ANDREA DWORKIN

Avec l’aimable autorisation de Christine Delphy

Ce texte de Christine Delphy a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993

Quand la jeune Andrea Dworkin publie son premier livre de théorie féministe, Woman Hating, en 1974, les « anciennes » — Kate Millett, Audre Lorde, Phyllis Chessler — saluent un ton « abrasif, extrême », sa « rapidité », sa « pureté », et une capacité unique à exprimer et à susciter la colère, toutes les colères. Colère de la victime, mais aussi colère de la femme-qui-ne-se-croyait-pas-victime-et-qui-se-reconnait-pourtant-dans-la-photo-du-meurtre.

Car c’est de cela qu’il s’agit dans l’oeuvre, maintenant considérable, de Dworkin : du meurtre, de l’anéantissement des femmes dans la sexualité masculine.

Cette colère en provoque une autre : les hommes, toujours aux postes de commande des maisons d’édition, et parfois des voitures qui emmènent les conférencières féministes (c’est ainsi que Dworkin gagne sa vie), trouvent que trop c’est trop. Our Blood, son deuxième livre théorique, raconte dans l’introduction une partie de cet exil intérieur, de façon parfois comique. Les femmes de la maison d’édition intéressée par le livre — recueil de conférences — lui demandent un exposé : pendant qu’Andrea parle de « la réalité matérielle de l’appropriation du corps et du travail des femmes », des cadres en costume et cravate prennent des notes sans dire un mot. C’est la fin du livre (dans cette maison) : un chef de département jette le manuscrit à la tête de la femme chargée de l’édition. « Je n’y ai pas reconnu la tendresse masculine », dit-il. « Je ne sais pas, commente sobrement Andrea, s’il l’a dit avant ou après avoir jeté le livre à travers la pièce ».

Le viol comme modèle de la sexualité masculine : voilà le thème que Dworkin explore, expose, la thèse qu’elle développe tout au long de son œuvre.

Le viol est le modèle de la pornographie, et la pornographie révèle ce qu’est la sexualité masculine à son plus profond : « l’érotisme, c’est quand on force, lorsqu’il n’y a pas de consentement » disait un homme interviewé par Paris-Hebdo en 1980 (voir la couverture du n° 8 de Questions Féministes, mai 1980.

De Woman Hating où elle met en place ses thèmes, à lntercourse — « le livre le plus choquant jamais écrit par une féministe » (Germaine Greer) — en passant par Pornography : Men Possessing Women, Dworkin n’a de cesse de mettre en évidence cette réalité de ce qu’on appelle les rapports sexuels : il n’y a pas de « rapports » au sens où « rapport » implique une réciprocité et une mutualité. Ce que les hommes demandent aux femmes, c’est de consentir à leur propre humiliation, à leur propre anéantissement en tant que personnes ; non seulement d’y consentir, mais de le demander, pour « être femme ». Car « être femme » c’est être baisée par un homme, et être « baisée » comme le langage familier ne l’ignore pas — et comme le langage universitaire qui l’utilise « métaphoriquement » l’ignore dès qu’il parle… de sexualité ! — c’est être niée, défaite, vaincue, annihilée.

Dans Pornography, Dworkin montre par l’étude de la littérature pornographique que ses thèmes et obsessions ne sont pas une simple « représentation » décollée du réel mais le réel du psychisme masculin – LE scénario de la sexualité masculine, qui est celle qui est imposée aux femmes. Dans Intercourse, c’est la littérature ordinaire et la sexualité également ordinaire qu’elle étudie. Dans un chapitre intitule « Occupation/Collaboration » elle se pose, sans y répondre, la question dc la nature du coït, même non-violent, même non-abusif « si tant est qu’on puisse faire cette distinction », puisque « le coït est (dans la culture et dans l’expérience) à la fois l’usage normal d’une femme, son potentiel humain étant affirmé par l’acte, et un abus violent, son intimité étant irrémédiablement compromise, et son sens d’elle-même changé de façon irrévocable,  irrécupérable ». Dworkin est partagée entre une interprétation ontologique du coït où la pénétration est une invasion, une transgression des limites corporelles — « le corps (de la femme) peut être occupé » — ce qui l’amène à la question : « est-ce qu’un peuple… physiquement occupé peut-être libre ? » ; et une interprétation historique : « comment séparer l’acte du coït de la réalité sociale du pouvoir masculin n’est pas clair, surtout quand c’est le pouvoir masculin qui construit à la fois le sens et la pratique actuelle du coït en tant que tel ». Les visions féministes « d’une sexualité humaine fondée sur l’égalité » — telles qu’explicitées par Shere Hite par exemple — lui semblent peser peu « dans la vie réelle avec les hommes réels » tant qu’existera « la haine des femmes, non-expliquée, non-diagnostiquée, et majoritairement non-reconnue, qui est omniprésente dans la pratique et la passion sexuelles » (lntercourse).

