L’organisation sociale de déficience(s) en handicap

Dans son introduction, Alain Blanc revient sur l’histoire des relations entre travail et handicap. Les accidents du travail, la charge de la preuve, les conséquences de la guerre 14-18, les associations de personnes handicapées, l’obligation d’emploi, les pratiques institutionnelles, le secteur protégé, la qualification et les emplois, le caractère composite et multiple du « secteur du handicap »… Il présente succinctement les différents articles.

Henri-Jacques Stiker parle, entre autres, du désir et des possibilités des personnes concernées de travailler, des dispositions prises ou non par les entreprises, de pensions d’invalidité ou de rente d’accident du travail « mais cela n’altère pas une volonté globale de retrouver un emploi ou une activité économique », d’« accéder au statut de travailleur », des Centres d’aide par le travail (CAT) ou des Ateliers protégés (AP), de la banalisation de l’emploi des personnes handicapées, de la division des tâches (l’auteur parle de « partage des rôles ») et des attentes des salarié-e-s valides ou non, de la barrière du CV mentionnant le handicap, de l’environnement juridique et de ses modifications, de l’écart entre les dispositions et leur application, de discrimination positive, des étudiant-e-s handicapé-e-s, d’ergonomie souhaitable, de l’amélioration des conditions de travail, de l’inclusion souhaitée…

« les personnes handicapées ont besoin comme tout un chacun de gagner leur vie, mais le ressort pour travailler, malgré tout parfois, se trouve dans le besoin de dignité, le travail étant une dimension essentielle des humains ».

J’ai particulièrement été intéressé par le texte d’Alain Blanc sur « les limites d’une valeur d’exposition à la hausse » ? L’auteur aborde la naturalisation des déficiences, l’oubli des accidents du travail ou des maladies professionnelles. Il rappelle que « La main-d’oeuvre existe au sein de rapports sociaux qui en dessinent le cadre d’utilisation, la rémunération, le temps de travail ».

Il recourt à Walter Benjamin pour évoquer la marchandisation de la force de travail, sa « valeur d’exposition », analyse les langues professionnelles des personnes handicapées, « Gisant dans un monde silencieux à jamais, la langue est apparue », les atteintes corporelles et les situations sociales générant des difficultés, l’accroissement de la visibilité comme garant de la discrétion, « le maximum de visibilité pour une invisibilisation ».

Alain Blanc traite aussi de la réparation des corps en surface et en profondeur, des options ré-éducatives, des appareillages, des nouveaux handicaps générés par le « progrès », de la sophistication des orthèses et des corps modelés, des problèmes éthiques liés à l’artificialisation des corps, des chaines d’accessibilité…

L’auteur souligne les limites aux tendances décrites, « l’incohérence de la qualification des corps handicapés, l’inefficacités des dispositifs spécialisés, la réticence de la réception », les environnements peu adaptés ou inaccessibles, les niveaux de formation insuffisants, les liens entre type de main d’oeuvre et possibilité d’emploi, la réticence des entreprises. L’exposition « ne vaut pas par définition reconnaissance »…

Le troisième article traite du secteur protégé et des mutations, des publics et de l’évolution des besoins avec l’âge, du financement du secteur médico-social, des secteurs d’activités (entretien de second œuvre, groupe horticole et agriculture, des services de buanderie et textile ou de nettoyage/restauration/tourisme), de l’apprentissage des codes sociaux, des contraintes et des exigences imposées par les entreprises, « une probabilité d’accroitre progressivement le nombre de personnes en situation de handicap », de la formation des « travailleurs » handicapés, des Esat et des détachements « hors les murs », de l’« emploi accompagné », de la (non)linéarité des parcours des personnes, des handicaps d’origine psychique/comportemental ou social…

Colin Barnes propose de « repenser la déficience, le travail et la protection sociale », de se détourner « d’une focalisation sur les déficiences réelles ou supposées des personnes handicapées pour centrer l’attention sur l’organisation dominante et le sens du travail ». Il analyse les obstacles environnementaux et culturels entravant l’insertion des personnes handicapées, distingue « la dimension biologique (déficience) de la dimension sociale (handicap) », la déficience comme expression banale de l’existence, ce que disent les activités des personnes handicapées sur ce qu’est le travail, l’accent mis sur les limitations fonctionnelles des individu-e-s au détriment des questions sur l’organisation du travail, la reconfiguration nécessaire du travail et l’inclusion « des tâches quotidiennes que les personnes non-handicapées considèrent comme allant de soi » ou l’investissement des personnes handicapées dans « le développement et la fourniture de services aux handicapés ». Une vision socio-politique et non « biologique » du handicap…

Les deux derniers textes du dossier concernent le passage à l’age adulte, l’accès à l’emploi et la reconnaissance, le « dévoilement » du handicap, les pratiques d’accompagnement, le métier d’enseignant-e et l’inclusion scolaire, l’égalité et le mérite, la méritocratie, la fabrique d’exclu-e-s de l’intérieur.

Je regrette l’absence d’interrogation sur les effets genrés des handicaps et leurs conséquences dans le travail.

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Sommaire

Dossier :

  • Alain Blanc : Introduction

  • Grand entretien avec Henri-Jacques Stiker

  • Alain Blanc : La main-d’œuvre handicapée, une valeur d’exposition à la hausse

  • Bernard Lucas : Le secteur protégé aux prises avec les mutations contemporaines

  • Colin Barnes : Repenser handicap, déficience, travail et protection sociale

  • Serge Ebershold : Passage à l’âge adulte, handicap et transitions vers l’emploi

  • Joël Zaffran : Derrière l’esprit, le corps: le métier d’enseignant en contexte d’inclusion scolaire 

Contrechamp

Marc Loriol : Le jeu comme amusement et comme contestation

Notes de lecture

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Les Mondes du Travail : Dossier travail et handicap : Je t’aime moi non plus ?

N°19, mars 2017, 120 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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