Libre déclaration de nationalité, autonomie et auto-administration

Je ne vais pas reprendre ici, les éléments proposés dans Didier Epsztajn, Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein : Avant-propos à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer, avant-propos-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/. J’en reproduis juste les deux derniers paragraphes : « Une république autogérée devrait sans aucun doute intégrer dans son édifice institutionnel les différentes chambres d’intérêts particuliers de manière notamment à ce que les « minorités » ne soient pas confinées en toutes choses à rester démocratiquement minoritaires.

« Mettre les contradictions au service des besoins pratiques », c’est ce à quoi nous invite Otto Bauer. »

De la riche l’introduction de Claudie Weill, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, introduction-de-claudie-weill-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/, je ne souligne que quelques éléments : le centralisme jacobin qui – au nom de l’égalité des droits – « conduit à l’arasement des langues et cultures régionales », le modèle analytique « historico-génétique » d’Otto Bauer, « la nation est perçue comme une réalité historique en perpétuel devenir, qui se développe dans des situations spécifiques, est déterminée par elles et subit des transformations, une évolution et des métamorphoses constantes », l’éveil à la conscience des « fragments de peuple », l’« enchevêtrement inextricable de nations dû notamment aux mouvements migratoires » dans les empires multinationaux, la défense de « la création d’écoles de minorités afin de leur assurer la liberté du développement culturel », les limites du droit à l’auto-détermination, « le droit à l’autodétermination n’apportait pas la solution au problème des minorités », le droit d’être jugé dans sa propre langue, le correctif « l’autodétermination sur un territoire nécessite le correctif de l’autonomie nationale personnelle culturelle »,

Ecrit au début de XXème siècle, ces travaux mériteraient une refonte et une mise à jour, compte tenu des « avancées » des sciences sociales ». Si Otto Bauer reste très attentif à l’historicisation et à la contextualisation (restent cependant plus que des traces d’économisme), ses propos restent centrés sur l’Europe. Des études comparatives avec d’autres régions du monde donneraient probablement des éclairages nouveaux. Il conviendrait aussi de trouver des vocabulaires plus adéquats en regard de la nécessaire historicisation. Je ne pense pas que les notions de « peuple » et de « nation » aient le même sens suivant les périodes historiques.

Dans sa préface à la seconde édition (avril 1924), Otto Bauer corrige certaines analyses. L’auteur aborde, entre autres, sa présentation historique, les « communautés de caractères » issues de « communautés de destins », le nivellement des contenus matériels par le capitalisme et les différentes cultures nationales, « Mais les spécificités nationales restent toutefois à l’oeuvre dans les modes d’appropriation, de présentation, de combinaison, d’exploitation et de développement des mêmes contenus matériels de culture ». Au delà du vocabulaire, c’est bien une incitation à prendre en compte l’histoire des constructions sociales et institutionnelles particulières. Contre une conception nationaliste de l’histoire, l’auteur montre que « tout caractère national n’est rien d’autre que le sédiment de processus historiques passés, qui sera transformé à son tour par des processus historiques à venir ». Violence destructive du système étatique, luttes de classe, communauté de langue comme phénomène historique, processus d’intégration et de différenciation dans la nation « moderne », rejet de la tentative utopique d’« imposer une variante de socialisme, elle-même le produit d’une histoire nationale particulière, de caractéristiques nationales particulières, à des mouvements ouvriers dont l’histoire et la spécificité sont tout autres ». L’auteur ne connaissait pas les cahiers d’étude de Karl Marx (voir Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/), mais sa conception du socialisme n’avait que peu à voir avec le dogmatisme de l’uniformisation : « Le devoir de l’Internationale peut et doit être, non de niveler les particularités nationales, mais de promouvoir, dans sa diversité nationale, l’unité internationale ».

Sommaire de l’ouvrage :

Outre les introductions déjà évoquées

  • La nation

  • L’état-nation

  • L’état multinational

  • l’autonomie nationale

  • Evolution et tendances des luttes nationales en Autriche

  • Les mutations du principe de nationalité

  • Programme et tactique de la social-démocratie autrichienne

Complété par un texte de 1908 : Remarques sur la question des nationalités.

