C’est des yeux qu’il faut enlever le sable

En absence de connaissance sur les manies, les contraintes, les us et coutumes de l’université, je ne dirai rien sur le formalisme de l’exposé.

Avant de souligner certains points, en particulier la rare méthode employée par l’auteur, je reproduis l’introduction générale :

« Dans un article consacré à la violence faites aux femmes en France, Christelle Hamel écrit :

« Il semble qu’en France, on ne veuille pas voir, on ne veuille pas entendre, on ne cherche pas à savoir, sous prétexte qu’il s’agirait d’« affaires privées ». Inceste, violences envers les enfants, violences conjugales, viol conjugal, viol lors de tentatives de séduction, harcèlement sexuel au travail… La liste est longue des crimes et délits qui se commettent dans ladite « sphère privée » sans que la collectivité n’intervienne.

Les associations féministes et les recherches sur les violences faites aux femmes ont pourtant largement montré que la sexualité et les relations familiales peuvent constituer non seulement des contextes d’exposition à des violences pour les femmes et les enfants, mais aussi qu’il s’agit des contextes les plus dangereux pour les victimes en raison précisément de la présence permanente de l’agresseur et de l’absence régulatrice du regard des autres1. »

En début d’année 2013, en France, les projecteurs des médias se sont tournés vers des pères séparés ne voyant plus leurs enfants. Ces « pères perchés » occupaient alors des grues pour réclamer le droit de les revoir, et plus généralement pour faire passer leurs revendications. Parmi celles-ci, se trouvait notamment la « coparentalité », signifiant quelque chose comme le droit des enfants à voir leurs deux parents.

Ce phénomène est rapidement devenu une cause nationale : le premier ministre de l’époque a rapidement manifesté son soutien à ces pères. Aussitôt montés sur les grues, leur audience fut considérable. Leurs actions spectaculaires ont produit un engouement tout aussi spectaculaire. Il n’est plus rare aujourd’hui d’entendre parler de la souffrance de ces pères séparés. Cette souffrance est souvent appuyée par des témoignages et des chiffres, lui assurant alors un gage de sérieux.

Difficile dorénavant de parler de séparation des parents ou de garde des enfants sans entendre parler en même temps de ces pères perchés et de leur mal-être. Ils semblent avoir réussi à monopoliser l’attention. De ce que l’on aurait pu considérer à continuer comme leur « affaire privée », ils en ont fait « une affaire publique ». Ou plutôt : ils ont réussi à rendre public ce qu’ils souhaitaient rendre public.

La grande absente, au début de ces événements, fut la violence masculine. Le traitement de faveur qui fut accordé à ces pères était tout le contraire de ce que décrit plus haut Christelle Hamel. On les a vu, on les a entendu, on a cherché à comprendre leur souffrance, et les associations de pères séparés ont été reçues par les ministres. Ils n’ont pas eu grand-chose à dire ou à faire pour obtenir cette faveur : il leur a simplement suffit de monter sur des grues pour être entendus.

Et pourtant, plusieurs éléments, apparus malgré tout assez rapidement après le début des occupations, montraient que ces pères séparés n’étaient pas ceux qu’ils disaient être. Il a fallu quelques jours pour apprendre qu’ils étaient accusés de violences conjugales, ou déjà condamnés pour soustraction d’enfant. Ce constat, que ces hommes ne sont pas ceux qu’ils prétendent être, est le point de départ de notre recherche. Mais alors dans ce cas, que dire de leur discours, ou de celui plus général qu’on a eu sur eux ?

Notre recherche ne porte pas exclusivement sur ces pères, ou encore sur les groupes militants de pères séparés, parfois appelés « masculinistes ». Ce que nous souhaitons étudier, c’est ce qui a été occulté, une fois de plus, par ces actions, et qui est habituellement occulté. À savoir, la violence masculine, et plus particulièrement celle qui s’exerce contre les mères séparées et leurs enfants, qui n’ont par ailleurs toujours pas eu l’audience qu’ont eue ces pères.

Notre étude consistera d’abord à enlever les strates successives recouvrant cette violence. Nous employons cette image pour décrire les répercussions des actions des pères perchés sur la conceptualisation de la violence masculine. Déjà occultée, ces pères ont réussi à faire porter le regard sur leur situation, dissimulant encore un peu plus celle des femmes et des mères victimes de violence conjugale.

L’approche que nous allons employer pour aborder notre étude sera l’approche féministe radicale. Nous aurons de nombreuses occasions de montrer que cette approche est très pertinente pour aborder le phénomène de la violence masculine, dans la mesure où c’est une approche qui décrit la violence telle qu’elle est, et désigne sa source comme étant la domination masculine, elle- même analysée à sa racine. Nous exposerons sommairement cette analyse dans une première partie.

Ensuite, nous reviendrons sur les idées fausses concernant les séparations, la plupart ayant pour origine ou étant reprises par les groupes militants de pères séparés. Nous pensons que ces idées sont donc la première strate à enlever : car si l’on persiste à croire que les pères sont lésés par la justice, il devient alors facile de prétendre que ce sont eux qui sont à plaindre, que leur situation est injuste et que c’est leur cause qui est à défendre.

