Femmes et révolution égyptienne – interview de Samaher Alqadi, réalisatrice de « As I Want »

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Samaher Alqadi, réalisatrice palestinienne, assiste au Caire aux violences infligées aux manifestantes de la révolution égyptienne de 2013. Alors qu’une de ses amies subit un viol collectif lors d’une manifestation, elle décide de filmer ses confrontations avec les hommes, et son combat pour les femmes. Elle délivre une lettre d’amour et de courage, à la fois violente et douce. « Si quelque chose a changé pendant la révolution égyptienne, c’est ceci : nous avons commencé à prendre conscience de notre force et de notre pouvoir. »

Combien de temps a duré le tournage ? Pourquoi le film est-il sorti en 2021, huit ans après les événements de 2013 ?
Il y a une raison pour laquelle cela a pris autant d’années. J’ai commencé à filmer en février 2013, le « jour du couteau », durant lequel nous avons décidé de manifester en pointant un couteau de cuisine vers le ciel, afin de montrer que nous nous défendrions des agressions. J’ai filmé pour documenter ce qui allait se passer, sans savoir encore que j’allais faire un film. À partir de ce jour, j’ai décidé que j’allais marcher tous les jours avec ma caméra. 
En février 2013, j’étais là avec la plupart de mes amis, en particulier avec mon amie qui s’est faite agresser. On ne la voit pas, mais c’est grâce à elle que j’ai décidé de faire un film. J’ai participé à cette incroyable manifestation, dans laquelle avec de nombreuses femmes nous avons marché pendant six heures jusqu’à la place Tahrir. Elles se sont exprimées soudainement et d’une seule voix, et n’avaient jamais pensé réagir de la sorte. C’était impressionnant et inspirant.

Mon mari et son ami réalisateur étaient en tournée avec leur nouveau film, et je leur ai montré les images. Ils pensaient que c’était très fort et que je tenais quelque chose. Mais la caméra était très simple, alors le réalisateur a décidé de me donner la sienne. J’ai monté un teaser de cette manifestation, et après cela, j’ai marché avec la caméra tous les jours. 
Mais j’ai arrêté de filmer dans la rue en 2014, quand l’armée a pris le pouvoir : nous n’en avions plus le droit. Nous ne pouvions plus nous rassembler, les cafés étaient fermés, tout a changé. Nous avons perdu notre rêve, nous avons été séparés, et ils nous ont privés de la révolution.
En 2014, comme je ne pouvais pas filmer dans la rue, j’ai continué à filmer depuis mon balcon, jusqu’à mon départ, fin 2017. Je vivais dans la révolution, tout se passait dans ma rue. Des affiches étaient accrochées sur mon immeuble, on voyait les réactions depuis le café, on entendait la télévision… Mais ensuite, le café s’est vidé. Les gens sont devenus agressifs et fatigués.

Ce film a mis huit ans à sortir, car les trois premières années, je ne trouvais pas d’argent pour travailler. J’ai une famille avec des enfants. J’ai envoyé un teaser à divers fonds, mais rien ne s’est passé pendant trois ans et demi. Je travaillais seule, et mon mari m’aidait à monter. Nous avons fait de gros efforts, mais il n’y avait pas d’argent. Je suis tombée enceinte. Avant cela, ma mère est morte le 18 mars. C’était très rapide et inattendu. J’ai perdu quelque chose en moi : l’intérêt, l’émotion. Mais mon film est très intime : je ne voulais pas faire un film sur les droits des femmes qui se limite à faire entendre des cris et être bruyant. Je voulais vraiment parler aux gens. J’avais tellement mal, j’étais pleine de frustration et de colère : j’avais envie de vomir tout ça. C’était un processus de guérison.

