Justice sociale et justice raciale combinées au tous ensemble contre la guerre

En introduction Caroline Rolland-Diamond présente le projet de son étude, la double ambition de son livre « il permet d’appréhender le fonctionnement de cette répression bicéphale contre un mouvement jugé d’autant plus dangereux par les autorités nationales et municipales qu’il mobilisait une grande partie de la jeunesse étudiante (donc l’avenir du pays) autour d’un rejet total du système sociopolitique américain, au nom de la construction d’une société plus juste, fondée sur le principe de la démocratie participative. Il entend en outre redonner à la répression sa place dans le déclin de la contestation étudiante au début des années 70 ». Elle ajoute aussi « L’originalité du projet entrepris tient à la prise en compte, dans une même monographie, des formes d’activisme manifestées sur les différents campus de la ville et des liens tissés entre les milieux étudiants, toutes origines ethniques confondues, seule approche permettant de comprendre la force du défi qu’à posé le mouvement étudiant aux pouvoirs publics locaux et nationaux. »

Le livre est divisé en quatre partie « Les bombes du Vietnam explosent ici », « Le mouvement étudiant contre le racisme », « Du campus à la rue : 1968 » et « La contre-offensive des pouvoirs publics » complétés par une riche iconographie.

Caroline Rolland-Diamond analyse la naissance du mouvement. La contestation de la guerre se combine rapidement à la dénonciation de la complicité institutionnelle des université. L’auteure montre le rôle du Students for a Democratic Society (SDS), du Students Against the Rank (SAR) ou de la Nouvelle Gauche.

Elle insiste sur le moment où la surveillance (dont l’infiltration d’informateurs au sein du mouvement) « Ce serait donc seulement au moment où le mouvement passa du campus à la rue, dans un double contexte de la radicalisation de l’activisme estudiantin et de l’élargissement du mouvement anti-guerre à un nombre grandissant de militants des droits civiques et représentants du monde ouvrier que la surveillance des activités des protestataires commença véritablement…. »

Il conviendrait de mener une étude sur les pratiques policières en regard du fonctionnement très particulier, pour un-e européen-ne, de la « démocratie étasunienne », du concept de « liberté individuelle » élargi à la négation de la « liberté collective » ; du droit d’organisation institutionnellement différent de ce que l’on retrouve en Europe, en particulier une très forte limitation des droits syndicaux.

L’auteure analyse les liens entre « l’anticommunisme » irriguant la vie publique et le rôle des médias dans la couverture des événements et des actions du mouvement étudiant.

J’ai particulièrement été intéressé par la seconde partie de l’ouvrage « Le mouvement étudiant contre le racisme » et les développements sur le Black Power, les liaisons entre « Pouvoir noir et pouvoir étudiant » les impacts, de ce que l’auteure nomme l’idéologie du Black Power, sur le SDS et plus globalement sur le mouvement et sur l’Université. Ici aussi il conviendrait de faire un retour analytique, qui ne pouvait être l’objet de ce livre, sur la question de l’auto organisation et du Nationalisme Noir. Je pense que les problèmes posés sont plus larges que les  »simples » « aspirations des noirs américains à l’autodétermination et au contrôle de leurs propres destinées. »

Puis l’auteure traite de élargissement du mouvement « Du campus à la rue », du climat de violence, des problèmes de justice sociale et de justice raciale, des relations avec la « contre-culture » et de l’échec de l’élargissement aux usines. Elle termine cette troisième partie par « Le choc de la convention nationale démocrate ».

La dernière partie est consacrée à « La contre-offensive des pouvoirs publics » qui se termine par « Le déclin rapide du mouvement étudiant ». Caroline Rolland-Diamond ne néglige pas de signaler l’apparition des groupes féministes.

En conclusion, l’auteure insiste sur plusieurs points :

  • « cet activisme n’était pas que l’expression d’une opposition croissante à une guerre jugée immorale et illégale, à laquelle les étudiants refusaient de participer. »
  • « la mobilisation contre la guerre témoignait-elle également de la sensibilité d’un grand nombre d’étudiants aux inégalités socio-économiques, une préoccupation qui s’inscrivait dans le prolongement des manifestations d’activisme contre les discriminations raciales et pour l’égalité. »
  • « La popularité croissante de l’idéologie du Black Power chez les jeunes Noirs dans leurs quartiers et à l’université transforma profondément le mouvement étudiant de Chicago. »
  • « Souligner les ambitions locales de l’activisme estudiantin de l’époque de la guerre du Vietnam permet seul de comprendre pourquoi ce mouvement suscité une répression aussi forte. »
  • « les étudiants activistes contribuèrent à favoriser l’émancipation progressive des électeurs afro-américains de l’emprise de la  »machine ». »
  • Cette étude donne « un nouvel éclairage sur les processus qui ont permis cette révolution conservatrice » et « Ce faisant, elle entend souligner l’importance des analyses de l’activisme estudiantin et redonner sa place, dans le champ des études historiques, à l’université comme lieu du politique. »

L’image rapprochée, le zoom, permet de mieux comprendre les évènements locaux, comme déroulements particuliers, comme mobilisations concrètes des individu-e-s. Il ne faudrait cependant pas oublier que le « moment 68 » ne peut être réellement compris que par des aller-et-retour entre une approche globale ( dimension planétaire ) et des analyses géographiquement/politiquement plus circonstanciées.

Tant par son sujet que par son traitement, l’ouvrage de Caroline Rolland-Diamond comble un vide et nous aide à saisir les déclinaisons locales, forcement irréductibles aux autres moments de cette « secousse » qui a ébranlé le monde dans les années 68.

Pour une vision plus générale, mais néanmoins limitée, je renvois à l’ouvrage La France des années 1968, Une encyclopédie de la contestation (Syllepse, Paris 2008)

Caroline Rolland-Diamond : Chicago : le moment 68

Territoires de la contestation étudiante et répression politique

Editions Syllepse (www.syllepse.net), Paris 2011, 366 pages, 25euros

Didier Epsztajn

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