous sont présentées de véritables comparaisons avec la situation en Allemagne (O. CHAGNY), en Grande Bretagne (F. LEFRESNE) et aux USA (F. VERGALA).

Une troisième partie nous expose les fausses solutions et les vrais enjeux. Non seulement la flexibilité n’est pas un remède au chômage (M. HUSSON), mais pour comprendre les politiques menées il convient de replacer la précarité et la flexibilité du travail dans les processus de mondialisation du capital (D. PLIHON). T. COUTROT revenant sur la situation au Danemark nous propose de tirer d’autres leçons de la situation dans ce pays à propos de la « flexicurité » ;

Adapter les salariés au nouveau régime capitaliste ne saurait être une solution permettant l’émancipation et le mieux vivre. Un petit livre bien utile pour sortir de la pensée unique.

 Dirigé par Michel HUSSON : Travail flexible, salariés jetables

La Découverte 2006, 138 pages 8 euros

Didier Epsztajn

Du coté des revues N°2

 Le dossier « Formation et orientation : l’empreinte du genre » du dernier numéro de l’année 2007 de la revue Travail, genre et sociétés, est composé d’articles sur les représentations des métiers par les jeunes, garçons et filles minoritaires dans les filières techniques, la représentation des métiers dans les livres pour enfants, etc… Ce dossier est complété, entre autres, par un remarquable article sur « La fabrication de la soie : domaine réservée aux femmes » de Françoise Vouillot.

Le second numéro de Savoir/Agir est principalement consacré aux Identité(s) nationale(s), au retour des politiques de l’identité. Signalons, entre autres, l’interview de Anne-Marie Thiesse, directrice de recherche au CNRS sur « la nation, construction politique et culturelle », et la lecture des ouvrages récents de Gérard Noiriel par Gérard Mauger.

Le troisième numéro de La revue internationale des livres et des idées comporte un dossier « Penser à gauche » avec notamment des articles de Daniel Bensaid sur John Holloway et Richard Day, Chantal Mouffe, Slavoj Zizek à propose de Peter Sloterdijk, Antonio Negri sur Giorgio Agamben. A noter un long article d’Enzo Traverso « Interpréter le fascisme » à propos d’ouvrages de George L Mosse, Zeev Sternhell et Emilio Gentile

Je souligne la qualité globale de cette revue, en nette amélioration depuis le récent premier numéro, tout en regrettant le ton sentencieux de certains articles comme celui de Jérome Vidal sur le livre de Gérard Mauger consacré aux émeutes de novembre 2005.

Travail, genre et sociétés

Numéro 18/2007, Editions Armand Colin, Paris, 233 pages, 25 euros

Savoir/agir

N°2 Décembre 2007, Editions du croquant, Bellecombe-en-Bauges, 143 pages, 15 euros

La revue internationale des livres et des idées

N°3 janvier-février, Paris, 63 pages, 5 euros, vente en kiosque

 Didier Epsztajn

Du coté des revues n°1

Sans pouvoir faire des comptes-rendus détaillés des multiples revues publiées, je voudrais signaler néanmoins aux lectrices et aux lecteurs, trois livraisons particulièrement riches.

Le dossier du double numéro de « Les mondes du Travail » traite des conflictualités au travail. Les textes publiés permettent, contrairement aux descriptions apologiques des réalités sociales, de cerner certaines évolutions, de dégager les déplacements des actions de protestation des salariés, de rendre à la conflictualité et à la lutte des classes une certaine visibilité, d’offrir des  descriptions de la réalité plus étayés que les banalités des idéologues. Ce riche dossier est complété entre autres d’un article sur les immigrés aux Etats-Unis

Le dernier numéro de NQF est centré sur les enjeux de la parité linguistique, il offre de multiples réflexions sur la réduction de l’universel au masculin, la nécessaire prise en compte du genre dans les textes officiels et dans les expressions quotidiennes. Je signale aussi le beau texte « Féminismes, lesbianismes et processus révolutionnaires en Bolivie ».

Le dossier coordonné par Stathis Kouvélakis, dans Contretemps, permet de lire des travaux posant l’idée d’un Marx « comme ensemble d’élaborations et de travaux toujours-déjà confrontés aux limites internes de sa pensée et l’ouvrant sur son extérieur. » La traduction aujourd’hui en français d’auteurs se réclamant du marxisme, devrait permettre l’élargissement des débats au-delà des traditions nationales souvent réductrices.

Les mondes du Travail

Numéro 3/4, mai 2007, Amiens, 179 pages, 15 euros

Nouvelles Questions Féministes

Vol 26, N° 3, Editions Antipodes, 168 pages, 19 euros

ContreTemps n° 20, Marx hors limites : une pensée devenue monde

Textuel, Paris , 2007, 187 pages, 19 euros

 Didier EPSZTAJN

Penser les rapports sociaux de sexe en les articulant aux rapports de classe et aux rapports Nord-Sud

La nouvelle livraison des Cahiers de Critique Communiste remplit un vide malgré la multiplication des ouvrages sur la question du genre et du féminisme.

Josette TRAT revient sur l’histoire oubliée ou méconnue du courant « féministe lutte de classe ». Après avoir rapidement présenté les caractéristiques des autres courants féministes (Différentialistes, « féminisme radical ») l’auteure détaille les positions de ce courant, qui, contrairement aux féministes socialistes des générations précédentes, n’a pas subordonné la lutte des femmes à la lutte socialiste. Au centre de la réflexion, la compréhension que « si toutes les femmes sont opprimées, elles ne le sont pas toutes de la même manière », et la nécessité de « combiner l’action autonome du mouvement féministe avec l’action unitaire avec d’autres mouvements sociaux ».