Comme invitation à la lecture, je reproduits quelques extraits, choisis très subjectivement :

  • « Le pouvoir de satisfaire leurs besoins culturels doit être garanti juridiquement aux nations, pour que la population ne soit pas obligée de se diviser en partis nationaux, pour que les querelles nationales ne rendent pas la lutte de classe impossible »

  • « C’est pourquoi les ouvriers allemands, dès qu’ils se rendent clairement compte de leur intérêt, doivent souhaiter que les besoins culturels et linguistiques de toutes les autres nations soient satisfaits. Et ce qui est valable pour les ouvriers allemands l’est aussi pour les prolétaires des autres nations. Il en résulte que les ouvriers de toutes les nations réclament une réglementation des affaires nationales qui garantisse à chaque nation la possibilité d’un épanouissement culturel continu, et aux ouvriers de toutes les nations, la participation à la culture nationale »

  • « Une constitution qui donne à chaque nation le pouvoir de développer sa culture ; une constitution qui ne contraigne aucune nation à reconquérir et réaffirmer sans cesse ce pouvoir en luttant pour la puissance étatique ; une constitution qui ne fonde le pouvoir d’aucune nation sur la domination de la majorité par la minorité, telles sont les revendications du prolétariat en matière de politique nationale »

  • « c’est plutôt à tout citoyen majeur que devrait être accordé le droit de décider lui-même à quelle nationalité il veut appartenir »

  • « la liberté et l’égalité reposent sur l’administration plus que sur la constitution »…

Pour permettre aux lecteurs et aux lectrices de ce faire une idée de la force et de limites des analyses d’Otto Bauer, je reproduis, avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, un extrait consacré au programme possible d’un parti pour l’émancipation, sur la question des nationalités.

« I.  Dans la société capitaliste, la classe ouvrière est exclue de la communauté nationale de culture. Seules les classes dominantes et possédantes s’approprient les biens nationaux de culture. Le parti ouvrier social-démocrate aspire à faire de la culture nationale, produit du travail du peuple tout entier, la propriété de l’ensemble du peuple, et à rassembler ainsi tous les membres d’un même peuple en une communauté nationale de culture, à réaliser la nation en tant que communauté de culture.

Quand la classe ouvrière lutte pour des salaires plus élevés et un temps de travail plus court, quand elle veut édifier le système scolaire de manière à ce que l’école donne aussi l’accès aux trésors de leur culture nationale aux enfants du prolétariat, quand elle exige une liberté totale de presse, d’association et de réunion, elle lutte pour les conditions d’extension de la communauté nationale de culture.

Mais la classe ouvrière sait que les travailleurs, au sein de la société capitaliste, ne peuvent jamais accéder à la jouissance complète de la culture nationale. C’est pourquoi elle doit conquérir le pouvoir politique et transférer les instruments de travail de la propriété privée à la propriété sociale. C’est seulement dans une société fondée sur la propriété sociale et la production coopérative que le peuple entier sera convié à participer à la jouissance des biens nationaux de culture et à collaborer activement à la culture nationale. La nation doit d’abord devenir une communauté de travail, avant de pouvoir devenir une communauté de culture pleine et véritable se déterminant elle-même.

C’est pourquoi la socialisation des moyens de travail est l’objectif, et la lutte de classe, l’instrument de la politique nationale de la classe ouvrière.

II. Dans cette lutte, les classes possédantes de leur propre peuple sont confrontées en adversaires implacables aux ouvriers de chaque nation. Par contre, les progrès économiques, politiques et culturels des ouvriers de chaque nation sont conditionnés par les progrès économiques, politiques et culturels du prolétariat de toutes les autres nations. La classe ouvrière de chaque nation ne peut donc conquérir sa libération économique et politique et son intégration à sa communauté nationale de culture qu’en luttant contre les classes possédantes de toutes les nations, en s’alliant étroitement à la classe ouvrière de tous les peuples.

III. En Autriche, cette lutte de classe est entravée par la constitution atomiste-centraliste. Cette constitution contraint toutes les nations à lutter pour le pouvoir dans l’État. Les classes possédantes abusent de ces luttes de pouvoir en maquillant leurs luttes de classes et de concurrence pour leur donner l’apparence de luttes nationales ; elles dissimulent ainsi les antagonismes de classes et mettent les larges masses des peuples exploités et asservis au service de leurs intérêts de domination. La constitution centraliste-atomiste, qu’elle apparaisse sous la forme du centralisme d’État ou du fédéralisme des Pays de la Couronne, est donc intolérable pour les ouvriers de toutes les nations. La classe ouvrière de toutes les nations exige une constitution qui mette un terme aux luttes nationales de pouvoir en assignant à chaque nation une sphère de pouvoir garantie juridique-ment, une constitution qui assure à chaque nation la possibilité de poursuivre librement le développement de sa culture, et qui permette aux ouvriers de toutes les nations de conquérir leur part de leur propre culture nationale. C’est pourquoi le parti ouvrier social-démocrate réclame une restructuration complète de l’Autriche selon les principes suivants :

1. Il faut transformer l’Autriche en un État démocratique fédératif de nationalités.

2. À la place des Pays historiques de la Couronne doivent se constituer des corporations d’auto-administration nationalement délimitées, et dont la législation et l’administration seront l’œuvre de chambres nationales, élues au suffrage universel et direct.

