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Identité et coopération intercommunautaire

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

Le terme de « politique identitaire » est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le « conflit » et la « coopération » si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par « trans-communautarisme », j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce « trans-communautarisme » est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le « trans-communautarisme » est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’« unité », cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le « trans-communautarisme » doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire » affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue « est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction ». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le « trans-communautarisme » implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la « purification ethnique »). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec « la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos », le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait « les politiques identitaires ». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords – afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, « chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose ».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. « Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé ». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : « ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés ». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que « le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux ». De son côté, Daniel « Nane » Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un « réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios ».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que « les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires », à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme ». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les « politiques identitaires » au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le « trans-communautarisme » à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs, Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

Bree Newsome – « Le temps est maintenant venu de faire preuve d’un courage véritable »

TÉMOIGNAGE EXCLUSIF: Bree Newsome s’exprime pour la première fois après son acte courageux de désobéissance civile.

Goldie Taylor, pour la Blue Nation Review: Le week-end dernier, une jeune combattante pour la liberté et organisatrice communautaire a posé un geste politique aussi étonnant qu’inspirant pour faire retirer le drapeau de combat de l’Armée sudiste confédérée. Brittany « Bree » Newsome, dans un acte courageux de désobéissance civile, a grimpé en haut d’un mât de métal à l’aide d’un harnais d’escalade pour retirer ce drapeau qui flottait devant le Capitole de l’État de la Caroline du Sud. Ses longs dreadlocks dansaient au vent lorsqu’elle est redescendue en citant la Bible. Elle a ignoré les ordres de policiers qui l’enjoignaient de mettre fin à sa mission et a été immédiatement arrêtée, avec son allié James Ian Tyson. Tous les deux sont originaires de Charlotte, en Caroline du Nord.

Bree Newsome a communiqué la déclaration suivante en exclusivité à la Blue Nation Review:

Le temps est maintenant venu de faire preuve d’un courage véritable. 

J’ai réalisé que le temps était venu de faire preuve d’un courage véritable le matin après que le Massacre de Charleston m’eût secouée jusqu’au tréfonds de mon être. Je ne pouvais pas dormir. Je restais assise éveillée dans le milieu de la nuit. Tous les fantômes du passé semblaient revivre.

Il n’y a pas longtemps, j’avais regardé à la télé le début du film Selma, la reconstitution de l’attentat à la bombe contre l’église Baptiste de la 16e rue, et j’avais frémi à ce rappel des horreurs de l’histoire.

Mais il ne s’agissait ni d’une scène d’un film, ni du passé. Un homme blanc venait d’entrer dans une église noire et de massacrer des gens qui priaient. Il avait assassiné une leader des droits civiques. Ce n’était ni une page dans un livre de classe que je lisais, ni une inscription sur un monument que je visitais.

C’était maintenant.

C’était réel.

Cela se passait, se passe encore.

J’ai entamé mon activité militante en participant au mouvement Moral Monday, une lutte visant à faire restaurer le droit de vote en Caroline du Nord après que la Cour suprême ait annulé des protections clés dans la Loi de 1965 sur le droit de vote.

Je me suis rendue en Floride où le mouvement des Dream Defenders réclamait justice pour Trayvon Martin, qui me semblait être un équivalent moderne du jeune Emmett Till (torturé et tué par des Blancs au Mississipi en août 1955).

J’ai défilé avec l’Ohio Students Association, qui réclamait justice pour les victimes de la brutalité policière.

J’ai vu avec horreur des Afro-américain.e.s se faire asperger de gaz lacrymogène dans leurs propres quartiers de Ferguson, au Missouri. «Ça me rappelle le Klan», m’a dit ma grand-mère alors que nous regardions ensemble les nouvelles à la télé. Jeune fille noire en Caroline du Sud, elle avait vu le Ku Klux Klan arracher son voisin de chez lui et le battre brutalement parce que, médecin noir, il avait traité une femme blanche.

J’ai rendu visite aux résident.e.s Noir.e.s de West Baltimore, au Maryland, qui, en raison d’un couvre-feu, devaient présenter des documents de travail à la police pour pouvoir entrer et sortir de leur propre quartier. «Ce sont mes papiers de liberté à montrer aux chasseurs d’esclaves», m’a dit une amie avec un sourire ironique.

Et maintenant j’assiste, depuis six jours, à des attaques à la bombe incendiaire contre cinq églises noires du Sud, y compris à Charlotte, Caroline du Nord, où je fais un travail d’organisatrice aux côtés d’autres membres de la communauté qui luttent pour créer plus d’autonomie et d’autonomisation politique dans les quartiers à faible revenu .

Pendant trop longtemps, la suprématie blanche a dominé la politique états-unienne, entraînant la création de lois racistes et de pratiques culturelles visant à assujettir les non-Blanc.he.s. Et le drapeau confédéré, dans toutes ses manifestations, a longtemps été la bannière la plus reconnaissable de cette idéologie politique. C’est la bannière de l’intimidation raciale et de la peur, et sa popularité connaît un regain chaque fois que des Américains noirs semblent faire des gains économiques ou politiques dans notre pays.

C’est un rappel de la façon dont, depuis des siècles, le statu quo a été sous-tendu par la violence raciste des Blancs, avec l’approbation tacite de trop nombreux dirigeants politiques.

La nuit du Massacre de Charleston, ma foi était en crise. Les personnes qui s’étaient réunies pour étudier la Bible à l’église Emmanuel AME cette nuit-là – Cynthia Marie Graham Hurd, Susie Jackson, Ethel Lee Lance, Depayne Middleton-Doctor, Tywanza Sanders, Daniel Simmons, Sharonda Coleman-Singleton, Myra Thompson et la révérende Clementa Pinckney (qu’illes reposent en paix) – ne faisaient que ce que les Chrétiens sont appelés à faire quand quiconque frappe à la porte de l’église : les inviter à la communion et au culte.

Le jour après ce massacre, on m’a demandé ce qu’était la prochaine étape était et j’ai répondu que je ne le savais pas. Nous avons déjà vécu cela et nous y voici à nouveau : des Noir.e.s tué.e.s pour le simple fait d’être Noir.e.s; une attaque contre l’église noire comme lieu de refuge spirituel et de mobilisation communautaire.

Je refuse d’être gouvernée par la peur. Comment l’Amérique peut-elle être libre et être gouvernée par la peur? Comment quiconque peut-ille l’être?

Donc, il y a quelques jours, je me suis réunie avec un petit groupe de citoyen.ne.s concerné.e.s, des Noir.e.s et des Blanc.he.s, émargeant de diverses classes sociales, croyances spirituelles, identités sexuelles et orientations sexuelles. Comme des millions d’autres en Amérique et partout dans le monde, y compris la gouverneure de la Caroline du Sud Nikki Haley, et le président Barack Obama, nous avons senti (et sentons encore) que le drapeau de combat de l’Armée confédérée, arboré en Caroline du Sud en 1962 au plus chaud du Mouvement pour les droits civiques, devait être décroché. (Bien sûr, nous ne sommes pas les premiers à exiger le retrait de ce drapeau. Des groupes de défense des droits civils de Caroline du Sud et de tout le pays réclament son enlèvement depuis le moment où il a été hissé, et je reconnais leurs efforts depuis des années pour obtenir ce retrait par le biais du processus législatif.)

Nous en avons discuté et avons décidé de retirer le drapeau immédiatement, à la fois comme un acte de désobéissance civile et comme une manifestation du pouvoir qu’acquiert le peuple quand nous travaillons ensemble. La réalisation de cet acte exigeait plusieurs rôles, y compris celui de la personne qui se porterait volontaire pour escalader le mât et enlever le drapeau. Il a été décidé que ce rôle devrait aller à une femme noire et qu’un homme blanc devrait être celui qui allait l’aider à franchir la clôture comme signe que notre alliance transcendait les clivages raciaux et sexuels. Nous avons pris cette décision parce que pour nous, il ne s’agit pas simplement d’un drapeau, mais bien d’abolir l’esprit de la haine et de l’oppression sous toutes ses formes.

