Elles et ils sont français-e-s mais pas français-e-s

an_dot2Dans son avant-propos, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, avant-propos-de-nicolas-rey-a-son-livre-an-dot-soley-regards-noirs-sur-la-ville-lumiere/, Nicolas Rey parle, entre autres, de « sa » communauté antillaise, « de part et d’autre des deux rives », d’être comme « étranger dans son propre pays ! », de migration, de vivre dans un pays « qui n’est pas celui de votre naissance »… L’auteur revient sur le mouvement de 2009…

« C’est dans la même dynamique que sort ce nouvel ouvrage, An Dot Soley. Regards noirs sur la Ville Lumière. Douze des trente entretiens réalisés originellement il y a une dizaine d’années ont été retenus, en mettant l’accent cette fois principalement sur la communauté antillaise bien plus nombreuse en proportion dans la région parisienne que toutes les autres également issues des DOM-TOM. Je n’ai néanmoins pas oublié d’évoquer dans l’analyse du contexte général, le parcours des Guyanais et Réunionnais ayant dans une moindre mesure migré vers la Métropole ». L’auteur souligne « Livrées telles quelles, sans détours et souvent crues, parfois amères ou enfouies sous la violence d’une vie, ces paroles toutes recueillies au beau milieu des quartiers, mettent à nu des solidarités inespérées ou des forteresses étonnantes entre groupes ethniques, classes sociales, genres, cultures « de banlieue » ou plus traditionnelle, statuts liés au logement ou religions ». Une invitation à « à plonger à pic dans les méandres de l’interculturalité concrète », dans les interstices de la domination où « quelque chose d’autre s’invente ».

Le livre comporte trois parties :

1er temps. Les Antilles à Paris : contexte

2ème temps. Grands témoins : parole donnée

Dernier temps. Au croisement des regards

Nicolas Rey parle de l’organisation d’une « migration de masse vers l’hexagone », en particulier dans les années 60, du Bumidon, de la combinaison de « développer sur place et pousser au départ », de la crainte de luttes pour l’indépendance, des postes dans les échelons peu qualifiés (hôpitaux, police, PTT), de logique coloniale et capitaliste…

« Durant les années 1990, les « originaires des DOM-TOM » sont donc de plus en plus des personnes nées et vivant sur le sol métropolitain, et de moins en moins de nouveaux arrivants ».

L’auteur souligne le rôle de la solidarité familiale pour l’hébergement, la surreprésentation dans les logements sociaux, dans les localités du nord-est de l’agglomération parisienne. Il analyse la politique d’attribution des logements « animée par une maîtrise du peuplement selon l’origine ethnique »…

Nicolas Rey souligne le poids du passé d’esclavage pour les Antillais-e-s, « Sa fabrication c’est 213 années d’esclavage sur 379 ans de vie » et indique que « le préjugé de la couleur qui est issu de l’esclavage agit toujours ». Les « catastrophes » du passé ne sont pas que du passé, elles s’inscrivent, non seulement dans les rapports sociaux d’aujourd’hui, mais dans les individu-e-s elles/eux-mêmes en fonction des itinéraires personnels. Une trace, comme ces numéros tatoués sur les bras des déporté-e-s, mais comme réinscrite en permanence… La reconnaissance tardive mais géographiquement limitée d’un crime contre l’humanité, suivant la formule actuelle, ne saurait suffire, d’autant que des politiques de réparation ne sont toujours pas mis en œuvre, sans oublier le présent (néo)colonial…

L’auteur analyse cette « question mémorielle », le fait que les Antillais-e-s soient considéré-e-s « comme des étrangers non européens », les impacts des consonances de leur nom et prénom…

Nicolas Rey parle de musique, « La musique devient alors non seulement structurante pour ces jeunes, mais elle renforce le lien entre la culture héritée des parents, et la leur, multiculturelle, développée en banlieue », des hôteliers marchands de sommeil, de l’intégration « multiculturelle »…

Je reste très dubitatif sur la notion de « libido pleinement exprimée » à propos de la succession de compagnes.

Dans leurs témoignages, les femmes antillaises soulignent les violences racistes et/ou sexistes, les viols, les menaces de morts, les violence intrafamiliales et le silence qui les entourent, les attaques par les « religieux »…

L’auteur souligne la place du religieux dans les échanges interculturels, les conséquences de la prison « qui casse les hommes », « qui vous broie lentement, à petit feu », les pratiques « magico-religieuses », le machisme et l’irresponsabilité des hommes, la déstructuration de la famille antillaises (mais sans interroger la « famille » dans les rapports sociaux de sexe)…

Sont, entre autres, aussi abordés, la « violence du combat pour se loger » (Une des personnes interrogées indique : « Pour la première fois, j’étais comme un chien, je n’avais pas de toit »), les rapports entre Africain-e-s et Antillais-e-s, les fractures entre les différents « communautés », la « concurrence des victimes », l’essentialisation des identités, l’ethnicisation des rapports sociaux, les révoltes des jeunes contre l’injustice sociale, l’organisation des politiques de ségrégation, la ghettoïsation, les difficiles départs et les douloureux retours, le retissage de liens, « les enfants de migrants sont ceux qui poussent parfois les parents à retisser les liens rompus avec le pays de provenance », les doubles cultures, les cultures mondialisées…

En « Dernier temps : Au croisement des regards », Nicolas Rey revient sur le mal-logement, les quartiers dits de la ségrégation, la difficulté de sortir de l’habitat social, la discrimination au logement, le contentieux entre Antillais-e-s et Africain-e-s lié à l’esclavage, le « spirituel », l’interculturalité qui « se développe sur des lignes de front invisibles mais pourtant là, omniprésentes »…

Des analyses et des témoignages sur l’autre face de la « Ville Lumière » et la ligne de couleur qui stigmatise les un-e-s et invisiblise la « blancheur » des autres.

Du même auteur, avec Frédéric Gircour : LKP Guadeloupe : le mouvement des 44 jours : une-democratie-qui-ne-tienne-plus-les-populations-a-lecart-des-decisions-quon-dit-prendre-en-leur-nom/

Nicolas Rey : An Dot Soley.

Regards noirs sur la Ville Lumière

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_630-an-dot-soley.html, Paris 2015, 168 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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