Penser par soi, critiquer le lycée caserne, rêver… ce fut un joli mois de mai

« Il est difficile d’imaginer aujourd’hui la surprise qu’a créé l’irruption de la jeunesse lycéenne sur la scène sociale et politique en 1968, tant les mobilisations des élèves du secondaire font désormais partie du paysage. »

Dans leur avant-propos, « Une Décennie d’engagements lycéens », avant-propos-du-livre-de-didier-leschi-et-robi-morder-quand-les-lyceens-prenaient-la-parole-les-annees-68/, publié l’avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Didier Leschi et Robi Morder soulignent l’inédit que représente des adolescent·es manifestant, faisant grève, occupant leurs établissements scolaires. Les auteurs abordent, entre autres, les évolutions, « De la dépendance à l’autonomie », l’invention de la coordination comme « mode d’auto-organisation dans les luttes », les « mutations profondes tant du lycéen que du lycée », « la massification scolaire », la mise en cause des « relations pédagogiques, la famille, la police, l’armée, y compris les organisations dites traditionnelles », le fait que cette massification ne fut pas « synonyme de démocratisation », la place des élèves du technique, les formes de militantisme lycéen, l’absence de recherche sur ces mêmes lycéen·es et leurs mouvements…

S’il ne pratiquent pas l’écriture inclusive (voir à la fin de la note), les auteurs ont cependant retenu une des leçons du féminisme, dire d’où ils parlent (point de vue situé), « nous avons été élèves engagés dans les lycées pour l’un (Robi Morder) dès 1968 à 1974, et pour l’autre (Didier Leschi) de 1972 à 1981. Séparément – en concurrence même – puis ensemble dans ce qu’on a appelé l’extrême gauche. Nous avons connu de l’intérieur les assemblées générales, les coordinations, l’élection de collectifs et comités de grève, la préparation de manifestations, les rencontres et négociations avec les autorités comme avec les alliés – syndicats, associations de parents d’élèves ». Ils ajoutent et cela reste trop rare chez bien des auteurs et autrices : « D’abord l’objectivité. Traiter des mouvements lycéens comme d’un objet ayant diverses facettes qu’il faut arriver à connaître. Or, nos souvenirs, notre mémoire sont empreints des partis pris de l’époque. Il faut donc nous traiter nous-mêmes comme nous traitons les témoignages des acteurs, en vérifiant avec d’autres sources, en recoupant. Notre connaissance elle-même était limitée par nos cadres d’action… ».

Un livre qui n’a donc pas vocation à l’exhaustivité, une ouverture de chantier de recherche, une invitation à voyager dans une histoire vivante…

1. L’irruption lycéenne. Les comités d’action comme signe d’un mouvement de politisation

Didier Leschi et Robi Morder soulignent le bouleversement sociologique que connait l’enseignement secondaire, les formes pédagogiques et disciplinaires, « Non aux lycées casernes », les modifications démographiques, les impacts des luttes internationales (le souvenir non éteint de la lutte contre la guerre d’Algérie, la contestation de la guerre du Vietnam, etc.).

Quelques éléments abordés : Comités Vietnam lycéens, comités d’action lycéens, le bourdonnement des différents groupes se réclamant de la gauche révolutionnaire, les revendications autour de de liberté d’expression, les commissions, de débats et d’organisation, l’occupation des locaux et la question de la participation des lycéen·es « à la gestion ou à la vie du lycée », la critique de la sélection, l’ouverture vers l’extérieur, « La plupart des lycées ont été décrétés ouverts à tous… », l’autonomie et la cogestion, la revendication d’examen polyvalent, les conférences nationales des CAL, l’attitude du PCF et de ses jeunesses, le contre-pouvoir lycéen, l’insubordination…

Les auteurs analysent les débats et les orientations – et parfois les « délires » – des différents groupes se réclamant de la révolution. Il me semble important de mettre en avant les impressions d’urgence temporelle, les références renvoyant à Octobre 17 ou à la Révolution culturelle, les pratiques substitutives, les centrages sur la construction de « parti », les divisions sectaires, « Les divergences politiques n’ont qu’un rapport lointain avec a vie du lycée », des éléments qui ont été des freins objectifs à l’unité, au développement de l’auto-organisation et plus généralement à une large démocratie de et pour toustes les lycéen·es. Mais, il ne faudrait cependant pas négliger la force d’émancipation et la recherche de liberté qui vertèbrent ces luttes lycéennes. Ni par ailleurs les conséquences de ces expériences dans les engagements futurs de celles et ceux qui furent lycéen·es.