Dworkin bouscule nos divisions confortables entre réel et symbolique comme entre réel et imaginaire ; à la lire on se demande si des expressions françaises telles que « violence symbolique » sont adéquates et même supportables, car ce qui a pour but de métaphoriser et donc d’euphémiser la réalité de l’obscène, est obscène.

Dworkin ne dénonce pas la violence dans la sexualité. Ou plutôt, elle prend tous les exemples de violence dans la sexualité ; dans le viol, si courant, et accompli non par des étrangers comme le veut le mythe mais par les maris et petits amis ; dans la pornographie, si répétitivement fondée sur l’humiliation des femmes et sur le désir qu’elles désirent cette humiliation, dans le coït ordinaire et même voulu par les femmes, comme preuves que la sexualité patriarcale EST violence, et rien d’autre, en tous les cas aujourd’hui.

C’est sur le « rien d’autre » que les hommes, et pas mal de femmes se fâchent.

On peut en discuter. Mais en discuter après l’avoir lue, et bien lue. Depuis des années elle mène avec Catharine MacKinnon, avocate et théoricienne très connue, une campagne pour faire passer une loi établissant que la pornographie dégrade le statut des femmes en général, et constitue donc une discrimination fondée sur le sexe. Beaucoup de féministes combattent cette campagne au nom de la liberté d’expression, et taxent Dworkin d’essentialisme.

Or Dworkin est tout sauf essentialiste. Elle ne croit pas à une « nature » des hommes et des femmes intangible, comme nos essentialistes françaises. Si elle pense que la sexualité féminine est différente de la sexualité masculine, elle ne veut pas simplement, comme les essentialistes, rehausser la sexualité féminine à un rang d’égalité avec la masculine sans toucher à cette dernière. Cette revendication est pour elle, comme pour nous, une contradiction dans les termes.

Ainsi, cette phrase aurait pu être écrite en réponse aux essentialistes : « il n’est pas vrai qu’il y a deux sexes qui sont des entités discrètes et opposées, qui sont des pôles, qui s’unissent naturellement et de façon évidente dans un tout harmonieux ». Pour elle, « une fois que nous refusons la notion que les hommes sont positifs et les femmes négatives », il ne s’ensuit pas que nous devons revaloriser les femmes, comme le pensent les essentialistes. Bien au contraire, il s’ensuit que « nous rejetons essentiellement la notion qu’il y ait même des hommes et des femme » (Our Blood). C’est à l’intériorisation de la domination, à l’aliénation des femmes qu’elle s’attaque, car « la création du genre (de la soi-disant nature) par la loi, a été systématique, raffinée, suprêmement intelligente ; a réglé la conduite pour produire des conditions sociales de pouvoir et d’impouvoir qui sont vécues par les individus à l’intérieur du système social comme s’ils étaient leurs natures sexuelles à l’intérieur d’eux-mêmes » (lntercourse).

Pour Dworkin, c’est le système de polarisation de la société entre hommes et femmes qu’il faut abolir, et toutes ses composantes « littérature, religion, psychologie, éducation, médecine, la biologie telle qu’elle existe, les sciences sociales, la famille nucléaire, l’Etat-nation, les armées et la loi civile », car ce système est de façon consubstantielle un système de hiérarchisation et de domination.

