Archives de Catégorie: USA

Epilogue de l’ouvrage de Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965)

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

malcombRéflexions sur une vision révolutionnaire

Une biographie cartographie l’architecture sociale de la vie d’un individu. Le biographe retrace l’évolution dans le temps d’un sujet, tandis que les défis et les épreuves auxquels il doit faire face contribuent à éclairer son caractère. Cependant, le biographe est investi d’une mission supplémentaire: il doit expliquer les événements, les perspectives et les actions d’autres individus que le sujet lui-même ne pouvait sans doute pas connaître, mais qui ont eu une incidence sur sa vie.

Malcolm jouit aujourd’hui du statut d’icône dans le panthéon de l’Amérique multiculturelle. Pourtant, au moment de sa mort, il était largement vilipendé et rejeté comme un démagogue irresponsable. Malcolm a délibérément voulu se maintenir à la marge, défiant le gouvernement des États-Unis et les institutions américaines. Et il en a payé le prix, étiqueté par l’État comme un subversif et une menace pour la sécurité. Les écoutes illégales, la surveillance et les opérations de déstabilisation mises en œuvre par les forces de l’ordre, qui découlaient de l’hostilité de J. Edgar Hoover envers Malcolm, ont probablement dépassé ce qu’il pouvait imaginer.

Malcolm n’était pas totalement conscient – du moins pas avant qu’il ne soit trop tard – de la haine profonde qu’il a suscitée au sein de la Nation of Islam, laquelle a conduit à la formation autour de Muhammad d’une clique de dirigeants qui voulaient le voir mort. Il avait placé sa confiance dans un garde du corps qui pourrait bien avoir planifié et aidé à la mise en œuvre de son exécution publique. Les dirigeants comme Malcolm ont une immense confiance en eux et dans leur force de persuasion. Il lui fut ainsi extrêmement difficile d’anticiper la trahison, voire de la reconnaître.

La force de Malcolm résidait dans sa capacité de se réinventer pour agir et progresser dans une grande diversité de milieux. Il façonna soigneusement son apparence physique, la manière dont il approchait les autres, en puisant à la fois dans l’expérience de sa propre vie et dans la culture populaire africaine-américaine. En tissant les fils de l’histoire de la souffrance et de la résistance, de la tragédie et du triomphe, il parvint à capturer l’imaginaire du peuple noir à travers le monde. Tel un musicien itinérant, il allait de ville en ville, montant soir après soir sur une nouvelle tribune, jouant de sa voix mélodieuse de ténor comme d’un instrument de musique. Se comportant consciemment comme un acteur, il se faisait le vecteur de la colère et de l’impatience des masses noires. Si les Africains-Américains paupérisés admiraient Martin Luther King, Malcolm parlait leur langage et avait partagé leurs expériences–comme eux, il avait connu les familles d’accueil, la prison et les files d’attente de chômeurs. Malcolm était aimé parce qu’il était l’un d’entre eux.

L’un des dons les plus importants que possèdent les individus remarquables comme Malcolm est la capacité à saisir le moment historique dans lequel ils vivent pour parler à leur temps. Martin et Malcolm furent l’un et l’autre des dirigeants dotés de cette capacité, mais chacun exprimait sa vision des choses à sa façon. King incarnait la lutte historique pour l’égalité totale menée par plusieurs générations d’Africains-Américains. Il construisit des organisations politiques noires comme la Montgomery Improvement Association en 1955 et la SCLC en 1957, qui avaient pour objectifs la déségrégation et la coopération interraciale. King n’a jamais dressé les Noirs contre les Blancs ni évoqué les atrocités commises par les extrémistes blancs pour condamner tous les Blancs.

À l’inverse, tout au long de son activité publique, Malcolm a cherché à mettre les Blancs sur la défensive dans leurs relations avec les Africains-Américains. Il ressentait et exprimait vivement les sentiments et les frustrations des Noirs pauvres et de la classe ouvrière noire. Son message prônait invariablement la fierté noire, le respect de soi-même et la conscience de son héritage. À une époque où la société américaine stigmatisait et excluait les Afro-descendants, le plaidoyer militant de Malcolm était éblouissant. Il donna à des millions de jeunes Africains-Américains la confiance en eux qu’ils n’avaient encore jamais éprouvée. Ce sont ces manifestations qui ont été à la base de ce qui allait devenir le Black Power, dont Malcolm a été la source.

Malcolm en est venu à occuper une place centrale dans la riche tradition populaire des hors-la-loi et des dissidents noirs, combattant la hiérarchie sociale établie. Dans la période ayant précédé la Guerre civile, ces résistants s’appelaient Gabriel Prosser1 ou Nat Turner2. On retrouve par exemple cette tradition dans la culture musicale afro-américaine, avec le folklore consacré à Stagger Lee,3 l’inventif guitariste de blues Robert Johnson4 ou encore le charismatique rappeur Tupac Shakur5. Ces proscrits ont en commun le tranquille mépris du statu quo bourgeois, du système de la suprématie blanche, de ses lois et de ses tribunaux. La tradition des rebelles noirs transgresse l’ordre moral dominant. C’est en ce sens que le Detroit Red construit par Malcolm est un antihéros, un zazou (hepcat) qui se moque des mœurs conventionnelles, consomme des drogues illégales, a des pratiques sexuelles illicites et brise toutes les règles. Si l’examen attentif de L’Autobiographie révèle que de nombreux événements du récit de Detroit Red sont fictifs, la vie du personnage trouve un écho parmi les Noirs, parce que le racisme, le crime et la violence font partie intégrante de la vie du ghetto.

Une autre dimension de Malcolm est à chercher dans son identité de prêcheur vertueux, d’homme qui a consacré sa vie à Allah. Ce rôle a lui aussi eu une profonde résonance dans la culture africaine-américaine. Au moyen de son langage puissant, Malcolm poussait les Noirs à ne pas se considérer comme des victimes, mais comme des gens qui ont les moyens de se transformer eux-mêmes et de changer leurs vies. Comme Marcus Garvey, Malcolm soulignait avec force que le racisme ne doit pas décider de l’avenir des Noirs et que, bien au contraire, les Afro-descendants ont un brillant avenir devant eux. Il avait développé un amour profond pour l’histoire noire et intégré dans nombre de ses conférences des éléments tirés de l’héritage des peuples Noirs d’Amérique et d’Afrique. Malcolm encourageait les Noirs à célébrer leur culture et les récits de leur résistance au colonialisme européen et à la domination blanche. Et malgré son authentique conversion à l’islam orthodoxe, son itinéraire spirituel demeura lié à sa conscience noire.

Quelques semaines à peine après l’assassinat de Malcolm, Amiri Baraka déclara que sa « plus grande contribution a été de prêcher la conscience noire à l’homme noir ». Le poète ajoutait : « Nous devons maintenant trouver la chair de notre création spirituelle. » À ses yeux, Malcolm représentait une esthétique noire, un ensemble de valeurs et de critères façonnant des représentations culturelles qui affirmaient le génie et la créativité des Afro-descendants. Malcolm fournit une matrice à ce que les artistes noirs peuvent aspirer à accomplir. « L’artiste noir doit changer les images auxquelles son peuple s’identifie, en affirmant sa sensibilité noire, son esprit noir, son jugement noir », affirmait Amiri Baraka6. En mars1965, Baraka quittait Greenwich Village pour Harlem où il fonda le Black Arts Repertory Theatre/School (Barts), qui est devenu le berceau du mouvement moderne des arts noirs, avec ses milliers de poètes, d’auteurs dramatiques, de danseurs et de producteurs de culture de toutes sortes. Malcolm devint leur muse, l’expression idéale de l’identité noire (blackness). Constatant l’influence persistante de Malcolm à Harlem, le New York Times lui-même observait que son « idée centrale, reprise après sa mort, est que les Noirs doivent rester fidèles, faire fructifier leur propre culture, et ne pas la « perdre dans l’intégration à la société blanche »7 ».