Les auteurs parlent aussi des actions des commandos d’extreme-droite, des contradictions dans le corps enseignant, de la répression « la bêtise administrative et politique dans sa volonté répressive »…

2. Naissance de la coordination, la répétition générale (1970-1971)

Affaire Gille Guiot, mobilisation anti-franquistes, comités de grève et coordination, « La légitimité dans chaque lycée sera issue des AG élisant des délégués, et celle d’une coordination des délégués élus par les comités de grève », les évolutions du répertoire d’action collective, les initiatives, les sanctions et les exclusions, le mouvement contre la circulaire Guichard, l’assassinat de Pierre Overney…

3. « Cinq ans déjà, coucou nous revoilà » : l’Apogée

L’affaire Mercier et le tract du docteur Carpentier « Apprenons à faire l’amour, car c’est le chemin du bonheur », la question d’un mouvement permanent ou syndical, la Loi Debré et les sentiments antimilitaristes, le soutien aux paysan·nes du Larzac, le Comité de soutien aux insoumis, le Comité de défense des appelés (CDA), Crosse en l’air, d’autres revendications dans les IUT et les lycées techniques, de nouveau les coordinations, « Les coordinations lycéennes vont jouer en 1973 un rôle central dans l’organisation et le déroulé de la mobilisation », la politique du PCF, les manifestations et « la police charge avec une violence inouïe », le développement des « contre-cours », le positionnement des organisations syndicales de salarié·es, le premier Mai, la dissolution répressive d’organisations révolutionnaires…

« La grève contre la loi Debré va voir se « perfectionner » cet instrument d’organisation, du fait que le mouvement va durer plusieurs semaines. Et pour la première fois va se rassembler une coordination nationale, sorte aussi de coordination des coordinations, dont naturellement celle de Paris, la plus importante du mouvement puisqu’elle va rassembler plus d’une centaine de lycées »

4. Face aux réformes (1973-1976)

Septembre 2013, coup d’Etat au Chili, octobre « Guerre de Kippour » ; 1974 c’est aussi la fin des dictatures en Grèce, dans l’Etat espagnol, au Portugal. La loi du 5 juillet 1974 abaisse de 21 à 18 ans la majorité.

Certes 68 s’éloigne, les générations lycéennes sont brèves, mais les traces des mobilisations et des pratiques collectives restent fortes. Les gouvernements entendent adapter l’école aux nouveaux besoins du capitalisme, « adapter l’école à l’économie », augmenter la sélection, sans oublier le retour de l’« ordre moral » et son exemple caricatural avec Jean Royer, la circulaire Fontanet et ses 10% – non auto-gérables par les lycéen·es -, Lip, le droit à la contraception et à l’avortement, le MLAC, les groupes femmes lycéennes… et un changement d’époque.

Dans leur épilogue, « Nouveaux lycéens, nous veaux mouvements », Didier Leschi et Robi Morder reviennent sur les thématiques de l’auto-organisation, du contrôle lycéen, de l’autogestion, de la nécessité de construire un mouvement permanent de lycéen·es…

« Les mouvements lycéens de l’après 68 et particulier le mouvement de 1973 vont être le terreau particulièrement fertile sur lequel vont éclore plusieurs générations militantes ».

Des récits bien vivants sur les forces et les limites des mobilisations des lycéen·nes, la spontanéité et l’inventivité, les expériences d’auto-organisation et de coordination. Toujours de grande actualité, même si une certaine insouciance n’est plus. Un livre richement illustré de documents et de témoignages.

Reste une question, que je pose maintenant à toustesles auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les lycéen·nes, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Didier Leschi et Robi Morder : Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68

Editions Syllepse – Germe

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_724-quand-les-lyceens-prenaient-la-parole.html

Paris 2018, 304 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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