Réduction de l’espace démocratique et extension des privilèges

au-nom-de-la-securiteDans leur introduction, introduction-de-diane-lamoureux-et-francis-dupuis-deri-a-louvrage-au-nom-de-la-securite-criminalisation-de-la-contestation-et-pathologisation-des-marges/, publiée avec l’aimable autorisation de M éditeur, Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri parlent, entre autres, de restriction de l’espace démocratique, de concentration de la presse, de « rapports incestueux entre les élites politiques et économiques », de libertés publiques, « Les libertés publiques et privées sont attaquées de toute part du fait d’un impératif sécuritaire qui prend prétexte de la lutte au terrorisme », des lois spéciales, du droit de grève, d’autonomie des groupes communautaires, du monde néolibéral…

Elle et il insistent sur la « mobilisation » des classes dominantes, « demandes de réduction des impôts et évasion fiscale, gated communities (quartiers sécurisés), consommation ostentatoire, rémunération faramineuse des dirigeantEs d’entreprises et de banques », pour échapper à la règle commune. Des privilèges des un-e-s et des discours sur l’austérité (pour les autres) au nom « de la saine gestion » et de la « juste part ».

Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri développent sur l’obsession sécuritaire, la construction de murs (en complément possible, Wendy Brown : Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, les-nouveaux-murs-qui-strient-la-planete/ ; Joelle Palmieri : Frontières, limites, cadres… liberté où es-tu ?, frontieres-limites-cadres-liberte-ou-es-tu/), les espaces délimités en forme de « forteresses » contre le droit des migrant-e-s, les surveillances électroniques et vidéos, les arrestations soit-disant préventives, les infiltrations policières, etc.

« Cet ouvrage est issu d’un colloque qui s’est tenu à l’Université du Québec à Montréal en mars 2014, colloque que nous avons coorganisé et qui a permis de croiser les efforts de deux groupes de recherche : Érasme, qui, depuis quelques années, s’interroge sur la citoyenneté et la démocratie à partir des marges, et l’Observatoire sur les profilages. Les textes ont ainsi profité de l’apport des discussions et des échanges qui ont eu lieu lors du colloque. »

Deux phénomènes sont abordés : la criminalisation de l’opposition et la pathologisation des marges. D’un coté le démembrement des solidarités, de l’autre la transformation de certaines populations en « problèmes » et l’adoption à leur égard de politique d’« éradication épidémiologique ».

Je n’indique que certains éléments de différents textes, en m’attardant plus précisément sur quelques contributions.

Les auteur-e-s abordent, entre autres, le contrôle de l’espace public et sa militarisation, les moyens de surveillance, la stratégie d’arrestation de manifestant-e-s, la « nature conflictuelle de l’espace juridique », les systèmes plus administratifs que judiciaires, l’incertitude financière face aux procédures, les batailles pour les droits… Pascale Dufour rappelle que « Le système judiciaire est d’abord et avant tout conçu pour traiter des cas individuels, selon une logique d’individualisation du traitement des contraventions, et non pour porter sur des actions collectives. »

Lois d’exception, répression et exercice du droit de grève, « la naissance du droit du travail contemporain canadien s’accompagne d’une privation du droit de grève pour la majorité des travailleurs et travailleuses : les salariéEs qui ne sont pas syndiquéEs », il en est de même pour les salarié-e-s des services publics, clauses de sécurité syndicale et volonté de discipliner le mouvement ouvrier, certification syndicale, élargissement du droit de grève et ingérence gouvernementale, lois spéciales, suspension du droit de grève et imposition de procédure d’arbitrage, condamnation d’animateurs et d’animatrices syndicaux, désobéissance civile massive, la « bombe atomique » de 1983 – la loi la plus répressive de l’histoire canadienne -, les dispositifs de restriction du droit de manifester dans l’espace public… Martin Petitclerc et Martin Robert rappellent que « le projet néo-libéral repose globalement sur l’idée que le progrès humain découle exclusivement de la liberté individuelle d’entreprendre, laquelle est animée par la volonté égoïste « naturelle » d’assouvir, en priorité, ses besoins personnels. »