Stokely Carmichael, probablement le plus important architecte du Black Power, considérait Malcolm comme la source de son propre cheminement. Dans son autobiographie, il explique qu’au début des années 1960, alors étudiant à l’Université Howard, il avait d’abord considéré Bayard Rustin comme son mentor politique. Il avait assisté au débat public entre Rustin et Malcolm à Washington, le 30 octobre 1961, s’attendant à ce que Bayard Rustin « remporte la discussion haut la main ». Mais, comme beaucoup d’autres, il fut transporté par le plaidoyer de Malcolm: « Ce soir-là, Malcolm démontra […] la force brute, la puissance viscérale de l’emprise que notre identité noire avait tacitement sur nous. Je ne l’ai jamais oublié. » Trente ans après le triomphe de Malcolm sur Rustin, Carmichael était encore inspiré par l’homme fier qui incarnait l’identité noire : « Un projecteur l’a saisi alors qu’il s’avançait vers le micro à grands pas, élancé, droit et impeccablement habillé, sur une estrade plongée dans l’obscurité8. »

Il existe de nos jours une tendance au révisionnisme historique qui interprète Malcolm X au travers du prisme puissant de Martin Luther King: Malcolm aurait évolué vers une sorte de réformisme intégrationniste de gauche. Non seulement cette interprétation est erronée, mais elle est également injuste tant pour Malcolm que pour Martin Luther King qui se considérait lui-même, à l’instar de Frederick Douglass, d’abord et avant tout comme un Américain qui souhaitait obtenir les droits civiques et les prérogatives de citoyen dont jouissaient les autres Américains. King se battait pour éradiquer le marqueur stigmatisant de la couleur qui reléguait les minorités raciales dans une citoyenneté de seconde classe. De la même manière dont nous avons pu le constater au cours de la campagne présidentielle qui a conduit à la victoire de Barack Obama en 2008, King voulait convaincre les Américains blancs que « la race n’a aucune importance » ; en d’autres termes, que les différences physiques et de couleur qui semblent distinguer les Noirs des Blancs ne devraient pas compter dans la mise en œuvre de la justice et l’égalité des droits.

Par un contraste frappant, Malcolm se percevait d’abord et avant tout comme un Noir, un Afro-descendant qui s’était retrouvé citoyen des États-Unis. C’était là une différence fondamentale avec King et avec d’autres dirigeants du mouvement pour les droits civiques. Lorsqu’il était membre de la Nation of Islam, Malcolm se considérait comme un membre de la tribu de Shabazz, le clan fictif asiatique noir inventé par Wallace D. Fard. Mais, dans la dernière partie de son parcours, notamment en 1964-1965, Malcolm articulait sa conscience noire à l’impératif idéologique de l’autodétermination: concept posant que tous les peuples ont le droit naturel de décider par eux-mêmes de leur propre destinée. Malcolm concevait les Noirs américains comme une nation opprimée au sein d’une autre nation; une nation ayant sa culture, ses institutions sociales et sa psychologie collective propres. Sa mémoire des luttes pour la liberté était absolument différente de celle des Américains blancs. À la fin de sa vie, il en était venu à penser que les Noirs pouvaient effectivement obtenir une représentation et même du pouvoir dans le cadre du système constitutionnel américain. Mais il pensait toujours, d’abord et avant tout, aux intérêts des Noirs. Nombre d’entre eux percevaient instinctivement ce fait et l’aimaient pour cela.

De son côté, dans le discours qu’il proposait aux Américains blancs, Martin Luther King suggérait que les Noirs étaient disposés à protester de façon non violente, voire à mourir, pour que les promesses des Pères fondateurs de la nation deviennent réalité. Malcolm estimait au contraire que les opprimés avaient le droit naturel à l’autodéfense armée. Son récit étant celui du racisme systémique – de la traite transatlantique des esclaves à la ghettoïsation -, il proposait comme remède des réparations pour compenser les années d’exploitation endurées par les Noirs. C’est la raison pour laquelle Malcolm, s’il avait vécu jusqu’aux années 1990, n’aurait pas été un partisan enthousiaste de l’affirmative action [discrimination positive] comme clé de voûte des réformes démocratiques, celle-ci n’ayant pas été conçue pour développer le plein-emploi ni pour transférer de la richesse aux Africains-Américains. Ce que Malcolm cherchait, c’est une restructuration fondamentale de la richesse et du pouvoir aux États-Unis – peut-être pas une révolution sociale violente, mais un changement radical et profond.

Les deux dirigeants entretenaient par ailleurs des relations différentes avec la classe moyenne africaine-américaine. Produit de la petite-bourgeoisie noire, éduquée et prospère d’Atlanta, King était diplômé du Morehouse College et de l’Université de Boston. Quant à Malcolm, il avait quitté l’école avant de terminer sa troisième et son « université » avait été la prison de Norfolk. Plus que tout autre dirigeant noir du 20e siècle, Malcolm avait exigé des Noirs des classes aisées qu’ils rendent des comptes aux masses pauvres et ouvrières africaines-américaines. Dans ses discours, tel « Message to the grassroots », il condamnait durement les dirigeants de la classe moyenne noire pour leurs compromis avec les agents du pouvoir blanc. Il demandait plus de probité et plus de responsabilités de la part des Noirs privilégiés, comme élément essentiel de la stratégie pour avancer vers la libération noire.

Quand en 2003 il fut demandé à Ossie Davis pourquoi, dans son fameux éloge funèbre, il avait comparé Malcolm à un « brillant prince noir », il répondit : « Parce qu’un prince, ce n’est pas un roi9. » Il sous-entendait ainsi que la mort prématurée de Malcolm avait interrompu le développement de sa maturité et de son potentiel de dirigeant. Une autre façon de lire la remarque de Davis est de se demander si la vision de la justice raciale de Malcolm était totalement aboutie et formée. Ici encore, une comparaison entre Martin et Malcolm est éclairante. D’opposant à la guerre du Vietnam et de défenseur controversé des droits civiques, l’image de King se transforma après son assassinat en celle d’un défenseur d’une Amérique indifférente aux questions de couleur. L’anniversaire de sa naissance est devenu un jour férié dédié aux services de l’État. Si des politiciens de tous bords se félicitent de la non-violence de King, rares sont ceux qui prennent en considération son impatience fébrile à l’égard de l’injustice raciale et sa pertinence pour notre époque. Quant à Malcolm, il a, au contraire, été cloué au pilori pendant plusieurs décennies et caricaturé pour son extrémisme racial. Cependant, pour la plupart des Noirs américains, il est devenu un symbole d’encouragement, celui qui n’a jamais eu peur de contester le racisme, quelle que soit sa provenance, et qui incite la jeunesse noire à être fière de son histoire et de sa culture. Ces aspects de la personnalité publique de Malcolm ont imprégné de façon indélébile le mouvement du Black Power. Ils sont présents dans l’interpellation « C’est notre tour » lancée par les partisans noirs de Harold Washington lors de l’élection du démocrate à la mairie de Chicago en 1983. Ils le sont également, en partie, dans le tournant électoral sans précédent des quartiers noirs pour la candidature de Jesse Jackson à l’élection présidentielle de1984 et1988, ainsi que dans la victoire de Barack Obama. Malcolm avait anticipé le rôle potentiel que pouvait jouer l’électorat noir dans le rapport de forces au sein d’une république blanche divisée.

La vision révolutionnaire de Malcolm a également remis en cause la manière dont l’Amérique blanche pensait et parlait de la question raciale. À une époque où certains comédiens blancs noircissaient encore leurs visages pour monter sur scène, Malcolm enjoignait les Blancs à examiner les politiques et les pratiques de discrimination raciale. Bien avant que les postmodernes ne commencent à écrire sur le « privilège blanc », Malcolm avait décrit les effets destructeurs du racisme tant sur ses victimes que sur ses auteurs. Vers la fin de sa vie, il avait pu imaginer la destruction du racisme lui-même et la fondation d’un ordre social humain exempt d’injustice raciale. Il offrait l’espoir de voir les Blancs se débarrasser de siècles de socialisation négative envers les Noirs et de la possibilité de l’émergence d’une société racialement juste. S’il ne s’est jamais rallié à l’«indifférence à la couleur» (« color blindness »), il pensait, à l’instar de Frantz Fanon, que les hiérarchies raciales pouvaient être démantelées.