Je n’avais pas une relation facile avec ma mère, et je devais découvrir pourquoi. J’ai compris qu’elle était une victime, comme toutes ces femmes en Égypte, et que c’était pour cela qu’elle était dure avec moi. C’était trop, j’ai commencé à souffrir de troubles mentaux. C’est à ce moment-là que j’ai créé les images en noir et blanc, alors que j’étais enceinte de huit mois : j’ai travaillé pendant des heures jusqu’à tard dans la nuit avec notre ami Thomas de Copenhague, pour créer un endroit où respirer, et pour que je puisse m’exprimer. Avec mon bébé qui grandissait en moi, je me sentais aussi très puissante. J’avais l’impression que je pouvais aller dans la rue et crier sur tout le monde. J’avais l’impression d’être enceinte du monde entier. Je me demandais : « Comment se fait-il que je vous ai tous mis au monde, et que je sois la seule à être traitée de la sorte ? Où est le respect qui m’est dû ? Sans moi en tant que femme, le monde n’existerait pas. Alors pourquoi nous manque-t-on de respect comme ça ? ».

J’ai décidé que ce film serait une lettre à ma mère et à celles du monde entier, pour les rassembler. Nous devons comprendre qui nous sommes. Prendre conscience de notre force, de notre pouvoir. Nous mettons des enfants au monde, nous les élevons, nous les allaitons, nous travaillons à l’intérieur et à l’extérieur de la maison… nous sommes dures et fortes par nature, plus que quiconque ne le réalise. Quelqu’un doit nous le rappeler : je voulais le dire à l’oreille de tout le monde, hommes, femmes, société, vieux, jeunes. La plupart des scènes du film sont très dures, pleines de colère et agressives, et j’avais besoin de lier de la douceur à cette colère. Mais raconter une histoire différente et de qualité prend du temps. Si je n’avais que les images du Caire, ce serait juste un autre documentaire révolutionnaire, mais avec des femmes. C’est pourquoi j’ai créé cette lettre : pour ma mère mais aussi pour toutes les femmes et les filles. C’est une façon de se reconnecter avec son genre et de réaliser qui on est.

Je pensais que je ne finirais jamais ce film. Je pensais avoir perdu mon temps. Nous sommes arrivés en France sans amis pour nous aider, sans famille, sans argent. Mais nous avions ce projet à terminer. Cela a pris deux ans de plus. Faire des films et trouver de l’argent pour les financer n’est pas facile, surtout lorsqu’il s’agit de questions politiques et sociales. Nous avons traversé de nombreuses épreuves et je suis très reconnaissante d’avoir réussi à terminer ce film. Mon partenaire et producteur Karim nous a inscrits à la Berlinale. Je pensais qu’il était fou. Le directeur du festival m’a envoyé une lettre incroyable. Il avait tout compris du film. Après cela, nous avions 3 semaines pour le terminer. Personne n’a dormi. Une association normande nous a donné l’aide dont nous avions besoin pour l’étalonnage, la musique… Voilà pourquoi il a fallu huit ans. C’était l’enfer. Je me souviens très bien m’être réveillée chaque matin en me sentant perdue dans ma vie. Mais si tu croies en quelque chose et en toi-même, en la manière dont tu veux faire les choses, ne t’arrête pas. Cela te portera.

Comment avez-vous réussi à prendre la parole et à trouver votre place, vous qui venez d’une famille plutôt traditionnelle ? 
Avant même de quitter la Palestine, j’étais le mouton noir de ma famille. On m’a demandé de me marier dès l’âge de 14 ans, comme toutes mes sœurs. Dans le film, la fille qui porte un plateau de jus de fruits dans le salon, c’est moi. J’ai dû faire cela plusieurs fois dans ma vie, me vendre comme un sac de pommes de terre. Mais je suis une rebelle. J’avais l’habitude d’aller jouer avec les garçons, en rentrant à la maison j’étais battue parce que je n’avais pas le droit. À l’âge de 11 ans, j’ai eu mes règles et je n’avais plus le droit d’aller jouer dans la rue. Je n’écoutais pas, je partais dès que mes parents me tournaient le dos. Ils étaient violents avec moi à cause de ça, mais j’étais juste moi-même. Je pense que mon caractère m’a aidé plus tard en Égypte.