J’ai notamment été intéressé par le texte sur la résistance de communautés innue à un projet hydroélectrique. Dalie Giroux souligne, entre autres, les tactiques de criminalisation utilisées par la société d’Etat Hydro-Québec, la marche des femmes innues au printemps 2012, les séquences d’actions juridiques et politiques, l’ignorance des droits collectifs au territoire, le traitement autoritaire néolibéral des populations… L’auteure y oppose d’« une conception solidaire, non privatisée et non spéculative du rapport au territoire »…

Dans cette première partie, je souligne particulièrement le texte de Paul Eid : Les nouveaux habits du racisme au Québec : l’altérisation des arabo-musulmans et la (re)négociation du Nous national. Au delà des pratiques institutionnelles différentes, cet article entre en résonance avec de nombreux débats en France. L’auteur parle de racisme culturaliste, de nationalisme comme catégorie de pratique « en tant que système de classement irriguant la construction de l’identité nationale telle qu’elle est conçue, vécue et actualisée par les membres de la nation », de domination par « un groupe politiquement majoritaire », de lien imaginaire entre une culture et un territoire conçu comme une propriété, des conditions « auxquelles les individus et les groupes minorisés seront soit « blanchis » et normalisés, soit au contraire altérisés et rejetés aux confins de la frontière nationale du Nous/Eux. », de crise des accommodements raisonnables (malheureusement sans donner d’exemples), de « l’arabo-musulman » construit comme menace intérieure, d’orientalisme, de « nationalisation » des thématiques de l’égalité des sexes, « Dans cette perspective, l’égalité des sexes devient un capital national, non pas accessible à tous et à toutes, mais plutôt transmissible aux seuls sujets nationaux reconnus comme naturellement porteurs d’un patrimoine culturel « blanc » et occidental, ou susceptible d’y accéder par « blanchiment », une possibilité jugée improbable pour ceux et celles catégoriséEs – lire raciséEs – comme musulmanEs. », de statuts et d’apparences, de frontière entre « Nous/Eux », de confusion entre sécularisation et laïcité…

Sur le « nous national », en complément possible, le récent article de Sylvie Tissot et Christine Delphy, la-terre-les-morts-et-nos-ancetres-retour-sur-une-obsession-dextreme-droite/

Dans les espaces publics, certain-e-s sont visibles, d’autres invisibilisé-e-s. Ceci est particulièrement vrai lors des travaux de réhabilitation ou revitalisation de quartiers, par ailleurs orientés « trop exclusivement vers le développement commercial et économique ». Pour les ancien-ne-s habitant-e-s peut exister un « fort sentiment de dépossession ». Les personnes marginalisé-e-s font face aux mesures de lutte contre l’insécurité qui leur est attribuée. « Les personnes marginalisées ont le sentiment de vivre une double exclusion. D’abord du fait d’être tenues à l’écart, privées de l’accès à certains lieux, délibérément repoussées ; une différence entre « elles » et « nous » est reconnue et affirmée, qui se traduit par des interventions policières, des comportements d’évitement et des politiques urbaines qui les maintiennent à la marge. Ensuite, elles souffrent de ne plus avoir accès aux logements, aux commerces et à certains biens de consommation en raison de leur pauvreté, ce qui les oblige à quitter le quartier ou à s’isoler et crée beaucoup d’insécurité ».

Des individu-e-s sont considéré-e-s comme « fou »/« folle » perçu-e-s comme violent-e-s alors qu’elles « sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de violence que d’en être responsables ». Quelle peut-être leur(s) place(s) dans la cité ? Qu’en est-il de la « désorganisation mentale » ? Quelles sont les conditions matérielles de vies de ces personnes fragilisées ?