Malcolm a également modifié le discours racial et la politique raciale à l’échelle internationale. À une époque où les dirigeants africains-américains cherchaient à obtenir des changements dans les relations raciales aux États-Unis, à la fois au plan fédéral et dans les États, Malcolm considérait que pour l’emporter, la lutte nationale pour les droits civiques devait être élargie et devenir une campagne internationale pour les droits humains. Les Nations unies, et non le Congrès américain ou la Maison-Blanche, étaient pour lui la tribune centrale. La distinction qu’il établissait entre les politiques noires aux États-Unis et les luttes de libération en Afrique et dans les Caraïbes était tout aussi importante.

Malgré sa rhétorique radicale, parfaitement illustrée par « The ballot or the bullet », le Malcolm de la maturité pensait que les Africains-Américains pouvaient utiliser le système électoral et leurs droits électoraux pour obtenir des changements significatifs. Son appel à une éducation massive des électeurs noirs et à leur mobilisation, pratiquement identique à celui du SNCC, sera largement repris par le Black Panther Party à Oakland dans les années 1970.

Cependant, malgré son respect pour Nkrumah, Malcolm ne considérait pas la voie électorale et le changement social graduel comme une stratégie viable pour transformer les sociétés postcoloniales. Il soutenait la violence révolutionnaire contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud et la guérilla contre le régime néocolonial au Congo et dans les colonies portugaises de Guinée-Bissau, d’Angola et du Mozambique. Pour Malcolm, Nelson Mandela, qui avait fondé en 1961 l’Umkhonto we Sizwe [La lance de la nation], la branche armée secrète de l’African National Congress, était un héros, car il s’identifiait aux attaques de la guérilla contre l’Afrique du Sud blanche. Bien que Mandela soit aujourd’hui perçu comme un réconciliateur entre les races, comme King, il y a un demi-siècle, le futur président d’Afrique du Sud partageait largement le point de vue de Malcolm sur la nécessité de la lutte armée en Afrique10.

L’idée qu’il y aurait eu « deux Malcolm X » – le premier, qui prônait la violence lorsqu’il était Black Muslim, et un second, qui défendait le changement non violent – est ainsi tout à fait erronée. Pour Malcolm, l’autodéfense armée n’a jamais signifié l’usage de la violence pour la violence.

Malcolm développait une vision moderne du panafricanisme fondée sur un antiracisme international. La conférence mondiale des Nations unies contre le racisme, qui s’est tenue à Durban en Afrique du Sud en 2001, fut par maints aspects l’accomplissement de la vision internationale de Malcolm. Des centaines d’organisations, non gouvernementales, religieuses, de défense de la justice sociale et des droits civiques, engagèrent un dialogue transnational en examinant le racisme dans une perspective globale. Sur les quelque 11500 délégués et observateurs, 3000 étaient Américains, parmi lesquels près des deux tiers étaient des Noirs11. Malcolm pensait que la liberté noire aux États-Unis dépendait d’une stratégie géopolitique internationaliste.

La dimension de la vision raciale de Malcolm, qui ne s’est pas concrétisée, est celle du nationalisme noir. Idéologie politique qui trouve sa source avant la Guerre civile, le nationalisme noir reposait sur l’hypothèse que le pluralisme racial conduisant à l’assimilation était impossible aux États-Unis. Certains nationalistes étaient si sceptiques sur la capacité des Blancs à surmonter leur propre racisme qu’ils en vinrent parfois à discuter avec des groupes terroristes blancs comme le Ku Klux Klan en commettant l’erreur de croire que leurs conceptions des relations raciales étaient plus honnêtes que celles de libéraux. Tandis que l’expérience internationale de Malcolm grandissait et se diversifiait, ses conceptions sociales s’élargissaient. Il devenait moins intolérant et plus ouvert aux coalitions multiethniques et interconfessionnelles. Dans les derniers mois de sa vie, il manifestait de la réticence à être considéré comme un « nationaliste noir» et cherchait à s’abriter idéologiquement derrière les conceptions plus racialement neutres de panafricanisme et de tiers-mondisme révolutionnaire. S’il avait également abouti au rejet de la violence comme un but en soi, il n’abandonna jamais l’idéal nationaliste de l’« autodétermination », le droit des nations et des minorités opprimées à décider pour elle-même de leur avenir politique. Après l’élection de Barack Obama, la question est désormais posée de savoir si les Noirs ont un destin politique séparé de leurs concitoyens blancs. Si la ségrégation raciale légale était une constante dans le passé de l’Amérique, Malcolm devrait aujourd’hui redéfinir radicalement le sens de l’autodétermination et du pouvoir noir dans un environnement politique qui apparaît à beaucoup comme étant « post-racial ».

En fin de compte – et c’est sans doute le plus important -, Malcolm X a été une passerelle majeure entre le peuple américain et le milliard de musulmans dans le monde. Avant la réforme de la loi sur l’immigration de 1965, le groupe le plus important de musulmans américains était celui des hérétiques de la Nation of Islam. Au fur et à mesure que Malcolm avait découvert l’islam orthodoxe, il avait été de plus en plus déterminé à diffuser le message de cette foi auprès d’un public racialement indifférencié. Avant même sa mort, il était devenu célèbre et respecté dans les diasporas musulmanes et arabes. Il avait noué des contacts avec des sectes musulmanes et des organisations dont les opinions et les principes théologiques étaient largement divergents: les musulmans wahhabites en Arabie Saoudite, les socialistes nassériens en Égypte, les soufis africains au Sénégal, les Frères musulmans au Liban, l’Organisation de libération de la Palestine. Il évitait les discussions qui auraient pu dresser les musulmans les uns contre les autres et soulignait la capacité de l’islam à transformer chez les croyants la haine et l’intolérance en amour. L’histoire remarquable de sa propre vie incarnait cette transformation.

Quelle sera la vie de Malcolm X après sa mort ? Si la culture hip-hop a eu un rôle décisif pour sa seconde renaissance dans les années 1990, il semble probable que l’islam influera sur son héritage à venir12.

Le processus de réinvention djihadiste a débuté avec la révolution iranienne. En 1984, le gouvernement de l’ayatollah Khomeini fut le premier à émettre un timbre portant l’effigie de Malcolm pour la promotion de la Journée universelle de lutte contre la discrimination raciale13. Moins de vingt ans plus tard, on retrouvait son influence dans les grottes des montagnes d’Afghanistan, en la personne de John Walker Lindh, musulman converti, radicalisé et taliban. Issu de la classe moyenne blanche américaine du très aisé comté de Marin, en Californie, Lindh avait découvert Malcolm lorsque sa mère l’avait emmené voir le film de Spike Lee. Après avoir lu L’Autobiographie de Malcolm, la fascination de Lindh s’était muée en un engagement total. En octobre2001, alors que les forces américaines étaient engagées en Afghanistan, Lindh fut capturé parmi les combattants talibans et purge actuellement une condamnation de vingt ans de prison. Le guide spirituel de Lindh, Shakeel Syed, est convaincu que Lindh « pourrait devenir le nouveau Malcolm X14 ».

Le réseau terroriste Al-Qaida est par ailleurs suffisamment au fait de la politique raciale aux États-Unis pour faire une claire distinction entre les dirigeants africains-américains appartenant aux courants dominants et les révolutionnaires noirs comme Malcolm. Après l’élection de Barack Obama en novembre2008, une vidéo d’Al-Qaida comparait le président élu à Malcolm X et le décrivait comme un « traître à sa race » et un « hypocrite » : « En ce qui concerne [Barack Obama] et Colin Powell, [Condoleezza] Rice et leurs semblables, les mots de Malcolm X (« Puisse Allah avoir pitié de lui ») sur les « Nègres domestiques » sont confirmés », déclarait Ayman al-Zawahiri, le numéro2 d’Al-Quaida. Malcolm était évoqué comme une figure centrale de la tradition des « Noirs américains honorables15 ». Ce qui est tout à fait paradoxal, car Malcolm aurait certainement condamné les attaques terroristes du 11septembre 2011, comme la négation des principes fondamentaux de l’islam. Une religion fondée sur la compassion universelle et le respect des enseignements de la Torah et des Évangiles, Malcolm en aurait convenu, ne saurait avoir rien en commun avec ceux qui emploient la terreur comme arme politique. La trajectoire personnelle de Malcolm de découverte de soi et sa quête de Dieu l’orientaient vers la paix et l’éloignaient de la violence.