J’ai enlevé ce drapeau non seulement au mépris des gens qui ont asservi mes ancêtres dans le sud des États-Unis, mais aussi au mépris de l’oppression qui continue à l’égard des Noirs à l’échelle mondiale en 2015, y compris le nettoyage ethnique en cours dans la République dominicaine. Je l’ai fait en solidarité avec les étudiant.e.s sud-africain.e.s qui ont renversé une statue de Cecil Rhodes, icône de la suprématie blanche et du colonialisme. Je l’ai fait pour toutes les vaillantes Noires qui sont aux premières lignes de notre mouvement et pour toutes les fillettes Noires qui nous regardent. Je l’ai fait parce que je suis libre.

Aux gens qui pourraient me qualifier d’«agitatrice venue de l’extérieur», je vous dis que l’humanitarisme n’a pas de frontières. Je suis une citoyenne du monde. Mes prières me liguent avec les pauvres, les affligé.e.s et les opprimé.e.s partout dans le monde, selon la directive de Jésus-Christ. Si cet acte de désobéissance peut aussi servir de symbole au bénéfice des luttes d’autres gens contre l’oppression ou de symbole d’une victoire sur la peur et la haine, alors je sais d’autant plus que j’ai fait le bon choix.

Même si il y avait des frontières à mon sentiment d’empathie, ces frontières incluraient certainement la Caroline du Sud. Plusieurs de mes ancêtres africains sont entrés sur ce continent en passant par le marché aux esclaves de Charleston. Leur labeur non rémunéré a apporté la richesse à l’Amérique par le biais des plantations de la Caroline. Je suis descendante des personnes qui ont survécu à l’oppression raciale alors même qu’elles bâtissaient ce pays: Mon quatrième arrière-grand-père, au moment de sa mise aux enchères en Caroline du Sud, a refusé d’être vendu sans sa femme et leur nouvelle-née; ce bébé, ma troisième arrière-grand-mère, a été 27 ans esclave dans une plantation à Rembert, en Caroline du Sud, où elle a prié chaque jour pour que ses enfants voient la liberté; son mari, mon troisième arrière-grand-père, un esclave laboureur dans cette même plantation, a fondé une église à la veille de la Guerre civile, qui est encore sur pied à ce jour; il et elle ont appelé leur fils, mon arrière-grand-père, « Free Baby » parce qu’il fut leur premier enfant né libre, tout cela en Caroline du Sud.

Vous voyez, je connais mon histoire et mon héritage. La Confédération est ni le seul héritage du sud, ni une tradition admirable. L’héritage du Sud que j’embrasse est l’héritage d’un peuple invaincu par l’oppression raciale. Il comprend des figures imposantes du mouvement des droits civiques comme Ida B. Wells, Martin Luther King, Jr., Fannie Lou Hamer, Rosa Parks, Medgar Evers et Ella Baker. Il comprend les nombreuses personnes dont parlent rarement les livres d’histoire, mais sans lesquelles il n’existe pas de mouvement. Il comprend des piliers de la communauté, comme la révérende Clementa Pinckney et l’église Emmanuel AME.

L’histoire du Sud est également à bien des égards complexe et pleine de vérités qui dérangent. Mais pour avancer vers l’avenir, nous devons compter avec le passé. Voilà pourquoi je félicite les gens comme le sénateur Thurmond Paul pour avoir eu le courage de dire la vérité en ce moment.

Les mots ne peuvent exprimer à quel point je suis touchée de voir comment l’action d’hier a inspiré tant de gens. Les œuvres d’art, les poèmes, les musiques et les mèmes créés sont tout simplement magnifiques! Je suis également profondément reconnaissante envers ceux qui ont généreusement fait don au fonds de défense établi en mon nom et à ceux qui ont offert de couvrir mes frais juridiques.

Comme vous admirez mon courage aujourd’hui, rappelez-vous s’il vous plaît qu’il ne s’agit pas, il ne s’est jamais agi et il ne devrait jamais s’agir d’une seule femme. Cette action a exigé un courage collectif, tout comme notre mouvement nécessite un courage collectif. Tout le monde qui a participé à l’élaboration de stratégies pour la cette action directe non-violente ne s’est pas porté volontaire pour être identifié dans les comptes rendus de presse, et je vais respecter leur souhait de confidentialité. Néanmoins, je suis honorée d’être au nombre des nombreux combattants et nombreuses combattantes pour la liberté, tant vivant.e.s que décédé.e.s.

Je ne perçois aucune cause morale supérieure à la libération, l’égalité et la justice pour toutes les créatures de Dieu. Quelle meilleure raison de risquer votre propre liberté que de se battre pour la liberté des autres? Voilà le courage moral dont a fait preuve hier James Ian Tyson qui m’a aidée à franchir cette clôture et a monté la garde le temps de mon escalade. L’histoire se souviendra de lui à juste titre, aux côtés des nombreux et nombreuses allié.e.s blanc.he.s qui, au fil des siècles, ont risqué leur propre sécurité pour la défense de la vie des Noir.e.s et au nom de l’égalité raciale.

Même si je demeure très critique du maintien de l’ordre en soi aux États-Unis, les agents de police et le personnel de l’établissement de détention que j’ai rencontré.e.s samedi ont fait preuve de professionnalisme dans leurs interactions avec moi. Je sais que certain.e.s de mes partisan.e.s à l’extérieur ont ressenti de l’inquiétude que je pourrais être lésée lors de ma garde à vue par la police, mais cela n’a pas été le cas.

Il est important de se rappeler que notre lutte ne se terminera pas avec le retrait de ce drapeau. La Confédération est une réalité sudiste, mais la suprématie blanche ne l’est pas. Notre génération a relevé le défi de livrer des batailles que beaucoup d’entre nous croyaient gagnées depuis longtemps. Nous devons nous battre aujourd’hui avec toute notre vigueur afin que nos petits-enfants n’aient pas encore à livrer ces batailles 50 ans plus tard. Les vies des Noir.e.s comptent. Ce principe est non-négociable.

Je vous encourage tous et toutes à comprendre l’histoire, à reconnaître les problèmes qui perdurent et à prendre des mesures pour démontrer au monde que le statu quo est inacceptable. Les derniers jours m’ont confirmé que les gens comprennent l’importance de l’action directe et qu’illes sont prêt.e.s à prendre de telles mesures. Que des questions galvanisent une tendance à l’échelle nationale ou qu’elles demeurent pertinentes pour nos propres communautés, celles et ceux d’entre nous qui en sont conscient.e.s doivent poser aujourd’hui des actes de justice. Et nous devons le faire sans crainte. Les nouvelles ères exigent de nouveaux modèles de leadership. Notre mouvement en est un qui compte plusieurs leaders. Je crois en cela. Je soutiens cela. Je suis parce que nous sommes. Je suis une parmi plusieurs.

Ce moment est un appel à l’action pour nous tous et nous toutes. Tout honneur et louange à Dieu.

#TakeItDown #BlackLivesMatter #FreeBree

Original : http://bluenationreview.com/exclusive-bree-newsome-speaks-for-the-first-time-after-courageous-act-of-civil-disobedience/#ixzz3eYdQduZw

Traduction: Martin Dufresne, de la collective TRADFEM.

https://www.facebook.com/notes/martin-dufresne/bree-newsome-le-temps-est-maintenant-venu-de-faire-preuve-dun-courage-v%C3%A9ritable/10155864396435595

La tradition des rebelles noirs transgresse l’ordre moral dominant

malcombComme l’écrit Manning Marable dans son épilogue, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse : epilogue-de-louvrage-de-manning-marable-malcolm-x-une-vie-de-reinventions-1925-1965/, « Une biographie cartographie l’architecture sociale de la vie d’un individu ».

