Vers la justice de genre

(Ce texte est adapté d’une allocution faite par l’auteur lors d’une conférence du Gay Academic Union de New York, le 29 novembre 1974. Les notes de bas de page ont été ajoutées par l’auteur en juillet 2013. Copyright © 1975, 2013 de John Stoltenberg. D’abord publié dans les revues Win, le 20 mars 1975, et Social Policy, en mai/juin 1975 et aussi dans l’ouvrage For Men Against Sexism : A Book of Readings, assemblé par Jon Snodgrass. Traduit et reproduit avec la permission de l’auteur.)

Le modèle hétérosexuel

J’aimerais commencer en décrivant certaines caractéristiques de la société patriarcale dans laquelle nous vivons, certaines caractéristiques de ce que j’appellerai le modèle hétérosexuel. Dans ce modèle, les hommes sont les arbitres de l’identité humaine. Dès qu’ils sont garçons, les hommes sont culturellement programmés à se référer exclusivement aux autres hommes pour conforter leur valeur individuelle. Le confort et le bien-être d’un homme dépendent du travail et de l’attention des femmes, mais son identité – sa « connaissance de qui il est » – ne peut être conférée et confirmée que par d’autres hommes.

Dans le patriarcat, les femmes ne sont pas des témoins fiables de la valeur d’un homme, sauf dans le lit – et là en tant que classe, pas en tant qu’individues. Ainsi, si une femme en particulier n’aime pas le fonctionnement génital d’un homme, il a le droit de se tourner vers une autre femme qui l’apprécie, sans perdre de sa valeur phallique.

Les femmes aussi sont programmées à se référer aux hommes pour leurs identités, mais le programme est lourdement biaisé contre elles. Dans le modèle hétérosexuel, pour une femme, « la connaissance de qui elle est » ne peut pas être distincte de sa relation avec un homme en particulier. La seule façon autorisée d’acquérir quelque identité pour valider sa valeur personnelle est d’appuyer un homme ou d’en devenir la propriété.

Dans le patriarcat, les hommes sont à la fois les arbitres de l’identité des hommes et des femmes, parce que la norme culturelle de l’identité humaine est, par définition, l’identité masculine – la masculinité. Et, dans le patriarcat, la norme culturelle de l’identité masculine comprend le pouvoir, le prestige, les privilèges et les prérogatives sur et contre la classe de genre des femmes. Voilà ce qu’est la masculinité. Ce n’est pas autre chose.

Des tentatives ont été faites de défendre l’idée que cette norme de la masculinité a une base naturelle dans la biologie sexuelle masculine. Il a été dit, par exemple, que le pouvoir masculin dans la société est une expression naturelle d’une tendance biologique à l’agression sexuelle chez les humains de sexe mâle. Mais je crois que ce qui est vrai, c’est l’inverse. Je crois que le comportement génital masculiniste est une expression du pouvoir masculin dans la société. Je crois que l’agression sexuelle masculine est un comportement entièrement acquis, enseigné par une culture que les hommes contrôlent entièrement. Je crois que, comme je vais l’expliquer, il existe un processus social par lequel le patriarcat confère le pouvoir, le prestige, des privilèges et des prérogatives aux gens nés avec une bite1, et qu’il existe un projet sexuel promu par le patriarcat (pas par Mère Nature) pour déterminer comment ces bites sont censées fonctionner.

Le processus social par lequel les personnes nées avec une bite atteignent et perpétuent la masculinité passe par la connivence masculine [male bonding]. Il s’agit d’un comportement acquis institutionnalisé par lequel les hommes reconnaissent et renforcent leur appartenance respective et de bonne foi à la classe de sexe masculine et où les hommes se rappellent les uns aux autres qu’ils ne sont pas nés femmes. La connivence masculine est politique et omniprésente. Elle a lieu dès que deux hommes se rencontrent. Elle ne se limite pas aux grands groupes exclusivement masculins. C’est la forme et le contenu de toute rencontre entre deux hommes. Les garçons apprennent très tôt qu’ils ont intérêt à être capables de former ce type de liens. Ce qu’ils apprennent pour trouver cette connivence est un code de comportement complexe fait de gestes, de paroles, d’habitudes et d’attitudes qui ont pour effet d’exclure les femmes de la communauté des hommes. La connivence masculine est la façon dont les hommes apprennent les uns des autres qu’ils ont droit, dans le patriarcat, au pouvoir dans la société. La connivence masculine est la façon dont les hommes acquièrent ce pouvoir, et c’est la façon dont il est conservé. Par conséquent, les hommes imposent un tabou contre tout détachement de cette connivence – un tabou fondamental pour la société patriarcale.

