Je fais partie de la cohorte de celles et ceux à qui « la vie ne suffit pas »

9782234077904-001-x_0Je m’attarde sur la belle introduction. Le titre de cette note est inspiré d’une phrase de l’auteure. Dans « Les figures du trébuchement », Régine Robin parle de ses parents, des noms, du yiddish, « C’était leur langue, la seule qu’ils maîtrisaient totalement, dans laquelle ils pensaient, aimaient, rêvaient », de la seconde guerre mondiale, du lien qu’elle établi « quelque chose du yiddish avait partie liée avec la mort ».

Une langue particulière, « une langue dévaluée, dialectique, périphérique ». La culture, le français à l’école et l’allemand, la langue interdite après Auschwitz…

Les inventions de l’enfance, les identifications fictionnelles, la rêverie de Juifs allemands, « A l’école, je poursuivais et j’enjolivais l’histoire de mon roman familial. J’inventais sans discontinuer »…

Temps, allemand comme langue d’écrivains. Villes d’Allemagne et stolpersteine ou pierres de trébuchement, rendre vie à des inconnu-e-s assassiné-e-s parle régime nazi.

« Trébucher et rendre vie.

Trébucher et raconter.

Trébucher et imaginer »

L’illusion et le romanesque, et ce noyau de vérité « à la recherche d’une communauté de rêves transmutée en communauté de souvenirs ». Les décalages de temps, « Je suis la contemporaine de ceux qui avaient l’âge des mes parents ». Mais n’est-ce pas le lot de celles et ceux qui investirent la vie comme recherche d’un futur incommensurable au présent, celles et ceux qui, pour de multiples raisons, furent marqué-e-s par le poids sensible d’un élément du passé, d’une rêverie ou d’un amour. S’il ne s’agit pas d’une simple recherche d’un temps perdu, les remémorations successives et décalées, les ajustements réflexifs ont permis de penser les bifurcations, les possibles, les projections inquiètes.

L’auteure indique la part d’intransmissible, parle des biographies d’anonymes, de ces exilés que furent Bertold Brecht, Anna Seghers, Arnold Zweig, Ernst Bloch, Stefan Heym, Stephan Hermlin, Wolf Biermann (comment ne pas penser aussi à Walter Benjamin), des trébuchement de la langue, des lourdes continuités, des réinscriptions du passé mortifère, des mémoires tronquées, des histoires racontées par les sociétés (« Elles se donnent le beau rôle »), des inventions de grands récits… « D’où ce livre hybride qui tient sur cette ligne mince où le réel et l’imaginaire jouent et s’échangent leurs places », déambulations, errances, réflexions ou analyses, fragments autobiographiques ou rêveries…

Et aujourd’hui, celles et ceux qui pensent que leurs grand-parents n’auraient pas fait de mal à une mouche, « A une mouche j’en suis certaine, mais à quelques Juifs de la région, je n’en suis pas si sûre. » ; celles et ceux qui gomment le nazisme et les adhésions enthousiastes de certain-e-s, celles et ceux qui au nom du « totalitarisme » relativisent ce que furent les camps d’extermination, l’industrialisation de la mort…

« Je vis toujours avec une fêlure, une blessure, une béance qui a pour nom l’Allemagne. Je sais que je n’en aurai jamais fini avec l’Allemagne et que l’Allemagne n’en aura jamais fini avec moi »

Sommaire :

  1. Biographies sur mesure

  2. Les terrains minés de la transmission

  3. La contre-mémoire permanente

  4. Une Ossie imaginaire

Une lecture en forme de promenade, comme les glaneurs et glaneuses d’Agnès Varda, « Ordinaire des marchés aux puces, des marchés de l’oubli », pérégrinations à Berlin, ombre de la Stasi, tombe de Ricka Platz au cimetière de Weissensee, les papiers du placard, suivre des inconnus et ne pas pardonner, « Rendre la vie à ces anonymes, leur restituer, leur inventer une biographie, édifier mes propres Slolpersteine par le récit, c’était mieux que perdre mon temps à suivre des petits vieux dont je ne connaissais et ne connaîtrais jamais le passé »