Mon père est un homme fantastique. Je ne pouvais pas mettre plus de scènes de lui. J’ai dû couper beaucoup de mes « chouchous » dans le film, des scènes qui me gênaient ou ne fonctionnaient pas. Mais je voulais vraiment inclure mon père et mon mari. Je voulais donner un bon exemple aux hommes. Mais aussi de la façon dont les femmes peuvent se saboter entre elles, être masculines. La façon dont ma mère m’a élevée est la façon dont elle a été elle-même élevée. Nous avons la société et le patriarcat contre nous, mais aussi des femmes qui peuvent être masculines. La façon dont nous élevons nos enfants en tant que femmes est très importante, ainsi que la façon dont nous permettons ou non à notre mari de s’accaparer notre espace.
À la fin du film, c’est le moment où je décide que je ne peux plus vivre en Égypte. Je veux donner à mes enfants non pas plus de liberté ou de justice, mais un endroit où ce que je leur apprend à la maison n’est pas contredit à l’extérieur. Je voulais qu’ils aient un espace d’éducation sûr. Je ne veux pas qu’ils rentrent à la maison en disant : « Les hommes ne peuvent pas porter de rose » ou « Je ne veux pas que tu m’achètes un vélo rose ». Je ne veux pas mettre de l’énergie à leur enseigner quelque chose qui sera différent dans la rue ou à l’école. 

Comment les hommes peuvent-ils changer et comment les femmes peuvent-elles changer ?
Ce n’est pas une question à laquelle je peux répondre. Nous ne pouvons pas garantir le changement. Il ne s’agit pas d’appuyer sur un bouton. Mais je crois que les hommes, les femmes, les générations, sont éduqués d’une certaine manière. Nous apprenons à partir d’une source : l’éducation. Pas seulement à l’école ou à l’université. L’éducation vient aussi des médias, de la télévision, des films, des livres, des méthodes et stratégies scolaires. Le changement nécessite beaucoup de moments révolutionnaires. Nous ne pouvons espérer ce progrès si nous ne changeons pas la façon dont nous alimentons les gens en idées et dont nous enseignons à nos enfants. C’est là que notre travail de cinéaste prend tout son sens. Individuellement, nous pouvons être le changement. Les personnes au pouvoir doivent également défendre l’égalité. 

Que fallait-il pour que ces femmes égyptiennes sortent dans la rue ? Quelles ont été les conséquences pour elles ?
Si quelque chose a changé pendant la révolution égyptienne, c’est ceci : nous avons commencé à nous exprimer et à prendre conscience de notre force et de notre pouvoir. C’est la révolution qui a permis cela. Avant cela, les femmes étaient harcelées et violées. La révolution nous a finalement permis de nous libérer pour parler, sans plus avoir peur. C’est ce que nous avons gagné. 

Comment le film a-t-il été reçu dans votre famille, et a-t-il été projeté en Égypte ?
Je souhaite le projeter en Égypte. C’est un rêve. J’ai été invitée dans le monde entier. Dans tous les pays arabes, sauf l’Egypte. Je veux partager ce moment avec mes amis, voir le film avec ses personnages, je meurs d’envie de connaître leurs réactions. C’est pourquoi je suis si heureuse lorsqu’il y a des Égyptiens aux projections. Ils méritent de voir le film, je parle de ce qu’ils ont vécu. 
Le film a été projeté à Ramallah, en Palestine, mais j’avais peur de la réaction de mon père et de mes sœurs : je montre mon corps mais aussi notre vie personnelle. Nous avons tous regardé le film sur mon ordinateur dans la cuisine de ma sœur. J’étais soulagée car ils étaient si heureux. Mes sœurs ont pleuré car elles n’avaient jamais vu ces images de ma mère. J’ai filmé notre très intéressante conversation qui a suivi. Notre père nous a demandé quelle était la relation entre nos corps et la révolution. Une de mes sœurs, une mère très simple au foyer avec huit enfants, a répondu : « C’EST la révolution. Comment se fait-il que tu ne le voies pas ? C’est la révolution et c’est de là que tu viens, papa. »

Propos recueillis par Charlotte Joannic

https://blogs.mediapart.fr/cinema-du-reel/blog/040522/femmes-et-revolution-egyptienne-interview-de-samaher-alqadi-realisatrice-de-i-want

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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