Mais cette révolution, car c’est de cela qu’il s’agit, doit commencer par la « répudiation de notre propre masochisme », qui est pour elle le consentement à la domination masculine, et cette répudiation doit commencer à ses « racines sexuelles ». Pour Dworkin, le masochisme féminin est réel : « en étant baisée, une femme fait l’expérience du plaisir masochiste de sa propre négation qui est articulée de façon perverse avec l’accomplissement de sa féminité » (Our Blood). Il n’est pas « vrai » pour autant : car elle  fait une distinction à la fois révélatrice de son point de vue matérialiste — on pourrait dire aussi « culturaliste » — et importante pour ce point de vue, entre ce qui est réel : « la réalité est ce que les gens croient qu’elle est… elle est fonction de la politique en général et de la politique du genre en particulier à tout moment », et ce qui est vrai : « la vérité, qui est moins accessible que la réalité, mais qui peut être découverte ». Pour elle, « le système de polarité de genre est réel, mais pas vrai » (Our Blood).

Le texte qui suit possède les caractéristiques principales du style, tant littéraire que politique de Dworkin : elliptique, cru, d’une force redoutable car fondée sur une intégrité morale qui ne respecte aucune vache sacrée, ne reconnaît aucun intérêt supérieur à celui de l’humain.

Dworkin dépasse les limites de la décence : de la déférence aux vaches sacrées et aux « intérêts supérieurs », aux pouvoirs en place et à sa place dans les pouvoirs ; elle ne juge notre système que selon un seul critère, son adéquation ou non à la dignité des gens. Sa conclusion politique est donc, sans honte et sans effet rhétorique, simplement radicale : « Ceux d’entre nous qui sont des femmes dans ce système de réalité ne seront jamais libres tant que l’illusion de la polarité sexuelle ne sera pas détruite et que le système de réalité fondé sur cette illusion ne sera pas entièrement éradiqué de la société et de la mémoire humaines ».

Dworkin n’a jamais jusqu’à ce jour été publiée en France. Est-ce étonnant ?1

Christine Delphy, 5 juin 1993

Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël

Volume 14, N°2, 1993

I.R.E.S.C.O., Paris 1993, 40 pages

Note de lecture : a-lexception-danna-magnani-mais-cest-une-autre-histoire/

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Le texte d’Andrea Dworkin dont parle Christine Delphy et qui constitue le corps du numéro de la revue Nouvelles questions féministes sera prochainement mis en ligne.

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Textes et livre d’Andrea Dworkin :

* Les femmes de droite : Ce qui parait le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif (texte intégral) et What a fucking cake !

* La nuit et le danger : andrea-dworkin-la-nuit-et-le-danger/

* Terreur, Torture et Résistance : andrea-dworkin-terreur-torture-et-resistance/

* La pornographie et le désespoir : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2615

* La danse contact ou « lap-dance », prologue de la prostitution  : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Tuerie à Montréal – L’assassinat des femmes comme politique sexuelle : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Prostitution et domination masculine : http://sisyphe.org/spip.php?article3420

Quelques liens issus du blog de TRADFEM (collective internationale mixte de traduction féministe radicale) – http://tradfem.wordpress.com.

* Fierté lesbienne : https://tradfem.wordpress.com/2015/03/31/andrea-dworkin-fierte-lesbienne/ 

* Je veux une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n’y aura pas de viol : https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/

* La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier : https://tradfem.wordpress.com/2014/10/04/andrea-dworkin-la-notion-de-superiorite-biologique-un-argument-dangereux-et-mortel/ 

*Andrea Dworkin parle de Kate Millett : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/28/andrea-dworkin-parle-de-kate-millett/ 

* Interview à cran : https://tradfem.wordpress.com/2014/09/15/andrea-dworkin-interview-a-cran/ 

* Calomnier Andrea Dworkin après sa mort est de la pure misogynie, par Meghan Murphy : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/12/meghan-murphy-calomnier-andrea-dworkin-apres-sa-mort-est-de-la-pure-misogynie/ 

* Quelques leçons que pourrait inspirer Andrea Dworkin aux jeunes féministes, par Julie Bindel : https://tradfem.wordpress.com/2015/04/10/julie-bindel-quelques-lecons-que-pourrait-inspirer-andrea-dworkin-aux-jeunes-feministes/ 

Sur Andrea Dworkin :

Réfutation de mensonges : refutation-de-mensonges-au-sujet-dandrea-dworkin/

Christine Delphy : In memoriam ANDREA DWORKIN ou La passion de la justice

1 Dworkin a été traduite en français (au Québec), allemand, néerlandais, norvégien, suédois, espagnol, russe, hébreu, japonais, coréen.

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