Si les années 1970-1980 sont une phase d’expansion et de grandes conquêtes (droit à la contraception, à l’avortement, liberté pour les femmes de disposer de leurs corps, etc.), les années 1984 1995 marque une période défensive pour le mouvement féministe. L’auteure décrit les luttes et les problématiques qui ont marqué chacune de ces périodes.

« Le 24 novembre1995, 40.000 personnes manifestèrent dans les rues de Paris, pour le droit à l’emploi des femmes, contre les attaques des commandos d’extrême droite, contre l’ordre moral, à l’initiative de la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) et à l’appel de plus de 140 organisations…. Cette manifestation fut le prélude au grand mouvement social de novembre décembre 1995».

Cet article se termine sur les obstacles anciens et nouveaux de la dernière période 2002-2006, l’auteure met en avant l’urgence « de penser les rapports sociaux de sexe en les articulant aux rapports de classe et aux rapports Nord-Sud ».

Le second article tire les enseignements du travail de terrain mené par le Collectif Féminin-Masculin de Vitry au travers d’un entretien avec Sandrine BOURRET (enseignante et présidente de ce collectif) et en particulier sur les violences faites aux femmes.

Dans l’interview suivant Elsa DORLIN explicite les origines du courant queer et défends de manière particulièrement argumenté l’apport possible de ce courant aux réflexions féministes d’aujourd’hui.

Stéphanie TREILLET analyse les rapports entre mondialisation libérale et oppression des femmes « On ne peut comprendre la mondialisation capitaliste que comme un processus modelé et structuré par la division sexuelle et sociale du travail. » Elle décrit les ambiguïtés et les contradictions potentielles des deux principaux mots d’ordre du mouvement altermondialiste « le monde n’est pas une marchandise » et « un autre monde est possible », tout en soulignant leur caractère unificateur pour conclure « la prise en compte de la dimension de genre dans l’analyse de la mondialisation montre qu’on ne construira du collectif que sur la base de l’émancipation des individu-e-s. »

Deux chapitres traitent de la prise en compte des questions de santé dans les luttes féministes et gaies (Gabriel GIRARD)° et de la nécessaire histoire des mouvements de femmes de l’immigration en France (Claudie LESSELIER)

Enfin Dorian DOLZOME et Maud GELLY analysent l’offensive masculiniste, « difficile à identifier comme adversaire politique du féminisme dans la mesure où il utilise des argumentaires égalitaires pour les dévoyer »  (divorce, garde des enfants, etc.…)

Ces textes montrent que le souci d’articuler lutte féministe, antiraciste et lutte de classes ne date pas d’hier.

Il me faut souligner la grande qualité éditoriale de ce petit livre, sa clarté et son souci de simplicité qui ne rime jamais avec simplification. Une lecture importante en attendant impatiemment une suite et qui sait la renaissance « Des Cahiers du féminisme » une des meilleures publications de l’ex LCR.

Cahiers de Critique Communiste : Femmes, genre , féminisme.

Editions Syllepse, Paris 2007, 120 pages, 7 euros

 Didier EPSZTAJN

Face à la crise systémique du capitalisme, soyons réaliste, demandons l’impossible

Le petit manuel de Nicolas Béniès, entre autres, amateur de jazz et de romans noirs, se décline en un prélude et trois mouvements, précédés d’une ouverture générale. Des encarts et des fiches complètent ce dispositif. Loin d’une description des événements, l’objet de ce livre est d’ «interpréter les apparences », ce qui suppose « d’intégrer toutes les dimensions de la crise, des crises » et d’interroger la réalité, « difficilement appréhendable car dissoute dans le fonctionnement du système lui même » (sans s’appesantir l’auteur rappelle que « le fétichisme de la marchandise se traduit par un évanouissement des rapports des sociaux »).

A juste titre l’auteur insiste sur l’apport des romans noirs dans l’étude des sociétés et la place du jazz comme musique du siècle. Ces contrepoints ne sont pas une coquetterie d’auteur mais un juste complément ludique au décryptage des cycles et des crises.

« La crise révèle des mécanismes trop souvent occultés, qu’il faut savoir décrypter par la référence à une méthode d’analyse, une économie politique critique. Contrairement à l’idéologie véhiculée par le libéralisme, ce ne sont pas les marchés qu’il faut considérer en premier mais les formes de l’accumulation du capital. »

Le prélude est titré très justement « Faillite ! ».

Risque de faillite des banques, des sociétés d’assurance, de réassurance, du système financier, faillite de l’État islandais, etc….

Mais derrière la faillite, suivant le terme hier employé par le premier ministre avant qu’il ne retrouve quelques dizaines de milliards pour sauver les banques, se « dissimule la réalité des politiques menées, et surtout diffuse l’idée que l’État est un agent économique comme un autre qui doit équilibrer ses dépenses et ses recettes » soit le dogme libéral le plus éculé.

Le terme de faillite devrait en priorité s’appliquer au système.

Nicolas Béniès montre que la crise est systémique et qu’elle prend plusieurs formes « financière, économique, sociale, idéologique, que les crises et les récessions dues à la surproduction ont rythmé les cycles du capital. » Il insiste particulièrement sur la non dissolution de l’État mais sur les modifications de son engagement.