Mais il y a encore un autre héritage qui marque la mémoire de Malcolm : c’est l’humanisme radical. La première rencontre de James Baldwin avec Malcolm eut lieu en 1961, lorsqu’il lui fut demandé de jouer le rôle de modérateur d’une émission de radio à laquelle était invité le dirigeant de la Nation of Islam. Malcolm avait été invité pour débattre avec un jeune militant des droits civiques, qui venait de revenir du Sud, où il avait participé aux manifestations pour la déségrégation. Baldwin craignait que le célèbre agitateur mette en pièces le jeune militant. Baldwin écrira plus tard qu’il était là pour « servir de bouée de sauvetage si jamais Malcolm semblait vouloir entraîner le gamin au-delà de ses capacités ». À la grande surprise de Baldwin, Malcolm « manifesta de la compréhension pour le jeune homme et lui parla comme à un jeune frère ». Baldwin en fut profondément ému : « Je n’oublierai jamais le face-à-face de Malcolm avec ce gosse, et l’extraordinaire gentillesse de Malcolm. C’est là la vérité sur Malcolm: il était l’une des personnes les plus gentilles que je n’ai jamais rencontrée16. »

Un profond respect et la croyance en l’humanité noire étaient au cœur de sa foi visionnaire et révolutionnaire. Au fur et à mesure qu’il élaborait sa vision sociale en y incluant des peuples de nationalités et d’identités raciales différentes, son humanisme et son antiracisme généreux auraient pu devenir la plateforme d’une nouvelle politique ethnique radicale mondiale. À la place du symbole sanguinaire de la violence ethnique et de la haine religieuse, qu’Al-Qaida veut faire de lui, Malcolm X devrait être le symbole de l’espoir et de la dignité humaine. Pour le peuple africain-américain en tout cas, il est devenu l’incarnation de ces nobles et ambitieuses aspirations.

MalcolmX_USAManning Marable : Malcolm X

Une vie de réinventions (1925-1965)

Editions Syllepse, Paris 2015, coédition avec M éditeur (Québec), http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_621-malcolm-x.html, 760 pages, 23 euros

1 NdT : Gabriel Prosser (1776-1800) : esclave, sachant lire et écrire, forgeron qualifié, il est loué par son propriétaire à des artisans. Il y rencontre des travailleurs blancs libres, des esclaves affranchis et des Amérindiens. Inspiré par les révolutions françaises et haïtienne, il fomente en 1800 une rébellion dans la région de Richmond en Virginie. Arrêté, il est pendu avec une trentaine de ses compagnons.

2 NdT : En août 1831, une troupe d’esclaves rebelles forte d’une soixantaine d’hommes et emmenée par Nat Turner parcourt le comté de Southampton en libérant les esclaves et tuant une soixantaine de Blancs. La milice et l’armée détruisent rapidement le groupe. La répression qui s’ensuit fait des centaines de morts parmi la population noire du comté, alors que des rumeurs font état d’une « armée d’esclaves » marchant sur la capitale de l’Etat. Turner sera capturé quelques mois plus tard, jugé et pendu. Au lendemain de la révolte, les autorités virginiennes interdiront d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves ainsi qu’aux noirs et aux Mulâtres libres.

3 NdT : Stagger Lee, voyou et proxénète noir de la fin du 19e siècle, dont les exploits criminels ont donné lieu à des chansons qui sont entrées dans la culture populaire.

4 NdT : Robert Leroy Johnson (1911- 1938), guitariste et chanteur de blues qui a inspiré Jimi Hendrix, Bob Dylan, Keith Richards. Dans une de ses chansons, Johnson dit avoir passé un pacte avec le diable pour apprendre à jouer de la guitare.

5 NdT : Tupac Shakur (1971- 1996) : Rappeur américain.Ses parents ayant été très engagés dans le Black Panther Party, on retrouvait dans ses chansons les questions mises en avant par le mouvement

6 LeRoi Jones, Home : Social Essays, New-York, William Morrow, 1996, P. 238-250

7 « Malcolm X a Harlem idol on eve of murder trial », New York Times, 5 décembre 1965

8 Stokely Carmichael (Kwame Ture)et Ekwueme Michael Thelwell, Ready for Revolution, New York, Scribner, 1993, p.253, 259. Carmichael ajoute : « C’était tout simplement stimulant pour les jeunes Africains d’entendre quelqu’un se lever et décrire sans peur ce que les Américains noirs connaissaient et vivaient quotidiennement. Tout particulèrement dans un lieu faisant habituellement preuve et de retenue, de prudence ; un lieu particulièrement réceptif aux sensibilités de cette classe dominante blanche responsable de la perpétuation de l’oppression de notre peuple » (p. 261).

9 Entretien avec Ossie Davis, 29 juin 2003.

10 William Mervin Gumede, Thabo Mbeki and the Battle for the Soul of the ANC, Le Cap, Zebra Press, 2007, p. 24.

11 Voir Marable, Race, Reform and Rebellio, p. 238-240.

12 Les ventes de The Autobiography of Malcolm X augmentèrent de 300% entre 1989 et 1992, durant l’âde d’or du hip-hop. Voir Lewis Lord, Jeannye Thornton et Alejandro Bodipo-Mamba, « The legacy of Malcolm X », U.S. News and World Report, 15 novembre 1992.

13 Paul Lee, « Unseen unity », Michigan Citizen, 30 septembre 2009.

14 Philipp Sherwell, « The new Malcolm X ? », Sunday Telegraph, 9 avril 2006.

15 Mark Mazzetti, « Al-Qaeda offers Obama insults and a warning », New York Times, 20 novembre 2008

16 James Baldwin, « Malcolm and Martin », Esquire, vol.77, n°4, avril 1972, p. 94-97, 195-202.

L’existence d’un métayer est une galerie de miroirs de menus choix entre deux maux

9782267026917FSAdam Haslett présente l’ouvrage « la charge d’un poète contre l’injustice économique et sociale » et l’auteur. Un reportage non publié, « Qui peut dire combien de reportages subversifs sur la Grande dépression furent enterrés, ou même jamais envisagées, sous le règne des prérogatives financières dans la presse respectable », la situation de métayers blancs (« mais il existe toujours des fermiers noirs bien plus pauvres et dont le traitement est plus abject encore… » ; James Agee expliquera ce choix), les détails de « la vie quotidienne de ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale ». Trois familles…

Adam Haslett souligne que l’auteur associe les vies décrites au système responsable de leurs conditions et propose d’« analyser la politique en regardant ce qu’elle produit concrètement »

Le métayage de coton. « Le monde est notre maison ». James Agee parle de « ce goutte-à-goutte régulier de détails quotidiens qui oblitère les vies mêmes de ceux qui sont relativement « bien »traités ». Le métayage et son contrat, la formation et les conséquences de la dette, l’inscription citoyenne (le cens et cette terrible phrase « Aucune femme n’a jamais ne serait-ce que songé à voter ») et les institutions gouvernementales étrangères ou hostiles, les trois familles, la pauvreté et l’indifférence, « La pauvreté est la cause de leur indifférence ; leur indifférence les enfonces plus profond encore dans la pauvreté »…

L’analphabétisme, les mots, les enfants, les terres, les odeurs, le dépouillement de la maison, l’eau, le corps, la propreté, les animaux…

La nourriture, celle des femmes « qui doit faire autant mais aussi porter des enfants pendant un quart ou la moitié de sa vie adulte », le travail au champ et le travail domestique, les aliments, « les constantes à la mi-journée sont le pain de maïs, les pois et la mélasse », le saindoux, les vêtements…