Architecture et contexte social, le singulier des Etats-Unis tant par rapport à la place des « races », de l’organisation institutionnelle, de la violence privée ou des illégalités-légales du FBI… A travers cette histoire de Malcolm X, on perçoit toute cette singularité, irréductible à d’autres situations, de la place subalterne et stigmatisée des Afro-Américain-e-s, du poids de l’esclavage, les différentes dimensions de la construction sociale du racisme systémique. Cela éclaire aussi les débats et les choix des organisations autour des différentes luttes des populations Afro-américaines…

L’auteur souligne, entre autres, « La force de Malcolm résidait dans sa capacité de se réinventer pour agir et progresser dans une grande diversité de milieux. », d’où le sous-titre du livre « une vie de réinventions », prenant sens à la lecture des différents chapitres. Manning Marable parle aussi de la capacité à « capturer l’imaginaire du peuple noir à travers le monde », à « à saisir le moment historique dans lequel ils vivent pour parler à leur temps ». Il indique que « tout au long de son activité publique, Malcolm a cherché à mettre les Blancs sur la défensive dans leurs relations avec les Africains-Américains. Il ressentait et exprimait vivement les sentiments et les frustrations des Noirs pauvres et de la classe ouvrière noire ». Il analyse les différences entre les politiques prônées par Martin Luther King « King se battait pour éradiquer le marqueur stigmatisant de la couleur qui reléguait les minorités raciales dans une citoyenneté de seconde classe » et celles de Malcolm X, « Par un contraste frappant, Malcolm se percevait d’abord et avant tout comme un Noir, un Afro-descendant qui s’était retrouvé citoyen des États-Unis. C’était là une différence fondamentale avec King et avec d’autres dirigeants du mouvement pour les droits civiques ». L’auteur souligne aussi les éléments « qui ont été à la base de ce qui allait devenir le Black Power ». Il insiste aussi sur l’impératif de l’autodétermination « Malcolm articulait sa conscience noire à l’impératif idéologique de l’autodétermination: concept posant que tous les peuples ont le droit naturel de décider par eux-mêmes de leur propre destinée », le concept de nation, « Malcolm concevait les Noirs américains comme une nation opprimée au sein d’une autre nation; une nation ayant sa culture, ses institutions sociales et sa psychologie collective propres », les questionnements aux Blanc-he-s « Malcolm enjoignait les Blancs à examiner les politiques et les pratiques de discrimination raciale », les dimensions internationales « Malcolm considérait que pour l’emporter, la lutte nationale pour les droits civiques devait être élargie et devenir une campagne internationale pour les droits humains »

Ici pas de récit construisant ou réinventant une « légende ». Au contraire, Manning Marable, tout en contextualisant les positions de Malcolm X, en montre les limites, les contradictions, les évolutions. Si l’auteur part toujours de la nécessité de « toucher les secteurs les plus marginalisés de la communauté noire et répondre à leurs espoirs », il indique les impasses de certaines propositions, et en particulier le sectarisme et le conservatisme de Elijah Muhammad et de la Nation of Islam.

Outre les éléments déjà indiqués, le livre me paraît particulièrement intéressant sur les rapports entre religion et émancipation, (dont le « caractère trans-ethnique, non racial » de l’Islam), les relations entre religion et combat séculier indispensable pour créer les conditions de l’unité, les positions et actions réelles de la Nation of Islam, les « silences » du mouvement ouvrier blanc, les « alliances » invraisemblables avec le Ku Klux Khan, ou les nazis états-uniens (le toujours inadéquat, les ennemis de mes ennemis sont mes amis), l’essentialisation des Blancs ou les « opinions » antisémites…

Je souligne surtout la « mise en accusation de la suprématie blanche », les analyses du racisme blanc, la nécessaire « immersion dans les luttes de la communauté noire pour son existence quotidienne », le refus de l’agenda composé par les Blancs, le « front uni noir », les problèmes de l’autonomie-indépendance de l’action et de l’organisation des populations noires, les rapports entre autonomie et alliance, les combats pour l’égalité, qui ne saurait être réduite à l’égalité des droits… Et le silence sur les rapports sociaux de sexe, le système de genre, pourtant inséparables d’une stratégie anticapitaliste… Un livre important pour revenir sur les luttes des Afro-Américain-e-s et les possibles ouverts par Malcolm X.

En complément possible :

Sadri Khiari : Malcolm X. Stratège de la dignité noire, la-revendication-degalite-nest-pas-negociable/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

Léon Trotski : Question juive, question noire, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Karl Marx / Abraham Lincoln : Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation, L’ouvrier blanc ne saurait s’émanciper là où l’ouvrier noir est stigmatisé

MalcolmX_USAManning Marable : Malcolm X

Une vie de réinventions (1925-1965)

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html, 760 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Epilogue de l’ouvrage de Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965)

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

malcombRéflexions sur une vision révolutionnaire

Une biographie cartographie l’architecture sociale de la vie d’un individu. Le biographe retrace l’évolution dans le temps d’un sujet, tandis que les défis et les épreuves auxquels il doit faire face contribuent à éclairer son caractère. Cependant, le biographe est investi d’une mission supplémentaire: il doit expliquer les événements, les perspectives et les actions d’autres individus que le sujet lui-même ne pouvait sans doute pas connaître, mais qui ont eu une incidence sur sa vie.

Malcolm jouit aujourd’hui du statut d’icône dans le panthéon de l’Amérique multiculturelle. Pourtant, au moment de sa mort, il était largement vilipendé et rejeté comme un démagogue irresponsable. Malcolm a délibérément voulu se maintenir à la marge, défiant le gouvernement des États-Unis et les institutions américaines. Et il en a payé le prix, étiqueté par l’État comme un subversif et une menace pour la sécurité. Les écoutes illégales, la surveillance et les opérations de déstabilisation mises en œuvre par les forces de l’ordre, qui découlaient de l’hostilité de J. Edgar Hoover envers Malcolm, ont probablement dépassé ce qu’il pouvait imaginer.

Malcolm n’était pas totalement conscient – du moins pas avant qu’il ne soit trop tard – de la haine profonde qu’il a suscitée au sein de la Nation of Islam, laquelle a conduit à la formation autour de Muhammad d’une clique de dirigeants qui voulaient le voir mort. Il avait placé sa confiance dans un garde du corps qui pourrait bien avoir planifié et aidé à la mise en œuvre de son exécution publique. Les dirigeants comme Malcolm ont une immense confiance en eux et dans leur force de persuasion. Il lui fut ainsi extrêmement difficile d’anticiper la trahison, voire de la reconnaître.

La force de Malcolm résidait dans sa capacité de se réinventer pour agir et progresser dans une grande diversité de milieux. Il façonna soigneusement son apparence physique, la manière dont il approchait les autres, en puisant à la fois dans l’expérience de sa propre vie et dans la culture populaire africaine-américaine. En tissant les fils de l’histoire de la souffrance et de la résistance, de la tragédie et du triomphe, il parvint à capturer l’imaginaire du peuple noir à travers le monde. Tel un musicien itinérant, il allait de ville en ville, montant soir après soir sur une nouvelle tribune, jouant de sa voix mélodieuse de ténor comme d’un instrument de musique. Se comportant consciemment comme un acteur, il se faisait le vecteur de la colère et de l’impatience des masses noires. Si les Africains-Américains paupérisés admiraient Martin Luther King, Malcolm parlait leur langage et avait partagé leurs expériences–comme eux, il avait connu les familles d’accueil, la prison et les files d’attente de chômeurs. Malcolm était aimé parce qu’il était l’un d’entre eux.

L’un des dons les plus importants que possèdent les individus remarquables comme Malcolm est la capacité à saisir le moment historique dans lequel ils vivent pour parler à leur temps. Martin et Malcolm furent l’un et l’autre des dirigeants dotés de cette capacité, mais chacun exprimait sa vision des choses à sa façon. King incarnait la lutte historique pour l’égalité totale menée par plusieurs générations d’Africains-Américains. Il construisit des organisations politiques noires comme la Montgomery Improvement Association en 1955 et la SCLC en 1957, qui avaient pour objectifs la déségrégation et la coopération interraciale. King n’a jamais dressé les Noirs contre les Blancs ni évoqué les atrocités commises par les extrémistes blancs pour condamner tous les Blancs.

À l’inverse, tout au long de son activité publique, Malcolm a cherché à mettre les Blancs sur la défensive dans leurs relations avec les Africains-Américains. Il ressentait et exprimait vivement les sentiments et les frustrations des Noirs pauvres et de la classe ouvrière noire. Son message prônait invariablement la fierté noire, le respect de soi-même et la conscience de son héritage. À une époque où la société américaine stigmatisait et excluait les Afro-descendants, le plaidoyer militant de Malcolm était éblouissant. Il donna à des millions de jeunes Africains-Américains la confiance en eux qu’ils n’avaient encore jamais éprouvée. Ce sont ces manifestations qui ont été à la base de ce qui allait devenir le Black Power, dont Malcolm a été la source.

