Attendre le Godot de la reprise ou transformer le monde

couv_3076-pngDans son « Avant-propos (Hors de propos ?) », Nicolas Béniès à l’inverse des communications qui coulent-dégoulinent-dégoutent, des désinformations ou des visions complotistes, « Le mode de production capitaliste, ses règles, disparaît sous cette avalanche de leurres », insiste sur la complexité.

Il propose de retourner à la théorie, de revenir au travail de mémoire, de renouer avec le raisonnement et l’analyse. Aborder la crise systémique exige de rompre avec « toutes les représentations étriquées et dénuées de tout lien avec la réalité et qui passent par des modèles mathématiques ». Des mathématiques pour dissimuler les hypothèses du libéralisme économique, pour éviter « de les soumettre à la critique et imposer ainsi sa conception du monde ».

La crise dont les raisons matérielles (incluant ses facettes idéelles) sont toujours escamotées, dont la profondeur et l’ampleur sont régulièrement niées (combien de fois encore va-t-on nous annoncer la sortie du tunnel ?). Crise de surproduction, déflation, récession…

« Cette crise profonde appelle au renouveau théorique, à entreprendre une méthode, des concepts capables à la fois de comprendre et de commencer à transformer le monde. Cette refondation théorique et pratique s’impose ».

Le vieux monde est un mort-vivant. Et derrière la dictature de l’apparence, la contrainte du court-terme, nous sommes oublieux/oublieuses des passés, ceux d’à peine hier, la succession de crises récentes et ceux plus éloignés. Comme la crise de 1929, l’effondrement, quelques « broutilles » (fascisme, dictatures militaires, stalinisme, et.) et des destructions massives, matérielles et sociales, qui culmineront avec la seconde guerre mondiale… Ce passé pas si lointain semble évanoui dans le surgissement, comme inexpliqué, d’une autre périodisation au milieu des année quarante et les trente années dites glorieuses.

Milieu des années soixante-dix, un renversement de perspectives, au moins pour les couches dirigeantes. Non un simple épisode, non de simples adaptations, mais une véritable expropriation politique au nom de « il n’y a pas d’alternative (TINA) ». Et presque cinquante après, en l’absence d’hypothèses socio-politiques susceptibles d’être discutées démocratiquement et animées par des regroupements sociaux majoritaires… l’approfondissement de la crise, un basculement du monde.

Quatre temps : un monde pourrissant, un monde à la dérive, un monde KO debout, le temps des alternatives.

Accélération du temps, panne d’avenir, tendance à la destruction, ce livre parle de la crise systémique dans toutes ses dimensions. Nicolas Béniès insiste, entre autres, sur le monde pourrissant, le recul des questions démocratiques, la corruption, la sous-estimation de profondeur la crise (les temporalités, « la crise n’est pas toujours ouverte. Elle peut rester latente »), les politiques pro-cycliques (et récessionistes), les ratios fantaisistes, les calculs strictement idéologiques, les soit-disants experts, les affaires succédant aux affaires, la corruption généralisée, l’accumulation à dominante financière, les croyances et le fétichisme, le court-termisme et les innovations financières, « la rationalité limitée par sa temporalité », les marchés de gré à gré, le shadow banking, les inventions comptables et financières…

L’auteur poursuit sur « ces destructions qui ne sont pas près de finir », l’Etat et ses nouvelles interventions, « Ce n’est pas la fin de l’Etat, mais le démantèlement d’une forme de l’Etat spécifique, adéquate à la période dite des Trentes glorieuses », l’individualisme contre l’émancipation de l’individu-e, les horizons semblant indépassables, la restriction des champs des possibles, les déséquilibres au centre des processus, l’élargissement des marchés après la chute du mur de Berlin (incluant les dimensions matérielles et idéologiques), le Socialisme comme mot blessé, la nouvelle architecture du monde, le déficit de légitimité, les combats historiques pour la maitrise du temps, « la comptabilisation de la durée n’a rien de naturel », le despotisme d’usine, l’intensification du travail et ses conséquences sur la santé, les privatisations pour élargir les espaces de l’accumulation, le fétichisme de la technologie masquant la réalité des rapports sociaux, les dimensions idéologiques de la crise globale…

Je souligne les passages sur la discordance des temps, le saisissement du présent par le passé, « Le passé submerge le monde, empêchant de comprendre le bouleversement lié à la crise systémique actuelle », l’impuissance nostalgique des « c’était mieux avant »…

Panne d’avenir, désynchronisation de la crise après août 2007, surproduction et suraccumulation, ubérisation et destruction du salariat, crise de civilisation, « il faut souligner une nouvelle fois, que ses dimensions sont autant financières et économiques que sociales, politiques et culturelles », privatisation de l’ordre judiciaire avec les tribunaux d’arbitrage, contractualisation et négation de l’exploitation, nouvelles donnes géopolitiques et affrontements armés, Syrie et Palestine, nationalisations comme socialisation des pertes, idéologie libérale et retranchements réactionnaires ou répressifs, mâle blanc dominateur, construction libérale de l’Europe, monnaie « privatisée ».

