Crise historique de la relation de l’humanité et son environnement

Voici un ouvrage qui mérite une très large diffusion. Comme l’indique Michel Husson ( http://hussonet.free.fr/tanuri.pdf) dans sa préface « Puisse sa lecture convaincre les écologistes de la nécessité d’être anticapitaliste. Et vice versa. »

Avec brio, Daniel Tanuro fournit des « savoirs indispensables à la décision ». Il articule  discussions sur les données (GIEC, cycle du carbone, montée de eaux, etc.), analyses de « L’énormité de la chose » et des réelles politiques, menées derrières les mots, les effets d’annonces « politique de gribouille » (par exemple les politiques de B. Obama).

Contre les neutralités inventées, d’un coté il souligne qui sont et seront les principales victimes des conséquences du réchauffement climatique ( les populations dites pauvres, au Sud et ici), de l’autre il trace des perspectives entre « le nécessaire et le possible ».

 Si le livre n’était que cela, il serait déjà d’un apport très appréciable. Mais l’auteur replace « le réchauffement climatique, la crise écologique » dans l’histoire de l’humanité. Contre une fausse conscience anthropique (les hommes détériorent la planète, la nature, le climat), Daniel Tanuro montre les effets de rupture causés par le mode de production capitaliste « le réchauffement que nous subissons est dû principalement à la combustion de combustibles fossiles depuis deux siècles, depuis la révolution industrielle ». Ce qui lui permet aussi d’analyser les « solutions de marché » (le capitalisme vert et ses dérivés).

Il n’oublie pas de tirer le bilan des invraisemblables destructions en Urss, de critiquer les positions des « décroissants » qui souvent focalisent sur les comportements individuels en détournant l’attention des mécanismes structurels et de montrer les impasses des « marxistes », avant de conclure sur « La seule liberté possible ».

 En nous rappelant que « Contrairement aux insectes sociaux, nous ne reproduisons pas notre existence à l’identique : nous développons des modes de production qui tendent à devenir de plus en plus complexes. » Daniel Tanuro inscrit la question dite du réchauffement climatique dans ses dimensions relationnelles (humanité/nature) « Ce qu’on appelle  »crise écologique » est plutôt une crise historique de la relation entre l’humanité et son environnement » et sociales. Si nous produisons, à partir de contraintes réelles, nos modes d’existence, les alternatives que nous pourrions élaborer ne peuvent être réduites au technique, les solutions sont de l’ordre des choix, de la politique« L’impasse n’est donc pas physique mais sociale. Le fond de l’affaire est politique » ou « l’issue ne réside pas fondamentalement dans le développement technique mais dans le choix politique de faire tout ce qui est possible pour éviter le basculement du climat, indépendamment des coûts. »

Sans nier l’importance d’autres débats, je voudrais souligner plus particulièrement deux dimensions dans les analyses de l’ouvrage, ci-dessus évoquées.

En partant d’un constat « Le problème est que le genre humain produit socialement son existence et que le mode actuel de cette production est précisément la cause de destructions écologiques » Daniel Tanuro souligne que « Nous sommes confrontés à l’obligation d’une révolution énergétique qui implique une utilisation maîtrisée des ressources naturelles et une réorganisation sociale, donc un plan stratégique complexe articulant de nombreux éléments quantitatifs et qualitatifs, à la fois sur le plan écologique et sur le plan social. »

Et l’auteur ne tourne pas autour du pot : « la mesure prioritaire pour stabiliser le climat n’est le déploiement de nouvelles technologies vertes, mais la diminution de la consommation d’énergie, donc de la production et du transport de matières ». Ce qui pose immédiatement la question de qui décide ?

Mais cela ne saurait signifier l’abandon du nécessaire développement mais plutôt un autre mode de développement : « Le droit des peuples au développement, fondamental et inaliénable, ne peut se concrétiser que si le Sud saute par dessus « l’étape fossile » des pays développés, c’est à dire si son développement se base immédiatement sur les renouvelables, ce qui implique un autre mode de développement. »

Il convient aussi de souligner, les impasses ou les creux, dans la pertinente analyse du mode de production capitaliste par Marx « Il est frappant que, dans l’analyse de la révolution industrielle, Marx et Engels n’aient tout simplement saisi l’énorme portée écologique du passage d’un combustible renouvelable, produit de la conversion photosynthétique du flux solaire, le bois, à un combustible de stock, produit de la fossilisation du flux solaire et par conséquent épuisable à l’échelle historique des temps, le charbon. »

Comme l’indiquaient, dans d’autres domaines ces auteurs il n’y a pas de neutralité a-historique des techniques employées par les humains, ou pour le dire comme l’auteur, même si je reste réticent à la notion de matérialisme historique « Accepter la neutralité des sources énergétiques, comme le font certains partis qui se réclament du marxisme mais soutiennent le nucléaire, revient dès lors à se mettre en contradiction  avec une prémisse fondamentale du matérialisme historique : le caractère historiquement et socialement déterminé des technologies. » Ce qui l’implique la priorité définie par Daniel Tanuro « il faut sortir au grand jour le cheval de  Troie – l’amalgame entre énergie de flux et énergie de stock – et son avatar : le schéma linéaire ressources > produit > déchet ».

Daniel Tanuro souligne les apports de Via Campesina « En développant concrètement l’apport possible de leurs revendications à la stabilisation du climat, ils (les paysans et l’organisation Via Campesina) conféreront une légitimité sociale énorme à leurs mobilisations et découvriront qu’ils sont capables, en s’unissant, de relever ce défi climatique qui leur apparaît aujourd’hui comme un obstacle infranchissable et terrifiant ». Plus largement il insiste sur « L’intrication du social et de l’environnemental doit être pensée comme un processus en mouvement constant, comme une production de nature. »

Et l’on ne peut que regretter que les luttes contre les licenciements, par exemple dans l’industrie automobile, n’associent pas ces deux dimensions permettant de vivre aujourd’hui sans détruire nos lendemains.

Il y a dans ce livre, bien des propositions à discuter, des analyses à conforter, d’autres probablement à mieux articuler, mais là n’est pas l’essentiel. Ces analyses sont un des fondements raisonnables et plausibles à l’écosocialisme comme alternative ici et maintenant.

Et s’il s’agit bien de la construction d’un « système coordonné centralement mais très décentralisé » il sera nécessaire de reprendre les débats autour des centres de décision (démocratie locale, nationale voire européenne et internationale) et des pratiques autogestionnaires.

« Expression concentrée des combats désormais indissociables contre l’exploitation du travail humain et contre la destruction des ressources naturelles par le capitalisme, l’écosocialisme ne découle pas d’une vision idéaliste sur « l’harmonie » à établir entre l’humanité et la nature mais de la conviction que la vraie richesse réside dans l’activité créatrice, le temps libre, les relations sociales et la compréhension émerveillée du monde. »

Lectures complémentaires possibles : Capital contre nature (Sous la direction de Jean-Marie Harribey et Michael Löwy, PUF, Paris 2003) et : Pistes pour un anticapitalisme vert ( Cahiers de l’émancipation, coordination Vincent Gay, Editions Syllepse, Paris 2010).  Opérer une révolution culturelle dont l’anticapitalisme à besoin

 

Daniel Tanuro : L’impossible capitalisme vert

Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010, 301 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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