Stratégies de privation aux dépends des communautés locales

Dans son éditorial « Enjeux et devenir de la pêche », enjeux-et-devenir-de-la-peche-extrait/, première partie publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Laurent Delcourt rappelle que la pêche est d’abord une activité génératrice de revenus et de moyens de subsistance contribuant aussi à la sécurité alimentaire (apport nutritionnel essentiel) à des centaines de millions de personnes dans le monde. Enjeu alimentaire clé, la pêche se trouve également à la croisée d’importants intérêts économiques et géostratégiques. Des produits alimentaires de base les plus échangés dans le monde. « Entre 1976 et 2014, les quantités de poissons exportés sur le marché international ont plus que triplé, passant d’un peu moins de 20 millions de tonnes à plus de 60 millions de tonnes ». L’auteur interroge : « À quels coûts social et environnemental ? Avec quelles conséquences pour les communautés de pêcheurs artisans dans le Sud qui dépendent de la ressource pour leur subsistance ? ».

Ce numéro d’Alternatives Sud, en collaboration avec la Coalition pour des accords de pêche équitables (CAPE) veut poursuivre les réflexions sur les enjeux agroalimentaires et le devenir des agricultures paysannes, « Tout en proposant un état des lieux critique, quoique forcément partiel, de la situation de la pêche et de ses principaux enjeux, il entend ébaucher quelques pistes pour une autre mondialisation de la pêche ».

Laurent Delcourt analyse les ressorts et les conséquences du boom halieutique au 20e siècle, l’industrialisation des mers, l’amélioration des procédés de conservation, les innovations techniques apportées aux bateaux, aux outils et aux procédés de pêche, l’affranchissement des distances physiques et des limites temporelles, l’utilisation d’immenses navires usines. Il en souligne certaines conséquences : surpêche, hausse des coûts d’exploitation, surcapacité chronique, baisse de la rentabilité de nombreuses entreprises de pêche, endettement et faillite des plus petites ou les moins capitalisées d’entre elles, impacts sur les conditions de travail…

L’éditorialiste analyse le déplacement des zones de pêche, « Face à cette ruée « occidentale et asiatique » sur les stocks de poisson dits démersaux (morue, lieu, merlan, etc.) ou pélagiques (thon, harengs, maquereau, chinchards, etc.) des mers du Sud, pour satisfaire une demande au Nord sans cesse croissante, les États riverains vont élargir leurs eaux territoriales, enclenchant une réaction en chaîne qui aboutira au rétrécissement considérable des espaces juridiquement libres des océans », les concepts dits territoriaux (notion de mer territoriale, zones contiguës, zones économiques exclusives), la compétition avec les chalutiers industriels étrangers, la vente des droits d’accès aux flottes étrangères, les nouvelles puissances halieutiques, le déplacement des frontières halieutiques vers les zones poissonneuses les moins exploitées, les processus de redistribution des cartes « au niveau de la production, dans un contexte de concurrence exacerbée, de libéralisation des échanges et d’accroissement de la demande », le peu de profit qu’en tirent les « pays du Sud » ou les impacts sur les « pêcheurs artisans et communautés de pêche artisanale ».

L’auteur parle d’« un océan d’inégalités » pour décrire « La globalisation halieutique ». Il souligne, entre autres, un accroissement des inégalités, les énormes disparités de consommation entre pays pauvres et pays industrialisés, les phénomènes de concentration en aval de la filière « pêche  » et la mainmise des transnationales états-uniennes, européennes et japonaises sur les ressources, un véritable « transfert de protéines » du Sud vers le Nord, et d’autres impacts sur les communauté artisanales « du fait de la proximité de leurs zones de pêche du littoral, les pêcheurs artisans et les communautés de pêche artisanale sont devenues les premières victimes des pollutions industrielles des côtes qui conduisent à la raréfaction du poisson et à l’acidification des océans à l’origine de zones mortes de plus en plus nombreuses », sans oublier les conséquences du changement climatique et la possible migration massive des espèces vers l’hémisphère Nord.

Laurent Delcourt présentent les « réponses » internationales face à la crise de la ressource halieutique. Celles-ci sont dominées par l’idéologie néolibérale prônant droits de propriétés et privatisations, solutions fondées sur le marché, promotion des partenariats publics-privés, réformes des pêches basées sur des droits d’accès, développement de nouvelles industries maritimes, aquaculture (majoritairement tournée vers l’exportation), valorisation financière des océans et de leur « capital naturel »…

Si le Partenariat mondial pour les océans (PMO) se donne un triple objectif : « l’accroissement de la production des pêches et de l’aquaculture dites « durables  » pour atteindre la sécurité alimentaire sans compromettre la reproduction de la ressource ; la préservation de la biodiversité et des habitats côtiers et océaniques d’intérêt majeur ; et la réduction des pollutions et la lutte contre le réchauffement climatique » il favorise des solutions fondées sur le marché, « Marchandiser la planète pour la sauver » !, une version bleue de l’économie verte…

Il convient d’ajouter que la question des responsabilités réelles dans la surexploitation n’est pas abordée ni le fait que « la diminution des ressources touche principalement les populations côtières des pays du Sud ».

