Importance des relations affectives dans la constitution d’un « nous » social et politique

jq1h_WsLandsweb_1« Prenez la sortie 8 de l’autoroute en direction de Logtown… Bienvenue en Oregon. Vous êtes parvenue à l’entrée d’une des nombreuses communautés de lesbiennes féministes qui se sont formées au milieu des années 1970 »

La violence quotidienne des rapports sociaux de sexe, du système de genre n’est toujours pas prise en compte dans les analyses socio-politiques, malgré les apports de nombreuses féministes. Cette violence « douce » ou « déchainée », omniprésente, empoisonne et tue des milliers de femmes. Violences psychiques, violences physiques, violence de la domination masculine, ici et comme ailleurs, aujourd’hui comme hier…

« En Oregon, durant le dernier quart du XXe siècle, des terres ont été acquises par des femmes qui vouaient changer leurs vies et désiraient s’affranchir des valeurs de la société dans laquelle elles étaient élevées. Résolument féministes, ayant fait le choix du lesbianisme, elles allaient chercher à réaliser leur utopie en créant, selon la formule de Michel Foucault, des hétérotopies : des microsociétés tournées vers un nouvel art de vivre, une nouvelle culture dans un contexte qui assurerait leur sécurité. La majorité d’entre elles étaient de jeunes adultes d’une trentaine d’années qui venaient de découvrir et de révéler leur homosexualité ».

Je n’aborderai pas le « séparatisme lesbien ». Sur ce sujet, je rappelle le texte d’Emmanuèle de Lesseps « Hétérosexualité et féminisme » paru dans le n°7 de Questions Féministes réédité aux Editions Syllepse, un-autre-horizon-que-celui-du-sexe-biologique-comme-unique-destinee-ou-celui-de-la-resignation-a-loppression/

Oregon, « Les terres de femmes en Oregon, sujet de cet ouvrage, seront ici souvent appelées Lands, du nom qu’elles portent aux Etats-Unis », Women’s lands, des vies et des expériences en tangente, en rupture, des autres possibles, la force des engagements, de l’utopie…

Je souligne, en premier lieu, la chaleur dégagée par le texte de Françoise Flamant, cette sympathie communicative envers ces femmes et leurs aventures.

Tout en rappelant le contexte des années 60 et 70, l’auteure présente ces actrices, leurs réalisations, leurs expérimentations sociales et culturelles, leurs prises de conscience, leurs actes politiques, « Toutes ces femmes partaient en quête de territoires isolés, éloignés d’une civilisation qu’elles rejetaient ».

Françoise Flamant détaille les premières installations, les « entre femmes », les difficultés matérielles d’aménager et de bâtir, l’appropriation des techniques et des savoirs, les différents apprentissages, les choix « architecturaux », le « vivre ensemble ». Elle ne masque pas les difficultés, les contradictions, la volonté d’inclusion et le racisme, la dénonciation des oppressions et des inégalités et les rapports asymétriques entre les unes et les autres, les désaccords, « les différences de niveau social, de race, d’éducation, d’aisance financière, d’attributs physiques se découvraient d’autant plus vigoureusement qu’elles n’étaient plus occultées par l’ombre épaisse de la présence masculine »…

L’auteure souligne aussi la place de « l’écoute », le bonheur d’être ensemble, les fêtes, les affirmations individuelles et les nouvelles « identités », « Pour beaucoup, le coming out était un processus et non une révélation », l’expression de sa sexualité. J’ai notamment apprécié les paragraphes sur « se nommer », « féminiser le langage », le corps, « finie la fausse pudeur, autre nom de la honte qui stigmatise la morphologie féminine, objet de tentation et de coupable concupiscence », la peur, « la peur de marcher seule dans les bois les ait quittées », l’écologie, les médecines traditionnelles…

Je suis plus dubitatif sur le chapitre sur la spiritualité, le sacré et ses dimensions « essentialistes » ou très « irrationnelles » (astrologie, tarot !).

Sans partager les références à l’« identité », je souligne le chapitre « Se projeter », les créations littéraires et artistiques, les journaux, les photographies, les « ovulars » (séminaires féminisés) et l’effervescence créatrice, l’imaginaire et la culture féministe.

Années 80, élection de Ronald Reagan, tout libéralisme, contre révolution morale, changements et préservation des Lands…

Pour ne pas oublier l’histoire et les apports de cette « étonnante épopée des Lands », la richesse de ces expériences… « On sous-estime le réseau relationnel complexe que les femmes ont réussi à garder vivant »

Lire le sommaire et l’introduction sur le site des Editions iXe :

http://www.editions-ixe.fr/content/womens-lands

Françoise Flamant : Women’s Lands

Construction d’une utopie

Oregon, USA, 1970-2010

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2015, 256 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

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