Contre la naturalisation de la crise « pour comprendre le monde et avoir une chance de le transformer, la théorie est un enjeu politique majeur. »

Le premier mouvement reprend un article paru dans Critique communiste, écrit en septembre 2007. Contre les économistes et les journalistes idéologues, les politiques adeptes de la méthode Coué, l’auteur expliquait alors que la crise financière deviendrait crise économique, tout en détaillant la déréglementation financière, les nouveaux instruments de marchés. Il caractérise le nouveau régime d’accumulation, le mode spécifique de création de richesses. Sur ce point je ne peux que conseiller la lecture complémentaire du livre de Michel Husson (Un pur capitalisme, Éditions Page 2). La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas

Dans le deuxième mouvement, Nicolas Béniès dégage les caractéristiques de la crise (crise de solvabilité, crise classique de surproduction et crise de la profitabilité) et analyse le processus de mondialisation dans le contexte d’une nouvelle période économique à tendance récessionniste.

L’auteur détaille les politiques d’entreprise « La logique de la firme se synthétise dans la volonté d’augmenter le profit de chaque capitaliste par la diminution continue du coût du travail devenue la seule variable d’ajustement. », la flexibilité, la politique d’immigration, revient sur le salaire socialisé (dénommé charges sociales par les libéraux), les modèles mathématiques magiques, la désintermédiation et la titrisation, la privatisation des services publics. A très juste titre, il souligne que « Le marché n’existe pas sans État » il interroge la réalité des marchés internationalisés (marchés financiers, adossement des firmes transnationales aux états-nations) et se penche sur les notions et formes d’État, de normes de consommation et de régime d’accumulation.

Chose plutôt rare, même chez les économistes hétérodoxes ou les critiques radicaux, il souligne « que les revendications des droits des femmes font partie intégrante de la lutte syndicale. Ne pas le comprendre, c’est refuser les moyens de combattre les remises en cause de tous les droits collectifs. » A ce titre, il nous rappelle que la revendication, sur les retraites, de 37,5 annuités pour toutes et tous ne s’appliquent pas à elles.

Le troisième mouvement est consacré aux « Perspectives, réponses possibles, propositions ».

Au centre des solutions souhaitables, l’auteur prône la « déprivatisation :

« Déprivatiser = lutter contre le transfert du risque sur le salarié considéré comme le seul responsable donc le seul coupable, en remettant en cause les pratiques liées à la sous-traitance, à l’externalisation, à la précarité, aux inégalités.

Déprivatiser = supprimer toutes les privatisations. Revenir à la logique du service public.

Déprivatiser = une nouvelle logique sociale privilégiant la satisfaction des besoins sociaux, collectifs sur l’augmentation du profit individuel de la firme. Une logique de développement des services publics, de ces services qui sortent des modalités de valorisation du capital.

Déprivatiser = de nouveaux rapports avec les pays du Sud passant par leur développement en annulant la dette dans un premier temps, en acceptant qu’ils mettent en place une priorité aux cultures vivrières, pour répondre dans le même temps aux défis de la destruction de notre environnement. Pour répondre à la crise écologique, il faut limiter les transports inutiles, changer la logique du développement.

Autrement dit, faire triompher une logique collective et des formes de démocratie permettant à l’ensemble des salariés et des citoyens de décider de leur avenir commun. »

Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Pas seulement une description d’une faillite, mais une véritable analyse des réalités du système capitaliste, de la mondialisation, de la place des États et des politiques menées ; sans oublier des propositions de solutions alternatives à débattre et à saisir pour agir.

Pour celles et ceux qui voudraient approfondir sur l’opacité du fonctionnement du système capitaliste je renvois au livre d’Antoine Artous (Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Éditions Syllepse, Paris 2006 Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme ) et à l’exceptionnelle première partie « L’argent crie son désir » du livre de Daniel Bensaid (La discordance des temps, Éditions de la Passion, Paris 1995).

Nicolas Béniès : Petit manuel de la crise financière et des autres….

Éditions Syllepse, Paris 2009, 190 pages, 9 euros

Pages à consulter gratuitement sur le site de Contretemps : http://www.contretemps.eu/sites/default/files/Manuel.pdf

Didier Epsztajn

Les répercutions méthodologiques de l’intégration de la notion de genre avec celle de classe dans les analyses historiques

A travers quelques exemples dans les territoires de la Grèce en fin du 19ème et début du 20ème siècle, Efi Avdela met en évidence les dimensions sexuées des conflits sociaux et politiques. Le regard porté sur l’histoire devient alors à la fois plus concret et plus universel.

Je dois avouer un véritable choc en lisant ces quelques essais et en particulier le chapitre cinq « Classe, ethnicité et genre dans la Thessalonique post-ottomane » sur une grève des ouvrier-e-s du tabac en Macédoine orientale et la violence des affrontements entre grévistes juives et briseuses de grève musulmanes.

Dans son introduction l’auteure explicite l’utilisation des outils analytiques « genre », « classe » et « nation », leur entrelacement et leur indissociabilité, l’apport considérable de l’histoire des femmes et du genre. « En mettant au centre de leurs analyses ces groupes de femmes dont les activités faisaient d’elles les agents d’une action délibérée sur le champ social, d’une manière aussi bien individuelle que collective, les études en question ont dirigé l’intérêt historique ailleurs que sur les mécanismes économiques et l’état – les champs de prédilection de la nouvelle histoire de la période – , vers les rapports sociaux, les sujets historiques et leur action publique. ».

