Merlin l’enchanteur accoutré du costume de Superman

silicolonisation_du_mondeDans son introduction, « Le temps des catastrophes », Eric Sadin souligne, à propos des subprimes, « l’abstraction mathématique, la complexité hasardeuse des montages et l’irresponsabilité institutionnalisée ». Des éléments que nous retrouverons dans les développements des logiques algorithmiques et de la silicolonisation du monde. L’auteur aborde, entre autres, le contexte hautement sismique, la surveillance indiscriminée à l’échèle mondiale, l’état de la biosphère, l’entrée dans le temps des catastrophes (encore que les siècles précédents : colonisations, traites négrières, génocides, camps de concentration, guerres mondiales, camps d’extermination, guerres contre les décolonisations, féminicides…), les contes et légendes sur l’avenir radieux technologique, « l’horizon radieux du pacifique », les mythes étasuniens…

USA, le droit à la propriété privée comme « axiome juridique cardinal », les fissures crées dans le « marais du Vietnam », les émeutes du quartier de Watts à Los Angeles en 1965, la dérégulation prônée par Milton Friedman et les Chicago Boys, San Francisco et les années 60, le fracassement des utopies, l’informatique personnelle, la Silicon Valley, « La génération exponentielle de données, particulièrement favorisée par la dissémination actuellement en cours et tous azimuts de capteurs, et la sophistication sans cesse croissante de l’intelligence artificielle », le fantasme de l’infini, l’« accompagnement algorithmique de la vie », les logiques computationnelles, le techno-libéralisme…

Il convient donc d’analyser les fondements et développements de : l’« économie de la donnée », l’« esprit » de la Silicon Valley, la « vérité économico-entrepreneuriale de l’époque », l’architecture techno-scientifique, le nouveau TINA (there is no alternative) et l’expansion d’une doxa, la siliconisation du monde…

Il sera donc question dans cet ouvrage, outre les dimensions déjà évoquées, de dessaisissement du pouvoir délibératif collectif, de désistement de l’« autonomie de jugement », de numérique et de gestion de données construits avec « une aptitude interprétative et décisionnelle », de modèle « civilisationnel »…

Eric Sadin souligne, me semble-t-il à très juste titre, « la licence concédée à des systèmes computationnels de suggérer des solutions ou d’engager des actions de façon autonome », le guidage algorithmique de nos quotidiens, les organisations à vocation automatisées d’éléments de nos sociétés, les pouvoirs « hors-norme » et asymétriques de celles et ceux qui créent (gèrent et développent) ou façonnent de nouvelle fonctions « silicolonisatrices »…

A l’infini déterminé mathématiquement, « l’absorption sans cesse croissante de la res publica par le secteur privé et du triomphe d’une forme extrême du libéralisme », l’opacité techno-scientifique, il convient d’opposer la critique contextualisée, la mesure, les débats publics et « la fabrication d’instruments de compréhension et d’action portant des germes d’espérance »…

Sommaire :

  1. Genèse et essor de la Silicon Valley : des Grateful Dead à Google X

  2. La Silicon Valley : une « vision du monde »

  3. Le technolibéralisme : un monde sans limites

  4. Psychopathologie de la Silicon Valley

  5. Une politique de nous-mêmes

Conclusion : Gloire de la limite

Je ne souligne que quelques éléments.

Le rétrécissement du champ de l’expérience, le complexe militaro-industriel, l’interconnexion globale, le libéralisme et le libertarisme, les stratégies totalisantes, les manies sécuritaires, l’utilisation de termes indéfinis, le dressage de cartographies détaillée et évolutives des pratiques via les adresses IP, l’« interprétation industrielle des conduites », l’étude des comportements, la « suggestion personnalisée », les régulation algorithmiques, les géolocalisations, les prémices de « l’accompagnement algorithmique de la vie », « la substitution d’une utopie numérique à dimension culturelle et relationnelle à dimension strictement économique », l’extension des objets connectés dans les environnements personnels et professionnels, l’exploitation en temps réel de données ultra-détaillées…

Le messianisme technique, les technologies de l’exponentiel, la puissance fantasmée surnaturelle de l’intelligence artificielle, le guidage des décisions humaines et la fiction de la « complémentarité », le techno-libertarisme, l’encadrement d’actions humaines, les connections et les développement de la sphère de consommation marchande, les « protocoles automatisés d’ingénierie organisationnelle », les disqualifications des jugements subjectifs…

Une « industrie de la vie », l’« automatisation personnalisée de la gestion de nos besoins », la marche inversée des produits et des consommateurs/trices, « C’est le produit qui dorénavant va vers le consommateur, et s’infiltre discrètement dans son existence », les start-up et leurs fonctions dans les chaines économiques (dont l’externalisation de la recherche), les logiques entrepreneuriales et le contournement des droits des salarié-e-s, la vie quotidienne comme peuplée de manques, l’irresponsabilité instituée, l’« ubérisation du monde », les capteurs et les automatisme non-dits, la sauvagerie entrepreneuriale et les non-droits des salarié-e-s dans les usines de production, un « grotesque idéal supposé », la propagande et son visage d’« anticonformisme jovial », les exaltations technophiles, les auto-affranchissements de toutes limites…

Le fantasme de la transparence et de la neutralité technique, l’organisation « algorithmique orchestrée en temps réel », les approches réductionnistes à la « cause unique », les compulsions connectives, la perte de présence de l’autre et les manies d’utilisation/addiction des smartphones, les selfies, les likes, les « personnalités disloquées »…

Sans partager l’ensemble des analyses et des propositions, je souligne la partie « Une politique de nous-mêmes ». Eric Sadin ne se contente pas de faire des analyses et des critiques, il propose des axes de contre-offensive contre la numérisation du monde et les dénis de la place essentielle des participations démocratiques. Revalorisation des décisions, « refus simple et catégorique de ces protocoles de mesure de vie que vous élaborez et que vous voulez nous faire acheter », refus des systèmes de connections (comme le compteur électrique Linky), revalorisation du livre imprimé contre « la numérisation des pratiques éducatives », mises en doute de la légitimité ou de l’intérêt de la robotique dite « sociale », interrogations sur la responsabilité des ingénieur-e-s, intégration de la pluralité des enjeux, usage délibéré et revendiqué de nos sens…

En fin de conclusion, l’auteur rappelle « la richesse irréductible et inépuisable de chaque vie humaine ».

Au delà de formules naturalisantes, de points de vue quelquefois psychologisants, de fondements philosophiques ou d’éléments discutables, de l’absence de contradictions inhérentes aux processus sociaux, un livre pour reprendre main sur notre futur, nos conditions de pensée, l’ouverture des possibles – non réductibles aux calculs algorithmiques et aux constructions technologiques, dont l’« intelligence » artificielle. Rien ne saurait remplacer la dispute démocratique…

Eric Sadin : La silicolonisation du monde

L’irrésistible expansion du libéralisme numérique

Editions L’Echappée, Paris 2016, 296 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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