Archives de Catégorie: USA

Black Panthers — pour un antiracisme socialiste

Ce texte de Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party, est tiré de son ouvrage Seize The Time : The Story of the Black Panther Party, paru en 1970. Nous avons traduit l’un des chapitres, dans son intégralité ; le leader afro-américain y proposait un antiracisme socialiste, autrement dit, « une lutte des classes et non une lutte des races ». Les employés et les chômeurs de toutes origines contre ceux d’en haut, la minorité possédante au pouvoir — un projet d’émancipation qui tournait le dos à tous ceux, de tous bords, qui cherchaient à « obscurcir la lutte avec des différences ethniques ».  Lire la suite

Importance des relations affectives dans la constitution d’un « nous » social et politique

jq1h_WsLandsweb_1« Prenez la sortie 8 de l’autoroute en direction de Logtown… Bienvenue en Oregon. Vous êtes parvenue à l’entrée d’une des nombreuses communautés de lesbiennes féministes qui se sont formées au milieu des années 1970 » Lire la suite

« Il faut démanteler l’industrie des bas salaires ! »

Retour sur le mouvement Fight for $15

Aux Etats-Unis, l’émergence des fast-foods a supposé d’appliquer au secteur de la restauration les principes du taylorisme : segmentation des tâches, nivellement des compétences des employés et bien sûr casse des salaires. Le mouvement Fight for $15 essaie d’inverser ce processus historique. A partir d’une revendication salariale minimale, il développe une critique maximale de cette organisation économique, s’attaquant à ce qui a rendu possible le développement des Mc Do et consorts. Lire la suite

Une nouvelle nation en cours de création, les États-Unis d’Amérique ?

un-nouveau-r-ve-am-ricain_9782746740235« Un nouveau rêve américain » peut sembler un titre étrange. Les interrogations sont multiples. « American Dream » relève souvent du cauchemar… Sylvain Cypel, journaliste, fait plutôt référence à l’imaginaire, cet imaginaire qui soude les habitant(e)s d’une même nation au-delà même du territoire. Les immigrations successives sont venues trouver, dans ce pays pour le moins bizarre, l’eldorado, la terre promise. Le « melting pot », un terme provenant du théâtre yiddish, péjoratif au départ devenu une sorte d’étendard de la capacité d’intégration de ce pays sans nom. Ce rêve s’est accompagné d’une blessure profonde jamais guérie, l’esclavage de millions d’Africains déportés sur cette terre. Le racisme est constitutif de cette formation sociale et pas seulement dans les Etats du Sud. Les « races » – il faut utiliser ce terme comme situant socialement les individus -, les racines européennes sont restées très présentes. Les phénomènes d’acculturation se sont accompagnés de références, de culture commune. Celle des ghettos avec le blues et le jazz mais aussi des « street corner society » pour emprunter le titre du livre de Andrew Foote Whyte (La Découverte) ou des villes marquées par une immigration spécifique. Chaque groupe social référencé a trouvé des formes d’intégration spécifique dans une société où le modèle était le WASP, Blanc, Anglo Saxon, Protestant. L’intégration pour les Juifs d’Europe de l’Est surtout et pour les Siciliens fut plus problématique. Aujourd’hui les « Hispaniques » – l’immigration provenant de l’Amérique latine – posent d’autres types de question. Lire la suite

Identité et coopération intercommunautaire

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

Le terme de « politique identitaire » est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le « conflit » et la « coopération » si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par « trans-communautarisme », j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce « trans-communautarisme » est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le « trans-communautarisme » est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’« unité », cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le « trans-communautarisme » doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire » affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue « est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction ». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le « trans-communautarisme » implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la « purification ethnique »). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec « la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos », le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait « les politiques identitaires ». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords – afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, « chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose ».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. « Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé ». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : « ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés ». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que « le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux ». De son côté, Daniel « Nane » Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un « réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios ».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que « les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires », à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme ». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les « politiques identitaires » au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le « trans-communautarisme » à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs, Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

Bree Newsome – « Le temps est maintenant venu de faire preuve d’un courage véritable »

TÉMOIGNAGE EXCLUSIF: Bree Newsome s’exprime pour la première fois après son acte courageux de désobéissance civile.

