Jamais les choses ne redeviennent ce qu’elles ont été

legarconplat1-l-572140Un garçon, 1908, un garçon et une femme, « Mer, lui avait-elle dit ». La mort de la mère, un autre temps, « Tout homme laisse un jour derrière lui son enfance ».

Le garçon sans nom, sans prénom, sans parole. Le début de l’errance, de la vie, la découverte des autres, les rencontres.

Eugénie, Napoléon, le vieux Blaise, Eugène, Marie-Aimée, Pierre, Joseph dit le Gazou, la vielle Honorine. Un arrêt, une étape. « Ainsi l’homme-chêne et la femme nuage avaient donné naissance à l’enfant-ruisseau qui était devenu l’enfant-rivière puis l’enfant-torrent. De même l’homme-renard et la femme-mante ont engendré l’enfant-crapaud et l’enfant-ver ».

1909-1910. Un grondement issu des profondeurs, un doigt le désignant comme le diable. « Il court droit devant dans la nuit ». L’ogre des Carpates. Apprendre l’hygiène. Une roulotte et en lettres d’or : Brabek l’ogre des Carpates, la lutte, des histoires, des exploits, « Rien ne oppose à ce qu’ils fassent un bout de route ensemble ».

Des lieux, des spectacles, des récits, le garçon en assistant, le cheval un hongre, un hiver rigoureux, un hiver de trop ? La roulotte déserte, un autre départ… « Tout lui manque assurément mais ceci plus encore : la parole ». Un village, une voiture automobile, l’essieu cède. « La dernière chose qu’il perçoit est une voix d’homme et un prénom : « Emma ! » lancé comme une supplique ou une injonction. Après quoi les ténèbres le happent ».

Traumatisme crânien, Emma Van Ecke, « hier elle luisait, aujourd’hui elle rayonne. Elle irradie ». Elle lui parle, tentatives linguistiques, elle inscrit son prénom sur un cahier. Lui ne sait faire que « des figures naïves, des traits grossiers ». Le piano, la rivière et le saule, « Il faut considérer la vie ».

Un prénom, Felix, c’est évident…

La guérison, la poésie, les jeux en été…

1910-1914. Paris, le piano et le hautbois, « ce garçon n’est pas votre valet ! », Emma et sa mère disparue, les notes… « Le siècle a douze ans, le garçon dix-huit ».

Marcus Malte crée la tension, peu à peu, la chaleur, lentement. Elle et il font la vaisselle, Verdi, une tunique de mousseline de soie, le blanc, la sueur perle, « Les choses basculent soudain et la vie s’emballe », un effleurement, les souffles coupés, les gorges sèches, « saisis par le même désir et la même peur et la même envie d’y succomber ». Les doigts se déplient… « Débute alors une activité que l’on peut qualifier sans hésiter de frénétique ». Elle et il s’aiment. Les mots du désir, les mots des sexes, les mots des caresses. La recherche de l’autre, des jouissances, des modèles dans les mots des autres, dans les récits et les livres. Le déploiement des phrases pour nous (lecteurs et lectrices, nous faire sentir et ressentir ces feux), l’éblouissement et l’embrassement.

Les leçons de piano, les élèves, une élève, la jeunesse, la sourde jalousie, le recommencement, les poèmes et les sens cachés, les sueurs. « Voilà où ils en sont lorsqu’ils entendent, au loin, comme dans un rêve, sonner les cloches à la volée ».

1914-1915. « Que les choses soient claires », Marcus Malte revient sur les parentés unissant ces rois et ces reines qui mettent l’Europe à feu et à sang. Une guerre en famille et des millions de morts, chairs à canon…

L’un, trop vieux, veut s’engager, et entrainer Felix. Emma crie ses NON. Le garçon se lève, il est debout. « Demain le voyageur passera. Il passera celui qui m’a vu dans tout mon éclat. Son œil me cherchera dans la campagne, et ne m’y trouvera plus ! ». Tu reviendras, dis ?, tu reviendras…

Emma écrit des lettres pleines d’amour, de désir. Le temps de la guerre, celui des tranchées, les actes, les griffes de la mort, maintenant Felix est nommé Mazeppa, « Ca pue. Les boyaux crevés. La charogne. La Mort pue. La Vie pue ».

Les marches, le froid et le gel, « la victoire est pour demain ». Dans ce récit de l’inhumanité humaine, les lettres d’Emma ponctuent et donnent un reflet d’espérance. Les soldats creusent, s’enterrent, rampent… Les volontaires, les tranchées d’en face, les mitrailleuses, les morts…

Les lettres pudiques et impudiques. « Le sang la nuit la lune le sang ». La guerre, les excursions en solitaire du garçon, le caporal qui lui lira les lettres d’Emma, « Cette femme… (Il tapote la lettre du bout des doigts.) Tu sais, c’est pas donné à tous. »

Une très longue liste de morts, tués, disparus.

1916-1938. Je ne dis rien sur ces années d’après. La lectrice et le lecteur poursuivront d’elles et d’eux même. Juste les cauchemars, la grippe dite espagnole, la fin d’un monde… « Voilà, l’essentiel est dit ».

Le titre de cette note est une phrase extraite de cette partie.

Une écriture envoutante pour un voyage dans le siècle passé. Un roman rare, immense, un saisissement. Marcus Malte nous emporte si loin et si près.

Et hors du livre proprement dit, une interrogation persistante. Comment une autrice aurait décrit ou animé les amours et les relations sexuelles d’Emma et du garçon ?

Marcus Malte : Le Garçon

Editions Zulma, Paris 2016, 542 pages, 23,50 euros

Didier Epsztajn

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