L’aboutissement conséquent du comportement sexuel masculin, le prototype patriarcal du fonctionnement génital des hommes, est, bien sûr, la baise : la bite bien dure, la pénétration vaginale, le pilonnage pelvien, et l’éjaculation de trois secondes. Les sensations authentiques sont désapprises. Ce qui est appris, et donc ce qui est ressenti, est l’opérationnalité génitale.

Mais les hommes apprennent qu’ils ont culturellement le pouvoir, le prestige et les privilèges bien avant qu’ils n’apprennent à baiser. Et c’est ensuite, je crois, que chaque homme apprend de lui-même que pour que sa génitalité fonctionne ainsi de manière fiable – c’est-à-dire pour qu’elle opère dans l’intimité conformément à ce que l’homme sait de son pouvoir et de ses prérogatives sociales – il doit affirmer une supériorité équivalente sur son ou sa partenaire. Entre lui et les gens qu’il baise, il doit y avoir pour lui, dans la rencontre érotique elle-même, une certaine disparité de pouvoir et de prérogatives, réelle ou imaginaire. Sinon, il ne peut pas le faire. Il ne peut pas réaliser le projet – le projet sexuel d’exprimer ses attributs culturels – attributs obtenus par l’appartenance à une classe de genre qui s’est elle-même définie comme suprême.

Les hommes qui baisent ne diffèrent que par la forme que prend cette disparité de pouvoir dont ils ont besoin, entre eux et quiconque ils choisissent de baiser. Certains hommes violent, certains hommes se marient, et ainsi de suite.

Au moindre soupçon qu’il pourrait y avoir entre les partenaires une dignité commune, une préoccupation morale réciproque, ou une justice quelconque, c’est à ce moment-là que le fonctionnement génital masculin prototypique tombe en panne, à ce moment-là qu’il décroche.

Les hommes qui sont programmés à faire des démonstrations génitales de leur masculinité dans des rencontres érotiques avec des femmes savent intimement, mais parfaitement, que leur programmation génitale est peu fiable comme mesure d’évaluation de la masculinité. Bien plus fiables à cet égard sont leurs attachements non-érotiques avec les autres hommes, là où le pouvoir, le prestige, les privilèges et la fierté sont effectivement jaugés et échangés, et où la norme culturelle de masculinité prend sa source et prospère.

La politique sexuelle de la Libération Gay masculine

Le patriarcat, donc, prend racine dans une norme culturelle de masculinité perpétuée par la politique sexuelle des hommes hétérosexuels. Leur politique sexuelle – son incidence sur la classe de genre des femmes – sert très clairement à maintenir les femmes dans l’oppression. Et leur masculinité – leur pouvoir dans la société sur et contre les femmes qu’ils oppriment – provient de leurs liens de connivence avec les autres hommes, pas de leurs activités érotiques. Tout ce que font les hommes au nom de leur supposée orientation sexuelle hétéro est une affirmation de ce pouvoir, pas de comment ils l’obtiennent. La seule façon pour qu’un homme génital2 soit privé de ce pouvoir, qui dans le patriarcat est son droit de naissance, est qu’il ne parvienne pas à se lier correctement avec d’autres hommes – et non en raison de quelque défaut à s’acquitter d’un modèle hétérosexuel de fonctionnement génital.

Pourquoi, donc, l’homosexualité chez les hommes a-t-elle servi à empêcher certains hommes d’accéder complètement à ce droit de naissance pour leur classe de genre ? La tradition patriarcale judéo-chrétienne inclut une restriction contre l’enculade entre hommes. Historiquement, l’interdiction a été dirigée contre cet acte, et non contre l’affection que se prodiguaient des hommes pour renforcer leur affinité. Une première version de cette injonction apparaît dans Lévitique 18:22 (La Bible de Jérusalem) : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » De manière significative, cette maxime s’inscrit dans le contexte d’un catalogue de règles conjugales qui ritualisent et institutionnalisent deux thèmes principaux : les droits de propriété des hommes sur le corps des femmes, et un dégoût absolu pour la sensualité féminine. De même, partout ailleurs où des lois ont été rédigées contre l’enculade homme-homme, ces lois ont été glissées dans une législation, décrétée et appliquée par des hommes, pour atteindre leur objectif de maintenir l’impuissance des femmes. La loi contre la sodomie entre hommes n’est pas un phénomène isolé. Il s’agit d’un fil dans un tissu juridique qui opprime systématiquement les femmes. Et dans ce contexte, l’aversion patriarcale à l’égard de la sodomie entre hommes est une expression nécessaire du tabou contre le détachement, car enculer un homme génital consiste à « coucher avec » lui « comme avec une femme », et dans le patriarcat, la façon de coucher avec une femme est d’affirmer au plan génital le pouvoir des hommes dans la société, sur et contre son corps à elle en particulier. Un homme viole le tabou du détachement s’il affirme de façon génitale cette disparité de pouvoir entre lui et un autre homme. Je crois donc que le préjugé culturel contre l’homosexualité masculine résulte directement de ces deux faits : le patriarcat exige que les hommes maintiennent leur fraternité à travers un mépris commun des femmes, et l’acte homosexuel est considéré comme une menace envers l’attachement des hommes entre eux, car il implique que l’un des partenaires se fasse baiser comme une femme.