Goldie Taylor, pour la Blue Nation Review: Le week-end dernier, une jeune combattante pour la liberté et organisatrice communautaire a posé un geste politique aussi étonnant qu’inspirant pour faire retirer le drapeau de combat de l’Armée sudiste confédérée. Brittany « Bree » Newsome, dans un acte courageux de désobéissance civile, a grimpé en haut d’un mât de métal à l’aide d’un harnais d’escalade pour retirer ce drapeau qui flottait devant le Capitole de l’État de la Caroline du Sud. Ses longs dreadlocks dansaient au vent lorsqu’elle est redescendue en citant la Bible. Elle a ignoré les ordres de policiers qui l’enjoignaient de mettre fin à sa mission et a été immédiatement arrêtée, avec son allié James Ian Tyson. Tous les deux sont originaires de Charlotte, en Caroline du Nord.

Bree Newsome a communiqué la déclaration suivante en exclusivité à la Blue Nation Review:

Le temps est maintenant venu de faire preuve d’un courage véritable. 

J’ai réalisé que le temps était venu de faire preuve d’un courage véritable le matin après que le Massacre de Charleston m’eût secouée jusqu’au tréfonds de mon être. Je ne pouvais pas dormir. Je restais assise éveillée dans le milieu de la nuit. Tous les fantômes du passé semblaient revivre.

Il n’y a pas longtemps, j’avais regardé à la télé le début du film Selma, la reconstitution de l’attentat à la bombe contre l’église Baptiste de la 16e rue, et j’avais frémi à ce rappel des horreurs de l’histoire.

Mais il ne s’agissait ni d’une scène d’un film, ni du passé. Un homme blanc venait d’entrer dans une église noire et de massacrer des gens qui priaient. Il avait assassiné une leader des droits civiques. Ce n’était ni une page dans un livre de classe que je lisais, ni une inscription sur un monument que je visitais.

C’était maintenant.

C’était réel.

Cela se passait, se passe encore.

J’ai entamé mon activité militante en participant au mouvement Moral Monday, une lutte visant à faire restaurer le droit de vote en Caroline du Nord après que la Cour suprême ait annulé des protections clés dans la Loi de 1965 sur le droit de vote.

Je me suis rendue en Floride où le mouvement des Dream Defenders réclamait justice pour Trayvon Martin, qui me semblait être un équivalent moderne du jeune Emmett Till (torturé et tué par des Blancs au Mississipi en août 1955).

J’ai défilé avec l’Ohio Students Association, qui réclamait justice pour les victimes de la brutalité policière.

J’ai vu avec horreur des Afro-américain.e.s se faire asperger de gaz lacrymogène dans leurs propres quartiers de Ferguson, au Missouri. «Ça me rappelle le Klan», m’a dit ma grand-mère alors que nous regardions ensemble les nouvelles à la télé. Jeune fille noire en Caroline du Sud, elle avait vu le Ku Klux Klan arracher son voisin de chez lui et le battre brutalement parce que, médecin noir, il avait traité une femme blanche.

J’ai rendu visite aux résident.e.s Noir.e.s de West Baltimore, au Maryland, qui, en raison d’un couvre-feu, devaient présenter des documents de travail à la police pour pouvoir entrer et sortir de leur propre quartier. «Ce sont mes papiers de liberté à montrer aux chasseurs d’esclaves», m’a dit une amie avec un sourire ironique.

Et maintenant j’assiste, depuis six jours, à des attaques à la bombe incendiaire contre cinq églises noires du Sud, y compris à Charlotte, Caroline du Nord, où je fais un travail d’organisatrice aux côtés d’autres membres de la communauté qui luttent pour créer plus d’autonomie et d’autonomisation politique dans les quartiers à faible revenu .