Le travail. « Peu de métayers s’intéressent vraiment ou on envie de s’intéresser au coton qu’ils cultivent : ils ne le cultivent que pouvoir louer des terres et une maison », le temps et les travaux, les saisons, la cueillette, « la cueillette a lieu chaque jour de pas d’heure à pas d’heure », le travail et la chaleur, le poids des charges, les douleurs, les enfants… « le ciel descend ; l’air devient comme du verre sombre ; le sol durcit ; l’argile se gèle en alvéoles ; les odeurs de porc et de fumée de bois dans tout le pays se font plus franches ; et l’hiver est là »…

L’éducation, lire, écrire, compter, « peu d’enfants de métayers vont au delà du primaire », les « loisirs », les offices religieux…

La suprématie blanche, les samedis, « du vrai petit bois pour tous les crimes allant de la séduction des Négresses au lynchage »…

En annexe, James Agee rappelle qu’un métayer sur trois est un Noir, un homme « que le travailleur blanc naît en détestant et meurt en détestant ». L’auteur parle aussi des propriétaires terriens, de la structure du Sud, « Et si la vérité est plus intéressante et plus complexe, mais aussi plus précieuse que le mensonge, alors il y a tout intérêt à ce que cette vérité soit reconnue »

« Une civilisation qui pour quelque raison que ce soit porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu’en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer »

Un livre magnifique, poignant, sans misérabilisme et des photos en noir et blancs de Walker Evans fixant des regards et des lieux. C’était il y a moins d’un siècle aux USA…

Comme le dit si bien Adam Haslett : « Appliquée à notre époque, la description minutieuse de l’existence réelle des gens, telle qu’elle fut menée par Agee dans son long reportage dans l’Alabama, permettrait certainement de dissiper un peu de ce brouillard, et nous sortirait de ce fantasme selon lequel nous pouvons tous gagner ou remporter le jackpot ».

A compléter possiblement par Studs Terkel : Hard times. Histoires orales de la Grande Dépression blessures-anciennes-et-petits-triomphes/

James Agee : Une saison de coton

Trois familles de métayers

Photographies de Walker Evans

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Borraz

Christian Bourgois éditeur, Paris 2014, 190 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Pas de légalité sans égalité, pas d’égalité sans légalité

9782246785286-X_0« Prenez une profonde inspiration », pour plonger dans les années 1950, presque hier, « les lois Jim Crow définissent avec minutie et précision les termes de la ségrégation raciale ». Il faut bien maintenir « la suprématie blanche coûte que coûte en érigeant une séparation étanche entre les blancs et les autres ». La non-démocratie et l’inégalité « constitutionnalisée »…

Deux espaces, y compris dans des lieux communs…. « Regardez les photos des années 1930, 1940, 1950 prises quelque part au sud des Etats-Unis ». Des bus…

La légalité de l’arbitraire et « la terreur la plus grande, rendant tout blanc, juge et partie, faisant de tout noir un coupable idéal ».

« Colored », ici, « personne de couleur », une petite fille, « je savais juste que le blanc n’en était pas une, non, le blanc, visiblement, c’était autre chose, une sorte de mètre-étalon, le point d’équilibre autour duquel s’organisait le reste de l’humanité ». Un-e enfant, « C’était avant la collision, avant l’école maternelle »… et après « il y eut le sentiment d’être sans arrêt extraite de moi-même pour être projetée ailleurs, là où les choses sont évidentes et simples, là où c’est plus commode. Après j’étais noire ».

Etre l’autre, la/le visible, la/le marqué-e, la/le différent-e, pour cause de sexe, de couleur de peau, de religion, de sexualité… Des enfants et un jour comme le dit si bien l’auteure, je n’étais plus un-e enfant mais « j’étais… ».

De ce point de vue, il y a bien un « faux universel » construit et historique du refus de l’égalité, au nom de « valeurs », de « religion », de « culture », de patrimoine, de genre, d’identité, de normes sexuelles, etc… Des constructions sociales, au privilège des un-e-s, qui dénient aux autres leur être le plus intime et leur refusent l’égalité des droits. Ces droits qui ne peuvent exister réellement que comme droits indivisibles, non hiérarchisés et indépendants.

USA, être noir-e, « on vous a inventé une identité parallèle, vous étiez l’esclave, vous étiez le nègre, une espèce à part, corvéable à merci », Alabama, des lois racistes, la police blanche, « Un corps noir se balance dans la brise du Sud, étrange fruit suspendu aux peupliers »…

« Southern trees bear strange fruit,

Blood on the leaves and blood at the root,

Black bodies swinging in the southern breeze,

Strange fruit handing from the poplar trees »

Claudine Colvin, dans un bus, assise, 2 mars 1955, « Donne-moi ce siège ! ». Tania de Montaigne insiste, écoutez sa voix et avancez, rendant présent ce bus et sa travée. Mais peut-on vraiment s’imaginer noir-e lorsque sa couleur, le blanc, sert de « référence »… « Vous êtes une femme, donc moins qu’un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien »… Ici moins que rien, ailleurs moins qu’un chien…

Claudine Colvin, Rosa Parks, Jo Ann Gibson Robison, trois femmes. L’auteure détaille les événements, les hésitations, les procès, les hontes et les résistances. Elle souligne pourquoi l’une et non l’autre devint Rosa Parks. Elle parle aussi de la National Association for Advancement of Colored People (NAACP), de Martin Luther King, du « peuple noir dans l’histoire américaine », du plaider non-coupable de Claudine Colvin, de droits et de leur absence, de double peine…

De l’autre femme noire aussi, « Rosa Parks devient Rosa Parks », du boycott des bus, des marcheurs et des marcheuses, des femmes considérées comme des biens meubles, de visibilité des hommes et du travail d’organisation invisibilisé d’une femme, de « ce que dit l’Histoire », de la police « bras armé des ségrégationnistes », du quatorzième amendement…

2 février 1956, « Cinq femmes noires attaquent les lois de la ségrégation devant la cour fédérale »… et inconstitutionnalité de la ségrégation…

Et « pendant que j’écris ces pages », des exemples quotidiens de racisme, « Jim Crow saute toujours, mais la différence entre hier et aujourd’hui, c’st peut-être que nous ne pensons plus que c’est la seule chose qu’il puisse faire ».

En complément possible :

Eugène Ebodé : La Rose dans le bus jaune, il-faut-encore-avoir-du-chaos-en-soi-pour-enfanter-une-etoile-qui-danse/

C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, note de lecture : Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

Studs Terkel : Race. Histoires orales d’une obsession américaine, note de lecture : Invention humaine et constructions oppressives et mortelles

Dans la même collection :

Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière, Lucie est sortie du rang où sa condition de femme, de mère, de veuve aurait dû la garder

Sandrine Treiner : L’idée d’une tombe sans nom, ne-venez-pas-nous-nous-sommes-trompes/

Tania de Montaigne : Noire

La vie méconnue de Claudette Colvin

Nos héroïnes – Grasset, Paris 2015, 175 pages, 14, 90 euros

Didier Epsztajn

La banalité du mal

Au lendemain du 29 Avril, ne cherchez pas sur la planisphère la localisation de cet abattoir barbare : Oklahoma. Votre doigt hésite : l’Iran, la Chine, ou avec plus de chance la Corée du Nord. Vous n’y êtes pas. Et puis d’ailleurs, réfléchissez ! Vous n’auriez pas eu connaissance de l’événement. Non, l’Oklahoma, voisin du Colorado, est le 46ème état nord-américain de la bannière étoilée.

En ce 29 avril, à la prison d’Oklahoma City, Clayton D.Lockett, condamné à mort pour meurtre il y a 20 ans, recevait les derniers soins du Dr Mac Alester sous la forme d’une perfusion d’un produit dont la nature n’a pas encore été rendue publique. Après 45 minutes de souffrance et de convulsions, le Dr Mac Alester concluait à la « crise cardiaque foudroyante ».

Pour couper court au spectacle de cette heure de torture, spectacle à ses yeux insoutenable, Robert Patton, le directeur des prisons qui présidait à l’exécution, faisait tirer les rideaux de la fenêtre vitrée derrière laquelle se tenaient, effarés et bouleversés, avocats, journalistes et familles. Du condamné ou de sa victime, cela n’est pas précisé.

