Une démocratie qui ne tienne plus les populations à l’écart des décisions qu’on dit prendre en leur nom

La longue grève en Guadeloupe n’a pas suscitée beaucoup de livres, probablement sous le double mépris des luttes sociales et du racisme envers les populations des colonies « En Guadeloupe, logiques capitaliste et coloniale s’enchevêtrent inextricablement depuis des siècles ».

L’ouvrage de Frédéric Gircour et Nicolas Rey est donc bienvenu, d’autant qu’il conjugue analyses « Savoir où on en est, se retourner pour regarder ce par quoi on est passé, pour mieux penser l’avenir » et interrogations (le LKP est-il démocratique, est-il raciste ?). Le livre est découpé en « Chronique du mouvement » et « Les questions qui font débats », complété de trois dossiers « Le rôle des intellectuels antillais dans le mouvement », « Les zones d’ombre autour de la mort de Jacques Bino » et « Toute une population empoisonnée ». Je ne ferais ici qu’effleurer certains thèmes.

Contre une vision de la démocratie réduite à la délégation, les auteurs nous rappellent que « Paralyser l’économie est la seule arme pacifique dont disposent les travailleurs pour se faire entendre en dernier recours » et que « Fermer d’autorité les entreprises, comme le LKP l’a fait régulièrement, a eu l’effet paradoxal, de libérer des salariés du chantage implicite ou explicite exercé par leur patron et leur a permis effectivement de pouvoir faire grève, de manifester sans être inquiétés, ce que la loi, à elle seule, ne garantit pas. »

Frédéric Gircour et Nicolas Rey indiquent aussi que se serait une « erreur que de vouloir limiter le LKP à un mouvement contre la vie chère ». Ils soulignent tout à la fois la « parfaite connaissance des dossiers » des délégués du LKP, le caractère exceptionnel de la transparence des négociations et comment « la population s’est identifiée avec ces représentants issus de la base ».

Ils n’en restent pas moins critiques et reviennent longuement sur le « Manifeste de neuf intellectuels pour des sociétés post-capitalistes » qui sont particulièrement lucides sur « ce qui constitue le paradoxe des syndicats guadeloupéens et martiniquais qui se veulent anticolonialistes mais dont toutes les demandes sociales, nécessairement formulées à l’État, ne font que renforcer la verticalité du pouvoir exogène. »

Les débats autour des formes de luttes, de l’appréciation finale sur ce qui a été ou non obtenu, sur les possibles développement futurs ne doivent cependant faire oublier que « l’un des intérêts majeurs du LKP aura sans doute été sa capacité à donner une représentativité inédite à la société civile guadeloupéenne ».

De ce point de vue, quelque chose à profondément été modifié : « Ce mouvement a certainement démontré que, pour paradoxales qu’elles puisent paraître, les revendications des domiens en métropole cherchant à être considérés comme n’importe quels autres Français, et la lutte pour un développement endogène des DOM, débarrassés d’une situation coloniale insupportable, avec pour corollaire, une plus grande responsabilisation et une affirmation identitaire, loin de s’opposer, ont fait cause commune, sous l’étendard de la dignité. » Les auteurs soulignent aussi que « Le collectif a, en ces temps désenchantés de l’individualisme forcenée, renvoyé à la société guadeloupéenne un reflet valorisant d’elle même et à permis à tous ceux qui le souhaitaient de dépasser le stade de consommateur passif auquel on entendait les cantonner pour s’inscrire dans une vision collective de l’avenir. »

Un ouvrage propice aux nécessaires échanges sur les conditions de construction de mobilisations majoritaire. Et aussi, faut-il le souligner sur colonialisme, le racisme, l’avenir des Caraïbes.

Frédéric Gircour et Nicolas Rey : LKP Guadeloupe : le mouvement des 44 jours

Editions Syllepse, Paris 2010, 190 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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