Pendant trop longtemps, la suprématie blanche a dominé la politique états-unienne, entraînant la création de lois racistes et de pratiques culturelles visant à assujettir les non-Blanc.he.s. Et le drapeau confédéré, dans toutes ses manifestations, a longtemps été la bannière la plus reconnaissable de cette idéologie politique. C’est la bannière de l’intimidation raciale et de la peur, et sa popularité connaît un regain chaque fois que des Américains noirs semblent faire des gains économiques ou politiques dans notre pays.

C’est un rappel de la façon dont, depuis des siècles, le statu quo a été sous-tendu par la violence raciste des Blancs, avec l’approbation tacite de trop nombreux dirigeants politiques.

La nuit du Massacre de Charleston, ma foi était en crise. Les personnes qui s’étaient réunies pour étudier la Bible à l’église Emmanuel AME cette nuit-là – Cynthia Marie Graham Hurd, Susie Jackson, Ethel Lee Lance, Depayne Middleton-Doctor, Tywanza Sanders, Daniel Simmons, Sharonda Coleman-Singleton, Myra Thompson et la révérende Clementa Pinckney (qu’illes reposent en paix) – ne faisaient que ce que les Chrétiens sont appelés à faire quand quiconque frappe à la porte de l’église : les inviter à la communion et au culte.

Le jour après ce massacre, on m’a demandé ce qu’était la prochaine étape était et j’ai répondu que je ne le savais pas. Nous avons déjà vécu cela et nous y voici à nouveau : des Noir.e.s tué.e.s pour le simple fait d’être Noir.e.s; une attaque contre l’église noire comme lieu de refuge spirituel et de mobilisation communautaire.

Je refuse d’être gouvernée par la peur. Comment l’Amérique peut-elle être libre et être gouvernée par la peur? Comment quiconque peut-ille l’être?

Donc, il y a quelques jours, je me suis réunie avec un petit groupe de citoyen.ne.s concerné.e.s, des Noir.e.s et des Blanc.he.s, émargeant de diverses classes sociales, croyances spirituelles, identités sexuelles et orientations sexuelles. Comme des millions d’autres en Amérique et partout dans le monde, y compris la gouverneure de la Caroline du Sud Nikki Haley, et le président Barack Obama, nous avons senti (et sentons encore) que le drapeau de combat de l’Armée confédérée, arboré en Caroline du Sud en 1962 au plus chaud du Mouvement pour les droits civiques, devait être décroché. (Bien sûr, nous ne sommes pas les premiers à exiger le retrait de ce drapeau. Des groupes de défense des droits civils de Caroline du Sud et de tout le pays réclament son enlèvement depuis le moment où il a été hissé, et je reconnais leurs efforts depuis des années pour obtenir ce retrait par le biais du processus législatif.)

Nous en avons discuté et avons décidé de retirer le drapeau immédiatement, à la fois comme un acte de désobéissance civile et comme une manifestation du pouvoir qu’acquiert le peuple quand nous travaillons ensemble. La réalisation de cet acte exigeait plusieurs rôles, y compris celui de la personne qui se porterait volontaire pour escalader le mât et enlever le drapeau. Il a été décidé que ce rôle devrait aller à une femme noire et qu’un homme blanc devrait être celui qui allait l’aider à franchir la clôture comme signe que notre alliance transcendait les clivages raciaux et sexuels. Nous avons pris cette décision parce que pour nous, il ne s’agit pas simplement d’un drapeau, mais bien d’abolir l’esprit de la haine et de l’oppression sous toutes ses formes.

J’ai enlevé ce drapeau non seulement au mépris des gens qui ont asservi mes ancêtres dans le sud des États-Unis, mais aussi au mépris de l’oppression qui continue à l’égard des Noirs à l’échelle mondiale en 2015, y compris le nettoyage ethnique en cours dans la République dominicaine. Je l’ai fait en solidarité avec les étudiant.e.s sud-africain.e.s qui ont renversé une statue de Cecil Rhodes, icône de la suprématie blanche et du colonialisme. Je l’ai fait pour toutes les vaillantes Noires qui sont aux premières lignes de notre mouvement et pour toutes les fillettes Noires qui nous regardent. Je l’ai fait parce que je suis libre.

