Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme

Comme l’indique Christine Delphy dans son avant-propos : « Il ne s’agit pas de mieux révéler l’affaire, mais d’envisager l’affaire comme un révélateur », plutôt « d’analyser comment ce qui est  »donné » à percevoir se trouve effectivement perçu, nommé, identifié, jugé, commenté, infléchi et interprété, exhibé ou dissimulé ».

Le livre étant composé de plus de vingt textes, cette note de lecture se limitera à deux textes. Que les auteures non citées n’en prennent donc pas ombrage. Les textes forment un ensemble critique et pertinent. L’accablant voyage dans une chambre d’hôtel à 3000 dollars la nuit devrait donner lieu à un procès. L’invisibilité des salarié-e-s et du travail de nettoyage des hôtels devrait être analysée, les violences sexistes, beaucoup plus quotidiennes qu’on ne le pense, dans les grands hôtels parisiens, mises sur la place publique.

Derrière la langue de bois, la vérité des cœurs, la vérité des mœurs : comportements et discours arrogants, mépris et haine de classe, misogynie et sexisme, racisme banalisé d’une partie de ceux et celles qui se proclament « élite ». Du « troussage de domestique » à « il n’y a pas mort d’homme », au delà du dégoût et de la gerbe, il convient d’analyser. C’est ce que font brillamment les auteures des textes, la plupart parus en mai et juin 2011.

Nous ne devons pas accepter que les violences physiques, psychiques ou verbales ne soient appréhendées que comme des actes de la sphère domestique ou privée. Il s’agit bien de violences sociales, de manifestations de la domination des hommes sur les femmes, d’une construction sociale inégalitaire, donc de politique.

Je choisis de commencer par l’article de Jenny Brown (Éditrice à Labor Notes et membre de Redstockings of the Women’s Liberation Movement) « Les femmes de ménage des hôtels brisent le silence sur les agressions »

Deux cents femmes scandaient « Honte à vous » le 6 juin lorsque Dominique Strauss-Kahn (DSK) pénétrait dans le Palais de Justice de Manhattan. « Les femmes de chambre syndiquées étaient là pour dire que sur la base de leur expérience avec les clients des hôtels, elles croyaient leur collègue de travail. Elles racontent que les clients font de l’exhibitionnisme, proposent d’acheter leurs services sexuels, les attrapent et les tripotent, et parfois tentent de les violer. »

L’auteure nous rappelle la résistance des travailleuses des hôtels de San Francisco et de Hawaï au port de la jupe, le refus de se retrouver « seules dans les chambres avec le client et la porte fermée » et de la politique du « Cela doit rester confidentiel ! ».

Tout cela n’a rien d’anecdotique. On comprend alors que « Les législateurs de New-York ont soumis un projet de loi qui obligerait les hôtels à afficher dans les chambres une  »Déclaration des droits » des femmes de chambre, qui les obligerait à informer et à former celles-ci sur leurs droits ainsi qu’à les protéger des représailles quand elles font état des incidents dont elles sont victimes. »

Avec l’humour qui la caractérise, Christine Delphy titre son premier texte, en utilisant le texte de Jacques Dutronc pour le générique du film Arsène Lupin : « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un Gentleman ».

L’auteure part d’un constat, pendant deux jours les médias ne parlent que de ‘DSK’ et « Pas un mot pour la femme de chambre », pas un mot sur Nafissatou Diallo.

Les uns et les autres supposent que « les faits reprochés au directeur du FMI sont faux » et « érigent la ‘présomption d’innocence’ au rang de marqueur identitaire français ». (Ce point sera traité plus longuement dans un autre texte « Qui accuse qui ? Préjugés et réalités dans l ‘affaire Strauss-Kahn »). Présomption d’innocence indéniablement mais « ne faut-il pas respecter la ‘présomption’ de victime ?» comme le demande Clémentine Autain dès le 16 mai.

Un rassemblement féministe sera organisé à Paris le 22 mai, pour défendre l’autre personne déniée et « Pour dire que le viol est un crime, pas une ‘affaire de vie privée’. Une agression, pas une ‘relation’. Que non, c’est non. »

Christine Delphy analyse successivement la vague, le tsunami des propos sexistes, la négation sociale du viol et sa transformation en « en rapport un peu passionné » sous le mythe fabriqué du besoin, de la « pulsion ». Si viol il peut y avoir, ce n’est pas dans les classes supérieures, justes chez les barbares, ces classes populaires, confinées dans les banlieues et les coutumes ‘barbaresques’. Faut-il encore souligner que la majorité des viols se produisent dans l’environnement familial, les violeurs étant souvent des proches, très proches de leur victime, et que le viol conjugal y a une place souvent centrale.