Récemment, dans l’histoire du développement inexorable du patriarcat, est apparu un mouvement de libération homosexuelle. Le principal argument en faveur de ce mouvement, tel que proposé par les hommes génitaux, me semble être celui-ci : les lois contre la pratique homosexuelle masculine devraient être abrogées ; les hommes qui s’y livrent devraient être libres de le faire sans craindre la censure ou des sanctions financières ; la pratique homosexuelle masculine, si elle est effectuée entre deux hommes génitaux consentants, doit être interprétée par les deux partenaires et culturellement comme une forme légitime de connivence masculine, et tous les droits, privilèges et pouvoirs appartenant aux hommes génitaux en vertu de leur appartenance à la classe de genre masculine devraient appartenir aussi aux hommes qui enculent d’autres hommes et à ces hommes dont les culs se font baiser. En d’autres termes, l’affirmation selon laquelle les homosexuels mâles ont pleinement droit aux libertés civiles masculines est basée sur la présomption que l’enculade masculine est une expression particulière d’un lien entre hommes à l’égard d’un pouvoir commun des hommes ; que l’enculade masculine n’est pas l’affirmation d’une disparité de pouvoir entre les partenaires, car aucun partenaire, avant l’acte, n’est aussi impuissant qu’une femme dans la société, et car chaque partenaire, après l’acte, peut prendre sa place dans la société avec sa masculinité intacte.

Pour résumer, la relation entre « l’homophobie » culturelle et la « fierté gay » masculine est la suivante : dans le patriarcat, le principe d’interdiction de l’homosexualité masculine et l’argument de base pour la libération homosexuelle des hommes sont des expressions de la même politique sexuelle – à savoir l’entente des hommes pour dénigrer les femmes.

Certaines factions du mouvement homosexuel masculin qui ont sollicité l’appui des femmes lesbiennes témoignent précisément de cette politique sexuelle. Le Gay Academic Union et la National Gay Task Force sont deux de ces organisations, initiées par des hommes et qui enrôlent la participation lesbienne sous couvert d’une nouvelle ruse, à savoir que les situations difficiles des hommes gays et des femmes lesbiennes dans la société sont analogues ; que les gays et les lesbiennes sont privé-e-s du droit au pouvoir dans la société pour la même raison et de la même façon. Ce n’est manifestement pas le cas. La lutte des femmes lesbiennes est contre l’ensemble de la misogynie institutionnalisée. Le dilemme des hommes gays est simplement de prouver qu’ils ne sont pas des femmes. La lutte des femmes lesbiennes est contre toutes les formes de pouvoir masculin sur leur vie : les hommes capitalistes qui décident quand les femmes sont nécessaires à la force de travail et quand elles ne le sont pas ; les tribunaux masculins qui décrètent que les femmes lesbiennes ne sont pas aptes à élever leurs enfants ; les professeurs masculins qui voudraient leur apprendre la vénération des grands hommes ; les hommes violeurs, les hommes pornographes, les hommes psychiatres, les hommes gynécologues ; ainsi que toutes les lois, les coutumes et les habitudes qui définissent les femmes comme le cheptel charnel des hommes et qui refusent aux femmes le contrôle absolu sur leur corps et leur vie. Le dilemme des hommes gays, en revanche, est de savoir comment obtenir une confirmation sociale de leur masculinité, comment vivre leur homosexualité sans cesser de faire partie des mecs, comment bénéficier d’un accès complet à tous les pouvoirs, le prestige, les prérogatives et les privilèges que les autres hommes ont sur et contre les femmes.