Nicolas Béniès illustre le « tout doit changer pour que rien ne change » du capitalisme, en trois actes :

  • Acte I : 9 août 2007 – crise des subprimes et ses conséquences, 15 septembre 2008 – faillite de Lehman Brothers, fin 2008 – récession dans tous les grands pays capitalistes développés…

  • Acte II : crise des dettes souveraines, déplacement de l’épicentre de la crise dans la zone euro, Grèce et Irlande…

  • Acte III : krach du 15 août 2015 à la bourse de Shanghaï…

L’auteur parle aussi des effets délétères de l’industrialisation sous contrainte financière, de la nécessité de validation de la création monétaire, de la crise de solvabilité, du vrai-faux retour de l’Etat, de l’aide aux opérateurs financiers sous le masque de l’aide aux pays « en crise », de la Troïka, de l’incertitude et de la panique rationnelle, de Dexia, des agences de notation, de la volatilité…

Le quatrième chapitre est celui d’un autre temps possible, celui des alternatives, « dans quel monde voulons-nous vivre ? »

Prendre la mesure des temporalités. « Réunir des temporalités suppose de commencer à résoudre la crise écologique et les mutations climatiques. Cette temporalité de long terme indique les nécessités de la refondation d’un monde. Dans le même mouvement, les formes de l’industrialisation doivent tenir compte de ces impératifs. Les dépenses d’infrastructure seront conçues, mesurées à cette aune ». Il convient de sortir de l’enfermement dans les visions passéistes, de valoriser la « case » discussion démocratique, de reprendre des droits collectifs, de s’interroger sur les différents phénomènes socio-politiques sans basculer dans la simple émotion (voir par exemple, Bernard Lahire : Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », regarder-avec-lattention-de-la-connaissance/), de réinterroger les théories de l’Etat (voir par exemple, Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaines, une-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/), d’analyser les contradictions même du mode de production, de différencier les régimes politiques, de « forcer les portes de l’imaginaire et de redéfinir ce concept indéfini, l’identité », de rompre avec le courtermisme, « ces temporalités expriment des intérêts divergents », d’auditer les dettes, de réduire massivement le temps de travail (« il est possible, techniquement parlant, de travailler effectivement 22 heures par semaine » – Le mouvement ouvrier au début du XXème siècle avançait les 8 heures par jour, avec les énormes progrès de la productivité du travail, c’est la demi-journée de travail (4 heures par jour) qui est bien à l’ordre du jour), d’augmenter les salaires, de favoriser les cultures vivrières et un certain développement autocentré en éco-agriculture, de valoriser le déjà futur présent…

Un nouveau régime d’accumulation (« la combinaison d’une norme de production, de consommation, d’une forme d’Etat et d’une architecture du monde ») pourrait naitre de/dans cette crise. Cela passera par l’accélération des destructions, de nouvelles configurations sociales en lien avec d’autres rapports de force entre les groupes sociaux et/ ou cristallisations institutionnelles et régionales. Il y a une certaine naïveté à penser cela sans violences extrêmes, sans expressions de barbarie, sans possibles déflagrations guerrières…

Cet ouvrage est un refus de l’illusion rassurante d’une sortie tranquille de la situation socio-économique, une invitation à prendre la mesure du basculement du monde, de l’ampleur des conflagrations à venir, dont celle de nos relations à l’environnement… De multiples pistes à (re)discuter, des débats à mener et le rappel que nous ferons ni l’économie de recherches théoriques ni d’expérimentations sociales démocratiques…

« La conclusion commune : la sortie capitaliste de la crise systémique du capitalisme sera longue et coûteuse, passer directement au socialisme couterait moins cher »

De l’auteur :

Petit manuel de la crise financière et des autres… (Éditions Syllepse, Paris 2009)

Marx, le capitalisme et les crises, les-citations-ne-servent-qua-fixer-les-idees-et-non-a-epuiser-les-problemes/

et de nombreux textes sur la crise, le capitalisme, l’économie sur le blog, dont le récent Pour comprendre l’évolution de la conjoncture. Analyser de la crise systémique du capitalisme : pour-comprendre-levolution-de-la-conjoncture-analyser-de-la-crise-systemique-du-capitalisme/ 

Deux livres sur le jazz :

Le souffle de la liberté. 1944 : Le jazz débarque, je-lai-deja-joue-demain/

Le souffle bleu. 1959 : le jazz bascule, Une note à la sonorité bleutée, une note étouffée qui dit plus qu’il ne semble

auxquels il convient d’ajouter de nombreuses chroniques de disques et de concerts (jazz)

et de multiples notes sur des livres dont des polars (polar)

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Nicolas Béniès : Le basculement du monde

Editions du Croquant, Vulaines sur Seine 2016, 238 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

 

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