Dans une troisième partie, nous reviendrons en détails sur la violence masculine en général, et la violences masculine contre les mères séparées et leurs enfants en particulier. Tout d’abord, comment définir la violence masculine ? Quel est l’état actuel de la recherche sur les violences contre les femmes ? Que sait-on des violences faites aux mères séparées et à leurs enfants ? Comment expliquer l’occultation de ces violences ? Et que peut-on dire de ses mécanismes ?

Nous exposerons ensuite la manière dont nous avons conceptualisé notre enquête. Nous répondrons tout d’abord aux questions que pose le fait d’être un homme lorsque l’on aborde les violences faites aux femmes, et plus généralement les rapports sociaux de sexe. Ensuite, nous reviendrons précisément sur le cheminement intellectuel qui nous a finalement amené à formuler notre objet de recherche comme étant « les mécanismes de la violences masculine contre les mères séparées et leurs enfants. » Puis, nous reviendrons sur la manière dont nous avons envisagé de mener notre enquête.

La partie suivante sera consacrée au déroulement réel de cette enquête. De la méthodologie au terrain, que s’est-il passé ? Comment nous sommes-nous servis des outils conceptuels que nous avions fabriqués ? Comment avons-nous perçu notre première approche du terrain ? Comment avons-nous rencontré les mères que nous souhaitions interroger ? Comment se sont déroulés les entretiens menés avec elles ?

Enfin, nous montrerons les résultats auxquels nous sommes parvenus. Que pouvons-nous tirer des entretiens menés ? En quoi nous permettent-ils de mieux comprendre les mécanismes précis que nous cherchons à cerner ? Nous souhaitons à la fois les analyser dans leur spécificité, sans pour autant les séparer des autres mécanismes de la violence masculine et de son occultation. Nous analyserons donc nos résultats à l’aide d’outils le permettant.

Nous commencerons l’exposé de notre recherche par l’énonciation de notre problématique, et en particulier de l’analyse féministe radicale sur laquelle nous nous sommes donc basés pour saisir cet objet qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut pas entendre et à propos duquel on ne cherche pas à savoir. »

J’ai parlé de rare méthode. En effet, partant des analyses des féministes matérialistes, de lectures pro-féministes, comme celle de Leo Thiers Vidal, Pierre-Guillaume Prigent n’oublie pas sa propre position d’homme dans les rapports de domination (« partir d’une position sociale oppressive », biais androcentrique, conscience de la domination…,) et ce que cela implique dans l’approche du sujet, dans les entretiens avec les femmes…

Rare méthode et seule méthode « raisonnable », me semble-t-il, pour analyser les mécanismes de la violence masculine envers les femmes, ici les mères séparées et leurs enfants.

Rare méthode dont devrait s’inspirer bien des sociologues, même critiques ou engagés vers les émancipations. Le système de genre (rapports sociaux de sexe, patriarcat…) et ses variations ne peuvent être approchés avec/dans les euphémisations habituelles (violences conjugales, oppression des femmes, etc.) rendant invisible, pour le dire comme Geneviève Fraisse, le consentement des dominants à la domination, les intérêts et les violences des hommes (en tant que groupe social et individu) et leurs actions pour reproduire leur pouvoir sur les femmes.

Pierre-Guillaume Prigent souligne, entre autres, les idées fausses concernant les séparations, les formes subtiles de résistance des hommes au changement, la non-demande majoritaire des hommes pour la résidence alternée, la confusion entre « autorité parentale conjointe » et « temps de prise en charge des enfants chez chacun de leur parent », les rhétoriques renversant les rapports d’oppression, l’invention masculiniste du « syndrome de l’aliénation parentale », les différences entre conflits et violences, les enfants-témoins, les garanties d’impunité, les tactiques d’occultation de la violence masculine (euphémisation, déshumanisation, culpabilisation des victimes, psychologisation, naturalisation…). Il y a encore et toujours « la négation de l’inégalité, la négation de l’injustice et la négation de la responsabilité ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre « la construction de notre question de départ » et le choix assumé d’une « approche militante préalable de notre objet » et l’ensemble représenté par « Terrain et enquête ».

Un travail à faire connaître. Il est nécessaire de « Désigner ces actes pour ce qu’ils sont » et de rappeler que « l’occultation de cette violence, et de la violence masculine en général, est tout aussi réelle que cette violence ».

Le titre de cette note est emprunté à Christine Delphy, citée par l’auteur.

Pour celles et ceux qui voudraient lire le mémoire, vous pouvez écrire à l’auteur : prigentpg@randomail.net

Pierre-Guillaume Prigent : Les mécanismes de la violence masculine contre les mères séparées et leurs enfants.

Master 2 Recherche Dynamiques Identitaires Mention Sociologie Année 2013-2014, Université européenne de Bretagne, université de Bretagne occidentale, UFR Lettres et sciences humaines.

Didier Epsztajn

1 HAMEL Christelle, « Violences faites aux femmes : la volonté de ne pas savoir », in DELPHY Christine (coord.), Un troussage de domestique, Paris, Syllepse, coll. « Nouvelles Questions Féministes », 2011, p. 87 (voir note de lecture : Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme)

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