Autour du déni, se tisse une étrange toile, une sorte de « statut d’exception pour la ‘sexualité’ » résumé à « leur liberté, la liberté des hommes ». Que penser alors de ce sujet au baccalauréat « La liberté est-elle menacée par l’égalité ? ». La liberté des uns contre l’égalité revendiquée pour les autres (les unes). Comme le disent Clémentine Autain et Audrey Pulvar : « Notre conception du désir, du pouvoir et du sexe est à déconstruire et à réinventer à la faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes ». Bénéficiaires de l’asymétrie, de l’inégalité, du sexisme, les hommes ne la veulent pas. Il faudra donc aux femmes de l’imposer par des mobilisations autonomes. Et sur cette base, développer des convergences dans des cadres unitaires et mixtes.

Il y a une véritable culture d’impunité aux violence contre les femmes et l’auteure termine son article sur la nécessité d’une véritable loi cadre contre les violence de genre.

En annexe Christine Delphy analyse une différence essentielle entre la loi française et la loi du 24 avril 2008 sur le droit des femmes à éradiquer la violence machiste (Catalogne). La loi française s’est contenté de modifier certains articles préexistants « sans tenter d’expliquer ce qui est spécifique dans cette violence, de ce qui la suscite et ce qu’elle produit. La loi catalane elle, lui donne un sens en expliquant son caractère systémique ; elle l’inscrit dans un système particulier : le système général de domination des hommes sur les femmes, le système patriarcal. »

 Outre les articles cités :

  • Gisèle Halimi : « Le respect des femmes doit prévaloir »

  • Clémentine Autain « ‘Affaire DSK’ : l’impensable viol »

  • Sabine Lambert « Bienvenue chez les ‘pas nous, pas nous »

  • Rokhaya Diallo « Le sexisme ? Pas de ça chez nous ! »

  • Sylvie Tissot : « Une ‘affaire de jupons’ : le traitement de l’affaire DSK de 2008 »

  • Sophie Courval : « Ce qu’Anne Sainclair fait au féminisme »

  • Joan W. Scott : « L’affaire Strauss-Kahn, une avancée pour la cause féministe ? »

  • Claire Levenson : « Hommes/femmes : des rapports opposés entre les États-Unis et la France »

  • Les TumulTueuses http://www.tumultueuses.com/ : « Qui montre son vrai visage ? Du voile intégral à l’affaire DSK »

  • Najate Zouggari : « Violeur au-delà du périph’, séducteur en deçà »

  • Christelle Hamel : « Violences faite aux femmes : la volonté de ne pas savoir »

  • Michelle Guerci : « Le machisme ultraviolent au quotidien »

  • Mademoiselle http://blog.entrailles.fr/ « Cher camarade »

  • Natacha Henry : « Comment les notables sexistes creusent le retard français »

  • Titiou Lecoq : « Ma réponse aux défenseurs trop zélés de DSK »

  • Mona Chollet : « Les informulés d’une rhétorique sexiste »

  • Béatrice Gamba, Emmanuelle Piet : « Si on ne peut plus violer tranquillement les femme de chambre »

  • Mademoiselle : « La morale de ces morales »

  • Marie Papin : « Comment les victimes deviennent le coupables, ou le traitement médiatique des violences faites aux femmes »

  • Christine Delphy : « Qui accuse qui ? Préjugés et réalités dans l’affaire Strauss-Kahn »

  • Clémentine Autain, Audrey Pulvar : « Non au procès du féminisme »

Une dénonciation implacable de la « permanence du sexisme en France », de la « profonde et vivace misogynie qui nous entoure » et des trois solidarités « celle de genre, qui unit les hommes contre les femmes, celle de classe qui unit les riches contre les pauvres, et celle de race qui unit les Blancs contre les Bronzés ».

Deux livres complémentaires pourraient être construits. Le premier directement lié à celui-ci : 7 minutes entre inconnu-e-s, quel consentement et quels plaisirs partagés possibles ?

Le second concernant le FMI et ses dirigeants : Des plans d’ajustement structurel comme crime contre l’humanité.

En complément possible :

Patrizia Romito : Un silence de mortes (Editions Syllepse 2006)

Un silence de mortes

Christine Delphy (coord.) : Un troussage de domestique

Editions Syllepse, Paris 2011, 182 pages, 7 euros

Didier Epsztajn

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