Conflit triangulaire entre un pôle révolutionnaire et deux camps contre-révolutionnaires

9782330073220« Ce nouveau livre est donc à la fois une suite au Peuple veut, et un livre à part entière, que j’ai rédigé en considérant que le lecteur pourrait ne pas avoir lu le précédent »

Pour les précédentes analyses de l’auteur, je renvoie à mes lectures indiquées en fin de cette note. J’invite la lectrice et le lecteur à regarder attentivement le dessin d’Ali Ferzat en couverture.

Dans son introduction, « Des saisons et des cycles en révolution », Gilbert Achcar revient sur les temporalités, la « transition démocratique », les processus révolutionnaires, l’illusion des blocages par essentialisation (culturelles, religieuses, etc.) ou des linéarités par évacuation des complexités. Comprendre l’« esprit du temps » implique de le situer dans l’espace et justement dans le temps. « De ce point de vue, les soulèvements qui ont éclaté en 2011 dans la région arabe témoignaient bien d’un besoin urgent d’une révolution sociale radicale à même de renverser l’ordre socioéconomique régional dans son ensemble ». Changement politique démocratique radical nécessaire en regard de « la prépondérance d’Etats patrimoniaux » et non de facteur religieux ou culturel. Dans un certain nombres d’Etat les familles régnantes possèdent « pour ainsi dire l’Etat » ; dans d’autres, il s’agit de dictatures néo-patrimoniales. Et ils ne se laisseront pas dépouiller – sans utiliser toutes leurs armes au sens propre ou figuré – de « leurs » propriétés (émirats du golfe et royaume saoudien, hier Mouammar Kadhafi en Libye, Bachar el-Assad en Syrie…)

Dans les autres Etats – même peu démocratiques – où existent/existaient une certaine séparation entre le personnel dirigeant et l’Etat, une certaine autonomie des institutions ou des forces sociales organisées, les soulèvements n’ont pas directement et immédiatement été confrontés aux armes militaires – dont les bombardements de population. Le cours des événements n’a donc pas été le même d’une part en Tunisie ou en Egypte, et d’autre part en Libye ou en Syrie.

Il convient aussi de prendre en compte le caractère rentier de ces Etats, la forte dépendance au pétrole, engendrant néanmoins des moyens financiers gigantesques permettant toutes les corruptions, internes et externes, sur très grande échelle. Cette dimension est particulièrement incontournable pour analyser les « influences » de l’Arabie Saoudite ou du Qatar.

L’auteur avait antérieurement souligné que les changements ne pourraient être « pacifiques » et qu’il fallait parler d’un « processus révolutionnaire à long terme ». Il souligne les différences entre les renversements des régimes dans l’est de l’Europe et ceux de la région arabe.

L’ordre ancien, les soulèvements populaires, et les mouvements intégristes islamiques comme « alternative réactionnaire à l’ordre réactionnaire ». Nous sommes ici loin des analyses de l’ennemi principal, de l’ennemi de mon ennemi comme ami, d’un anti-impérialisme réduit à un nationalisme étriqué dédaignant les rapports sociaux réels (dont les orientations économiques néolibérales appliquées par les Frères musulmans et leurs semblables) et ne regardant pas dans les yeux l’ennemi « intérieur » – lorsqu’il n’est pas paré des couleurs de l’émancipation possible ! – voire d’un essentialisme à rebours (lire par exemple, Joseph Daher : Islamophobie et orientalisme inversé – Europe et Moyen-Orient, islamophobie-et-orientalisme-inverse-europe-et-moyen-orient/).

Cette alternative réactionnaire est parrainée, financée et promue par au moins trois Etats pétroliers : le royaume saoudien, l’émirat du Qatar et la « République islamique » d’Iran. Je souligne les pages sur les variations d’alliance toujours contre les droits et les mobilisations démocratiques, le soutien aux Frères Musulmans, les interventions de la Turquie de Recep Tayyip, le soutien et le financement d’Al-Qaïda et l’« Etat islamique », le soutien à Bachar el-Assad…

« Mon objectif est ici de mettre en lumière les principales raisons de la transformation du « printemps arabe » en « hiver arabe », et ce afin de formuler de nouvelles « prévisions », pour utiliser un terme qui ne dépare pas cette métaphore saisonnière désormais omniprésente », prévisions devant être entendu comme « non pas ce qui va arriver, mais ce qui pourrait advenir si ».