Depuis le refus des laboratoires pharmaceutiques européens de continuer à vendre aux prisons américaines, le phénobarbital et autres « médicaments » en usage dans ce type de chambre de la mort, les autorités pénitentiaires peinent à se doter des substituts nécessaires à ces basses œuvres. Le renfort des services vétérinaires n’y suffisant pas, le recours est avéré à des officines privées plus ou moins contrôlées, en tous les cas silencieuses quant à la nature des substances qu’elles délivrent.

La deuxième exécution qui devait suivre, le jour même, à été reportée dans 15 jours et le condamné réintégré dans sa cellule.

Ce que cet événement illustre, largement commenté aujourd’hui, ne serait-il pas cela à quoi Hannah Arendt a donné le nom de « banalité du mal »?

Assistant au procès pour génocide d’Adolf Eichmann, en 1961 à Jérusalem, pour le compte du magazine américain The New Yorker, face à un homme dont la seule explication devant ses juges, était « qu’il n’avait qu’obéi aux ordres », la philosophe avait conclu : Adolf Eichmann est la personnification de la banalité du mal, personnalité ordinaire, sans haine, sans sentiment de culpabilité, sans troubles psychiques. Il est un « rouage du système », l’immense système génocidaire.

Et la peine de mort est un système. Il lui faut certes des Dr Mac Alester, des directeur Robert Patton pour l’exécuter. Mais aussi des juges, s’appuyant sur la loi, pour la prononcer. La loi, des parlementaires pour la voter. Une Cour Suprême pour la juger constitutionnelle. Des citoyens souverains pour la valider. Et un Président, Barack Obama, pour l’accepter. Et non pas l’accepter au prétexte qu’elle est la loi, car dans le prétexte il y a toujours une part de justification. Non l’accepter par alibi : je n’étais pas là, je n’ai rien vu, je n’ai rien su. L’alibi est aussi un rouage du système.

Le combat pour l’abolition de la peine de mort est un combat contre le système. Ce système même qui, aujourd’hui pris en défaut sur sur ses modalités techniques, va enquêter, sanctionner, corriger, c’est cela le système, pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Par ces événements, entendez l’anomalie d’une chose qui n’aurait dû prendre qu’une minute et non pas 45.

La thèse de la banalité du mal est d’autant plus prégnante que tout ceci n’est pas survenu au fond de geôles dictatoriales ou dans la folie barbare de quelque déséquilibré. Non ! Tout ceci est advenu dans l’État démocratique, à la presse libre, aux universités prestigieuses, aux artistes talentueux et où le mouvement abolitionniste même milite activement.

Il y a plus de 150 ans, dans ce même pays, une nouvelle nation se forgeait dans la Guerre de Sécession, dont l’hagiographie lincolnienne n’a pas cessé de nous enseigner qu’elle fut la lutte du Nord éclairé, abolitionniste, contre le Sud rétrograde et esclavagiste.

S’il y a beaucoup de vrai dans cette sainte lecture, où près de 400.000 hommes meurent pour libérer de leurs chaînes 4 millions d’esclaves noirs, dans une Amérique brutalement éveillée par la lecture de la Case de l’Oncle Tom, l’historien ne peux pas feindre d’ignorer que l’affrontement colossal de la Guerre de Sécession, accoucheuse de la grande nation américaine d’aujourd’hui, avait aussi pour enjeu le bras-de-fer historique pour la conduite de l’avenir du continent nord-américain entre la grande bourgeoisie financière et industrielle naissante du Nord et l’aristocratie latifundiaire sucrière et cotonnière du Sud. L’abolition de l’esclavage, cette banalité du mal de 1850, était, pour le Nord la condition de la ruine du Sud et donc de la victoire.

La modestie et la lucidité obligent à considérer que la victoire de cette grande cause progressiste inventée par la Révolution Française, fut obtenue à l’aide des dollars de la banque, de la sidérurgie et des chemins de fer du Nord.

Autant de ressources dont devront se passer aujourd’hui les nouveaux abolitionnistes car, pour l’instant, rien n’est venu démontrer que Wall Street ait décidé de prendre parti pour mettre un terme à ces assassinats légalisés.

Une illustration de plus à la thèse selon laquelle le Wall Street d’aujourd’hui, même avec à sa tête, un Barack Obama démocrate, n’a plus le sens de l’Histoire du Wall Street de 1860, celui du républicain Lincoln.

L’histoire l’a montré, lorsque une classe est capable de reprendre à son compte une grande cause progressiste, l’abolition des privilèges de la nuit du 4-Août, l’abolition de l’esclavage des années 1860, la lutte contre le fascisme de l’ère rooseveltienne, la bourgeoisie a su le faire, elle peut alors prétendre à l’hégémonie dans son pays et à la conduite des affaires. Si elle en est devenue incapable, c’est que son temps est compté.

Investie dans sa stupide stratégie mondiale antiterroriste et anti-alquaidiste, la finance nord-américaine ne voit pas que la barbarie est déjà dans ses murs.

Jean Casanova, 02 mai 2014 

Interroger les logiques d’enfermement, du carcéral

9« aujourd’hui, plus de 2 millions d’Américains (sur une population carcérale mondiale estimée à 9 millions d’individus) vivent en prison, en maison d’arrêt, en centre de détention pour mineurs ou en centre de rétention pour migrants ».

Il semble aller de soi que des individu-e-s reconnu-es coupables de crime par les procédures judiciaires soit enfermé-e-s. Mais qui décide socialement de la définition d’un crime, de la réduction d’une personne à son « crime », de l’enfermement comme organisation sociale ?

Hier la peine de mort, aujourd’hui la prison, « comme élément constitutif et immuable de nos sociétés ». Angela Davis ajoute : « On ignore trop souvent que le mouvement pour l’abolition carcérale est lui aussi riche d’une longue histoire qui remonte à l’époque où la prison est apparue en tant que principale forme de châtiment ».

L’auteure reprend les propos d’Elliot Currie : « la prison jette désormais une ombre menaçante sur notre société, à un degré inédit dans notre histoire ou celle de n’importe quelle démocratie industrielle. En l’absence de grands conflits armés, l’incarcération de masse constitue le programme social le plus assidûment appliqué par les gouvernements de notre époque ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit un enfermement de masse, ayant peu ou pas d’effet sur les chiffres officiels de la criminalité. Cela devrait interroger sur la fonction sociale réelle de la prison. Sans oublier les questionnements sur qui sont majoritairement les prisonnier-e-s, sur l’articulation entre rapports sociaux inégalitaires, justice et ordre carcéral.

Prisonnier-e-s et main d’œuvre carcérale, travailleurs et travailleuses ne bénéficiant pas des droits des salarié-e-s, main d’œuvre sous-payée…

Sans oublier qu’avec le développement des idéologies néolibérales, du moins d’État « Cette vaste mobilisation de capitaux privés (des secteurs du bâtiment à ceux de la restauration ou des services de santé) autour de la gestion des établissements pénitentiaires rappelait si étrangement l’émergence du complexe militaro-industriel, que nous avons commencé à employer le terme de « complexe carcéro-industriel1 » ».

La prison est à la fois absente et présente de nos vies. « La prison fonctionne donc sur le plan idéologique comme un lieu abstrait où sont déposés les êtres indésirables afin de nous soulager de la responsabilité de penser aux vrais problèmes qui affectent les communautés dont sont largement issus les détenus ». Industrie du châtiment et trou noir « dans lequel sont déposés les détritus du capitalisme contemporain ».

En retour nécessaire sur l’histoire, Angela Davis analyse les liens entre esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes. Hier l’esclavage, les lynchages, la ségrégation apparaissaient comme « naturels » aux yeux des dominants blancs. Quels liens y-a-t-il aujourd’hui entre le racisme et l’institution carcérale ? Elle rappelle au passage, que « le vagabondage était inscrit dans la loi en tant que crime noir ». De l’esclavage au système de servitude pénale pour les Noirs, avec louage des condamnés et chaînes pour les forçats…

« La prépondérance de la prison en tant que principale forme de châtiment, avec ses dimensions racistes et sexistes, pose cette continuité historique entre l’ancien système de louage et l’économie carcérale privatisée d’aujourd’hui ».