Les titres des différents chapitres montrent les pistes de la recherche « Quand classe et genre s’opposent », « Genre, famille et stratégies de travail », « Aux plus faibles et nécessiteux : la législation relative à la protection du travail des femmes », « Significations contestées : protection et résistance dans les rapports des inspecteurs du travail », « Nation, citoyenneté et genre » sans oublier le chapitre cinq déjà cité.

Au delà de son apport dans la connaissance historique et sociale, ce livre offre une réflexion élargie sur la réalité des conflits sociaux, dans leurs dimensions sexuées, et de leurs articulations à la construction nationale grecque. A quand l’intégration de ces dimensions par tout-e-s les historien-ne-s (et autres scientifiques) ?

Espérons que d’autres textes de cette historienne féministe soient rapidement accessibles en France.

Efi Avdela : Le genre entre classe et nation – Essai d’historiographie grecque

Editions Syllepse, Paris 2006, 205 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

Le consensus international contre la pauvreté ne doit pas occulter l’asymétrie des rapports entre pays, ni à l’intérieur de ceux-ci les politiques créatrices ou reproductrices d’inégalité et de pauvreté

    Ce numéro d’Alternatives sud offre un panorama des mouvements luttant contre l’injustice sociale et l’arbitraire politique. Il rassemble trente cinq contributions portant sur les réalités nationales et régionales d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Les différent-e-s auteur-e-s, engagé-e-s mais lucides, décrivent les contraintes, les avancées et le dynamisme des luttes. La vague de démocratisation commencé dans les années 80 se poursuit mais se heurte aux intérêts des classes possédantes dans un contexte international marqué par la lutte contre le terrorisme orchestré par la première puissance mondiale les USA.

Comme le souligne François POLET, dans son introduction, aucun pays du sud « n’échappe à deux tendances qui correspondent à deux discours forts de la communauté internationale : l’impératif démocratique d’une part et la libération des marchés de l’autre. ». Cette conjonction de la démocratisation et du tournant libéral explique partiellement « les désillusions vis à vis de la démocratie, voire un discrédit, liés au fait que l’ouverture politique n’a pas entraîné les progrès sociaux escomptés. »

Il ne faut pas prendre pour argent comptant, les annonces de lutte contre la pauvreté des organismes internationaux (Banque Mondiale, Fond Monétaire International, etc.). « Cette réforme dans la réforme » ne touche en effet pas le noyau des mesures d’ajustement structurel, mais « vise à le rendre socialement et politiquement viable sur le long terme. »

Mondialisation et concurrence, arrêt des subventions, privatisations pèsent sur les niveaux de consommation, de bien être, des aspirations à la reconnaissance et expliquent les conditions d’émergence des mobilisations. Mais, pour l’instant, et quelque soit les avancées constatées dans certains pays, l’efficacité sociale et politique des mouvement sociaux implique toujours de répondre « à deux défis : celui des convergences antre acteurs sociaux et celui du rapport entre société civile et société politique. ». Cela nécessite plus que des luttes isolées.

Comme l’indique François POLET « les victoires politiques ou juridiques sont encourageantes » mais leurs traductions dans les faits restent généralement fragiles. Tout dépendra de la capacité des mouvements sociaux à maintenir un degré de mobilisation minimal sur une longue durée, d’offrir des cadres permettant, en unifiant les différents secteurs populaires, de tracer une ou des alternatives politiques en « évitant le dévoiement et l’instrumentalisation » par des fractions des appareils d’État.

Une lecture nécessaire pour comprendre le concret des résistances, des mobilisations, des avancées et des difficultés. La mondialisation actuelle déplace et remodèle les exploitations et les oppressions. Un nouveau cycle de résistance des populations et des peuples pose une fois de plus la question d’un autre monde possible et souhaitable. Et pour certain-e-s, il y a urgence.

Le mouvement ouvrier « du centre » porte une responsabilité immense, à commencer dans son relatif silence concernant l’annulation immédiate de toute la dette. Sans compter les nécessaires soutiens et popularisations des luttes sociales et politiques en Amérique latine, Afrique et Asie. Nous sommes au centre mais nous ne sommes pas le centre du monde.

 Alternatives Sud : État des résistances dans le sud 2007

Editions Syllepse, Paris 2006, 238 pages, 18 Euros

 Didier Epsztajn

Incertitudes inscrites dans les organisations sociales

Dans la plupart des pays, les statistiques indiquent un différentiel de naissances (sex-ratio) : 51,2% de garçons et 48,8% de filles dans les pays riches, un écart encore plus significatif en Chine avec 55% de garçons pour seulement 45% de filles. Continuer à lire … « Incertitudes inscrites dans les organisations sociales »

Démasquer les évidences

Un petit ouvrage qui contribue à dénaturaliser des faits, à désenchanter le monde, à démasquer des évidences.

Au constat d’un manque de production de scientifiques, Bernard Convert oppose et analyse les transformations de l’enseignement supérieur, le développement des formations professionnalisées, la mise en perspective internationale de quelques matières enseignées.