Malcolm en est venu à occuper une place centrale dans la riche tradition populaire des hors-la-loi et des dissidents noirs, combattant la hiérarchie sociale établie. Dans la période ayant précédé la Guerre civile, ces résistants s’appelaient Gabriel Prosser1 ou Nat Turner2. On retrouve par exemple cette tradition dans la culture musicale afro-américaine, avec le folklore consacré à Stagger Lee,3 l’inventif guitariste de blues Robert Johnson4 ou encore le charismatique rappeur Tupac Shakur5. Ces proscrits ont en commun le tranquille mépris du statu quo bourgeois, du système de la suprématie blanche, de ses lois et de ses tribunaux. La tradition des rebelles noirs transgresse l’ordre moral dominant. C’est en ce sens que le Detroit Red construit par Malcolm est un antihéros, un zazou (hepcat) qui se moque des mœurs conventionnelles, consomme des drogues illégales, a des pratiques sexuelles illicites et brise toutes les règles. Si l’examen attentif de L’Autobiographie révèle que de nombreux événements du récit de Detroit Red sont fictifs, la vie du personnage trouve un écho parmi les Noirs, parce que le racisme, le crime et la violence font partie intégrante de la vie du ghetto.

Une autre dimension de Malcolm est à chercher dans son identité de prêcheur vertueux, d’homme qui a consacré sa vie à Allah. Ce rôle a lui aussi eu une profonde résonance dans la culture africaine-américaine. Au moyen de son langage puissant, Malcolm poussait les Noirs à ne pas se considérer comme des victimes, mais comme des gens qui ont les moyens de se transformer eux-mêmes et de changer leurs vies. Comme Marcus Garvey, Malcolm soulignait avec force que le racisme ne doit pas décider de l’avenir des Noirs et que, bien au contraire, les Afro-descendants ont un brillant avenir devant eux. Il avait développé un amour profond pour l’histoire noire et intégré dans nombre de ses conférences des éléments tirés de l’héritage des peuples Noirs d’Amérique et d’Afrique. Malcolm encourageait les Noirs à célébrer leur culture et les récits de leur résistance au colonialisme européen et à la domination blanche. Et malgré son authentique conversion à l’islam orthodoxe, son itinéraire spirituel demeura lié à sa conscience noire.

Quelques semaines à peine après l’assassinat de Malcolm, Amiri Baraka déclara que sa « plus grande contribution a été de prêcher la conscience noire à l’homme noir ». Le poète ajoutait : « Nous devons maintenant trouver la chair de notre création spirituelle. » À ses yeux, Malcolm représentait une esthétique noire, un ensemble de valeurs et de critères façonnant des représentations culturelles qui affirmaient le génie et la créativité des Afro-descendants. Malcolm fournit une matrice à ce que les artistes noirs peuvent aspirer à accomplir. « L’artiste noir doit changer les images auxquelles son peuple s’identifie, en affirmant sa sensibilité noire, son esprit noir, son jugement noir », affirmait Amiri Baraka6. En mars1965, Baraka quittait Greenwich Village pour Harlem où il fonda le Black Arts Repertory Theatre/School (Barts), qui est devenu le berceau du mouvement moderne des arts noirs, avec ses milliers de poètes, d’auteurs dramatiques, de danseurs et de producteurs de culture de toutes sortes. Malcolm devint leur muse, l’expression idéale de l’identité noire (blackness). Constatant l’influence persistante de Malcolm à Harlem, le New York Times lui-même observait que son « idée centrale, reprise après sa mort, est que les Noirs doivent rester fidèles, faire fructifier leur propre culture, et ne pas la « perdre dans l’intégration à la société blanche »7 ».

Stokely Carmichael, probablement le plus important architecte du Black Power, considérait Malcolm comme la source de son propre cheminement. Dans son autobiographie, il explique qu’au début des années 1960, alors étudiant à l’Université Howard, il avait d’abord considéré Bayard Rustin comme son mentor politique. Il avait assisté au débat public entre Rustin et Malcolm à Washington, le 30 octobre 1961, s’attendant à ce que Bayard Rustin « remporte la discussion haut la main ». Mais, comme beaucoup d’autres, il fut transporté par le plaidoyer de Malcolm: « Ce soir-là, Malcolm démontra […] la force brute, la puissance viscérale de l’emprise que notre identité noire avait tacitement sur nous. Je ne l’ai jamais oublié. » Trente ans après le triomphe de Malcolm sur Rustin, Carmichael était encore inspiré par l’homme fier qui incarnait l’identité noire : « Un projecteur l’a saisi alors qu’il s’avançait vers le micro à grands pas, élancé, droit et impeccablement habillé, sur une estrade plongée dans l’obscurité8. »

Il existe de nos jours une tendance au révisionnisme historique qui interprète Malcolm X au travers du prisme puissant de Martin Luther King: Malcolm aurait évolué vers une sorte de réformisme intégrationniste de gauche. Non seulement cette interprétation est erronée, mais elle est également injuste tant pour Malcolm que pour Martin Luther King qui se considérait lui-même, à l’instar de Frederick Douglass, d’abord et avant tout comme un Américain qui souhaitait obtenir les droits civiques et les prérogatives de citoyen dont jouissaient les autres Américains. King se battait pour éradiquer le marqueur stigmatisant de la couleur qui reléguait les minorités raciales dans une citoyenneté de seconde classe. De la même manière dont nous avons pu le constater au cours de la campagne présidentielle qui a conduit à la victoire de Barack Obama en 2008, King voulait convaincre les Américains blancs que « la race n’a aucune importance » ; en d’autres termes, que les différences physiques et de couleur qui semblent distinguer les Noirs des Blancs ne devraient pas compter dans la mise en œuvre de la justice et l’égalité des droits.

Par un contraste frappant, Malcolm se percevait d’abord et avant tout comme un Noir, un Afro-descendant qui s’était retrouvé citoyen des États-Unis. C’était là une différence fondamentale avec King et avec d’autres dirigeants du mouvement pour les droits civiques. Lorsqu’il était membre de la Nation of Islam, Malcolm se considérait comme un membre de la tribu de Shabazz, le clan fictif asiatique noir inventé par Wallace D. Fard. Mais, dans la dernière partie de son parcours, notamment en 1964-1965, Malcolm articulait sa conscience noire à l’impératif idéologique de l’autodétermination: concept posant que tous les peuples ont le droit naturel de décider par eux-mêmes de leur propre destinée. Malcolm concevait les Noirs américains comme une nation opprimée au sein d’une autre nation; une nation ayant sa culture, ses institutions sociales et sa psychologie collective propres. Sa mémoire des luttes pour la liberté était absolument différente de celle des Américains blancs. À la fin de sa vie, il en était venu à penser que les Noirs pouvaient effectivement obtenir une représentation et même du pouvoir dans le cadre du système constitutionnel américain. Mais il pensait toujours, d’abord et avant tout, aux intérêts des Noirs. Nombre d’entre eux percevaient instinctivement ce fait et l’aimaient pour cela.

De son côté, dans le discours qu’il proposait aux Américains blancs, Martin Luther King suggérait que les Noirs étaient disposés à protester de façon non violente, voire à mourir, pour que les promesses des Pères fondateurs de la nation deviennent réalité. Malcolm estimait au contraire que les opprimés avaient le droit naturel à l’autodéfense armée. Son récit étant celui du racisme systémique – de la traite transatlantique des esclaves à la ghettoïsation -, il proposait comme remède des réparations pour compenser les années d’exploitation endurées par les Noirs. C’est la raison pour laquelle Malcolm, s’il avait vécu jusqu’aux années 1990, n’aurait pas été un partisan enthousiaste de l’affirmative action [discrimination positive] comme clé de voûte des réformes démocratiques, celle-ci n’ayant pas été conçue pour développer le plein-emploi ni pour transférer de la richesse aux Africains-Américains. Ce que Malcolm cherchait, c’est une restructuration fondamentale de la richesse et du pouvoir aux États-Unis – peut-être pas une révolution sociale violente, mais un changement radical et profond.

