Je ne veux pas bruler, je ne veux pas bruler !

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c’est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N’oubliez pas que cela fut,

Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, janvier 1947, Primo Levi

SarahHelm_SiCestUneFemmeJe reprends le texte de Primo Levi dont l’auteure a placé un extrait en entrée de son livre.

« Ravensbrück était le seul camp nazi construit pour les femmes ». Aujourd’hui, un camp « hors de vue », des crimes mis en oubli et le courage des victimes largement ignoré…

Ravensbrück, l’empire SS de Himmler, 15000 camps nazis, les tueries et les exterminations, le « travail servile », un camp de la mort, un site d’« extermination lente » (Germaine Tillon).

Des témoignages, les voix des prisonnières elle-mêmes… « Je comprenais maintenant ce que le livre devait être : une biographie de Ravensbrück commençant par le commencement pour finir par la fin, où je ferais mon possible pour redonner sa cohérence à une histoire brisée. Le livre s’efforcerait d’éclairer les crimes des nazis contre les femmes tout en montrant en quoi la compréhension du sort réservé aux femmes est de nature à éclairer l’histoire plus générale du nazisme ».

Je ne vais pas rendre compte des lignes principales de cet ouvrage. Juste en parcourir quelques dimensions, souligner subjectivement tel ou tel point, essayer de nommer ce que certain-e-s conçoivent comme innommable. Des femmes de multiples pays, des récits et des témoignages loin des stéréotypes des victimes et des bourreaux. Un livre touffu où les anecdotes jouxtent les analyses, où des femmes sont criminelles et d’autres militantes et résistantes…

Les femmes et les années 20 en Allemagne, la toxicité du langage nazi envers les femmes dans les années 30, la volonté de séparer les femmes des hommes et de leur faire jouer un rôle d’ornement et de porteuses d’enfants…

Internement des femmes Témoins de Jéhovah, des asociales dont des prostituées, des malades mentaux, des lesbiennes, des dégénérées, des tziganes, des juives, la « vermine slave », les communistes… Purifier « le patrimoine génétique allemand », éradiquer les oppositions…

Camp de concentration. « La routine SS bien réglée avait rempli son office : produire un maximum de terreur à l’arrivée ». Le Revier, les blocks et les blockovas, « précisément parce qu’elles étaient là et qu’elles ont joué un rôle, elles ne pouvaient que s’arranger avec la vérité », le système des Kapos au cœur du projet des camps de concentration, la cooptation des droits communs pour diriger les politiques…

L’élimination des handicapé-e-s physiques et mentaux, le programme d’euthanasie T4, la couverture de la guerre pour masquer le caractère criminel, les expérimentations « médicales »…

Des allemandes, celles (et ceux) allemand-e-s, ancien-ne-s communistes libéré-e-s par Staline du Goulag pour être livré-e-s à Hitler…

L’éviction par les « politiques » des triangles verts et noirs des postes de Kapo…

Camp de concentration et hôpital, logiques bureaucratiques, avortements et stérilisations forcés, programme 14f13, exécution par balle, gazage, crématorium… Gazage local et secret comme priorité absolu… Ailleurs, Auschwitz, extermination et travail servile…

Contestation et refus des témoins de Jéhovah, la logique et ses règles et les règles qui n’en ont pas, les liens entre les camps et les communautés locales, l’utilisation de la main d’oeuvre servile des camps de concentration, les bordels dans les camps d’hommes, les expérimentations et les « lapins », les expérimentations « spéciales » et l’injection de bactéries, « Les récits des lapins ne décrivent pas seulement la boucherie qu’elles ont subie mais éclairent aussi les autres atrocités commises au Revier dans la même période, notamment l’habitude prise par les médecins du camp de faire des injections létales », les tabassages, la nudité, le froid, la faim…

La main d’oeuvre concentrationnaire pour les industriels allemands et les nouveaux camps satellites, « Comme pour Siemens, le coût de location de la main d’oeuvre servile dans les camps satellites était soigneusement calculé entre les industriels et les SS. La différence était que, les satellites étant éloignés du camp principal, les entreprises pourvoyaient à l’hébergement et à la nourriture, dont le coût était déduit du montant facturé. » Aptes au travail et bouches inutiles, les résistances de tous les jours, le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) et la « solution finale », Nacht und Nebel…

.

Les 27000, tenir, la surpopulation concentrationnaire… Ailleurs, Paris, Varsovie, l’avancée des troupes et les viols commis par les soldats de l’Armée rouge, les situations « différenciées » par nationalité, le non bombardement des voies menant à Auschwitz et des chambres à gaz, la marche de la mort de janvier 1945, les libérations conditionnées pour certaines et les bus blancs, le front se rapproche, le premier camp libéré à l’ouest et la saisie des « horribles détails », les gazages réduits et le nettoyage accéléré… La libération.

Les destructions des preuves de ce qui avait eu lieu, les réécritures anti-fascistes en RDA, les rescapées soviétiques retournant dans leur patrie et considérées comme des traitres et certaines de « collaboration avec l’ennemi »…

En épilogue, Sarah Helm parle, entre autres, du nulle part où aller de survivantes, de la faible dénazification, des industriels allemands qui s’en tirèrent le mieux, des rescapées s’apercevant que « personne ne voulait entendre parler du camp », de la France s’accommodant de la collaboration et du peu d’échos des récits de résistant-e-s et de rescapé-e-s des camps, de la campagne de Staline contre les « cosmopolites », du silence en RDA sur les Tsiganes, asociales et Juives, des faibles condamnations et « des peines pitoyables » en RFA…

Le nazisme, « L’existence de Ravensbrück, qui couvre toutes les années de guerre, est un prisme utile pour observer l’évolution de ces objectifs ».

J’ai volontairement omis de citer des noms. Difficile de lire, de revenir sur ce passé, mais cela reste toujours nécessaire. « Ce ne fut pas une atrocité marginale. C’est là que l’horreur nazie s’arrêta, par un massacre de femmes de la façon la plus bestiale, sans couverture idéologique, si obscène fût-elle, sans raison ».

Justice n’a pas été rendue. « La nature et l’ampleur mêmes des atrocités commises ici envers les femmes étaient sans précédent ».

Je garde en mémoire ce tatouage sur ton bras alors que ton visage s’est depuis longtemps effacé.

.

if-this-is-a-woman-600x923Sarah Helm : Si c’est une femme

Vie et mort à Ravensbrück

Traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

Editions Calmann-Levy, Paris 2016, 896 pages, 27,50 euros

Didier Epsztajn

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