La pseudo-réalité se transforme, des réalités induites par les exigences des entreprises ressortent. L’auteur interroge la prétendue crise des vocations scientifiques et plus largement les impasses de la démocratisation, j’utiliserais plutôt le terme de massification, scolaire.

Bernard Convert, nous offre dans ce petit livre une enquête approfondie et des réflexions qui devraient soulever débat pour celles et ceux qui prônent des valeurs d’autonomie et de liberté critique.

 Bernard Convert : Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur la prétendue crise des vocations scientifiques

Raison d’agir éditions, Paris 2006, 94 pages, 6 euros

 Didier Epsztajn

Les bons mauvais esprits libres

Comme le souligne l’auteur dans ses pages liminaires « Comment me lire ? » un lecteur ou une lectrice fait nécessairement la « découverte navrante », du nombre limité de livres abordables au cours d’une vie (je n’ai jamais pu vraiment accepter cette idée). Chacun-e en tirera une ou des méthodes de choix fantasmatiques au nom de ses réalités intimes, des hasards objectifs, des amours, etc…

Presque deux cent entrées, une part belle aux ouvrages dits classiques, aux surréalistes, une plongée dans le vingtième siècle, comme autant d’entrelacements, rencontres, amitiés, amours fous, littératures, arts et engagements.

Les choix de l’auteur, sont riches de nombreuses surprises, y compris dans ses oublis. « Il peut y avoir certains avantages à être autodidacte. A coup sûr celui, au lieu de se laisser imposer les choix des maitres et de leurs programmes, de se laisser guider, à partir de ses premières illuminations, au fil de leurs affinités, amitiés, recommandations… »

Reste, cela fâchera probablement Michel Lequenne, que certaines pages, de cette rétro-promenade, mais non errance, dans la vie et dans les livres, sont significativement moins intéressantes que d’autres. Sans renoncer à la force de ses idées, l’auteur, aurait pu porter un regard apaisé sur les divergences politiques, les choix organisationnels, les jugements et les polémiques du siècle éteint. Son œuvre, de passage de témoin aux générations du vingt et unième siècle, aurait été plus utile, en faisant une part plus belle aux doutes et aux incertitudes.

Des partis pris quelques fois irritants, mais un livre passionnant, un livre de goinfre « qui ne trouve pas de contradiction, mais conciliation entre ce que j’ai aimé et ce que j’aime maintenant. ». Les souffles combinés de la révolte, de l’émancipation et de la connaissance.

 Michel Lequenne : Le catalogue (pour mémoires)

Editions Syllepse, Paris 2009, 827 pages, 30 euros

 Didier Epsztajn

Transformations du travail, accumulation du capital et action collective

Les voitures encombrent les villes, les routes et nos têtes « ne pas oublier la puissante féerie marchande», la concurrence fait rage entre les quelques groupes automobiles cherchant à préserver ou accroître leurs parts sur les marchés locaux et mondiaux.

Le livre de Stephen Bouquin n’est pas une étude de plus sur les restructurations industrielles ou de sociologie du travail ouvrier. Il inscrit les transformations du travail dans l’atelier en relation avec la dynamique d’accumulation du capital. « On ne peut traiter des relations de travail et de leur transformation sans prendre en compte la dynamique d’accumulation du capital. » sans cependant oublier que « Les interrelations entre les transformations du travail, l’accumulation du capital et l’action collective se construisent selon des temporalités différentes. »

L’auteur va appréhender la conflictualité sociale « non comme un épiphénomène mais, au contraire, comme une dimension structurellement présente, même si l’une de ses manifestations telle que la grève peut faire défaut pendant tout un temps ». et lui attribue « un rôle structurant, cette approche a le mérite de ne pas se limiter à une interprétation managériale de la réalité sociale qui considère les conflits sociaux comme preuve de la perte de cohérence du modèle productif. »

Une double contingence pèse sur les groupes automobiles «la nécessité de maîtriser tant que faire ce peut le facteur travail humain d’une part, affronter à des degrés variables une concurrence intercapitaliste d’autre part. »

Le livre est découpé en trois parties : les modèles d’analyse de l’industrie automobile, rationalisation et conflits et études de cas.

Dans des études détaillées de RVI Blainville et Volkswagen Bruxelles, S. Bouquin mobilise plusieurs niveaux d’analyses (historique, économique, sociologique). Il n’est pas possible de résumer la riche documentation d’autant que l’auteur revient sur l’introduction du taylorisme aux USA et le modèle productif japonais.

Par ses méthodes et en particulier la place donnée à la conflictualité (dimension endogène de l’évolution des formes d’organisation du travail et des politiques de management et non élément surajouté) ce livre permet d’appréhender à travers une histoire des restructurations d’un secteur prépondérant du monde capitaliste et les modifications de la subsomption réelle du travail. (La notion de soumission ou subsomption est d’acceptation plus large que celle d’exploitation). L’auteur nous rappelle que « La subsomption réelle du travail a ceci de particulier qu’elle peut laisser l’individu entièrement autonome et responsable… » Le despotisme d’entreprise peut se dépouiller de ses aspects les plus autoritaires mais « même le travail le plus autonome peut encore connaître une forme de domination sous une forme particulière telle que le codes du métier et la conformisation de soi à ceux-ci. »

Se réclamant d’une certaine tradition d’analyse (entre autres Pierre Naville, Jean-Marie Vincent et Pierre Rolle) l’auteur n’oublie pas que « Le temps est un rapport social, tout comme le travail. » et que  « Le capital ne peut prendre en considération la subjectivité libre opposée au monde des choses qu’en chosifiant à son tour la subjectivité pour la soumettre au processus de valorisation. »

Dans sa postface « Salariat, résistance et perspectives » Pierre Cours-Salies revient sur les apports de cette démarche pluridisciplinaire et nous rappelle que « l’avenir s’écrit en grande partie au futur antérieur ».