Les deux dirigeants entretenaient par ailleurs des relations différentes avec la classe moyenne africaine-américaine. Produit de la petite-bourgeoisie noire, éduquée et prospère d’Atlanta, King était diplômé du Morehouse College et de l’Université de Boston. Quant à Malcolm, il avait quitté l’école avant de terminer sa troisième et son « université » avait été la prison de Norfolk. Plus que tout autre dirigeant noir du 20e siècle, Malcolm avait exigé des Noirs des classes aisées qu’ils rendent des comptes aux masses pauvres et ouvrières africaines-américaines. Dans ses discours, tel « Message to the grassroots », il condamnait durement les dirigeants de la classe moyenne noire pour leurs compromis avec les agents du pouvoir blanc. Il demandait plus de probité et plus de responsabilités de la part des Noirs privilégiés, comme élément essentiel de la stratégie pour avancer vers la libération noire.

Quand en 2003 il fut demandé à Ossie Davis pourquoi, dans son fameux éloge funèbre, il avait comparé Malcolm à un « brillant prince noir », il répondit : « Parce qu’un prince, ce n’est pas un roi9. » Il sous-entendait ainsi que la mort prématurée de Malcolm avait interrompu le développement de sa maturité et de son potentiel de dirigeant. Une autre façon de lire la remarque de Davis est de se demander si la vision de la justice raciale de Malcolm était totalement aboutie et formée. Ici encore, une comparaison entre Martin et Malcolm est éclairante. D’opposant à la guerre du Vietnam et de défenseur controversé des droits civiques, l’image de King se transforma après son assassinat en celle d’un défenseur d’une Amérique indifférente aux questions de couleur. L’anniversaire de sa naissance est devenu un jour férié dédié aux services de l’État. Si des politiciens de tous bords se félicitent de la non-violence de King, rares sont ceux qui prennent en considération son impatience fébrile à l’égard de l’injustice raciale et sa pertinence pour notre époque. Quant à Malcolm, il a, au contraire, été cloué au pilori pendant plusieurs décennies et caricaturé pour son extrémisme racial. Cependant, pour la plupart des Noirs américains, il est devenu un symbole d’encouragement, celui qui n’a jamais eu peur de contester le racisme, quelle que soit sa provenance, et qui incite la jeunesse noire à être fière de son histoire et de sa culture. Ces aspects de la personnalité publique de Malcolm ont imprégné de façon indélébile le mouvement du Black Power. Ils sont présents dans l’interpellation « C’est notre tour » lancée par les partisans noirs de Harold Washington lors de l’élection du démocrate à la mairie de Chicago en 1983. Ils le sont également, en partie, dans le tournant électoral sans précédent des quartiers noirs pour la candidature de Jesse Jackson à l’élection présidentielle de1984 et1988, ainsi que dans la victoire de Barack Obama. Malcolm avait anticipé le rôle potentiel que pouvait jouer l’électorat noir dans le rapport de forces au sein d’une république blanche divisée.

La vision révolutionnaire de Malcolm a également remis en cause la manière dont l’Amérique blanche pensait et parlait de la question raciale. À une époque où certains comédiens blancs noircissaient encore leurs visages pour monter sur scène, Malcolm enjoignait les Blancs à examiner les politiques et les pratiques de discrimination raciale. Bien avant que les postmodernes ne commencent à écrire sur le « privilège blanc », Malcolm avait décrit les effets destructeurs du racisme tant sur ses victimes que sur ses auteurs. Vers la fin de sa vie, il avait pu imaginer la destruction du racisme lui-même et la fondation d’un ordre social humain exempt d’injustice raciale. Il offrait l’espoir de voir les Blancs se débarrasser de siècles de socialisation négative envers les Noirs et de la possibilité de l’émergence d’une société racialement juste. S’il ne s’est jamais rallié à l’«indifférence à la couleur» (« color blindness »), il pensait, à l’instar de Frantz Fanon, que les hiérarchies raciales pouvaient être démantelées.

Malcolm a également modifié le discours racial et la politique raciale à l’échelle internationale. À une époque où les dirigeants africains-américains cherchaient à obtenir des changements dans les relations raciales aux États-Unis, à la fois au plan fédéral et dans les États, Malcolm considérait que pour l’emporter, la lutte nationale pour les droits civiques devait être élargie et devenir une campagne internationale pour les droits humains. Les Nations unies, et non le Congrès américain ou la Maison-Blanche, étaient pour lui la tribune centrale. La distinction qu’il établissait entre les politiques noires aux États-Unis et les luttes de libération en Afrique et dans les Caraïbes était tout aussi importante.

Malgré sa rhétorique radicale, parfaitement illustrée par « The ballot or the bullet », le Malcolm de la maturité pensait que les Africains-Américains pouvaient utiliser le système électoral et leurs droits électoraux pour obtenir des changements significatifs. Son appel à une éducation massive des électeurs noirs et à leur mobilisation, pratiquement identique à celui du SNCC, sera largement repris par le Black Panther Party à Oakland dans les années 1970.

Cependant, malgré son respect pour Nkrumah, Malcolm ne considérait pas la voie électorale et le changement social graduel comme une stratégie viable pour transformer les sociétés postcoloniales. Il soutenait la violence révolutionnaire contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud et la guérilla contre le régime néocolonial au Congo et dans les colonies portugaises de Guinée-Bissau, d’Angola et du Mozambique. Pour Malcolm, Nelson Mandela, qui avait fondé en 1961 l’Umkhonto we Sizwe [La lance de la nation], la branche armée secrète de l’African National Congress, était un héros, car il s’identifiait aux attaques de la guérilla contre l’Afrique du Sud blanche. Bien que Mandela soit aujourd’hui perçu comme un réconciliateur entre les races, comme King, il y a un demi-siècle, le futur président d’Afrique du Sud partageait largement le point de vue de Malcolm sur la nécessité de la lutte armée en Afrique10.

L’idée qu’il y aurait eu « deux Malcolm X » – le premier, qui prônait la violence lorsqu’il était Black Muslim, et un second, qui défendait le changement non violent – est ainsi tout à fait erronée. Pour Malcolm, l’autodéfense armée n’a jamais signifié l’usage de la violence pour la violence.

Malcolm développait une vision moderne du panafricanisme fondée sur un antiracisme international. La conférence mondiale des Nations unies contre le racisme, qui s’est tenue à Durban en Afrique du Sud en 2001, fut par maints aspects l’accomplissement de la vision internationale de Malcolm. Des centaines d’organisations, non gouvernementales, religieuses, de défense de la justice sociale et des droits civiques, engagèrent un dialogue transnational en examinant le racisme dans une perspective globale. Sur les quelque 11500 délégués et observateurs, 3000 étaient Américains, parmi lesquels près des deux tiers étaient des Noirs11. Malcolm pensait que la liberté noire aux États-Unis dépendait d’une stratégie géopolitique internationaliste.

La dimension de la vision raciale de Malcolm, qui ne s’est pas concrétisée, est celle du nationalisme noir. Idéologie politique qui trouve sa source avant la Guerre civile, le nationalisme noir reposait sur l’hypothèse que le pluralisme racial conduisant à l’assimilation était impossible aux États-Unis. Certains nationalistes étaient si sceptiques sur la capacité des Blancs à surmonter leur propre racisme qu’ils en vinrent parfois à discuter avec des groupes terroristes blancs comme le Ku Klux Klan en commettant l’erreur de croire que leurs conceptions des relations raciales étaient plus honnêtes que celles de libéraux. Tandis que l’expérience internationale de Malcolm grandissait et se diversifiait, ses conceptions sociales s’élargissaient. Il devenait moins intolérant et plus ouvert aux coalitions multiethniques et interconfessionnelles. Dans les derniers mois de sa vie, il manifestait de la réticence à être considéré comme un « nationaliste noir» et cherchait à s’abriter idéologiquement derrière les conceptions plus racialement neutres de panafricanisme et de tiers-mondisme révolutionnaire. S’il avait également abouti au rejet de la violence comme un but en soi, il n’abandonna jamais l’idéal nationaliste de l’« autodétermination », le droit des nations et des minorités opprimées à décider pour elle-même de leur avenir politique. Après l’élection de Barack Obama, la question est désormais posée de savoir si les Noirs ont un destin politique séparé de leurs concitoyens blancs. Si la ségrégation raciale légale était une constante dans le passé de l’Amérique, Malcolm devrait aujourd’hui redéfinir radicalement le sens de l’autodétermination et du pouvoir noir dans un environnement politique qui apparaît à beaucoup comme étant « post-racial ».

