Une expérience humaine

Revenir encore et encore sur l’esclavage et les esclaves reste plus que nécessaire. Il s’agit de rendre compte des multiples facettes de l’esclavage et du caractère résolument moderne de la traite négrière et de la négation des individus, y compris au temps des Lumières. « Ce qui domine encore aujourd’hui, c’est la conviction que l’esclavage colonial est un « reste » des temps anciens, la trace d’une barbarie appartenant aux temps pré-modernes. Or, il est inséparable de la modernité. » Mais cela ne suffit pas, il faut aussi rendre compte des esclaves eux-mêmes, de leurs luttes et de leur contribution décisive à l’abolition de ce « crime contre l’humanité » « Hier comme aujourd’hui, il s’agit de libérer le récit anti-esclavagiste de sa linéarité (de l’arriération au progrès) et faire entendre d’abord les voix de celles et ceux qui sont victimes de l’esclavage et se battent » ou « L’abstraction des débats masque une réalité vécue dans la chair qui commence avec la capture, se poursuit dans le convoi et l’embarquement ».

L’auteure nous invite à un véritable travail de déplacement et d’approfondissement critique « Ce travail de décentrement du regard est un travail critique, qui ne vise pas à la construction d’une innocence perdue, mais à une relecture d’une histoire et d’une géographie moins axées sur la relation à l’Hexagone, empreinte de rancœur, de frustration, de promesses déçues et d’espoir déraisonnable dans une assimilation impossible à une métropole idéalisée. »

Le récit d’émancipation (ré)écrit ici en Europe est non seulement partial, il est partiel, il vise à « pacifier » l’esclavagisme français « Ne reste plus qu’un récit qui enferme la victime dans le pathos, la dépendance, la passivité et qui fait disparaître le maître et ses complices. Il n’y a plus de responsables, seules des victimes passives à plaindre. »

Les analyses de l’auteure ne contournent aucune dimension, ni les dimensions subjectives, ni les réalités économiques, ni les intérêts des uns ou des autres, ni les appréciations politiques sur les masques tendus de l’histoire racialisée de la démocratie libérale.

Une remarque critique : à plusieurs reprises, Françoise Vergès parle de consentement. Cela me semble inadéquat, car « céder n’est pas consentir » et par ailleurs l’auteure indique très justement que « L’esclavage n’a jamais pu imposer de manière absolue le système de subjection intransigeant que ses lois et son nom impliquait »

Un livre utile à la fois contre les révisionnismes et contre les banalisations abstraites qui oublient les femmes et hommes esclaves.

« Aucun lieu au monde ne peut s’accommoder du moindre oubli d’un crime, de la moindre ombre portée. Nous demandons que les non-dits de nos histoires soient conjurés, et que nous entrions, ensemble et libérés, dans le Tout-monde. » (Wole Soyinka, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, 1998)

Françoise Vergès : L’homme prédateur

Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps

Albin Michel, Bibliothèque Idées, Paris 2011, 224 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

 

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