Le premier chapitre est consacré à la Syrie et au choc des barbaries ; le second à l’Egypte et au « 23 juillet » d’Abdel-Fattah al-Sissi. Les analyses sont détaillées, les courants présentés non pour ce qu’ils se disent mais par ce qu’ils font, les collusions et les alliances et leurs changements expliquées, les intérêts sociaux non masqués derrière les phraséologies religieuses, la faiblesse et l’isolement des mouvements progressistes mis en perspective…

Dans sa conclusion intitulée « « Hiver arabe » et espoir », Gilbert Achcar parle d’une « phase contre-révolutionnaire à l’échelle régionale », du choc entre « les deux camps régionaux contre-révolutionnaires » (les forces de l’ancien régime et ses adversaires intégristes islamiques), de la Libye et du Yemen, du chaos armé, du « modèle » tunisien et de ses limites dont « le rôle clé du mouvement ouvrier dans la mobilisation et l’absence de rôle direct de l’armée », des hommes de l’ancien régime, de la dimension politico-sécuritaire, de la litanie de la « guerre contre le terrorisme », des poursuites des politiques néolibérales, du terrorisme intégriste islamique, « l’évasion de la réalité dans le terrorisme suit la ligne de la plus grande pente », des errements de certaines « gauches » vis-à-vis des anciens régimes et de leurs concurrents intégristes islamiques, des possibles tactiques de « frapper ensemble » avec des « partenaires improbables », de la nécessité de « marcher séparément » et tracer « sa propre voie fondamentalement à égale distance des deux camps réactionnaires » et si des alliances peuvent ponctuellement exister avec le « diable » celui-ci ne devrait pas être travesti en ange pour l’occasion… sans oublier les raisons d’espérer.

De l’auteur :

Préface « Bagdad-en-France »à la troisième édition française de : « Le choc des barbaries », preface-bagdad-en-france-de-gilbert-achcar-a-la-troisieme-edition-francaise-de-son-livre-le-choc-des-barbaries/

Qu’est-il arrivé au printemps arabe, cinq ans après ?, Entretien avec Gilbert Achcar conduit par Nada Matta

Partie 1 : quest-il-arrive-au-printemps-arabe-cinq-ans-apres-partie-1-sur-2/

Partie 2 : quest-il-arrive-au-printemps-arabe-cinq-ans-apres-partie-2-sur-2/

Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, mette-en-contexte-et-evaluer-par-rapport-a-son-contexte/

Le peuple veut. Un exploration radicale du soulèvement arabe, Le soulèvement arabe n’en est encore qu’à ses débuts .

Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, Pour une reconnaissance pleine et mutuelle

avec Michel Warschawski : La guerre des 33 jours – La guerre d’Israël contre le Hezbollah au Liban et ses conséquences, note de lecture : Combien de morts et d’horreurs faudra-t-il encore avant que cessent définitivement les guerres, occupations et ingérences coloniales ?

La France renoue avec l’état d’exception, la-france-renoue-avec-letat-dexception/

Replacer la tuerie du 7 janvier dans son contexte national et international, replacer-la-tuerie-du-7-janvier-dans-son-contexte-national-et-international/

Egypte. « La question désormais est de savoir si – et il s’agit d’un conditionnel – l’armée met en œuvre le programme qu’elle a annoncé », egypte-la-question-desormais-est-de-savoir-si-et-il-sagit-dun-conditionnel-larmee-met-en-oeuvre-le-programme-quelle-a-annonce/

En complément possible :

Kamel Daoud : L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, larabie-saoudite-un-daesh-qui-a-reussi/

Adam Hanieh : État islamique en Irak et au Levant, etat-islamique-en-irak-et-au-levant/

et les divers textes sur la Syrie mis en ligne

.

Gilbert Achcar : Symptômes morbides

La rechute du soulèvement arabe

Traduit de l’anglais par Julien Salingue

Sindbad – Actes Sud 2017, 284 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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