Un silence de mortes

Comme le rappelle l’auteure dès l’introduction « en définitive, on accepte de briser le silence à la seule condition que chaque épisode de violence soit présenté comme un cas isolé, et pourvu que les auteurs apparaissent au cœur d’une situation d’exception – entre autres parce que sous l’emprise d’émotions incontrôlables, ou au contraire souffrant d’une absence pathologique desdites émotions, ou parce que d’une autre culture – entendons issus de l’immigration ou musulmans. Alors on veut bien, à la rigueur parler de violence, mais jamais de violence masculine. »

Le tableau, par ailleurs incomplet, établi par l’organisation mondiale de la santé en 1997 rend compte la continuité des violences contre les femmes, quel que soit leur âge et quelle que soit leur culture d’origine :

  • Avant la naissance : avortements sélectifs, conséquences des violences subies par la mère pendant la grossesse,
  • Petite enfance : infanticide des petites filles, négligences sélectives dans les soins, violences physiques, sexuelles et psychologiques,
  • Seconde enfance : mariage forcée des très jeunes filles, mutilations génitales, violences physiques, sexuelles (incestes) et psychologiques, prostitution infantile, pornographie,
  • Adolescence et âge adulte : inceste, viol par abus de confiance, viol collectif, jet de vitriol, sexualité pratiquée par nécessité économique, violences  du partenaire (jusqu’au meurtre), assassinat pour dot insuffisante, viol, gynocide (précédé ou non de tortures, de lapidation), viols et grossesses forcées en temps de guerre, harcèlement sexuel sur le lieu de travail, prostitution forcée,
  • Troisième et quatrième âge : homicide et suicide forcé des veuves, violence physique, sexuelle et psychologique.

La situation est accablante. Et dans le même temps les femmes continuent de se charger de l’écrasante majorité du travail non payé, du travail domestique. La naturalisation des taches ou des comportements est un profond levier pour masquer la construction sociale de l’inégalité, le rapport de subordination des genres et le patriarcat.

Patricia ROMITO nous rappelle que « Le féminisme est une critique radicale des théories naturaliste et individualiste, critique particulièrement pertinente lorsqu’on enquête sur les mécanismes d’occultation des violences. »

Les stratégies et tactiques d’occultation des violences sont exposées sous divers angles et illustrées par de nombreux exemples. La culpabilisation des femmes alors qu’elles sont victimes est rapprochée de l’attente sociale qui considère que les femmes depuis leur tendre enfance doivent prendre en charge le comportement masculin.

L’auteure montre que certaines victoires peuvent être acquises dans le dévoilement des discriminations sexuelles « Avoir réussi à conceptualiser la pornographie en tant que discrimination sexuelle plutôt que comme obscénité voilà qui constitue un magnifique exemple de rupture épistémologique ».

Une place particulière est consacré à l’analyse des viols « Le viol est une attaque totale à l’intégrité d’une personne, capable de la détruire et de détériorer le sens de son identité. » et l’auteure de rappeler que « déshumaniser les victimes est une phase essentielle pour accomplir sans remords des actes de cruauté ».

Sur la prostitution, l’auteure met, en regard le soit disant désir incontrôlable des hommes et la fréquence des problèmes d’impuissance, pour mettre l’accent sur la chosification des femmes et l’état de misère sexuelle et émotionnelle des clients hommes. Violence contre les femmes, le cœur de la prostitution n’est pas un échange, mais une manifestation du pouvoir des hommes sur les femmes.

Ce livre nous incite, à rechercher derrière les portes du quotidien, du privé, les constructions et les pratiques sociales inégalitaires, ce qui fonde la violence dans les rapports entre les hommes et les femmes.

Espérer construire de nouvelles relations entre les femmes et les hommes, atténuer ou supprimer les différences de genres et leurs conséquences dramatiques dans la vie quotidienne des femmes, passe par le dévoilement, entre autres, des violences quotidiennes que les hommes font subir aux femmes.

Une réserve, néanmoins, dans les démonstrations de l’auteur. Si la psychanalyse doit être confrontée à la problématique du genre, cela nécessiterait un débat plus approfondi que la seule exposition des renoncements de Freud et du conformisme social de nombre de praticien-ne-s.

Ce livre peut être mis en rapport avec l’élaboration d’une loi-cadre contre les violences faites aux femmes. L’argumentaire du Collectif National pour le Droit des Femmes est non seulement très travaillé mais il balaye l’ensemble du champ social et juridique. Une proposition à diffuser et à discuter très largement.

Le combat contre le patriarcat, le sexisme et les violences contre les femmes n’est pas un à-côté des luttes pour l’émancipation, un paragraphe de plus dans une litanie de propositions, il est au cœur de toute tentative de subversion de ce monde et de la possibilité d’en construire un autre.

Patrizia ROMITO : Un silence de mortes

Editions Syllepse 2006, 298 pages 25 euros

Collectif national pour les doits des femmes : Contre les violences faites aux femmes –Une loi cadre !

Editions Syllepse, Paris 2006, 158 pages 7 euros

 Didier EPSZTAJN

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2 réponses à “Un silence de mortes

  1. « prostitution forcée », est-ce les mots de l’autrice ?
    Se laisser pénétrer par des étrangers contre de l’argent serait donc un ‘choix’ ?
    Auquel cas elle serait en contradiction avec sa propre analyse de la prostitution qu’elle a reconnu comme une violence.
    Les mots ne sont pas neutres, on sait que c’est avec l’introduction de ce terme « prostitution forcée » que l’ONU et l’Union Européennes ont renoncé à combattre le proxénétisme.

  2. Pingback: Femmes, pourquoi tant de haine ? | Les Entrailles de Mademoiselle

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