La confiscation des possibles démocratiques au nom de la démocratie

Pour Hervé qui m’a proposé ce livre

couve-cercle-l800Dans sa préface Larisa Dryansky parle, entre autres, de filiation idéologique, de culture de la guerre froide, de techno-mysticisme, des enjeux politiques et sociaux de la culture médiatique, de dialogue entre sciences politiques et sociales, d’histoire de l’art et des médias, des modèles autoritaires de communication, d’arènes médiatiques constituées de sources multiples, de dispositifs englobant « surrounds », d’approche culturaliste, des formes d’exposition, des théories de la Nouvelle Vision de Laszlo Moholy-Nagy, de John Cage, de libération des sons et des spectateurs/spectatrices, de notion cybernétique de contrôle, des germes des nouvelle pratiques managériales, de champs de possible… « en réalité totalement prédéterminé », de la notion d’individu dans le contexte étasunien, d’opérations officielle de promotion de « la démocratie américaine », d’accoutumance au libéralisme économique…

« Que les promoteurs de la personnalité démocratique puissent nous paraître parfois naïfs, et leur projet plutôt normatif, ils n’en ont pas moins été exemplaires dans leurs efforts pour forger une approche réfléchie des médias qui échappent aux écueils tant de la condamnation rapide que de la fascination. Une leçon d’autant plus nécessaire à rappeler aujourd’hui que, cerné de toutes parts par les écrans, notre quotidien lui-même s’est converti en un surround sans but et sans fin »

Je n’ai pas les connaissances pour parler de toutes les analyses de Fred Turner. Je n’en ai pas moins apprécié de multiple dimensions, dont la place d’artistes du Bauhaus, le rappel des analyses de Theodor W. Adorno, bien des aspects méconnus des grandes expositions ou des happenings.

« « Comment faire émerger et s’épanouir une personnalité démocratique ?» Cette question politique se pose avec force aux États-Unis dès la fin des années trente. Elle va fédérer la plus surprenante des alliances, tant pour agir en politique intérieure qu’à l’échelle du globe : une alliance des scientifiques, des techniciens, des artistes et des designers autour d’un nouveau type de projets culturels de grande ampleur. La capacité à être ensemble et vivre des émotions collectives tout en gardant son individualité apparaît comme un moyen pour former des individus démocratiques. Mais ces premiers designs multimédias prennent à leur tour le risque de devenir des outils de propagande… »

Dans son introduction Fred Turner aborde les dispositifs d’encerclement médiatique, des analyses des médias de masse, la définition possible de l’« individu démocratique », l’utopie du multimédia, les efforts de guerre étasuniens, les théorisations sur les installations multi-écrans et le théâtre total, les modes de contrôle, le consumérisme, le happening, les contre-cultures, l’absence des femmes et des Africain-américain dans les responsables gouvernementaux étasuniens, la place des réfugié-e-s, les façons de penser l’organisation de la société, les visions utopique de l’internet, les relations entre images et spectateurs/spectatrices (sans cependant prendre en compte le prisme du genre), le « nouveau mode de contrôle directif aujourd’hui omniprésent dans notre culture », les conditions crées par des « experts à distance ».

Il y a une grande distance entre la vision démocratique et les constructions sociales concrètes, mais peut-être cela a-t-il aussi à voir avec la conception très individualisante, comme hors des rapports sociaux, de la démocratie elle-même par les personnes citées…

Car les hypothèses sur la « personnalité démocratique » sont fondamentalement psychologisantes, masculines pour ne pas dire masculinistes. Et cette psychologie est étendue à des groupes de population, « les cultures et les nations sont dotées de personnalités »…

Assez curieusement si des comparaisons furent effectuées entre « personnalité autoritaire » et « personnalité démocratique », les matrices communes furent niées, les ressemblances non abordées… Cela a bien sûr quelque chose à voir avec le fantasme de l’individu préexistant à sa sociabilité, ou à l’extrême préoccupation face au fascisme et au nazisme (le rapport au stalinisme, pendant « la guerre froide » fonctionnant sur une autre logique, me semble-t-il).

Ce n’est par ailleurs pas l’objet du livre. Je l’indique cependant pour que le lecteur ou la lectrice, plus habitué-e aux analyses des rapports sociaux et à leur imbrication, ne renonce pas à ce voyage intellectuel proposé par Fred Turner. Bien des éléments abordés ouvrent des portes de compréhension, éclairent des faces souvent cachées des nouveaux leviers de propagande du libéralisme…

Un livre pour débattre de l’histoire des perceptions et des actions artistiques, des utilisations médiatiques, des propagandes dure ou douce, et, derrière les utopies « démocratiques » les biais et les réalités des rapports sociaux et des pouvoirs d’Etat. Le brouillage des lignes, même porté par l’antifascisme ou une « utopie » n’est pas nécessairement subversion de l’ordre réel…

Fred Turner : Le cercle démocratique

Le design multimédia, de la Seconde Guerre mondiale aux années psychédéliques

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Lemoine

C&F Editions, Caen 2016, 384 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

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