Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe

« Des indignées madrilènes articulant lutte féministe, lutte anticapitaliste et quotidienneté ; des féministes mexicaines dénonçant et sanctionnant en pleine place publique les auteurs des féminicides ; des activistes allemandes armées de pompons, toutes de rose et argenté vêtues pour interrompre le spectacle viriliste de la gauche radicale face à la police ; des militantes en marche pour enseigner aux femmes comment protéger et récupérer des semences indigènes en Inde et au Paraguay… Ces quelques exemples tirés du Grand angle illustrent le renouvellement actuel des formes de militantisme féministe. Mais qu’est ce qui a changé ? Que reste-t-il des modes d’organisation, de communication et d’action du féminisme des années 1970 , Les jeunes féministes ont-elles fait tabula rasa de l’héritage des anciennes pour faire du neuf ? Oui et non »

Je fais un pas de coté à partir d’autres expériences. Les analyses des situations et des systèmes socio-économiques, ainsi que les réponses sociales et politiques fournies – mots d’ordre et formes d’organisation – sont toujours historiquement situées. Il convient d’abord d’interroger les contextes et leurs modes d’appréhension. Ceci a quelque chose à voir avec les rapports de force dans les différents rapports sociaux, les évolutions socio-économiques et leurs perceptions, les connaissances diffusées par les médias et l’université, les constructions institutionnelles, etc.

J’ajoute que les mots, les termes, les notions utilisées sont elle-mêmes largement tributaires des contextes ou des modes…

Il n’est donc pas si facile de mesurer ce qui relève de questionnements ou de réponses différentes, ou des deux. D’autant que les théories, ou les mots même qui semblent les cristalliser, ne s’accordent pas en sens pour les un-e-s ou les autres…

La confrontation et la dispute démocratique – sauf pour les sectaires de tous poils – ne sont pas un frein à l’unité ou à la conjonction de luttes. Elle en sont même un ferment. Essayons donc de nous comprendre, en prenant en compte les asymétries de position et les contradictions inhérentes à toute situation sociale, favorisons les nécessaires expérimentations auto-organisées, sans insultes, dans une solidarité convergente toujours à renouveler, pour pouvoir espérer former un bloc hégémonique, respectant les autonomies de chacun-e-s, pour changer l’ordre des chose…

Je n’aborde que certains articles et points traités.

Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault proposent trois questionnements : « la question de la (non-)mixité des collectifs féministes, celle de l’articulation entre la théorie et l’action, et celles des continuités et des ruptures intergénérationnelles ».

Les auteures abordent, entre autres, la mixité et la non-mixité, l’imbrication « des luttes de sexe, de race et de classe », l’autonomie de groupes de femmes, le refus de la hiérarchie des luttes, « pour que la cause des femmes ne soit pas diluée dans d’autres causes », la division sexuelle du travail militant, les comportements sexistes de « camarades » hommes, les agressions sexuelles et les viols commis par des militants, les espaces et les moments non mixtes, les pratiques de résistance…

Elles soulignent un lien renforcé entre théorie et pratique, l’élargissement des connaissances, la production de nouvelles explications, la place du féminisme matérialiste et les autres perspectives féministes, le rôle de la « performance », les luttes autour des sexualités (« toutefois, le corps n’est pas un terrain de lutte fédérateur »), le refus de la hiérarchisation des enjeux féministes, les luttes sur « les conditions de la domesticité imposée », les effets « des conditions d’existence » ou de « l’expérience des inégalités structurelles », les liens entre les formes de militantisme et les adversaires et leurs forces…

Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault discutent des ruptures et des continuités intergénérationnelles, des expériences militantes partagées, de la (re)politisation de l’action féministe, du thème de la violence contre les femmes, des transformations des modes d’agir…

Le premier article est consacré à la recomposition des féministes autonomes dans l’Etat espagnol, La revolución será feminista o no será !

Karine Bergès revient sur le mouvement des Indigné-e-s, les nouvelles formes de protestation, l’occupation des places, les traditions du féminisme autonome, l’institutionnalisation d’un certain féminisme, l’émergence de petits collectifs et leurs liens avec les mouvements écologistes, antifascistes, antimilitaristes, antiracistes, anticapitalistes…

L’auteure analyse la place du féminisme dans mouvement 15-M, la mise en lumière de l’invisible, les impacts genrés du néolibéralisme, le militantisme intergénérationnel, la « sororité dans la diversité », les actions pédagogiques-ludiques-artistiques, la confrontation aux agressions sexuelles…

Elle présente, entre autres, les reconfigurations de l’activisme féministe, le refus d’un militantisme « sacrificiel », la place de l’entraide et des liens affectifs, la réactualisation de certaines théories, les « multipositionnalités militantes », l’occupation de l’espace public comme outil de visibilité et signification qu’un « autre social est possible », les actions de désobéissance civile, l’action directe, la question des alliances, la « polyphonie de voix féministes ».

Nous avons toutes et tous à apprendre de ces activités féministes.

Le titre de cette note est une phrase du manifeste du groupe Clio Madrid. J’aurai aussi pu choisir le bel « Nous venons d’ici et d’ailleurs. Nous venons de loin ».