 Stephen BOUQUIN : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004)

Editions Syllepse, Paris 2006, 306 pages 23 euros

 Didier Epsztajn

La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas

Le dernier ouvrage de Michel Husson regroupe des textes antérieurement parus et remaniés pour donner une logique d’ensemble autour de cinq chapitres : le capital-monde, les contraintes du profit, le travail sans fin, la construction des alternatives et les armes de la critique.

Michel Husson commence par décrire la hausse du taux d’exploitation (baisse de la part salariale dans le produit intérieur brut (PIB) depuis le début des années 80. Il nous rappelle que « la courbe générale de la part salariale s’explique…. par le rapport de forces entre classes sociales. » Le capital est un rapport social, un rapport d’exploitation.

Le discours économique participe du noyau dur de l’idéologie dominante et cette idéologie « se nie en tant que telle et revendique au contraire de la neutralité et de l’objectivité scientifique. » L’économie n’est pas une science dure, toute appréhension de sa réalité passe d’abord par la critique de l’économie politique.

La mondialisation actuelle débarrasse le capitalisme d’un certain nombre d’entraves. « La fonction principale de la finance est d’abolir, autant que faire se peut, les délimitations des espaces de valorisation. » Il y a fluidification des déplacements du capital. La financiarisation « n’est donc pas une excroissance malsaine sur un corps sain mais un élément constitutif du capitalisme contemporain ». Sans oublier « que la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salaires dont la part a reculé. »

L’auteur polémique à juste titre avec « la fable de la flexibilité », « le fardeau des dettes » mais aussi sur les théorisations sur « le capitalisme cognitif et la fin du travail.» Aux positions sur le revenu universel, il oppose la socialisation et la gratuité « Tout progrès social passe pourtant par un degré de socialisation accru, qui est une démarchandisation, et potentiellement une démonétisation. »

Michel Husson n’en reste pas à la critique, la partie IV « La construction des alternatives » trace, en positif, une démarche émancipatrice.

L’auteur argumente de façon précise sur la nécessité d’une démarche crédible, contre le  « révolutionnarisme » et son retrait des combats présents et permanents, sa logique de démission par le « tout ou rien ».

Je partage le positionnement de l’auteur lorsqu’il explique très clairement que « La partie difficile de toute démarche programmatique n’est donc pas tellement l’énoncé des mesures à prendre, mais la définition des politiques permettant de neutraliser les comportements d’obstruction, de rétorsion, voire de sabotage auxquels un projet de transformation sociale aurait à faire face.»   « C’est pourquoi il faut soigneusement calibrer le radicalisme de tout projet, de manière à assurer le degré de mobilisation sociale nécessaire à sa viabilité réelle. Il faut, autrement dit, disposer d’une vision stratégique. »

La postface, sur l’affaire Jérôme Kerviel, trader de la Société Générale, permet à l’auteur de revenir sur des fondamentaux souvent masqués : « La véritable sanction se produit quand ces titres financiers, qui ne sont que des droits de tirage sur la plus-value, cherchent à faire le grand saut périlleux et à se reconvertir dans la sphère réelle. C’est alors le moment de rappel de la réalité. »

Reste que le « pur » capitalisme est inconcevable sans l’intervention en permanence des États pour créer et soutenir les conditions de son fonctionnement, et sans la corruption, les maffias et l’ensemble des faces obscures du rayonnant marché ; sans oublier la socialisation des pertes des établissements bancaires et financiers par le très libéral gouvernement américain.

Il faudrait approfondir la discussion sur l’impérialisme, la position de Michel Husson n’est pas convaincante « Le concept d’impérialisme a perdu une partie de sa pertinence. »

Il en est de même sur la Chine car « l’émergence d’un géant » n’existe que comme tendance, lourde de graves crises socio-économiques. Il n’est pas si facile de sortir du sous-développement même sous une autorité très centralisée « d’un parti-état ».

Un livre combinant critique théorique et approches pratiques et résolument tourné vers la construction d’alternatives, intégrant les réponses écologiques à la crise du « pur capitalisme ».

 Michel Husson : Un pur capitalisme

Éditions Page deux, Lausanne 2008, 204 pages, 16 euros

Trois chapitres sur le site de ContreTemps : http://www.contretemps.eu/lectures/trois-chapitres-dernier-livre-michel-husson

 Dider Epsztajn

Un mur a toujours deux cotés

Journaliste au Monde, ayant vécu dans sa jeunesse en Israël, Sylvain CYPEL vient de publier un gros livre d’analyse de la société israélienne et de façon plus réduite sur celle de la société palestinienne.

S’il n’est pas possible, dans un article de résumer ce livre de plus de 400 pages, ni de parcourir l’ensemble des analyses articulées à une riche documentation historique (autour des travaux des « nouveaux historiens » israéliens tel Tom SEGEV, Benny MORRIS ou Ilan PAPPE ; de palestiniens comme Edward SAID ou Elias SANBAR) et enrichie par de nombreux interviews, j’essayerais d’évoquer les points les plus significatifs ou ceux porteurs des interrogations critiques les plus pertinentes sur les sociétés traitées et leurs évolutions.

