Avertissement de Pierre Cours-Salies à l’ouvrage de Pierre Naville : Vers l’automatisme social ? Machines, informatique, autonomie et liberté

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse1

naville_auto3Nous refusons l’oubli d’une œuvre éclairante. Les écrits de Pierre Naville comportent des outils d’analyse pertinents pour nos débats contemporains.

Son livre prenait le contre-pied de réactions pessimistes. Après un énorme travail d’enquête qui donne lieu à la publication de L’automation et le travail humain (Naville et coll., 1961) et des discussions internationales2, il proposait une interprétation globale et indiquait comment penser les transformations du rapport au travail au moment où des automatismes changeaient bien des entreprises et des services publics.

Il n’y a aucune malédiction inhérente à la technique : elle peut donner lieu à une réorganisation de la société. Il précise dès 19603 dans la Revue française de sociologie le sens profond du mot « automatisme » : « De l’αυτοματον, du spontané général qui anime l’univers, il tire enfin des automates en modèle réduit » (Naville, 1960 : 280). On peut le lire, connaissant l’auteur, comme une reprise de l’ambition surréaliste d’une pensée libre capable de donner à comprendre et agir sans soumission aux pseudos réalités « réalistes ».

Il ne s’agit pas de croire à « la libre et imprévue disposition des choses par les hommes », et se « payer de mots » ; il faut voir « les interférences de l’automation dans les rapports classiques de l’offre et de la demande, qui font aujourd’hui l’objet des préoccupations de tous » (Naville, 1960 : 282) ; avoir en mémoire « la révolte des masses contre un automatisme économique qui se retournait contre elles et dont le pivot résidait dans la prolifération d’un type de machines qu’on peut appeler aujourd’hui primitives » (Naville, 1960 : 283). Mais comprenons « qu’entre le spontané et l’automatique il n’y a pas d’antinomie » (Naville, 1960 : 283).

De la première industrialisation en Grande-Bretagne, puis dans quelques pays d’Europe, le « machinisme » – contemporain de l’écriture du Capital – fait une poussée rapide : une mécanisation remplace des postes de travail mais concentre des lieux de production. Les divers patronats essayaient d’avoir des travailleurs salariés bien obéissants à leurs machines, avec quelques zestes de paternalisme… Devant les luttes sociales et politiques, contraints de concéder des droits élémentaires, toute une recherche patronale porta sur les simplifications encore plus poussées et une organisation d’usines, le taylorisme ; souvent refusé par le mouvement ouvrier, il devint le modèle mondial ; présent en Russie dès avant la guerre de 1914, il s’impose dans l’entre-deux guerres, faisant faire un immense bond de productivité.

Après les recherches scientifiques et les productions industrielles liées à la guerre de 1939-1945, utilisant massivement l’électricité dans les contrôles permanents de la production, une vague d’automatisation prit son essor dès 1946, avec des effets différenciés, dont une « automation » amenant des durcissements du travail (Dunayevskaya, 1971). Les travaux de Pierre Naville éclairent cette phase, élargie à de multiples activités par l’emploi des microprocesseurs.

Dans ce qui est appelé aujourd’hui « développement du numérique », la continuité est évidente : le travail consiste de plus en plus à vérifier des productions qui ont lieu « automatiquement », sous réserve de contrôles et de régulations permanentes à distance. La localisation dans une usine n’est plus indispensable dès lors que le lien de travail est répandu et assez fort entre des milliers de travailleurs (salarié·es ou faussement « indépendant·es »). Les autres formes du travail subsistent mais dominées par cette nouvelle logique sociale.

Progrès dans les automatismes, question sociale et potentialités à comprendre et à maîtriser afin d’en tirer le meilleur pour le plus grand nombre… Cette réflexion de Pierre Naville a une totale pertinence face aux questions actuelles du travail et de l’avenir de notre société. L’ouvrage contredit l’idéologie qui, par crainte de « manquer de réalisme », voudrait cantonner pensées et mobilisations populaires à un réaménagement du système capitaliste accepté comme indépassable.

Hier comme aujourd’hui, l’évolution de la productivité homme/heure permet une baisse massive du temps contraint ; elle pouvait faciliter une nouvelle maîtrise des organisations des productions, à condition d’une situation nouvelle pour les salariés. Pierre Naville assumait totalement cette ambition politique. En novembre 1963, un entretien publié dans France Observateur le souligne4. Au commentaire du journaliste qui déclare que le « livre prend l’allure d’un manifeste qui ouvre des perspectives tout à fait nouvelles (bien que se situant dans le mouvement d’idées issu du Capital de Karl Marx) », sa réponse ne laisse aucun doute :

Au 21e siècle, la technologie généralisée aura ses exigences propres. La cybernétique devient une science sociale […]. Des régulations d’un nouveau genre dans les systèmes techniques et dans les systèmes sociaux permettront à la fois autonomie et coopération entre eux. C’est le socialisme de l’avenir, tout autre chose que la chanson du gai laboureur évidemment.