L’éditorialiste parle d’une « nouvelle dynamique d’accaparement des mers » et oppose des alternatives construites autour de « l’amélioration des moyens de subsistance et la sécurité (souveraineté) alimentaire locale, le respect des droits humains, économiques, sociaux et culturels, et une gestion réellement durable des ressources »…

Dans la première partie, les politiques de certains Etats sont analysées, au Brésil – du néo-développementisme à la reprise néolibérale -, aux Philippines – une « dépaysannisation » au service du marché -, au Chili et la crise du modèle néolibéral, à Goa avec « des villages de pêcheurs laissés pour compte » ou en Afrique du Sud, en partie contre-exemple pour les « pêcheurs à petite échelle ».

A travers ces exemples, des analyses sur la pêche extractive, l’aquaculture commerciale, le développement de la pêche industrielle océanique, l’attribution de concessions aquacoles, la lutte pour les droits des communautés de pêche artisanales, la place des femmes, les programmes d’ajustement structurels, la destruction des mangroves, les espèces génétiquement modifiées, la « dépaysannisation » de la pêche, les systèmes de servitudes pour dette, la prime donnée aux exportations, l’affrètement et l’agriculture contractuelle, la malnutrition locale et les pénuries alimentaires, la fabrication de farine de poisson, les privatisations autoritaires de l’eau, la corruption, l’irrationalité environnementale et l’iniquité sociale des modèles de développent de la pêche, la privatisation et la marchandisation des droits, les résistances et les ripostes de pêcheurs, les évolutions des droits en Afrique du Sud, des droits collectifs non commercialisables, etc.

Dans une seconde partie, sont proposées des analyses transversales.

Liam Campling aborde la pêche européenne du thon, « Le thon en conserve est la deuxième plus grande industrie des produits de la mer en valeur et en volume, après celle des crevettes », les régimes tarifaires, les évolutions des chaines de production, la double problématique de la distance et de la conservation du produit, l’industrialisation de la pêche, la révolution bleue, la forte augmentation de l’étendue géographique et de l’intensité extractive, les senneurs mécanisés, les subventions européennes, l’industrie du poisson transformé… « En d’autres termes, la contrainte de la demande dans les filières des conserves de thon et l’intensification concomitante de la pression extractive sur les ressources thonières menacent la reproduction biologique de la ressource sur laquelle se base cette demande ».

Je souligne l’article d’André Standing « L’abus de pouvoir, vecteur du pillage des ressources de la pêche ». Une analyse allant à l’encontre des présentations médiatiques des « pilleurs » et fournissant des explications sur les situations réelles. L’auteur parle des acteurs privés et publics, de la corruption, des petits pêcheurs face à la pêche industriel étrangère au Sénégal, des supers chalutiers, des impacts écologiques et économiques de la présence de bateaux étrangers, des protestations et des luttes, de la course aux halieutiques, de processus de « capture de réglementation », d’« emprise réglementaire », du rôle criminogène de l’investissement privé, d’un « environnement caractérisé par les collusions et abus de pouvoirs entre firmes, gouvernements hôtes, élites politiques et agences gouvernementales étrangères », de criminalisation dans le secteur de la pêche…

Les autres auteur-e-s analysent les conséquences sociales dévastatrices des programmes de privatisation, la « croissance bleue » et l’accaparement des océans, les « aires maritimes protégées », la complexité et la mosaïque de droits fonciers documentés, les droits des communautés autochtones, « l’importance de créer les conditions permettant aux communautés de pêcheurs, et notamment aux sous-groupes les plus désavantagés à l’intérieur des communautés, de s’organiser ».

Un numéro d’une très grande qualité, non réservé à celles et ceux qui s’intéressent à la pêche et aux ressources halieutiques. Il s’agit bien ici des ressources alimentaires de la planète, de la souveraineté alimentaire des populations, d’accaparement et d’extractivisme, d’industrialisation monopoliste destructive.

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Alternatives Sud : Entre terre et mer. Quel avenir pour la pêche ?

Editions Syllepse,

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_690-entre-terre-et-mer-quel-avenir-pour-la-peche-.html

CentreTricontinental et CAPE-CFFA

Paris, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2017, 222 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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