Ce n’est pas par hasard que certains hommes gays promeuvent l’idée d’une coalition entre hommes gays et lesbiennes. Une telle idée sert complètement l’intérêt des hommes gays, en particulier pour les hommes homosexuels travaillant dans des professions qui ont un intérêt économique dans la domination masculine et qui persistent à croire que la seule vraie question est celle de la libération homosexuelle. On voit invariablement les hommes gays refuser de s’engager dans la lutte des femmes contre le pouvoir des hommes sur leur vie. Un tel engagement serait en contradiction avec l’objectif de la libération homosexuelle masculine, qui est d’assurer aux hommes homosexuels leur droit de naissance au pouvoir sur les femmes dans la société. Les hommes gays peuvent reconnaître du bout des lèvres les enjeux de discrimination contre les femmes, ou ils peuvent apporter des ajustements symboliques à leurs organisations pour accorder aux femmes « plus d’égalité », mais ce sont là des stratagèmes mielleux et réactionnaires, destinés à faire croire aux femmes qu’elles sont « bienvenues », ou destinés à empêcher les femmes de partir, parce que le fait est que ces hommes ont un besoin politique spécifique d’appartenir à une organisation dans laquelle des femmes sont présentes. Une organisation entièrement masculine répond simplement aux besoins personnels, des hommes gays qui la composent, de reconnaître et d’estimer leur masculinité respective. Le patriarcat permet aux hommes homosexuels d’obtenir du pouvoir masculiniste de cette manière, en s’attachant à d’autres hommes, des points de vue organisationnel, professionnel et personnel. Mais le patriarcat interdit aux hommes homosexuels l’exercice de ce pouvoir sur d’autres hommes génitaux. Le pouvoir masculiniste est à exercer contre des femmes. Les hommes ne sont pas censés traiter les hommes comme ils traitent les femmes. C’est l’argument central du message adressé par des hommes gays aux hommes hétérosexuels pour être acceptés, et c’est le facteur central du besoin qu’ont les hommes gays d’avoir des femmes dans leurs organisations. Car s’il fallait révéler la vérité que la pulsion de la plupart des hommes gays est vraiment de traiter certains mâles génitaux comme s’ils étaient des femmes, alors toute la crédibilité du mouvement de libération homosexuelle masculine en serait compromise. Dans le patriarcat, l’exercice acceptable du pouvoir masculiniste nécessite la présence de la classe de genre qui est, par définition, impuissante – celle des femmes. Ainsi, une organisation dans laquelle des femmes sont présentes fournit exactement la configuration dont les hommes gays ont besoin pour affirmer leur pouvoir masculiniste et pour prouver à la société en l’exerçant, qu’ils ne sont effectivement pas des pédales, qu’ils ne sont effectivement pas des femmes, mais qu’ils sont manifestement les hommes dans cette situation, avec du pouvoir sur et contre les femmes.

Répudier la masculinité

Pour mettre fin au système patriarcal, ce sont les identités sexuelles mêmes des hommes qui devront changer3. Un homme n’est pas moins complice de ce système en tant qu’homosexuel qu’en tant hétérosexuel, ou vice versa. Un homme est complice dans ce système en raison de son investissement dans la masculinité, une norme d’identité humaine qui tient à et qui provient de son privilège d’irresponsabilité à l’égard des femmes. Dans le patriarcat, un engagement au maintien de la masculinité sous n’importe quelle forme est un engagement en faveur de l’injustice sexiste.

Le processus actuel des « groupes-hommes de prise de conscience » n’est qu’une nouvelle manifestation de connivence masculine. Qu’ils soient composés d’hommes hétérosexuels ou homosexuels, ces groupes sont définis dans leurs moindres détails par l’urgence culturellement programmée des hommes à se solidariser, afin de conférer et de confirmer leur masculinité, qui est leur pouvoir social sur et contre les femmes. L’interdit patriarcal de tout détachement circonscrit la « conscience » des groupes exclusivement masculins d’une manière très politique, car une connivence masculine efficace suppose qu’un homme génital ne respecte pas la vie d’une femme autant qu’il respecte la sienne et celle de ses semblables. Dans le cadre des groupes-hommes de prise de conscience, il est donc formellement interdit de saisir et de prendre au sérieux l’analyse politique émergente des femmes, sauf d’une façon égoïste ou réactionnaire. Prendre réellement conscience de l’existence de l’injustice sexiste devrait signifier pour les hommes, comme c’est déjà le cas pour de nombreuses femmes, une répudiation totale de la masculinité. Toute « libération des hommes », qui dans la forme et le contenu est une confirmation de la masculinité, est alors une escalade et une permutation de l’agression masculiniste. Et les victimes, au final, sont les femmes, que ces hommes couchent avec elles ou non.