L’auteure traite, entre autres, de l’histoire des dimensions sexuées des châtiments, de la violence, du châtiment des femmes, dans la « sphère domestique », des fouilles au corps comme agression sexuelle, de l’internement en hôpital psychiatrique, des départages entre criminalité, pauvreté et maladie mentale, des liens entre couleur et sexualité, « Les idéologies liées à la sexualité – et notamment celles qui mêlent question raciale et sexualité – ont eu un impact profond sur les représentations des femmes de couleur et sur les traitements qui leur étaient réservés à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison ».

Angela Davis souligne aussi la nécessité de « défaire le lien conceptuel soi-disant indestructible entre sanction et délit ». Elle insiste sur la racialisation de la population carcérale, sur le complexe carcéro-industriel, « La notion de complexe carcéro-industriel privilégie une analyse du processus de châtiment tenant compte des structures économiques et politiques et des idéologies qui l’entourent, par rapport à une focalisation myope sur les comportements criminels individuels et sur les démarches visant seulement à « inverser la courbe de la criminalité » », sur les bénéfices tirés par les complexes militaro-industriel et carcéro-industriel « des processus de destruction sociale », sur les privatisations « le modèle de privatisation est en passe de devenir le premier mode de gestion du châtiment dans de nombreux pays ».

Si l’horizon reste bien « l’abolition de la prison en tant que mode de châtiment dominant », il faut immédiatement améliorer le cadre de vie des personnes en détention, « L’un des défis majeurs qui se présentent à lui est d’appeler à la création d’un cadre de vie plus humain pour les personnes en détention, sans pour autant encourager la pérennité de la prison ».

Les alternatives abolitionnistes passent, même si elles se s’y réduisent pas, par la revitalisation des systèmes scolaires, des systèmes de soins, par « l’éradication » des disparités de classe, de genre et de race, par la dépénalisation des drogues, la suppression de la notion administrative de sans-papier-e-s (ou migrant-e-s clandestin-e-s, par la « transformation radicale de nombreux aspects de notre société »…

« Si nous démontrons que les alternatives abolitionnistes perturbent ces interrelations et qu’elles s’efforcent de désarticuler les liens crime/châtiment, race/châtiment, classe sociale/châtiment et genre/châtiment, alors nous cesserons de voir la prison comme une institution isolée pour prendre en compte toutes les connexions sociétales qui favorisent son maintien ».

Plan :

1. Introduction : réformer ou abolir la prison ?

2. Esclavage, droits civiques et perspectives abolitionnistes

3. Emprisonnement et réforme

4. Comment le genre structure le système carcéral

5. Le complexe carcéro-industriel

6. Alternatives abolitionnistes

« J’espère que cet ouvrage incitera les lecteurs à remettre en question leurs propres présomptions sur la prison. Beaucoup d’entre nous sont d’ores et déjà convaincus que la peine capitale est une forme de châtiment rétrograde et qu’elle viole les principes élémentaires des droits de l’homme. Le temps est venu, me semble-t-il, d’encourager une prise de conscience similaire autour de la question carcérale ». En effet, comment encore accepter les enfermements de certain-ne-s. L’argument du juste châtiment relève de la pensée religieuse, il est par ailleurs, à géométrie variable (non-culpabilité socialement construite pour les patrons responsables d’accidents mortels du travail ou du non respect des législations, des pollueurs et des empoisonneurs agro-alimentaires, des fraudeurs du fisc, sans oublier les responsables d’actes et de violences racistes, de violences envers les femmes, ou l’impunité policière…).

Certes le système carcéral en France est différent de celui des États-Unis, ce qui ne dispense pas d’interroger les logiques d’enfermement, les attributions sociales de la prison…

En complément possible :

George Jackson : Les frères de Soledad, Syllepse 2014, J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Angela Davis : La prison est-elle obsolète ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

Au diable Vauvert, La Laune 2014, 168 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

1 Pour utiliser une formulation de Mike Davis, cité par l’auteure.

J’appartiens à un peuple juste, lent à se mettre en colère, mais dont rien ne peut endiguer la fureur

soledad2Dans sa préface, Jean Genet écrit « Mais le plus surprenant, quand nous lisons ces lettres d’un jeune Noir enterré dans la prison de Soledad, c’est qu’elles reflètent parfaitement le chemin parcouru par l’auteur – lettres d’abord un peu maladroites à sa mère et à son frère, lettres à son avocate qui deviennent un extraordinaire développement, sorte d’essai et de poème confondus, enfin les dernières lettres, d’une délicatesse extrême et dont on ne connaît pas le destinataire. Et, de la première lettre à la dernière, rien n’a été voulu, écrit ni composé afin de construire un livre ; cependant le livre est là, dur, certain, et je le répète, à la fois arme de combat pour une libération et poème d’amour. En cela je ne vois aucun miracle, sauf celui de la vérité même, qui s’expose toute nue ».

La prison, le cachot, les gardiens blancs, le racisme « épars, diffus, sournois, morose, hautain, hypocrite », les corps… Un livre écrit en prison, « les mots interdits, maudits, les mots ensanglantés, les mots crachés avec la bave, déchargés avec le sperme, les mots calomniés, réprouvés, les mots non écrits… ». Les mots de Jean Genet pour présenter les lettres de George Jackson, pour expliquer les ressources de la langue, « faire passer en elle toutes les hantises et toute la haine du Blanc ». Et une invitation : « Il faut lire ce qui suit, comme un manifeste, comme un tract, comme un appel à la révolte, puisqu’il est cela d’abord ».

Le collectif Angles morts (voir leur livre Vengeance d’État. Villiers-le-bel des révoltes aux procès, Editions Syllepse 2011, Absence de procès pour les uns et condamnation pour les autres), nous propose une lecture des « Frères de Soledad » comme arme « pour renforcer les luttes actuelles contre l’enfermement, le racisme d’État et la répression policière ».

Les prisons étasuniennes, les 132 émeutes entre 1967 et 1972, l’incarcération de masse des Noirs et des Latinos, « La construction d’une société carcérale passe par la mise en place de dispositifs de discipline et de châtiment qui se renforcent et se répandent dans toute la société : les incarcérations deviennent de plus en plus nombreuses et longues pour des délits moins ‘graves’ ». Le collectif explique, entre autres, la filiation entre le régime d’esclavage et le système pénitentiaire, le façonnage du vocabulaire du mouvement de prisonniers révolutionnaires, la prison comme extension des ghettos noirs et des barrios, etc.

« Si les détenus noirs et latinos sont de plus en plus nombreux à se considérer comme des prisonniers politiques, c’est qu’ils s’estiment victimes d’un ordre politico-économique oppressif ».

Prisonniers politiques, voir aussi Natacha Filippi : Brûler les prisons de l’apartheid. Révoltes de prisonniers en Afrique du Sud, Editions Syllepse 2012, Briser le silence qui a enseveli les paroles des révoltés enfermés

Révoltes en prison. « Le mécanisme de contrôle qui reposait sur invisibilité des prisons et des prisonniers se grippe, sous l’effet conjugué du militantisme à l’extérieur, des allers-retours d’individus politisés, et des révoltes à l’intérieur qui trouvent un relais à l’extérieur ». Amerika is the prison.

L’histoire de la répression et de l’enfermement, dont les peines indéterminées, doit être mise en rapport avec celle « d’un capitalisme bâti sur la ségrégation raciale et spatiale ».

Les luttes permettent d’estomper les divisions raciales entre prisonniers blancs, latinos et noirs, elles bénéficient de soutiens extérieurs. Procès des Frères de Soledad, mort de George Jackson. James Baldwin écrit : « Aucun Noir ne croira jamais que Jackson est mort de la façon dont ils nous ont dit qu’il est mort ».

Le collectif termine par la mise en résonance des Frères de Soledad et des frères de Villiers-Le-Bel, de l’industrie carcérale et du maintien de l’ordre, de la place du livre, de la voix de George Jackson aujourd’hui.