La société israélienne n’est ni figée ni homogène. Le livre interroge les contradictions, engendrées, entre autres, par la confrontation permanente entre les mythes structurant le passé-présent de cette société et de ses habitant(e)s et les réalités très éloignées des descriptions diffusées par les médias.

Autant le dire ouvertement, ce que Sylvain CYPEL écrit dans ces quinze chapitres dont deux plus particulièrement centrées sur la société palestinienne fait largement accord (dissymétrie des responsabilités, mises à jour des politiques des dirigeants sionistes et analyses des phénomènes ethnicistes et racistes de la société israélienne, critique des incapacités politiques passées et actuelles de l’OLP.

Reste cependant des plages de désaccords ou d’ambiguïtés de l’auteur que nous critiquerons à la fin de cette note.

La conclusion du livre peut être résumée simplement. Aujourd’hui la défaite, au sens politique du terme, d’Israël ne peut être que salvatrice. Cette défaite des dénis, de la pensée ethnique et des constructions mythiques et à l’inverse la victoire du droit l’universalisme et l’éthique de justice, passe par la reconnaissance du caractère constitutif, dans la construction d’Israël, de l’expulsion des palestiniens en 1948. Son avenir en tant qu’entité nationale dépend au premier chef du règlement de ce contentieux fondateur. Et cela nécessite, entre autres, de libérer tous les territoires occupés y compris Jérusalem-Est.

La première partie du livre s’intitule : « Mémoires, images de soi, images de l’autre ».

La mémoire, épurée de 1948 est le soubassement d’une construction rassurante de l’image de soi, comme unique victime, pour les juifs israéliens.

La négation des expulsions, des massacres, des villages rasés et effacés de l’histoire, le déni des palestiniens puis des réfugiés, l’auto-justification systématique ont créé un espace fantasmagorique où l’image de l’autre est dévalorisée, méprisée et annulée.

Cette construction s’appuie sur l’influence ethniciste présent dans le « mouvement national juif » et s’alimente d’une vision orientaliste de l’histoire (approche articulée autour de l’idée que l’espace arabo-musulman est marqué par des « constantes culturelles » qui lui seraient intrinsèques et constitutives).

L’évolution de Benny Morris, est un exemple frappant du fonctionnement mental de cette société. « L’homme qui le premier en Israël, s’est attelé à la mise au jour des faits historiques les plus douloureux pour la mémoire collective, et les plus systématiquement occultés, va d’un même mouvement les désigner pour ce qu’ils furent : -un nettoyage ethnique – ce qu’il s’était jusque là toujours refusé à faire. Mais il va aussi, sous l’influence de cette rétraction ethnique et son orientalisme profond, s’atteler à les justifier, et même à… prôner leur répétition. »

L’auteur traite aussi des difficultés palestiniennes à appréhender les israéliens. « La négation du caractère national de la société juive israélienne fonctionne comme un miroir inversé de la vision orientaliste israélienne quant à l’inexistence d’un peuple palestinien et l’illégitimité de son nationalisme ».

La seconde partie du livre intitulée « Israéliens, Palestiniens : la tentation du pire » traite de l’après guerre des six jours.

Les modifications substantielles des partis israéliens et de leurs orientations majoritaires dans un contexte d’occupation des territoires, de colonisation puis de développement de la première Intifada sont analysées en détail. L’auteur parle d’une « algérisation » des israéliens c’est à dire d’un renforcement « en son sein, par un mouvement mécanique, les propensions les plus coloniales qui y préexistaient ».

Les négociations d’Oslo ( la responsabilité primordiale dans l’échec revenant aux dirigeants travaillistes israéliens ), de Camp David, de Taba puis de Genève sont disséquées et les fondements des mensonges israéliens, particulièrement bien mis en perspective avec les réalités politiques et symboliques de l’occupation.

Coincée entre une politique de « lutte armée » et de diplomatie secrète, l’autorité palestinienne ne parviendra pas à élaborer des perspectives mobilisatrices. Elle sera largement prise au dépourvu par la première Intifada. L’absence de démocratie, la corruption de l’OLP ( nomination comme ministre de Jamal Tarifi devenu milliardaire en fournissant à Israël la main d’œuvre qui construisit les habitations et les routes réservées aux colons, prélevant sa dîme sur chaque salarié palestinien), le clientèlisme avec le retour des grandes familles sont analysées.

L’auteur mène une critique exemplaire des actions terroristes et suicidaires. « Les auteurs palestiniens d’attentats suicides font l’objet d’un double déni : déni de l’inhumanité de leurs actes au profit de leur glorification, du coté de leurs partisans ; déni de leur humanité au profit d’une diabolisation de l’ensemble des palestiniens, du coté de l’immense majorité des israéliens »

Les évolutions de la société israélienne, sa « brutalisation » (traitement des ouvriers immigrés) ou lors de la grève de la faim de palestiniens détenus en août 2004 (un ministre peut dire publiquement « qu’ils crèvent »), la radicalisation du nationalisme, la baisse de l’esprit démocratique, le rôle des médias (« alignement sur les vérités officielles sensiblement identique à ce que connut la presse américaine après le 11 septembre 2001 »), la place grandissante des militaires, l’évolution de la mouvance nationale religieuse et du « parti des colons », les développement du racisme (les citations de certains rabbins feront passer le borgne français par un antiraciste) sont tour à tour étudiés.