La masculinité n’est pas, comme certains l’ont dit, un vague ensemble de « qualités » (comme « l’ambition », « la force », « le courage », ou « la compétitivité »). La masculinité n’est pas non plus un « rôle » abstrait qui peut être « joué » ou « non joué », ou que deux personnes quelles qu’elles soient peuvent endosser tour à tour. Ce qui est désigné par le mot masculinité découle de la réalité objective, la réalité de nos vies dans le patriarcat, du fait que tous les membres de la classe de genre des hommes sont autorisés à tirer leur sentiment de soi en postulant son absence pour la classe de genre des femmes, à ressentir leur valeur en affirmant l’absence de valeur des femmes, et à tirer leur pouvoir social du maintien des femmes dans l’impuissance. La masculinité est ce sentiment de soi, ce sentiment de valeur, ce droit au pouvoir, qui échoit à tout homme en raison de l’assujettissement global des femmes. Ainsi, la masculinité, cette construction culturelle de l’identité humaine, est antithétique à la justice de genre. Et, pour faire court : la masculinité est immorale.4

Ce qui est nécessaire, c’est un engagement moral à lutter pour la justice de genre5. Cela signifie que les hommes génitaux doivent trouver une manière d’assumer une responsabilité envers les vies des femmes.

Il y a aujourd’hui beaucoup d’hommes apparemment « sensibles », « attentionnés » et « sympathiques » – des hommes qui se présentent comme étant en faveur de la justice sociale, mais qui agissent dans leur vie comme s’ils préféreraient mourir plutôt que de renoncer à la prérogative qu’ils ont obtenue en étant nés hommes. Ce sont des hommes comme ceux-ci qui, dans la gauche, nous ont donné leurs visions masculinistes du changement social et qui, à travers les arts, la psychiatrie et la philosophie, ont décrit pour nous les grands thèmes masculins de la vie moderne : l’aliénation, la désaffection, l’angoisse et l’effroi – tout cela reflétant la sensibilité typique de l’homme qui place son moi masculin au centre de l’univers connaissable. Beaucoup de ces hommes ont dit que leur souffrance masculine et leur douleur masculine seraient atténuées si seulement les hommes apprenaient à pleurer plus, ou à ressentir plus, ou à faire plus confiance aux autres hommes, ou à avoir de meilleurs rapports sexuels. Beaucoup de ces hommes préféreraient des ajustements émotionnels intéressés à un engagement moral. À ce stade de l’histoire humaine, je pense que la triste réalité est que très peu d’hommes génitaux ont accès à une conscience morale qui n’a pas été associée au genre comme le reste de leur programmation sexuelle et sociale.

Mais je crois qu’il y a quelques hommes génitaux qui sont persuadés que le problème de la société est son injustice sexiste et que ce qui est inacceptable dans leur vie est leur complicité avec cette injustice. Et j’imagine que ces quelques hommes génitaux pourraient s’engager dans les deux projets suivants :

Un. J’imagine qu’un homme génital pourrait commencer, avec une sorte d’humilité, à lire et à étudier les textes féministes, une étude qui, à temps plein, pourrait prendre une année ou plus. Je pense qu’il n’est pas possible de prendre au sérieux les vies des femmes si l’on ignore ce que signifie supporter le fardeau réel de l’agression masculiniste. Et les femmes ont relayé beaucoup d’informations qui démentent complètement tous les clichés du mouvement de libération des hommes, tels que « Les hommes sont victimes, eux aussi ». Il est temps que les hommes génitaux comprennent que le chemin vers la justice de genre n’est pas pavé d’aphorismes complaisants sur « la personnalité fondamentale des hommes et des femmes ». Le fait est que les vies des hommes et les vies des femmes sont différentes parce que, dès la naissance, hommes et femmes vivent dans des conditions sociales entièrement différentes. Et les hommes génitaux ne peuvent pas présumer comprendre les conditions dans lesquelles les femmes sont obligées de vivre leurs vies par des analogies imaginaires avec les soucis privilégiés des hommes.