3. Tous les territoires auto-administrés d’une seule et même nation forment ensemble une union homogène, qui règle de manière parfaitement autonome ses affaires nationales.

4. Les minorités nationales à l’intérieur de tout territoire auto-administré sont à constituer en corporations de droit public qui se chargent en toute autonomie du système scolaire de la minorité nationale et assurent une assistance juridique à leurs co-nationaux devant les administrations et les tribunaux.

5. La classe ouvrière ne peut mener sa lutte de classe que dans le cadre d’un État historiquement donné. Elle refuse d’espérer que la question nationale sera résolue par la victoire incertaine d’un bouleversement impérialiste mondial, car le triomphe de l’impérialisme suppose la défaite de la classe ouvrière dans les grands États capitalistes voisins, et il déchaînerait en Autriche même des luttes nationales acharnées qui ralentiraient la lutte de classe et donc le développement culturel de toutes les nations.

Ce n’est pas de l’impérialisme capitaliste, mais du socialisme prolétarien que la classe ouvrière attend la réalisation de l’unité politique et de la liberté de toutes les nations. Comme chaque nouveau système social avant lui, le système socialiste de la société transformera totalement les principes de formation et de délimitation des collectivités. Il anéantira les forces qui soutiennent encore les États multinationaux hérités de l’époque du féodalisme et des débuts du capitalisme. Il répartira l’humanité en collectivités nationalement délimitées qui, en possession de leurs moyens de travail, régleront librement et consciemment l’évolution ultérieure de leur culture nationale.

Mais la société socialiste appliquera, en même temps, la division internationale du travail, elle reliera donc entre elles aussi les collectivités nationales indépendantes en de nombreuses communautés administratives internationales qui deviendront en fin de compte des organismes de la communauté de droit international constituée en corporation. Elle intégrera donc peu à peu les collectivités nationales comme membres autonomes, dans une grande collectivité internationale d’un type nouveau. L’union de toute l’humanité civilisée pour dominer en commun la nature, et la répartition de l’humanité en collectivités nationales autonomes jouissant de leurs biens nationaux de culture et réglant consciemment l’évolution ultérieure de leur culture nationale, tel est le but national final de la social-démocratie internationale. »

.

L’actualité de l’approche de la question des nationalités d’Otto Bauer ne fait, à mes yeux, aucun doute. Comme indiqué plus haut, il conviendrait d’actualiser ces travaux et de débattre des solutions aujourd’hui possibles, en intégrant la notion de citoyenneté. La résidence (éventuellement associé à une temporalité) dans un territoire (Etat) donné devrait entrainer l’ensemble des droits de citoyenneté – y compris le droit de vote -, et ce, indépendamment de(s) (la) nationalité(s) revendiquée(s). Mais cela ne signifie pas nécessairement assimilation (et encore moins obligation de s’adapter) aux pratiques culturelles du lieu de résidence. Contre les visions et les impositions des communautés dominantes ou majoritaires, cela passe par la défense des droits des minorités et l’individualisation des possibles…

Et en regard de l’actualité contemporaine, quelques questions : Pourquoi ne pas fêter Kippour, l’Aïd-el-Kébir ou le nouvel an chinois, comme fêtes nationales, en faire des jours fériés pour toutes et tous – et rompre avec les privilèges donnés aux fêtes catholiques ? Pourquoi ne pas permettre l’apprentissage de l’arabe et du chinois, par exemple, à tous les niveaux scolaires ? Pourquoi ne pas intégrer dans les fonctions publiques, les langues réellement parlées communément sur le territoire ?… Sans oublier les « différentes chambres d’intérêts particuliers » déjà soulignées en début de cette note.

.

Otto Bauer : La question des nationalités

Syllepse,

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_687-la-question-des-nationalites.html

Paris 2017, 660 pages, 28 euros

Didier Epsztajn

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