Aux gens qui pourraient me qualifier d’«agitatrice venue de l’extérieur», je vous dis que l’humanitarisme n’a pas de frontières. Je suis une citoyenne du monde. Mes prières me liguent avec les pauvres, les affligé.e.s et les opprimé.e.s partout dans le monde, selon la directive de Jésus-Christ. Si cet acte de désobéissance peut aussi servir de symbole au bénéfice des luttes d’autres gens contre l’oppression ou de symbole d’une victoire sur la peur et la haine, alors je sais d’autant plus que j’ai fait le bon choix.

Même si il y avait des frontières à mon sentiment d’empathie, ces frontières incluraient certainement la Caroline du Sud. Plusieurs de mes ancêtres africains sont entrés sur ce continent en passant par le marché aux esclaves de Charleston. Leur labeur non rémunéré a apporté la richesse à l’Amérique par le biais des plantations de la Caroline. Je suis descendante des personnes qui ont survécu à l’oppression raciale alors même qu’elles bâtissaient ce pays: Mon quatrième arrière-grand-père, au moment de sa mise aux enchères en Caroline du Sud, a refusé d’être vendu sans sa femme et leur nouvelle-née; ce bébé, ma troisième arrière-grand-mère, a été 27 ans esclave dans une plantation à Rembert, en Caroline du Sud, où elle a prié chaque jour pour que ses enfants voient la liberté; son mari, mon troisième arrière-grand-père, un esclave laboureur dans cette même plantation, a fondé une église à la veille de la Guerre civile, qui est encore sur pied à ce jour; il et elle ont appelé leur fils, mon arrière-grand-père, « Free Baby » parce qu’il fut leur premier enfant né libre, tout cela en Caroline du Sud.

Vous voyez, je connais mon histoire et mon héritage. La Confédération est ni le seul héritage du sud, ni une tradition admirable. L’héritage du Sud que j’embrasse est l’héritage d’un peuple invaincu par l’oppression raciale. Il comprend des figures imposantes du mouvement des droits civiques comme Ida B. Wells, Martin Luther King, Jr., Fannie Lou Hamer, Rosa Parks, Medgar Evers et Ella Baker. Il comprend les nombreuses personnes dont parlent rarement les livres d’histoire, mais sans lesquelles il n’existe pas de mouvement. Il comprend des piliers de la communauté, comme la révérende Clementa Pinckney et l’église Emmanuel AME.

L’histoire du Sud est également à bien des égards complexe et pleine de vérités qui dérangent. Mais pour avancer vers l’avenir, nous devons compter avec le passé. Voilà pourquoi je félicite les gens comme le sénateur Thurmond Paul pour avoir eu le courage de dire la vérité en ce moment.

Les mots ne peuvent exprimer à quel point je suis touchée de voir comment l’action d’hier a inspiré tant de gens. Les œuvres d’art, les poèmes, les musiques et les mèmes créés sont tout simplement magnifiques! Je suis également profondément reconnaissante envers ceux qui ont généreusement fait don au fonds de défense établi en mon nom et à ceux qui ont offert de couvrir mes frais juridiques.

Comme vous admirez mon courage aujourd’hui, rappelez-vous s’il vous plaît qu’il ne s’agit pas, il ne s’est jamais agi et il ne devrait jamais s’agir d’une seule femme. Cette action a exigé un courage collectif, tout comme notre mouvement nécessite un courage collectif. Tout le monde qui a participé à l’élaboration de stratégies pour la cette action directe non-violente ne s’est pas porté volontaire pour être identifié dans les comptes rendus de presse, et je vais respecter leur souhait de confidentialité. Néanmoins, je suis honorée d’être au nombre des nombreux combattants et nombreuses combattantes pour la liberté, tant vivant.e.s que décédé.e.s.