Dans son avant-propos, Jonathan Jackson Jr, parle entre autres, de assassinat de son père Jonathan au tribunal, des lettres de George et de leur publication, de l’écriture de l’histoire par les vainqueurs, de la politique des États-Unis et du rôle de l’incarcération, des privilèges, des alternatives radicales et de la nécessaire ré-appréhension du message de George Jackson.

A lire et faire lire en re-situant le vocabulaire, les illusions sur le « socialisme chinois », une vision très dévalorisante des femmes dans certaines lettres, dans le contexte de l’époque.

Des lettres, parfois magnifiques, pour, non seulement se souvenir de George Jackson et des révoltes de prisonniers, des dimensions raciales de la démocratie des États-Unis (Amérikkke), mais aussi actualiser les possibles des dimensions radicales, souvent oubliées, des combats des Afro-américain-ne-s.

George Jackson : Les frères de Soledad

Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_589-les-freres-de-soledad.html, réédition d’un ouvrage paru en 1971 chez Gallimard, Paris 2014, 272 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Diversité et renouvellement des formes de l’inégalité

11Trois remarques préalables.

Sylvie Tissot parle à la première personne, elle ne s’abstrait pas de son enquête, ce qui permet des éclairages spécifiques et rend concret certaines relations tissées ou situations particulières.

En ne négligeant pas les situations quotidiennes, les « détails », l’auteure donne à voir des tensions, des singularités, des gestes et des attitudes qui balisent ou colorent les points de vue exprimés.

Ses analyses ne sont pas statiques, elles sont mises en perspectives, inscrites dans l’histoire. Ce qui permet de saisir les actions comme construction de possibles et non comme inéluctabilités. Bref de rompre avec un déterminisme social, encore présent dans certaines analyses.

Les comportements des couches sociales privilégiées ne sont pas homogènes. Les rapports de domination ne sont ni statiques, ni imperméables aux mobilisations sociales. Contre une vision catégorielle des groupes sociaux, des classes ou fractions de classe, il convient de rappeler que ces groupes n’existent qu’en rapport les uns aux autres. Il s’agit donc toujours de rapports sociaux, de rapports asymétriques, de rapports de domination.

« Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent ».

Sylvie Tissot analyse l’organisation et les modifications d’un quartier de Boston. Elle souligne que « la hiérarchie des espaces désirables semble ainsi se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence de populations « différentes », de par leur revenus, leurs origines ethniques ou encore leur orientation sexuelle ».

L’auteure interroge à la fois la proximité spatiale, les distances sociales, les combinaisons d’inclusion et d’exclusion, les limites de la tolérance, les modifications de la reproduction sociale, les transformations de la ségrégation socio-spaciale, les formes de distinctions particulières, la « mixité sociale » induisant « une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente ».

Voyage chez les élites de la diversité. « Ce livre propose un voyage dans une ville des États-Unis pour comprendre comment cette valorisation de la diversité se traduit aujourd’hui. Quels types de relations fait-elle émerger entre une élite naguère exclusivement blanche et protestante, fermement accrochée à l’institution conjugale et familiale, et des groupes sociaux occupant des places subordonnées dans la société étasunienne ? »

Sylvie Tissot propose donc une enquête sur la revalorisation d’un quartier, « son appropriation par un groupe très particulier d’habitants, une élite locale », le rôle du secteur associatif, les relations avec les institutions municipales, ce mélange « d’investissement moral et d’exclusions sociales, de bohème affichée et de surveillance constante de ses voisins », l’auto-célébration d’un groupe de privilégié-e-s autour de la diversité, d’un positionnement de « pionniers »…

Elle souligne, entre autres, le poids des propriétaires, les modifications de l’habitat et des populations, l’intensité de la sociabilité choisie, la légitimité particulière « profondément marquée par les mouvements sociaux des années 1960 ».

L’auteure analyse en détail « les formes concrètes de rapport aux autres que donne à voir l’engagement des résidents aisés ». Elle indique que « Leur rapport à la mixité sociale incarne ces ambiguïtés : maître mot de leur engagement, au cœur de leur discours sur le quartier et de la manière dont ils se définissent, la diversité est en même temps un objet de crainte et de surveillance. Il s’agit autant d’apprendre aux nouveaux venus à l’apprécier et la respecter que de la contrôler. Ils en sont les porte-parole mais aussi les gardiens vigilants ».

Elle aborde aussi la génération du baby-boom, les luttes pour les droits civiques, le déplacement des frontières (thématique étasunienne traditionnelle), les attitudes gay friendly (mais prévenant la formation d’un « quartier gay », les ruptures de l’entre-soi mais en maintenant à l’écart les Afro-Américain-e-s et les Hispaniques, les reformes en réaction à la radicalité de certains mouvements sociaux… Les nouvelles formes de reproduction sociale sont inclusives, au moins dans certaines dimensions. Se forme une nouvelle légitimité sur la base de la « diversité glorifiée ».

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur le nouveau credo « diversity », la prise en compte des minorités en lieu et place des politiques d’affirmative action, l’euphémisation des préjugés… « Cette diversité, conçue comme un bien commun qui serait favorable à tous sans impliquer une redistribution des places et des rapports de pouvoir, en tout cas dans le South End, s’impose comme un mode de légitimation et marqueur identitaire dans les années 1990 ».

Sur l’euphémisation, Sylvie Tissot précise « De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous les rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange ». Faire de même, nous ne sommes pas très loin des injonctions à l’assimilation à la française.

Dans le chapitre « Créer un patrimoine historique », Sylvie Tissot articule, l’histoire, les ressources, les engagements culturels distingués, « la brique et le fer forgé », la distinction culturelle contre le logement social, l’artiste contre le squatteur, la « coexistence sans redistribution locale des positions de pouvoir ».

Un des points soulevés, « une forme de résistance à l’ébranlement provoqué par les revendications sociales des années 1960 » me semble significatif de certaines évolutions, non limitées, au cas traité. « L’engagement pour la diversité se présente comme un héritage – certes largement reformulé, et en parti délestée de sa charge contestatrice – des mouvements protestataires des années 1960 ; la disposition philanthropique des plus riches s’y trouve fondamentalement retravaillée ». Reste qu’il faudrait analyser les conséquences en retour pour les luttes sociales.

« A la conquête des petits espaces », Sylvie Tissot analyse, avec grand humour, les contrôles et les marquages des espaces publics, « le mélange dans l’assiette » et la distinction « française », les omnivores et l’élargissement des cuisines à partager, mais « la nourriture du Sud (dite soul food), associée aux Afro-Américains, constitue un repoussoir fort », la … mixité animale.

J’ai trouvé, très plaisantes, les analyses de la « socialisation canine », des animaux domestiques (pet) devenus companion animals, de la mobilisation autour du dog run. Des « détails » significatifs de l’ordre/désordre, des agencements des rapports sociaux.

L’auteure en conclut : « L ‘évolution des espaces publics étasuniens ne se réduit donc pas à des logiques de répression et de « guerre aux pauvres » ; cette enquête met plutôt au jour la manière subtile dont se recomposent, dans la célébration de la diversity, de micro-ségrégation ».

Un livre pour penser la complexité de la « gentrification », des recompositions territoriales urbaines, y compris dans leurs dimensions d’opérations immobilières lucratives, les émergences « d’un mode de gestion particulier des relations à « l’autre » qui se cristallise dans le mot d’ordre de la diversité », les couches sociales « gagnantes des transformations du capitalisme financier et des réformes néo-libérales », la place du genre et de l’orientation sexuelle dans les nouveaux clivages de classe…

Derrière la valorisation de la diversité, les dominations reformulées, les refus toujours remodelés de l’égalité réelle.

Extraits sur le site Les Mots Sont Importants :

Les bons voisins et la mixité sociale : Ce que l’amour de la diversité veut dire (Partie 1)

Les bons voisins et la mixité sociale : Les entrepreneurs de diversité (Partie 2)

Les bons voisins et la mixité sociale : La diversité au quotidien (Partie 3)

De la même auteure : L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Liber Éditions Seuil 2007, La création des quartiers sensibles

Sylvie Tissot : De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Raisons d’agir – Cours & travaux, Paris 2011, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn