Archives de Catégorie: Politique

Frantz Fanon : Trois articles pour un anniversaire

Une pensée à l’épreuve du temps

Mireille Fanon-Mendes-France, Fondation Frantz Fanon

En France, le décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage a laissé à l’Assemblée nationale le soin de régler la quotité de l’indemnisation devant être accordée aux colons1. L’indemnisation des propriétaires d’esclaves avait été déclarée légitime par le ministre des Finances de l’époque2 : « Peu importe en vertu de quel droit l’indemnité est donnée aux anciens propriétaires. […] Ce qu’il faut, c’est la restauration du crédit qui leur manque. Voilà la première des nécessités coloniales à laquelle il faut pourvoir. C’est le crédit qui, seul, rendra aux colonies la vie, l’activité, le mouvement dont elles ont besoin. » Lire la suite

Extrait N°2 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme

Avec l’aimable autorisation des préfaciers
et des Editions Syllepse

Fascisme et démocratie

fascis_12_avbAprès avoir proclamé en 1930 que le fascisme était déjà au pouvoir, le comité central du KPD déclare, en février 1932, que la démocratie et le fascisme sont « deux formes qui dissimulent le même contenu » (Flechtheim, 1972). Rote Fahne met régulièrement en avant une citation de Staline où le dictateur affirme que « la social-démocratie est objectivement l’aile modérée du fascisme ». Soulignant avec force la contradiction entre fascisme et démocratie, Trotsky rappelle à ceux qu’il désigne sous le terme péjoratif de « philistins », que celle-ci « n’exprime pas la domination de deux classes irréductibles » mais qu’elle « désigne deux systèmes différents de domination d’une seule et même classe ». Le parlementarisme et le fascisme s’appuient, écrit-il, « sur différentes combinaisons des classes opprimées et exploitées et entrent immanquablement en conflit aigu l’un avec l’autre ». Lire la suite

Le travail théorique comme partie constitutive de l’action politique

9782841743513FSJe me limite à la présentation du numéro et à un article, n’ayant pas les compétences pour parler de l’ensemble des analyses.

Dans leur présentation, Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas parlent de rechercher dans l’œuvre de Theodor W. Adorno ce qui « peut contribuer à penser le genre d’une manière à la fois critique et renouvelée ». Elles mettent, entre autres, l’accent sur les procédés de catégorisation-infériorisation, le concept de « nature féminine » comme « stigmate d’une mutilation sociale », les rapports de force et « la souffrance qui s’y trouvent accumulés », le caractère systématique de l’oppression des femmes et de la hiérarchie des sexes, la singularité irréductible de chaque rapport de domination et leur imbrication, les impasses d’un penser de l’identité qui tend à subsumer les rapports de domination « sous la catégorie générale de « différences » ou d’« exclusions ». », la critique de l’essentialisme ou la fuite hors de l’historicité et des contraintes des rapports sociaux, le caractère non conclusif de la pensée, la réalité excédant le concept… Lire la suite

Extrait N°1 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein  à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme

Avec l’aimable autorisation des préfaciers
et des Editions Syllepse


fascis_12_avbDonner à lire les textes réunis dans ce volume procède de la volonté obstinée de contribuer à l’élucidation de ce qui demeure, par bien des aspects, une énigme, le fascisme : l’irruption en plein 20
e siècle d’un « recul » barbare de civilisation sur le continent européen. Réfléchir sur une telle énigme, c’est également, et surtout peut-être, penser le temps présent, puisque d’évidence nous n’en avons pas fini avec la bête humaine, à la fois hydre, caméléon et phénix. Lire la suite

Guerre civile en Europe 2015

(De notre envoyé spécial Jean Casanova – Place Syntagma – Athènes – Grèce – 15 Juillet 2015)

À l’occasion du 20e anniversaire de la Commune de Paris, le 18 Mars 1891, paraissait à Londres, écrite de la main de Friedrich Engels, une Introduction d’un condensé lumineux à l’ouvrage de Karl Marx, La Guerre civile en France 1871, écrit 20 ans plus tôt, aux lendemains immédiats de l’écrasement du gouvernement révolutionnaire de la Commune par l’armée versaillaise du gouvernement d’Adolphe Thiers. Lire la suite

Identité et coopération intercommunautaire

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie et conseiller du mouvement Barrios Unidos (« Quartiers unis »).

Le terme de « politique identitaire » est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits intercommunautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-Américains, Latinos et Afro-Américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-Américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins, la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le « conflit » et la « coopération » si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par « trans-communautarisme », j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce « trans-communautarisme » est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le « trans-communautarisme » est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’« unité », cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le « trans-communautarisme » doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une «politique identitaire transcommunautaire » affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances.

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue « est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction ». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le « trans-communautarisme » implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité monoculturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la « purification ethnique »). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec « la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos », le pouvoir dominant «a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait « les politiques identitaires ». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’alliance des Afro-Américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble soixante-dix organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-Américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords – afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des «nations urbaines», le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, « chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose ».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. « Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé ». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : « ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés ». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que « le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux ». De son côté, Daniel « Nane » Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un « réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios ».

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action transcommunautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures transcommunautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que « les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires », à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du «trans-communautarisme ». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclins à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les « politiques identitaires » au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain. Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le « trans-communautarisme » à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs, Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis, 1994

Traduction : Patrick Silberstein

A l’affiche en salle, cette semaine, Le Facilitateur…

(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Samantha Ekberg – 2, avenue de l’Europe – Bry-sur-Marne – Val-de-Marne, 7 Juillet 2015)

Samantha et moi sommes aujourd’hui en visite aux Studios de Cinéma de Bry-sur-Marne  pour le compte de la rubrique Savoirs et Culture du Journal. Lors de leur construction en 1978, les Studios de Cinéma de Bry-sur-Marne étaient alors les plus grands d’Europe : 8 plateaux, un magasin d’accessoires de 5000 m² et 1500 m² de décors extérieurs. Le groupe Euro Média, propriétaire des studios depuis 2001, envisage aujourd’hui de s’en séparer, revendant les 12 hectares du site à un promoteur immobilier, destination de l’opération : logements et bureaux. À la veille de leur fermeture, rentabilité oblige aurait glissé confidentiellement la Ministre de la Culture, nous sommes allés sur place, Samantha et moi, visionner leur dernière production. Sortie en salles cette semaine, aujourd’hui mercredi : Le Facilitateur.

Vous connaissez tous, chers lecteurs, les célèbres blockbusters américains, ces films à gros budget publicitaire et aux trépidants rebondissements, destinés à produire des profits records, nous vous en citons quelques-uns : Le Canardeur, L’Alpagueur, Le Fusilleur, Le Terminateur et même L’Exterminateur. Il y en a d’autres. Et dans ce genre, le suffixe eur est loin de nous garantir l’esthétisme et le bon goût. 

Vous connaîtrez maintenant Le Facilitateur, titre préféré au dernier moment à celui, plus tarabiscoté, de Frankie le Philhellène. Pas très bon pour l’affiche, ont estimé les producteurs, restons en un titre en eurLe Facilitateur, tourné à la hâte et avec de modestes moyens, par deux jeunes metteurs en scène français, Laurent Foffrin et Arnaud Letartuffier, espoirs du cinéma et du storytelling à la française, nous immerge d’emblée dans le lourd climat de la crise de la Dette grecque.

(L’expression storytelling désigne une technique de communication fondée sur une structure narrative du discours s’apparentant au conte. Utilisé initialement en marketing, le storytelling a trouvé aujourd’hui une large place dans la communication politique.)

Dans le rôle du héros, le Facilitateur justement, Frank Rotterdam, déjà connu pour ses premiers rôles réussis dans Jours de feu au Bourget, Le Mariage pour tous, une mélodie du bonheur et L’Homme de Bamako, relatant ses rocambolesques aventures africaines, Frank Rotterdam incarne ici un jeune travailleur social un peu sentimental, éducateur spécialisé, humaniste et courageux, chargé d’aider un jeune homme perdu, Alexis, à retrouver le chemin de l’honneur et de la probité en s’acquittant, vis-à-vis d’un vieil usurier, Mario, et de sa maquerelle Angela, d’une dette frauduleuse anciennement contractée par ses parents, escrocs prébendiers maintenant chassés de la maison hellène.

Frank paraît l’homme de la situation : à tu et à toi avec Angela, ancien comparse de Pasok, l’un des parents escrocs, et, depuis sa prestation réussie dans Jours de feu au Bourget, reconnu comme l’homme des combats difficiles, c’est vers lui que le jeune Alexis va tout naturellement se tourner…

Mais nous ne voulons pas vous en dire plus, chers lecteurs, vous laissant découvrir vous-mêmes, dans les prochains jours, les trésors d’ingéniosité de Frank Rotterdam dans ce rôle à sa mesure, celui que viennent de lui imaginer Laurent Foffrin et Arnaud Letartuffier.

Il fallait s’y attendre. Cette sympathique bluette, historiette filmique sentimentale, destinée à distraire nos dernières soirées avant les transhumances estivales et à nous laisser, l’âme en repos, vaquer moutonnièrement sur les plages ou les alpages, à la lecture apaisée du dernier Amélie Nothomb, cette sympathique bluette fait déjà l’objet d’une charge féroce de la part d’un certain nombre de critiques.

Débordant le petit cercle de la cinéphilie correcte, si bien fourni dans notre beau pays, quelques sociologues et philosophes, attention pas tous, Bernard-Henri et Jacques Attali ne se sont pas encore prononcés, ont durement recadré la problématique de la dette du jeune Alexis et replacé Le Facilitateur dans la liste déjà longue des œuvres propagandistes, celles où il importe de faire vibrer les sentiments au détriment de la réflexion. Adresse ironique à nos sympathiques metteurs en scène, Laurent et Arnaud, « N’est pas Victor Hugo qui veut ! », Victor Hugo qui, dans sa grande fresque dramatique Les Misérables, avait su faire vibrer les deux, au diapason l’un de l’autre, raison et sentiments.

Dans un court essai La Fabrique de l’Homme endetté (Essai sur la condition de l’homme néolibéral), paru aux Éditions Amsterdam, pied de nez de circonstance à notre jeune premier Frank Rotterdam, Maurizio Lazzaretto, sociologue et philosophe, nous explique que la Dette, surtout lorsqu’elle est publique, ne saurait se réduire à un dispositif économique ; c’est également, nous dit-il, une technique de gouvernement et de contrôle des subjectivités individuelles et collectives visant à réduire l’incertitude des comportements des gouvernés. Fabriquer un endetté, c’est fabriquer un « obligé ». Non pas cet obligé à qui vous avez gentiment tendu la main pour franchir une passe difficile. Non ! Cet obligé qui va devoir maintenant vous obéir.

Dans le monde néolibéral, devenir débiteur c’est être incité et contraint pour « honorer » ses engagements, à se plier à produire de la valeur à partir de son « capital humain », et à accepter subséquemment, comme horizon indépassable, l’ordre néolibéral. Maurizio Lazzaretto nous explique ainsi le rôle fondamental de la Dette publique dans la dynamique coercitive de l’obligation faite aux Etats de réduire leurs dépenses publiques, d’amoindrir leurs services publics, d’éroder les fondamentaux de l’État Social, Assurance Maladie et Retraite par répartition, toute chose d’une évidence criante dans l’Eurozone aujourd’hui. L´Eurozone, entre nous soit dit, la seule aire continentale, où la question de la Dette a cessé d’être un problème purement économique pour devenir l’arme de coercition des Marchés pour démanteler l’Etat Social, car c’est justement la seule aire continentale où cet Etat Social existe. La seule, et pour des raisons historiques, échappant encore à la loi de l’Ouest et du Western capitaliste.

Quand on apprend de plus que les dettes publiques, en Europe, ont  pratiquement doublé depuis le tournant de l’année 2008, année du grand sauvetage des banques par l’endettement des Etats, on mesure tout à fait le sens de la formule « privatisons les profits, socialisons les pertes », formule fétiche de la Banque.

Toutes considérations certes ardues, chers lecteurs, surtout lorsque, comme pour la plupart d’entre vous, la question de la dette n’est examinée qu’au travers du prisme déformant et simplificateur du remboursement à votre banquier du prêt auto qu’il vous a « consenti ».

Samantha et moi faisons toutefois confiance à votre compréhension aiguisée pour le petit saut qualitatif qu’impose le passage de votre prêt auto à la Dette souveraine grecque.

Attendons donc les prochains jours et la publication du Centre National du Cinéma quant aux chiffres de fréquentation en salle du Facilitateur. Le chiffre record du grand succès, il y a trois ans, de Frank Rotterdam dans Jours de feu au Bourget, près de 10 millions d’entrées, nous paraît personnellement inaccessible pour une œuvre dont on devine largement la facture sur commande et l’objectif : tirer la larme à l’œil et ramener la paix dans les chaumières solfériniennes.

Jean Casanova, 07 juillet 2015