Marcelo Otero aborde les dimensions du « mental perturbé », du « social problématique », de la vulnérabilité matérielle et sociale, des relations et des conflits avec les autres (dont la famille), de la confusion et de la vulnérabilité… « Nous avons voulu montrer que la folie civile, celle qui pose problème concrètement dans la cité aux uns (les personnes directement interpellées) et aux autres (famille, entourage, étrangers/étrangères), ne peut être comprise ni prise en charge efficacement sans considérer les deux principales dimensions ontologiques qui la composent : le mental perturbé et le social problématique. »

Le dernier article aborde les réponses sécuritaires à la pauvreté, la « nouvelle morale de l’Etat », les aides et les contrôles, les mécanismes de charité et l’univers compassionnel, la protection des individu-e-s les plus pauvres et la « raison punitive », la professionnalisation de l’intervention sociale et communautaire, le travail sur les conséquences et le non-traitement et l’occultation des causes, le virage punitif, « le virage punitif a imprégné l’ensemble des processus : de l’analyse des situations aux solutions envisagées », les contrôles sociaux formels, « la judiciarisation de l’itinérance et de la négligence parentale des enfants autochtones », le profilage social et les discriminations induites…

S’il me semble y avoir, parfois, une sur-évaluation de ce qui est nommé « Etat-providence » et un oubli des luttes qui ont permis d’imposer des avancées sociales, cet ensemble de textes n’en reste pas moins très intéressant. Et la seconde partie propose des analyses nécessaires et peu habituelles.

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Sommaire :

Introduction Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri

Première partie : Criminalisation de la contestation

Chapitre 1 : Mobilisation du droit dans le conflit étudiant de 2012 au Québec : quand le juridique se mêle de la contestation politique, Pascale Dufour

Chapitre 2 : La répression du droit de grève, ou comment nos gouvernements ont appris à ne plus s’en faire et à aimer la législation atomique, Martin Petitclerc et Martin Robert

Chapitre 3 : La résistance innue au projet hydroélectrique de La Romaine (2009-2014) : limites légales, politiques et épistémologiques à la contestation politique, Dalie Giroux

Chapitre 4 : Les nouveaux habits du racisme au Québec : l’altérisation des arabo-musulmans et la (re)négociation du Nous national, Paul Eid

Deuxième partie : Pathologisation des marges

Chapitre 5 : Visibles et invisibles : marginalités et partage des espaces publics à Québec, Éric Gagnon, Michel Parazelli et Marie-Hélène Hardy

Chapitre 6 : Repenser les liens entre folie et violence : de l’individu-fou aux situations problématiques, Marcelo Otero

Chapitre 7 : La réponse sécuritaire à la pauvreté : une nouvelle morale de l’État, Céline Bellot et Marie-Eve Sylvestre

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Des auteur-e-s :

Coordonné par Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux : Cahiers du genre N°52 : Les ANTI féminismes en coédition avec Recherches féministes, des-reactions-masculines-a-lerosion-de-certains-de-leurs-privileges/

Préface de Diane Lamoureux à Marie France Labrecque : Féminicides et impunité. Le cas de Ciudad Juarez, la-violence-exercee-a-lendroit-des-femmes-mexicaines-est-binationale-dans-sa-forme/

Francis Dupuis-Déri : La banalité du mâle, in Nouvelles questions féministes : Imbrication des rapports de pouvoir, les-luttes-feministes-sont-traversees-par-des-rapports-de-pouvoir/

Sous la direction de Francis Dupuis-Déri et Marc-André Ethier : La guerre culturelle des conservateurs québécois, une-guerre-menee-par-un-veritable-boys-club-conservateur-contre-lemancipation-et-les-mouvements-sociaux/

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Sous la direction de Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri : Au nom de la sécurité !

Criminalisation de la contestation et pathologisation des marges

M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2016, 192 pages

Didier Epsztajn

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