Je ne perçois aucune cause morale supérieure à la libération, l’égalité et la justice pour toutes les créatures de Dieu. Quelle meilleure raison de risquer votre propre liberté que de se battre pour la liberté des autres? Voilà le courage moral dont a fait preuve hier James Ian Tyson qui m’a aidée à franchir cette clôture et a monté la garde le temps de mon escalade. L’histoire se souviendra de lui à juste titre, aux côtés des nombreux et nombreuses allié.e.s blanc.he.s qui, au fil des siècles, ont risqué leur propre sécurité pour la défense de la vie des Noir.e.s et au nom de l’égalité raciale.

Même si je demeure très critique du maintien de l’ordre en soi aux États-Unis, les agents de police et le personnel de l’établissement de détention que j’ai rencontré.e.s samedi ont fait preuve de professionnalisme dans leurs interactions avec moi. Je sais que certain.e.s de mes partisan.e.s à l’extérieur ont ressenti de l’inquiétude que je pourrais être lésée lors de ma garde à vue par la police, mais cela n’a pas été le cas.

Il est important de se rappeler que notre lutte ne se terminera pas avec le retrait de ce drapeau. La Confédération est une réalité sudiste, mais la suprématie blanche ne l’est pas. Notre génération a relevé le défi de livrer des batailles que beaucoup d’entre nous croyaient gagnées depuis longtemps. Nous devons nous battre aujourd’hui avec toute notre vigueur afin que nos petits-enfants n’aient pas encore à livrer ces batailles 50 ans plus tard. Les vies des Noir.e.s comptent. Ce principe est non-négociable.

Je vous encourage tous et toutes à comprendre l’histoire, à reconnaître les problèmes qui perdurent et à prendre des mesures pour démontrer au monde que le statu quo est inacceptable. Les derniers jours m’ont confirmé que les gens comprennent l’importance de l’action directe et qu’illes sont prêt.e.s à prendre de telles mesures. Que des questions galvanisent une tendance à l’échelle nationale ou qu’elles demeurent pertinentes pour nos propres communautés, celles et ceux d’entre nous qui en sont conscient.e.s doivent poser aujourd’hui des actes de justice. Et nous devons le faire sans crainte. Les nouvelles ères exigent de nouveaux modèles de leadership. Notre mouvement en est un qui compte plusieurs leaders. Je crois en cela. Je soutiens cela. Je suis parce que nous sommes. Je suis une parmi plusieurs.

Ce moment est un appel à l’action pour nous tous et nous toutes. Tout honneur et louange à Dieu.

#TakeItDown #BlackLivesMatter #FreeBree

Original : http://bluenationreview.com/exclusive-bree-newsome-speaks-for-the-first-time-after-courageous-act-of-civil-disobedience/#ixzz3eYdQduZw

Traduction: Martin Dufresne, de la collective TRADFEM.

https://www.facebook.com/notes/martin-dufresne/bree-newsome-le-temps-est-maintenant-venu-de-faire-preuve-dun-courage-v%C3%A9ritable/10155864396435595

La tradition des rebelles noirs transgresse l’ordre moral dominant

malcombComme l’écrit Manning Marable dans son épilogue, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse : epilogue-de-louvrage-de-manning-marable-malcolm-x-une-vie-de-reinventions-1925-1965/, « Une biographie cartographie l’architecture sociale de la vie d’un individu ».

Architecture et contexte social, le singulier des Etats-Unis tant par rapport à la place des « races », de l’organisation institutionnelle, de la violence privée ou des illégalités-légales du FBI… A travers cette histoire de Malcolm X, on perçoit toute cette singularité, irréductible à d’autres situations, de la place subalterne et stigmatisée des Afro-Américain-e-s, du poids de l’esclavage, les différentes dimensions de la construction sociale du racisme systémique. Cela éclaire aussi les débats et les choix des organisations autour des différentes luttes des populations Afro-américaines…