Deux. Dans le même temps, j’imagine qu’un homme génital pourrait commencer à vivre en tant qu’objecteur de conscience à tous les scénarios de connivence masculine – refuser de coopérer avec tous les schémas entendus où, lorsque deux hommes se rencontrent, ils se doivent de respecter leur masculinité réciproque et d’excuser leur pouvoir réciproque sur les femmes. Et j’imagine que, pendant cette période de destruction consciencieuse de la connivence, un homme génital pourrait découvrir à quel point effroyable les amitiés et les alliances masculines s’appuient sur la compréhension intime que « nous sommes des hommes, pas des femmes, et donc nous nous préférons ». Je ne sous-estime pas le choc qui accompagnera cette prise de conscience : quand un homme génital découvre que les échanges en apparence anodins entre lui et un autre homme génital peuvent se transformer tout d’un coup en un pacte tacite contre les femmes, et que, tout ce qu’il a toujours été programmé à souhaiter dans ses relations aux hommes est fondamentalement lié à un processus qui maintient les femmes opprimées. Ce qui est nécessaire, c’est que les hommes génitaux trahissent les présomptions de leur classe de genre – ostensiblement, tactiquement et sans compromis. Agir autrement, c’est à mon avis trahir chaque femme ayant un jour dit qu’elle n’est pas libre.

Voici, je pense, deux voies dans lesquelles un homme pourrait s’engager pour commencer à vivre différemment : en étudiant des textes féministes et en résistant aux connivences masculinistes. Et je pense que ces deux choix ne sont qu’un début.

Au bout du compte, peut-être, certains hommes génitaux pourraient participer à la lutte contre l’injustice sexiste en tant qu’alliés honnêtes des femmes féministes. Mais à ce jour, une chose est claire : aucun de nous ne peut présumer que nous en avons assez fait dans nos propres vies pour éradiquer notre allégeance à la masculinité. Si nous ne changeons pas, nous ne pouvons pas prétendre être camarades avec les femmes. À moins d’un tel changement, l’oppresseur, c’est nous.

John Stoltenberg

Traduction : Yeun Lagadeuc-Ygouf, Pierre-Guillaume Prigent, Benjamin Calle et Martin Dufresne.

À propos de l’auteur :

John Stoltenberg a exploré la distinction entre l’identité de genre et l’identité morale dans deux livres : Refuser d’être un homme – pour en finir avec la virilité et Peut-on être un homme sans faire le mâle ? Son roman, GONERZ, projette une vision féministe radicale dans un futur post-apocalyptique. John a conçu et dirigé la célèbre campagne médiatique de prévention des agressions sexuelles « Ma force ne sert pas à blesser » (“My strength is not for hurting”), et il poursuit des activités de communication et ses travaux de conseil à media2change. Il diffuse des tweets à @JohnStoltenberg et @media2change.

 

En complément possible :

REFUSER D’ÊTRE UN HOMME, interview de John Stoltenberg par Sporenda, refuser-detre-un-homme-interview-de-john-stoltenberg-par-sporenda/

Préface de Christine Delphy au livre de John Stoltenberg : Refuser d’être un homme – Pour en finir avec la virilité, preface-de-christine-delphy-au-livre-de-john-stoltenberg-refuser-detre-un-homme-pour-en-finir-avec-la-virilite/

John Stoltenberg : Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité, nous-sommes-toutes-et-tous-des-etres-humains/

1 Dans des travaux ultérieurs, j’utilise les termes « personnes nées hommes » et « personnes dotées d’un pénis ».

2 J’utilise cette expression pour dire la même chose que ce que j’ai appelé ultérieurement personnes nées avec un pénis et personnes dotées d’un pénis.

3 Ultérieurement, j’ai formulé l’objet de ce paragraphe en termes de choix d’incarner une identité morale au lieu d’essayer de prouver une identité de genre (voir le chapitre « Les autres hommes » dans son livre Refuser d’être un homme, éd. Syllepse, coll. Nouvelles Questions Féministes, 2013. Ndt)

4 Dans des écrits ultérieurs, j’essaie de faire une distinction entre le principe masculin (le système de croyance en l’identité de genre, ce dont je parle ici) et la masculinité (les accoutrements stylistiques typiquement associés à cette identité mais qui ne sont pas en eux-mêmes équivalents à cette identité).

5 A ma connaissance, il s’agit de la toute première utilisation de l’expression appropriée et allitérative de justice de genre. Elle est entrée depuis dans le vocabulaire de beaucoup de gens, et renvoie en anglais à plus de 600 000 résultats en recherche Google.

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