Les grand-pères qui soit-disant ne furent pas nazis, « ne pas révéler ce qu’on a fait, qui on était avant 1945 », le geste de réparation envers des Juifs « me serre encore le ventre rien que d’y penser », la réhabilitation des déserteurs de l’armée allemande et des « traitres de guerre » (comme si combattre le nazisme et l’armée allemande pouvait être une traitrise pour quelqu’un-e considéré-e comme allemand-e)… soixante quatre ans après la capitulation, les maquillages de l’histoire, « Partout le roman national simplifiait, maquillait, réécrivait l’histoire, se donnait une image et un passé « acceptables ». », la désistoricisation de la guerre, les mémoires et les dénis, « Victimes, héros, ils ne sont en rien ce que la mémoire culturelle présente d’eux-mêmes », divergence entre souvenirs privés et culture mémorielle institutionnalisée…

Ils furent tous des antifascistes !!!, le fossé entre ceux qui constituèrent la Rda et l’arsenal symbolique de cet Etat, l’occultation du génocide des personnes juives, les mythes fondateurs, le recyclage dans les appareils administratifs, les nouvelles identités dans le déni des passés criminels immédiats, l’antifascisme comme « la prison de la loyauté », les écritures non de souvenirs mais de « ce qu’ils « devaient » se souvenir »…

Je souligne les chapitres sur ChristaWolf « tenter de vaincre les tabous, crever les abcès. La réalité rugueuse à étreindre… », Christoph Hein « A travers ce récit polyphonique, ce sont le passé, l’écriture de l’histoire, la vérité et la falsification des faits, leur occultation ou leur révélation, qui sont interrogés »…

La mémoire n’est pas l’histoire. Nostalgies et Ostalgies.

Chute du mur et remise en cause de l’antifascisme, négation des possibilités mêmes de l’émancipation, politiques de commémoration, révolte sociale de 1953 à Berlin, chute du mur, fidélité « à Rosa », « Je veux qu’à l’image du célèbre spectre qui hanta l’Europe elle continue, elle aussi, de hanter le mouvement ouvrier, ou ce qu’il en reste, quelque part dans notre héritage, pas seulement dans notre souvenir »…

L’Ossie imaginaire, le « parti » et la « stasi », « la prison de la loyauté », l’autre mémoire, la mémoire juive, les confrontations violentes « au passé, au refoulement et à l’oubli », l’occultation des crimes dans cette partie de l’Allemagne, contradictions et ruptures temporelles, les manifestations de Leipzig…

Juif, juive, « Je me serais « bricolé » une identité juive à la carte ». Emancipation, potentialité du socialisme, temps de l’utopie. Je souligne ici le portrait de Nelly la libraire et l’ombre d’Anna Seghers…

Je n’ai jamais séjourné en Allemagne (sauf quelques mois lors du service militaire), je ne parle pas l’allemand, et pourtant bien des éléments de ce livre me touchent intimement. Certainement à cause de ce yiddish qui ne fut jamais ma langue, peut-être à cause de ces écrivain-e-s lu-e-s, certainement par la mémoire vive de la destruction industrialisée de millions de personnes, peut-être à cause de cette barbarie inscrite dans un mur, certainement en relation avec une espérance dévastée par le stalinisme…

Cependant, malgré les belles approches de l’auteure, je reste toujours sourdement inquiet face aux justifications construites par certain-e-s pour admettre le mur, dénier le soutien aux révolté-e-s de Berlin en 1953, autoriser leur participation à la Stasi… pour ne pas parler de l’aveuglement devant le chemin de la « réunification ». Je ne partage donc pas la mélancolie de l’auteure.

Comment ne pas ré-envisager, dans la situation actuelle, les silences (ces dénégations constantes sur le recyclage des nazis dans divers pays) sur les participations effectives et personnelles, les engagements dans le parti nazi, la relativisation des fascismes et de leurs crimes…

Une lecture poignante, riche des complexités et de multiples fantômes.

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De l’auteure :

Le mal de Paris, parcours-insolites-lectures-films-promenades-et-esperances/

Mégapolis. Les derniers pas du flâneur, Déambulations

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Régine Robin : Un roman d’Allemagne

Un ordre d’idée -Stock, Paris 2016, 294 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

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