L’exposition de l’émergence du « camp moral » dans ces différentes composantes, les départs d’Israël, des liaisons historiquement mouvantes entre les israéliens, le nazisme et la destruction des juifs d’Europe par les nazis, sont complétés d’une analyse pertinente des antisémitismes réels et imaginés.

Reste maintenant à évoquer des désaccords.

Mineur mais significative du poids des mots, l’utilisation de « Tsahal » pour nommer « amicalement » l’armée israélienne, même lorsque l’on condamne ses agir et ses conduites, me semble très inopportun.

Plus important, la mise au même plan, ou le manque de mise en question, de la « Loi sur le retour » (permettant à tout-e juif et juive d’obtenir la nationalité israélienne) et du « Droit au retour » pour les palestinien-ne-s. Il s’agit là, d’une symétrie inacceptable.

Dans un cas il s’agit d’une Loi fondée sur l’ethnicisme, condamné par ailleurs par Syvain Cypel tout au long de son livre, d’une inscription a-historique profondément investie de la pensée religieuse et non assimilable à une règle de droit ; de l’autre, d’un droit démocratique élémentaire, au sens communément établi et accepté dans le monde.

Derrière cette dérive de mots, se cache une problématique sur la caractérisation « juive » de l’état d’Israël, laissant place à une conception ethnique maintenue pour le futur des évolutions souhaitables.

Qu’à la lumière des événements du dernier demi-siècle, il soit opportun de rediscuter de la liaison avec la diaspora juive, y compris de possibles migrations vers cet état, et de rompre avec des visions et des réponses ne prenant pas en compte des attachements récurrents et fondateurs d’une certaine culture nationale, me semble aujourd’hui nécessaire, mais cela ne peut être acceptable qu’en terme de droit applicable à toutes et tous, au delà même des auto-définitions ethniques des un-e-s et des autres.

Enfin, il faudrait revenir aussi sur la question de la « libération nationale du peuple juif » (l’utilisation de cette terminologie habituelle ne vaut pas acceptation de ma part) ou sur ce que l’auteur nomme « les composantes contradictoires du sionisme et d’Israël –les juifs comme religion et comme peuple, l’aspiration à l’émancipation nationale et la propension ethniciste ; l’édification en Etat-nation et le colonialisme, mais différent des colonialismes usuels de l’époque dans ses aspirations ; la laïcité et les fondements mythologiques bibliques, etc. » telle qu’elle a été posée et réalisée par le sionisme.

Mais, faut-il encore une fois le préciser, ces divergences soulignées, le livre de Sylvain Cypel est réussite dans la conjonction d’une description historique et d’une analyse du présent, sans gommer les évolutions contradictoires, les blocages profonds, les réalités destructives, tout en exposant les conditions plausibles d’un futur dégagé de la domination israélienne sur la société palestinienne.

 Sylvain CYPEL : LES EMMURES. La société israélienne dans l’impasse

La découverte, Paris 2005, 439 pages, 23 euros, réédition en poche chez le même éditeur

 Didier Epsztajn

L’amour malgré tout

La romancière, militante au Vietnam, vit aujourd’hui en résidence surveillée à Hanoï.

Miên fut mariée à Bôn communiste, héros et martyr disparu à la guerre. Elle s’est remariée à un riche propriétaire et habile commerçant Hoan, elle l’aime et ils ont un enfant.

Le soldat revient après des années d’absence. Que faire lorsque l’on a deux maris, l’un héros communiste de la guerre, l’autre nanti dans cet Hameau de la Montagne ?

La pression de la communauté, une tradition de devoir, Miên se résout à aller vivre avec son premier mari. A vous de suivre, les vies des personnages, leurs détours dans le passé, leurs angoisses au présent, dont une description somptueuse et terrible de l’errance du soldat portant son sergent mort dans la jungle.

Les principes moraux de cette société, qui n’a de socialiste qu’une odeur évanescente, se traduisent par les violences quotidiennes en partie liées à la pauvreté et à l’oppression. Tous les personnages en sont, à des degrés divers, les victimes : Bôn, incapable de travailler, de gagner les ressources de son foyer, incapable de bander ; Miên qui subit la violence de la tradition et cet homme qu’elle n’aime plus et qui cherche à maitriser, à posséder son corps de femme et lui faire un enfant ; Hoan qui malgré sa vie matériellement riche, ne peut se faire raison de son amour déchiré.

Comment vivre, survivre dans les souvenirs, les aspirations, les rêves et les contraintes ?.

L’auteure manie aussi bien l’humour (les recherches magiques pour bander) que la peinture  sans caricature ni jugement moral des situations et des sentiments. Une écriture dense et colorée pour des évolutions lentes, des découplages de vie, des aménagements bancals et peu satisfaisants et un acte de révolte, un avortement comme porte ouverte à la libération et à l’amour.

Le livre n’est bien sûr pas réductible à la trame présentée. Un grand roman, des phrases et des mots qui feront sens et rêveries pour la lectrice ou le lecteur.

Un portrait de femme, une révolte féministe pour dénouer la violence quotidienne d’un passé et d’un présent qui ne passent pas.

 Duong Thu Huong : Terre des oublis

Sabine Wespieser Editeur, Paris 2006, 794 pages, 29 euros

 Didier Epsztajn