Père, ne vois-tu pas que je brûle ?

L’appel pourrait venir du fond des âges. Il pourrait s’échapper de la bouche du jeune Abram l’Hébreu, avant qu’il devienne Abraham et père des nations, quand il est jeté dans une fournaise ardente pour avoir brisé les idoles de son père, à Ur en Chaldée, sous le règne de Nimrod. Ce pourrait être le cri de son frère, Haran, qui brûle à sa place, sous les yeux du même père. Ce pourrait être celui d’Isaac qui se tait mais n’en pense pas moins, quand il porte sur le dos le fagot qui le brûlera et qu’Abraham rejoue une dernière fois avec son fils ce qu’il a vécu dans sa chair avec son propre père. Cela se passe du temps des sacrifices humains. L’invention d’un Dieu abstrait, sans visage et sans narines agréablement chatouillées par l’odeur de chair humaine brûlée, met une fin à cette pratique, du moins dans le mythe.

Ce pourrait être plus tard, l’appel des nouveau-nés qui tombent dans la chaux vive que leurs mères malaxent en Egypte, quand elles sont soumises à des travaux forcés sous le règne de Pharaon. L’oppression dure depuis longtemps mais, dit le commentaire, c’est le cri de douleur des mères qui arrive aux oreilles de Dieu et met fin à l’exil d’un peuple.

Dans une société, l’enfant qui brûle est l’ultime limite à ne pas dépasser. Elle vient de l’être en Israël, en hébreu, dans la langue du mythe biblique au nom duquel adviennent le pire et le meilleur.

Peuple d’Israël, mon peuple, qui mieux que nous ne connaît, au fil des siècles, le feu qui consume les innocents. Il n’est pas pire cauchemar que celui-là. Nous sommes tous mère et père d’Ali Saad Dawabcheh, bébé de dix-huit mois, mort brûlé à Douma près de Naplouse, dans un incendie volontaire. Et nous sommes tous, un par un, celui qui l’a brûlé. Par négligence, surdité, aveuglement volontaires. Sans excuse possible, sans bouc émissaire. Ecoutons son appel et faisons vite. Réveillons-nous, il est déjà très tard. Es brennt, la baraque est en feu.

Rosie Pinhas-Delpuech, août 2015

Ecrivain, traductrice de l’hébreu, responsable de la collection « lettres hébraïques » chez Actes Sud

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