En fin de compte – et c’est sans doute le plus important -, Malcolm X a été une passerelle majeure entre le peuple américain et le milliard de musulmans dans le monde. Avant la réforme de la loi sur l’immigration de 1965, le groupe le plus important de musulmans américains était celui des hérétiques de la Nation of Islam. Au fur et à mesure que Malcolm avait découvert l’islam orthodoxe, il avait été de plus en plus déterminé à diffuser le message de cette foi auprès d’un public racialement indifférencié. Avant même sa mort, il était devenu célèbre et respecté dans les diasporas musulmanes et arabes. Il avait noué des contacts avec des sectes musulmanes et des organisations dont les opinions et les principes théologiques étaient largement divergents: les musulmans wahhabites en Arabie Saoudite, les socialistes nassériens en Égypte, les soufis africains au Sénégal, les Frères musulmans au Liban, l’Organisation de libération de la Palestine. Il évitait les discussions qui auraient pu dresser les musulmans les uns contre les autres et soulignait la capacité de l’islam à transformer chez les croyants la haine et l’intolérance en amour. L’histoire remarquable de sa propre vie incarnait cette transformation.

Quelle sera la vie de Malcolm X après sa mort ? Si la culture hip-hop a eu un rôle décisif pour sa seconde renaissance dans les années 1990, il semble probable que l’islam influera sur son héritage à venir12.

Le processus de réinvention djihadiste a débuté avec la révolution iranienne. En 1984, le gouvernement de l’ayatollah Khomeini fut le premier à émettre un timbre portant l’effigie de Malcolm pour la promotion de la Journée universelle de lutte contre la discrimination raciale13. Moins de vingt ans plus tard, on retrouvait son influence dans les grottes des montagnes d’Afghanistan, en la personne de John Walker Lindh, musulman converti, radicalisé et taliban. Issu de la classe moyenne blanche américaine du très aisé comté de Marin, en Californie, Lindh avait découvert Malcolm lorsque sa mère l’avait emmené voir le film de Spike Lee. Après avoir lu L’Autobiographie de Malcolm, la fascination de Lindh s’était muée en un engagement total. En octobre2001, alors que les forces américaines étaient engagées en Afghanistan, Lindh fut capturé parmi les combattants talibans et purge actuellement une condamnation de vingt ans de prison. Le guide spirituel de Lindh, Shakeel Syed, est convaincu que Lindh « pourrait devenir le nouveau Malcolm X14 ».

Le réseau terroriste Al-Qaida est par ailleurs suffisamment au fait de la politique raciale aux États-Unis pour faire une claire distinction entre les dirigeants africains-américains appartenant aux courants dominants et les révolutionnaires noirs comme Malcolm. Après l’élection de Barack Obama en novembre2008, une vidéo d’Al-Qaida comparait le président élu à Malcolm X et le décrivait comme un « traître à sa race » et un « hypocrite » : « En ce qui concerne [Barack Obama] et Colin Powell, [Condoleezza] Rice et leurs semblables, les mots de Malcolm X (« Puisse Allah avoir pitié de lui ») sur les « Nègres domestiques » sont confirmés », déclarait Ayman al-Zawahiri, le numéro2 d’Al-Quaida. Malcolm était évoqué comme une figure centrale de la tradition des « Noirs américains honorables15 ». Ce qui est tout à fait paradoxal, car Malcolm aurait certainement condamné les attaques terroristes du 11septembre 2011, comme la négation des principes fondamentaux de l’islam. Une religion fondée sur la compassion universelle et le respect des enseignements de la Torah et des Évangiles, Malcolm en aurait convenu, ne saurait avoir rien en commun avec ceux qui emploient la terreur comme arme politique. La trajectoire personnelle de Malcolm de découverte de soi et sa quête de Dieu l’orientaient vers la paix et l’éloignaient de la violence.

Mais il y a encore un autre héritage qui marque la mémoire de Malcolm : c’est l’humanisme radical. La première rencontre de James Baldwin avec Malcolm eut lieu en 1961, lorsqu’il lui fut demandé de jouer le rôle de modérateur d’une émission de radio à laquelle était invité le dirigeant de la Nation of Islam. Malcolm avait été invité pour débattre avec un jeune militant des droits civiques, qui venait de revenir du Sud, où il avait participé aux manifestations pour la déségrégation. Baldwin craignait que le célèbre agitateur mette en pièces le jeune militant. Baldwin écrira plus tard qu’il était là pour « servir de bouée de sauvetage si jamais Malcolm semblait vouloir entraîner le gamin au-delà de ses capacités ». À la grande surprise de Baldwin, Malcolm « manifesta de la compréhension pour le jeune homme et lui parla comme à un jeune frère ». Baldwin en fut profondément ému : « Je n’oublierai jamais le face-à-face de Malcolm avec ce gosse, et l’extraordinaire gentillesse de Malcolm. C’est là la vérité sur Malcolm: il était l’une des personnes les plus gentilles que je n’ai jamais rencontrée16. »

Un profond respect et la croyance en l’humanité noire étaient au cœur de sa foi visionnaire et révolutionnaire. Au fur et à mesure qu’il élaborait sa vision sociale en y incluant des peuples de nationalités et d’identités raciales différentes, son humanisme et son antiracisme généreux auraient pu devenir la plateforme d’une nouvelle politique ethnique radicale mondiale. À la place du symbole sanguinaire de la violence ethnique et de la haine religieuse, qu’Al-Qaida veut faire de lui, Malcolm X devrait être le symbole de l’espoir et de la dignité humaine. Pour le peuple africain-américain en tout cas, il est devenu l’incarnation de ces nobles et ambitieuses aspirations.

MalcolmX_USAManning Marable : Malcolm X

Une vie de réinventions (1925-1965)

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html, 760 pages, 23 euros

1 NdT : Gabriel Prosser (1776-1800) : esclave, sachant lire et écrire, forgeron qualifié, il est loué par son propriétaire à des artisans. Il y rencontre des travailleurs blancs libres, des esclaves affranchis et des Amérindiens. Inspiré par les révolutions françaises et haïtienne, il fomente en 1800 une rébellion dans la région de Richmond en Virginie. Arrêté, il est pendu avec une trentaine de ses compagnons.

2 NdT : En août 1831, une troupe d’esclaves rebelles forte d’une soixantaine d’hommes et emmenée par Nat Turner parcourt le comté de Southampton en libérant les esclaves et tuant une soixantaine de Blancs. La milice et l’armée détruisent rapidement le groupe. La répression qui s’ensuit fait des centaines de morts parmi la population noire du comté, alors que des rumeurs font état d’une « armée d’esclaves » marchant sur la capitale de l’Etat. Turner sera capturé quelques mois plus tard, jugé et pendu. Au lendemain de la révolte, les autorités virginiennes interdiront d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves ainsi qu’aux noirs et aux Mulâtres libres.

3 NdT : Stagger Lee, voyou et proxénète noir de la fin du 19e siècle, dont les exploits criminels ont donné lieu à des chansons qui sont entrées dans la culture populaire.

4 NdT : Robert Leroy Johnson (1911- 1938), guitariste et chanteur de blues qui a inspiré Jimi Hendrix, Bob Dylan, Keith Richards. Dans une de ses chansons, Johnson dit avoir passé un pacte avec le diable pour apprendre à jouer de la guitare.

5 NdT : Tupac Shakur (1971- 1996) : Rappeur américain.Ses parents ayant été très engagés dans le Black Panther Party, on retrouvait dans ses chansons les questions mises en avant par le mouvement

6 LeRoi Jones, Home : Social Essays, New-York, William Morrow, 1996, P. 238-250

7 « Malcolm X a Harlem idol on eve of murder trial », New York Times, 5 décembre 1965

8 Stokely Carmichael (Kwame Ture)et Ekwueme Michael Thelwell, Ready for Revolution, New York, Scribner, 1993, p.253, 259. Carmichael ajoute : « C’était tout simplement stimulant pour les jeunes Africains d’entendre quelqu’un se lever et décrire sans peur ce que les Américains noirs connaissaient et vivaient quotidiennement. Tout particulèrement dans un lieu faisant habituellement preuve et de retenue, de prudence ; un lieu particulièrement réceptif aux sensibilités de cette classe dominante blanche responsable de la perpétuation de l’oppression de notre peuple » (p. 261).

