Automne 2017 : fin de la disqualification ?

Avec l’aimable autorisation de l’éditeur et de l’autrice

Un événement a surgi, une révolte prend forme. Les femmes prennent la parole, publiquement. Arrêtons de dire, et surtout de laisser dire, que la parole s’est libérée. Le sujet femme pratique la forme active et non passive de la conjugaison française. Elles ont donc pris la parole.

Le XXIe siècle a de nombreuses raisons de placer au centre de la volonté d’émancipation le corps des femmes. Outre le multiple des sexualités, le corps reproducteur (PMA, GPA, et filiations nouvelles) et le corps sexuel (violences, du harcèlement au viol) sont en débat et donnent une double perspective, dont on comprend combien elle est politique. Une fois encore la généalogie peut nous aider.

Durant deux siècles, en France, l’émancipation des femmes a fait feu de tout bois, œuvrant à la transformation des lois comme à la subversion des mœurs. Changer le code civil, lutter pour le droit de vote, par exemple, ou franchir des interdits non explicites comme passer le baccalauréat en 1860. Demander un changement de loi, ou profiter des interstices ou des silences de la loi, tels furent les deux chemins de l’émancipation. La subversion par les mœurs a continué, mais le cycle d’obtention des droits touche à sa fin au tournant des années 2000. Pourquoi ? Parce que les droits civils et politiques ont été égalisés, les droits économiques ont été énoncés, surtout par l’Europe, avec les directives prônant l’égalité de traitement. Enfin, l’égalité dans la famille a été pensée et actée (autorité parentale, transmission du nom, union homosexuelle).

Bien évidemment, le droit ne se transcrit pas automatiquement dans la réalité. Le formel ne fait pas le réel, nous l’avons appris à l’école. Et si ce formel indique une « fin de cycle », c’est précisément parce que la famille se devait d’être le dernier bastion de l’inégalité des sexes. Jean- Jacques Rousseau l’avait bien vu quand il notait, dans Le contrat social, que la famille, le domestique, devait rester à l’écart de l’ambition démocratique qui allait succéder à la monarchie installée. Finalement, le droit égalitaire a balayé tout le champ de l’existence des femmes et on s’en réjouit. Bien sûr, de nouvelles lois ou des améliorations juridiques peuvent advenir ; c’est nécessaire.

Mais le réel est loin de pratiquer suffisamment l’égalité des sexes. C’est pourquoi le corps entre en jeu. Certes, des lois propres au corps de toute femme, divorce et recherche en paternité pour le XIXe siècle, contraception et avortement pour le XXe, dessinèrent une ligne d’émancipation qui est moins celle de raison (éducation, citoyenneté, travail, etc.) que celle de la propriété de soi, c’est-à-dire de son corps. Mais aujourd’hui c’est le corps pluriel, le corps public qui rentre en scène. De la dénonciation individuelle avec l’affaire « DSK » à la plainte collective des affaires « Baupin » et « Weinstein », les femmes s’installent dans l’espace ouvert de la res publica. Sans doute, faut-il, et c’est le cas aujourd’hui, que les femmes aient une présence professionnelle suffisamment forte pour rendre ce geste collectif possible.

Nous y voilà. Non seulement le droit ne transforme pas automatiquement le réel, mais aussi le droit ne peut pas tout. Car le corps des femmes est un impensé du contrat social énoncé à l’époque moderne. Il existe, comme en un soubassement, un « contrat sexuel »1 qui confirme le fait que, même si on change de système politique, le corps des femmes est toujours à la disposition des hommes ; très, et trop souvent, en toute impunité. Patriarcat ? Le mot a ses avantages et ses inconvénients. Mais ce qui apparaît ici c’est moins le père ou le maître, mis en cause, que le simple fait que le corps des femmes ne leur appartient pas ; pas complètement.

C’est alors compréhensible qu’après ce cycle de droits, un nouveau cycle commence, celui où la révolte des corps, rendue possible par la parole des femmes, publique et multiple, devienne un enjeu politique.

Il est temps alors de préciser notre vocabulaire. Le mot « sexisme » prend toute sa place dans le fait de comprendre l’importance du corps des femmes dans notre vie publique. Qu’est-ce que le sexisme ? Ce mot, récent dans la langue française, est très souvent rapporté au mot « discrimination » : « agissement discriminatoire », dit le langage des institutions ou des dictionnaires. Or le sexisme ne relève pas d’emblée du langage juridique ; ou plutôt, la discrimination peut être, ou pas, une conséquence du sexisme ; toujours comme dans un deuxième temps. Car le sexisme n’est pas l’apanage du monde contemporain, ère démocratique de nos contrées où la justice se sert du juridique. Le sexisme traverse les siècles. En revanche, le mot « discrimination » fut un néologisme, daté de 1877, exactement au moment où la république s’installait pour durer en France.

C’est pourquoi je propose de définir le sexisme comme une « disqualification ». L’homme laisse entendre à la femme qu’elle n’est pas de la même qualité que lui, qu’il y a, dirait Aristote, une « différence de substance ». C’est pourquoi cette qualité de l’être femme, à l’évidence de moindre qualité, se transforme en infériorité et en objectivation.

Changement de cycle dont la révolte de l’automne 2017 témoigne. Ce livre s’interrompt à l’été 2011 et se termine par deux textes qui prennent acte de ce passage historique : l’un, à propos de DSK, souligne que le fait divers est devenu politique, donc historique, l’autre vient en soutien aux femmes tunisiennes, bientôt menacées par une nouvelle constitution décidée à les renvoyer à la « complémentarité » des sexes au détriment de leur égalité. L’un inaugure ce qui va se jouer autour du corps public des femmes, l’autre nous rappelle que nous serons toujours en alerte pour ce qui est de la loi, et du droit.

Geneviève Fraisse

Avant propos à la réédition de La fabrique du Féminisme

40 ans d’histoire et d’actualité du féminisme

Le passager clandestin, Lyon 2018, 480 pages, 10 euros

Note de lecture : la-surdite-commune-a-legard-du-feminisme-est-comme-une-ritournelle/

1 Carole Pateman (1988), Le contrat sexuel, traduit par Charlotte Nordmann, préface Geneviève Fraisse, postface Eric Fassin, Paris, La Découverte, 2010

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