L’auteur souligne, entre autres, « La force de Malcolm résidait dans sa capacité de se réinventer pour agir et progresser dans une grande diversité de milieux. », d’où le sous-titre du livre « une vie de réinventions », prenant sens à la lecture des différents chapitres. Manning Marable parle aussi de la capacité à « capturer l’imaginaire du peuple noir à travers le monde », à « à saisir le moment historique dans lequel ils vivent pour parler à leur temps ». Il indique que « tout au long de son activité publique, Malcolm a cherché à mettre les Blancs sur la défensive dans leurs relations avec les Africains-Américains. Il ressentait et exprimait vivement les sentiments et les frustrations des Noirs pauvres et de la classe ouvrière noire ». Il analyse les différences entre les politiques prônées par Martin Luther King « King se battait pour éradiquer le marqueur stigmatisant de la couleur qui reléguait les minorités raciales dans une citoyenneté de seconde classe » et celles de Malcolm X, « Par un contraste frappant, Malcolm se percevait d’abord et avant tout comme un Noir, un Afro-descendant qui s’était retrouvé citoyen des États-Unis. C’était là une différence fondamentale avec King et avec d’autres dirigeants du mouvement pour les droits civiques ». L’auteur souligne aussi les éléments « qui ont été à la base de ce qui allait devenir le Black Power ». Il insiste aussi sur l’impératif de l’autodétermination « Malcolm articulait sa conscience noire à l’impératif idéologique de l’autodétermination: concept posant que tous les peuples ont le droit naturel de décider par eux-mêmes de leur propre destinée », le concept de nation, « Malcolm concevait les Noirs américains comme une nation opprimée au sein d’une autre nation; une nation ayant sa culture, ses institutions sociales et sa psychologie collective propres », les questionnements aux Blanc-he-s « Malcolm enjoignait les Blancs à examiner les politiques et les pratiques de discrimination raciale », les dimensions internationales « Malcolm considérait que pour l’emporter, la lutte nationale pour les droits civiques devait être élargie et devenir une campagne internationale pour les droits humains »

Ici pas de récit construisant ou réinventant une « légende ». Au contraire, Manning Marable, tout en contextualisant les positions de Malcolm X, en montre les limites, les contradictions, les évolutions. Si l’auteur part toujours de la nécessité de « toucher les secteurs les plus marginalisés de la communauté noire et répondre à leurs espoirs », il indique les impasses de certaines propositions, et en particulier le sectarisme et le conservatisme de Elijah Muhammad et de la Nation of Islam.

Outre les éléments déjà indiqués, le livre me paraît particulièrement intéressant sur les rapports entre religion et émancipation, (dont le « caractère trans-ethnique, non racial » de l’Islam), les relations entre religion et combat séculier indispensable pour créer les conditions de l’unité, les positions et actions réelles de la Nation of Islam, les « silences » du mouvement ouvrier blanc, les « alliances » invraisemblables avec le Ku Klux Khan, ou les nazis états-uniens (le toujours inadéquat, les ennemis de mes ennemis sont mes amis), l’essentialisation des Blancs ou les « opinions » antisémites…

Je souligne surtout la « mise en accusation de la suprématie blanche », les analyses du racisme blanc, la nécessaire « immersion dans les luttes de la communauté noire pour son existence quotidienne », le refus de l’agenda composé par les Blancs, le « front uni noir », les problèmes de l’autonomie-indépendance de l’action et de l’organisation des populations noires, les rapports entre autonomie et alliance, les combats pour l’égalité, qui ne saurait être réduite à l’égalité des droits… Et le silence sur les rapports sociaux de sexe, le système de genre, pourtant inséparables d’une stratégie anticapitaliste… Un livre important pour revenir sur les luttes des Afro-Américain-e-s et les possibles ouverts par Malcolm X.

En complément possible :

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire, la-revendication-degalite-nest-pas-negociable/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

Léon Trotski : Question juive, question noire, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

MalcolmX_USAManning Marable : Malcolm X

Une vie de réinventions (1925-1965)

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html, 760 pages, 23 euros

Didier Epsztajn