Dominique Masson et Janet Conway analysent le positionnement de la Marche mondiale des femmes sur la souveraineté alimentaire, l’expression d’un féminisme transnational contemporain, la redéfinition de la souveraineté alimentaire comme un enjeu proprement féministe, l’opposition à toute hiérarchisation des enjeux féministes, les politiques d’autodétermination, les pratiques au Forum de Nyéléni – dont la politisation de la question de la préparation des aliments, la division sexuelle du travail et les hiérarchies genrées au sein même du forum -.

Les auteures soulignent la diversité des discours et des mobilisations sur la thématiques de la souveraineté alimentaire (« le pouvoir des populations de prendre leurs propres décisions à propos de leur alimentation » et les moyens de la faire), la participation des femmes aux décisions, le droit des femmes à la terre et les réformes agraires, la reconnaissance du travail effectué par les femmes sur et avec la terre, l’extension du principe d’autonomie et de contrôle des femmes, les luttes contre l’extractivisme et les conséquences des changements climatiques, la défense de l’eau, les conditions matérielles de vie et de travail des femmes, une politique contre-hégémonie internationaliste…

« Pensons notamment à la reconnaissance du travail des femmes dans la production alimentaire et à la valorisation de leurs connaissances ; au droit des femmes à la terre et à leur accès aux ressources et aux marchés ; à la privatisation des ressources naturelles et au contrôle de l’agriculture par les corporations multinationales ; ainsi qu’aux relations entre les changements climatiques, la dégradation environnementale, l’insécurité alimentaire et la violence faite aux femmes ».

En complément, quelques déclarations de la MMF : MMF

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Je reste dubitatif sur la possibilité de concilier des approches matérialistes et queer, peut-être par incompréhension de la deuxième démarche. Reste que l’article d’Émeline Fourment sur le militantisme féministe de Göttingen permet de réfléchir à des angles souvent dans l’ombre.

Cependant, l’exemple donné du viol d’une militante et le refus de l’exclusion du violeur, des espaces de gauche de la ville, par les hommes « queer-féministes » montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de positionnements théoriques.

Le problème ne me semble ni la « fluidité des catégories » ni l’auto-définition des personnes ou leur « identité » mais bien les rapports sociaux qui créent et hiérarchisent les catégories…

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Viols et violences sexuelles. La démarche de féministes au Mexique est à l’opposé de la couverture d’un viol, dans l’exemple précédent. Marylène Lapalus analyse le scratche, une forme d’intervention militante au Mexique pour dénoncer la violence masculine, « une stratégie de résistance à la violence masculine ».

L’auteure revient sur le concept de féminicide, continuum de violence et inclusion de la responsabilité des institutions dans la violence masculine, permettant de dépasser une vision faisant de la violence un problème individuel.,

« Le scratche est une forme d’action directe qui dénonce sur la place publique les coupables de crimes et d’actes violents, en diffusant leur nom et leur portrait dans les quartiers où ils résident ou travaillent »

Marylène Lapalus aborde, entre autres, les dimensions vindicatoires, les potentiels critiques, les dimensions mémorielles, le passage de la désignation des victimes à celle des auteurs de violence, Ni una más, la forme et la force narrative du scratche, les destructions de piňata à l’effigie du violeur, l’expression des émotions comme réponse politique à l’absence d’émotions des institutions, l’inversion de manière subversive du « schéma traditionnel qui attribue la honte au féminin et l’honneur au masculin », la révélation de la « violence du droit » dans le maintien des structures de domination. « Engager le corps, c’est devenir rouge de désirs et non de honte »…

En complément possible, Jules Falquet : Pax neoliberalia, la-violence-nest-pas-une-entite-transcendante-possedant-un-sens-et-des-effets-universels-et-atemporels/

Je souligne le femmage à Benoîte Groult, « Pour sortir du silence, il aura fallu en passer par cette ouverture, cette subversion de l’ordre, cette affirmation que si les femmes, certes, vivent, elles ont aussi pour tâche majeure, injonction primordiale, nécessaire, de briguer toutes leurs forces afin de vivre autrement ».

Je signale aussi la belle présentation d’un fanzine féministe « Si je ne peux pas danser, je ne prendrai pas part à votre révolution », edito-du-n1-du-zine-feministe-hors-jeu/.

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Sommaire

Edito

Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault : Que font les jeunes féministes de l’héritage des générations antérieures ?

Grand angle

Karine Bergès : La revolución será feminista o no será ! : recomposition des féminismes autonomes dans l’Espagne en crise des années 2000

Dominique Masson et Janet Conway : La Marche mondiale des femmes et la souveraineté alimentaire comme nouvel enjeu féministe

Émeline Fourment : Au-delà du conflit générationnel: la conciliation des approches matérialistes et queer dans le militantisme féministe de Göttingen

Marylène Lapalus : Le scratche, une stratégie de résistance à la violence masculine. Réplique militante contre le féminicide à Mexico

Champ libre

Chiara Quagliariello : « Ces hommes qui accouchent avec nous ». La pratique de l’accouchement naturel à l’aune du genre

Sylvie Camet : Benoîte Groult, Ainsi était-elle

Comptes rendus

Collectifs

FemAnVi : un collectif féministe en milieu universitaire 

Hors-je(u) : fanzine féministe. « Si je ne peux pas danser, je ne prendrai pas part à votre révolution »

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Nouvelles questions féministes : Nouvelles formes de militantisme féministe (I)

Coordination : Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault

Volume 36, N°1 : 2017

Editions Antipodes, Lausanne 2017, 176 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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