9 Entretien avec Ossie Davis, 29 juin 2003.

10 William Mervin Gumede, Thabo Mbeki and the Battle for the Soul of the ANC, Le Cap, Zebra Press, 2007, p. 24.

11 Voir Marable, Race, Reform and Rebellio, p. 238-240.

12 Les ventes de The Autobiography of Malcolm X augmentèrent de 300% entre 1989 et 1992, durant l’âde d’or du hip-hop. Voir Lewis Lord, Jeannye Thornton et Alejandro Bodipo-Mamba, « The legacy of Malcolm X », U.S. News and World Report, 15 novembre 1992.

13 Paul Lee, « Unseen unity », Michigan Citizen, 30 septembre 2009.

14 Philipp Sherwell, « The new Malcolm X ? », Sunday Telegraph, 9 avril 2006.

15 Mark Mazzetti, « Al-Qaeda offers Obama insults and a warning », New York Times, 20 novembre 2008

16 James Baldwin, « Malcolm and Martin », Esquire, vol.77, n°4, avril 1972, p. 94-97, 195-202.

L’existence d’un métayer est une galerie de miroirs de menus choix entre deux maux

9782267026917FSAdam Haslett présente l’ouvrage « la charge d’un poète contre l’injustice économique et sociale » et l’auteur. Un reportage non publié, « Qui peut dire combien de reportages subversifs sur la Grande dépression furent enterrés, ou même jamais envisagées, sous le règne des prérogatives financières dans la presse respectable », la situation de métayers blancs (« mais il existe toujours des fermiers noirs bien plus pauvres et dont le traitement est plus abject encore… » ; James Agee expliquera ce choix), les détails de « la vie quotidienne de ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale ». Trois familles…

Adam Haslett souligne que l’auteur associe les vies décrites au système responsable de leurs conditions et propose d’« analyser la politique en regardant ce qu’elle produit concrètement »

Le métayage de coton. « Le monde est notre maison ». James Agee parle de « ce goutte-à-goutte régulier de détails quotidiens qui oblitère les vies mêmes de ceux qui sont relativement « bien »traités ». Le métayage et son contrat, la formation et les conséquences de la dette, l’inscription citoyenne (le cens et cette terrible phrase « Aucune femme n’a jamais ne serait-ce que songé à voter ») et les institutions gouvernementales étrangères ou hostiles, les trois familles, la pauvreté et l’indifférence, « La pauvreté est la cause de leur indifférence ; leur indifférence les enfonces plus profond encore dans la pauvreté »…

L’analphabétisme, les mots, les enfants, les terres, les odeurs, le dépouillement de la maison, l’eau, le corps, la propreté, les animaux…

La nourriture, celle des femmes « qui doit faire autant mais aussi porter des enfants pendant un quart ou la moitié de sa vie adulte », le travail au champ et le travail domestique, les aliments, « les constantes à la mi-journée sont le pain de maïs, les pois et la mélasse », le saindoux, les vêtements…

Le travail. « Peu de métayers s’intéressent vraiment ou on envie de s’intéresser au coton qu’ils cultivent : ils ne le cultivent que pouvoir louer des terres et une maison », le temps et les travaux, les saisons, la cueillette, « la cueillette a lieu chaque jour de pas d’heure à pas d’heure », le travail et la chaleur, le poids des charges, les douleurs, les enfants… « le ciel descend ; l’air devient comme du verre sombre ; le sol durcit ; l’argile se gèle en alvéoles ; les odeurs de porc et de fumée de bois dans tout le pays se font plus franches ; et l’hiver est là »…

L’éducation, lire, écrire, compter, « peu d’enfants de métayers vont au delà du primaire », les « loisirs », les offices religieux…

La suprématie blanche, les samedis, « du vrai petit bois pour tous les crimes allant de la séduction des Négresses au lynchage »…

En annexe, James Agee rappelle qu’un métayer sur trois est un Noir, un homme « que le travailleur blanc naît en détestant et meurt en détestant ». L’auteur parle aussi des propriétaires terriens, de la structure du Sud, « Et si la vérité est plus intéressante et plus complexe, mais aussi plus précieuse que le mensonge, alors il y a tout intérêt à ce que cette vérité soit reconnue »

« Une civilisation qui pour quelque raison que ce soit porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu’en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer »

Un livre magnifique, poignant, sans misérabilisme et des photos en noir et blancs de Walker Evans fixant des regards et des lieux. C’était il y a moins d’un siècle aux USA…

Comme le dit si bien Adam Haslett : « Appliquée à notre époque, la description minutieuse de l’existence réelle des gens, telle qu’elle fut menée par Agee dans son long reportage dans l’Alabama, permettrait certainement de dissiper un peu de ce brouillard, et nous sortirait de ce fantasme selon lequel nous pouvons tous gagner ou remporter le jackpot ».

A compléter possiblement par Studs Terkel : Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression blessures-anciennes-et-petits-triomphes/

James Agee : Une saison de coton

Trois familles de métayers

Photographies de Walker Evans

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Borraz

Christian Bourgois éditeur, Paris 2014, 190 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Pas de légalité sans égalité, pas d’égalité sans légalité

9782246785286-X_0« Prenez une profonde inspiration », pour plonger dans les années 1950, presque hier, « les lois Jim Crow définissent avec minutie et précision les termes de la ségrégation raciale ». Il faut bien maintenir « la suprématie blanche coûte que coûte en érigeant une séparation étanche entre les blancs et les autres ». La non-démocratie et l’inégalité « constitutionnalisée »…

Deux espaces, y compris dans des lieux communs…. « Regardez les photos des années 1930, 1940, 1950 prises quelque part au sud des Etats-Unis ». Des bus…

La légalité de l’arbitraire et « la terreur la plus grande, rendant tout blanc, juge et partie, faisant de tout noir un coupable idéal ».

« Colored », ici, « personne de couleur », une petite fille, « je savais juste que le blanc n’en était pas une, non, le blanc, visiblement, c’était autre chose, une sorte de mètre-étalon, le point d’équilibre autour duquel s’organisait le reste de l’humanité ». Un-e enfant, « C’était avant la collision, avant l’école maternelle »… et après « il y eut le sentiment d’être sans arrêt extraite de moi-même pour être projetée ailleurs, là où les choses sont évidentes et simples, là où c’est plus commode. Après j’étais noire ».

Etre l’autre, la/le visible, la/le marqué-e, la/le différent-e, pour cause de sexe, de couleur de peau, de religion, de sexualité… Des enfants et un jour comme le dit si bien l’auteure, je n’étais plus un-e enfant mais « j’étais… ».

De ce point de vue, il y a bien un « faux universel » construit et historique du refus de l’égalité, au nom de « valeurs », de « religion », de « culture », de patrimoine, de genre, d’identité, de normes sexuelles, etc… Des constructions sociales, au privilège des un-e-s, qui dénient aux autres leur être le plus intime et leur refusent l’égalité des droits. Ces droits qui ne peuvent exister réellement que comme droits indivisibles, non hiérarchisés et indépendants.