On doit signaler ici une consonance avec des positions défendues par Henri Lefebvre, aux prises avec des débats du PCF5 : une même réflexion tournée vers les possibilités qui se dessinent ; des similitudes d’espoir et d’analyses critiques, des histoires différentes et une participation à des publications pour l’autogestion, même si l’un des deux ne centre pas ses ouvrages sur la sociologie du travail.

Le livre de Pierre Naville n’a pas produit sur le plan social et politique les effets possibles et souhaitables, espérés par l’auteur. Cela ne le prive en rien de sa portée historique. Le publier à nouveau en 2016 ne peut pas être neutre. Il nous faut donc reprendre cette lecture, approfondir le débat avec toute sa force.

Le remodelage des tâches et des conditions de production s’est répandu, mondialement. Pierre Naville l’avait annoncé dans sa préface à la deuxième édition en espagnol, en 19806 dont la traduction est publiée ici en annexes.

Et quelles illustrations n’avons-nous pas quand un État de l’Inde a tant formé de spécialistes de l’informatique que des assurances suisses y ont déplacé leur centre de gestion ; ou quand la Chine est le premier producteur de panneaux solaires dans des usines automatisées comme aux États-Unis ou en Europe.

Une diffusion de l’automation répandue mondialement aurait pu et devrait, à condition de lucidité politique et de pouvoirs différents, poser tout autrement les questions de choix de production et d’organisation de la vie. Ces réflexions trouvent une actualité redoublée avec les discussions soulevées par les développements du numérique.

Ce qui était possible dès avant 1968 a subi un retard immense avec tous ses effets… La préface met en évidence comment la pente prise a été celle dont Naville aurait voulu que les luttes de classe préservent nos sociétés avec les potentialités liées au développement des automatismes. Depuis les années 68 cette durée est pénible ; elle laisse un peu hébétés ceux qui l’ont traversée et la plus grande masse des jeunes en manque de repères. Nous devons donc comprendre les possibilités gâchées, la situation actuelle, après une défaite historique, visible avec le recul, qui a produit de grandes désorientions et alimenté le « no future ». Une des questions les plus difficiles posées aux syndicats et aux mouvements populaires est bien là : les effets de l’automation et maintenant de la transformation numérique sur le travail, leur articulation avec l’entreprise traditionnelle et les possibles pour des collectifs de salarié·es de réfléchir en commun, et de décider.

Marasme généralisé des statuts, du chômage et de la globalisation des gestions spéculatives, dumping à la diminution des droits sociaux et démocratiques, une autre épreuve prend forme : dans le monde entier, la souplesse, l’adaptabilité mais aussi le business model de l’économie numérique repose sur la multiplication de l’emploi qualifié hors salariat.

La préface répond à plusieurs enjeux. Il fallait reprendre des propositions du Printemps de Prague comme d’André Gorz, pour comprendre le contexte de l’œuvre et la continuité possible de ses conclusions. Il fallait aussi montrer comment Pierre Naville aide à analyser les origines de la situation délabrée actuelle et toute son actualité dans des pratiques, des débats et des exigences de notre temps. Il s’agit de renouer un fil pour se saisir des perspectives ouvertes il y a près de cinquante ans.

Pierre Naville : Vers l’automatisme social ?

Machines, informatique, autonomie et liberté

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_60_iprod_665-vers-l-automatisme-social-.html

Paris 2016, 328 pages, 18 euros

1 Cette réédition prend en compte les annotations que Pierre Naville avait préparées en vue d’une éventuelle seconde édition. Nous avons également complété les références des ouvrages qu’il cite.

2 Voir la biographie analytique dans les Cahiers d’étude de l’automation.

3 Le titre, commenté par lui-même, souligne que l’être humain « n’a pas seulement réussi à tirer de la nature ce qu’il était impuissant à faire par lui-même (…) ; il est parvenu à un résultat plus surprenant encore : faire exécuter à la nature, d’elle-même, ce qu’il voulait qu’elle exécutât » (Naville, 1960 : 280)

4 Publié ici en annexes, cet entretien rappelle l’ambition de Pierre Naville.

5 « Suspendu » de son appartenance au PCF en 1958, Henri Lefebvre résume et approuve les thèses de Pierre Naville : « Il n’y aura donc pas de société socialiste au sens marxiste avant que cette jouissance individuelle ne passe au premier plan, comme but de l’organisation économique et sociale, comme premier stade du communisme, le communisme se définissant par l’extension illimitée de la jouissance et des capacités de jouissance (…) Il n’y a aucune raison de ne pas inclure Pierre Naville dans le mouvement marxiste mondial » (Lefebvre, 1959 : 568)

6 La première édition en espagnol paraît en 1965.

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