USA, être noir-e, « on vous a inventé une identité parallèle, vous étiez l’esclave, vous étiez le nègre, une espèce à part, corvéable à merci », Alabama, des lois racistes, la police blanche, « Un corps noir se balance dans la brise du Sud, étrange fruit suspendu aux peupliers »…

« Southern trees bear strange fruit,

Blood on the leaves and blood at the root,

Black bodies swinging in the southern breeze,

Strange fruit handing from the poplar trees »

Claudine Colvin, dans un bus, assise, 2 mars 1955, « Donne-moi ce siège ! ». Tania de Montaigne insiste, écoutez sa voix et avancez, rendant présent ce bus et sa travée. Mais peut-on vraiment s’imaginer noir-e lorsque sa couleur, le blanc, sert de « référence »… « Vous êtes une femme, donc moins qu’un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien »… Ici moins que rien, ailleurs moins qu’un chien…

Claudine Colvin, Rosa Parks, Jo Ann Gibson Robison, trois femmes. L’auteure détaille les événements, les hésitations, les procès, les hontes et les résistances. Elle souligne pourquoi l’une et non l’autre devint Rosa Parks. Elle parle aussi de la National Association for Advancement of Colored People (NAACP), de Martin Luther King, du « peuple noir dans l’histoire américaine », du plaider non-coupable de Claudine Colvin, de droits et de leur absence, de double peine…

De l’autre femme noire aussi, « Rosa Parks devient Rosa Parks », du boycott des bus, des marcheurs et des marcheuses, des femmes considérées comme des biens meubles, de visibilité des hommes et du travail d’organisation invisibilisé d’une femme, de « ce que dit l’Histoire », de la police « bras armé des ségrégationnistes », du quatorzième amendement…

2 février 1956, « Cinq femmes noires attaquent les lois de la ségrégation devant la cour fédérale »… et inconstitutionnalité de la ségrégation…

Et « pendant que j’écris ces pages », des exemples quotidiens de racisme, « Jim Crow saute toujours, mais la différence entre hier et aujourd’hui, c’st peut-être que nous ne pensons plus que c’est la seule chose qu’il puisse faire ».

En complément possible :

Eugène Ebodé : La Rose dans le bus jaune, il-faut-encore-avoir-du-chaos-en-soi-pour-enfanter-une-etoile-qui-danse/

C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, note de lecture : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

Studs Terkel : Race. Histoires orales d’une obsession américaine, note de lecture : Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Dans la même collection :

Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière, Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

Sandrine Treiner : L’idée d’une tombe sans nom, ne-venez-pas-nous-nous-sommes-trompes/

Tania de Montaigne : Noire

La vie méconnue de Claudette Colvin

Nos héroïnes – Grasset, Paris 2015, 175 pages, 14, 90 euros

Didier Epsztajn

La banalité du mal

Au lendemain du 29 Avril, ne cherchez pas sur la planisphère la localisation de cet abattoir barbare : Oklahoma. Votre doigt hésite : l’Iran, la Chine, ou avec plus de chance la Corée du Nord. Vous n’y êtes pas. Et puis d’ailleurs, réfléchissez ! Vous n’auriez pas eu connaissance de l’événement. Non, l’Oklahoma, voisin du Colorado, est le 46ème état nord-américain de la bannière étoilée.

En ce 29 avril, à la prison d’Oklahoma City, Clayton D.Lockett, condamné à mort pour meurtre il y a 20 ans, recevait les derniers soins du Dr Mac Alester sous la forme d’une perfusion d’un produit dont la nature n’a pas encore été rendue publique. Après 45 minutes de souffrance et de convulsions, le Dr Mac Alester concluait à la « crise cardiaque foudroyante ».

Pour couper court au spectacle de cette heure de torture, spectacle à ses yeux insoutenable, Robert Patton, le directeur des prisons qui présidait à l’exécution, faisait tirer les rideaux de la fenêtre vitrée derrière laquelle se tenaient, effarés et bouleversés, avocats, journalistes et familles. Du condamné ou de sa victime, cela n’est pas précisé.

Depuis le refus des laboratoires pharmaceutiques européens de continuer à vendre aux prisons américaines, le phénobarbital et autres « médicaments » en usage dans ce type de chambre de la mort, les autorités pénitentiaires peinent à se doter des substituts nécessaires à ces basses œuvres. Le renfort des services vétérinaires n’y suffisant pas, le recours est avéré à des officines privées plus ou moins contrôlées, en tous les cas silencieuses quant à la nature des substances qu’elles délivrent.

La deuxième exécution qui devait suivre, le jour même, à été reportée dans 15 jours et le condamné réintégré dans sa cellule.

Ce que cet événement illustre, largement commenté aujourd’hui, ne serait-il pas cela à quoi Hannah Arendt a donné le nom de « banalité du mal »?

Assistant au procès pour génocide d’Adolf Eichmann, en 1961 à Jérusalem, pour le compte du magazine américain The New Yorker, face à un homme dont la seule explication devant ses juges, était « qu’il n’avait qu’obéi aux ordres », la philosophe avait conclu : Adolf Eichmann est la personnification de la banalité du mal, personnalité ordinaire, sans haine, sans sentiment de culpabilité, sans troubles psychiques. Il est un « rouage du système », l’immense système génocidaire.

Et la peine de mort est un système. Il lui faut certes des Dr Mac Alester, des directeur Robert Patton pour l’exécuter. Mais aussi des juges, s’appuyant sur la loi, pour la prononcer. La loi, des parlementaires pour la voter. Une Cour Suprême pour la juger constitutionnelle. Des citoyens souverains pour la valider. Et un Président, Barack Obama, pour l’accepter. Et non pas l’accepter au prétexte qu’elle est la loi, car dans le prétexte il y a toujours une part de justification. Non l’accepter par alibi : je n’étais pas là, je n’ai rien vu, je n’ai rien su. L’alibi est aussi un rouage du système.

Le combat pour l’abolition de la peine de mort est un combat contre le système. Ce système même qui, aujourd’hui pris en défaut sur sur ses modalités techniques, va enquêter, sanctionner, corriger, c’est cela le système, pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Par ces événements, entendez l’anomalie d’une chose qui n’aurait dû prendre qu’une minute et non pas 45.

La thèse de la banalité du mal est d’autant plus prégnante que tout ceci n’est pas survenu au fond de geôles dictatoriales ou dans la folie barbare de quelque déséquilibré. Non ! Tout ceci est advenu dans l’État démocratique, à la presse libre, aux universités prestigieuses, aux artistes talentueux et où le mouvement abolitionniste même milite activement.

Il y a plus de 150 ans, dans ce même pays, une nouvelle nation se forgeait dans la Guerre de Sécession, dont l’hagiographie lincolnienne n’a pas cessé de nous enseigner qu’elle fut la lutte du Nord éclairé, abolitionniste, contre le Sud rétrograde et esclavagiste.

S’il y a beaucoup de vrai dans cette sainte lecture, où près de 400.000 hommes meurent pour libérer de leurs chaînes 4 millions d’esclaves noirs, dans une Amérique brutalement éveillée par la lecture de la Case de l’Oncle Tom, l’historien ne peux pas feindre d’ignorer que l’affrontement colossal de la Guerre de Sécession, accoucheuse de la grande nation américaine d’aujourd’hui, avait aussi pour enjeu le bras-de-fer historique pour la conduite de l’avenir du continent nord-américain entre la grande bourgeoisie financière et industrielle naissante du Nord et l’aristocratie latifundiaire sucrière et cotonnière du Sud. L’abolition de l’esclavage, cette banalité du mal de 1850, était, pour le Nord la condition de la ruine du Sud et donc de la victoire.

La modestie et la lucidité obligent à considérer que la victoire de cette grande cause progressiste inventée par la Révolution Française, fut obtenue à l’aide des dollars de la banque, de la sidérurgie et des chemins de fer du Nord.

Autant de ressources dont devront se passer aujourd’hui les nouveaux abolitionnistes car, pour l’instant, rien n’est venu démontrer que Wall Street ait décidé de prendre parti pour mettre un terme à ces assassinats légalisés.

Une illustration de plus à la thèse selon laquelle le Wall Street d’aujourd’hui, même avec à sa tête, un Barack Obama démocrate, n’a plus le sens de l’Histoire du Wall Street de 1860, celui du républicain Lincoln.

L’histoire l’a montré, lorsque une classe est capable de reprendre à son compte une grande cause progressiste, l’abolition des privilèges de la nuit du 4-Août, l’abolition de l’esclavage des années 1860, la lutte contre le fascisme de l’ère rooseveltienne, la bourgeoisie a su le faire, elle peut alors prétendre à l’hégémonie dans son pays et à la conduite des affaires. Si elle en est devenue incapable, c’est que son temps est compté.

Investie dans sa stupide stratégie mondiale antiterroriste et anti-alquaidiste, la finance nord-américaine ne voit pas que la barbarie est déjà dans ses murs.

Jean Casanova, 02 mai 2014