« Gestateurs », « hôtes » et « personnes enceintes » : Le pacte entre la droite et la gauche pour effacer les femmes

« Nous ne sommes pas des moutons » – ce titre d’un billet d’opinion, publié dans le grand journal espagnol El País, suggère une dynamique de femmes opprimées se réappropriant leur position de sujet. Toutefois, ce texte est signé Noelia Oses Fernandez, qui s’identifie comme « future mère par maternité de substitution » et appartient à un lobby qui préconise la location d’utérus*, Son Nuestros Hijos (« Ce Sont Nos Enfants »).

(*Note du traducteur : Les apologistes de cette pratique parlent plutôt de « mères porteuses », de « grossesse pour autrui » [GPA] et de « maternité de substitution ».)

L’article est illustré d’une photo de deux hommes tenant dans leurs bras deux bambins, dont l’un tient une poupée rose et l’autre une poupée bleue. Les hommes protègent les bébés de la caméra, et l’un d’entre eux nous adresse directement un regard de défi. Les lectrices sont censées présumer qu’il s’agit d’un couple gay et que la posture de cet homme sert à nous faire honte de toute éventuelle réticence face au désir de ce couple d’être parents.

L’article s’inscrit dans le débat houleux qui fait rage en Espagne au sujet de la location d’utérus. Les idéologues conservateurs et certains libéraux naïfs travaillent à rallier l’appui de la population pour cette pratique, par une combinaison d’arguments néolibéraux et féministes.

« C’est une réalité, compte tenu de la situation économique», disent-ils. D’autres soutiennent que toute interdiction encouragerait la traite de bébés et le marché noir, et que pour éviter cela, la location d’utérus devrait être traitée comme tout autre contrat légal. Certains, comme Oses Fernandez et le lobby Ce Sont Nos Enfants, se sont simplement emparés de la rhétorique et de l’analyse féministes pour les retourner contre les féministes elles-mêmes. Oses Fernandez écrit :

« Je ne défends pas la maternité de substitution parce que je considère avoir le droit d’être mère. Non ! Je ne la défends pas non plus parce que je veux avoir un enfant qui soit génétiquement le mien, parce que ça ne se fera pas comme ça. Je la défends au nom d’une femme de décider de l’usage de son propre corps. La maternité de substitution est une technique de reproduction humaine dans laquelle les femmes font don de leur capacité de gestation pour favoriser une autre personne ou un couple. Je la défends comme technique, mais seulement en dernier recours, c’est-à-dire seulement quand une personne ou un couple veut avoir un bébé, mais ne peut le porter. »

Mais elle n’explique jamais pourquoi elle croit qu’une autre femme devrait porter son bébé, préférant s’appuyer sur l’argument passif « c’est son choix ». Cette argumentation est pratique pour les partisans de la location d’utérus parce qu’elle nous empêche de poser une autre série de questions. Par exemple, pourquoi tant de gens tiennent-ils à avoir des bébés biologiques plutôt que d’adopter des enfants déjà nés ? À quoi tient ce désir d’industrialiser les corps de femmes ?

Oses Fernandez reconnaît bien que « les collectifs opposés à la maternité de substitution accusent ceux et celles d’entre nous qui la défendent d’exploiter des femmes et d’essayer d’acheter et de vendre des bébés », mais elle ramène immédiatement la conversation au « libre choix ». Elle continue en affirmant que « des féministes professionnelle  » travaillent à empêcher tout débat quant à savoir « si une femme peut décider librement de porter un bébé pour quelqu’un d’autre ».

Le peut-elle ? Il est facile de répondre à cette question. Comme il y a trois milliards de femmes et de filles sur la planète – et qu’elles sont démesurément affectées par la pauvreté, quelle que soit leur origine ethnique ou géographique – il est plausible que l’on puisse toujours trouver au moins une ou deux femmes prêtes à se plier à toute proposition imaginable. Un argument féministe libéral courant est qu’il faut « laisser les femmes choisir leur choix », mais c’est là une analyse individualiste, éludant toute compréhension de la dynamique structurelle du pouvoir. D’ailleurs, les personnes aux sensibilités libérales pourraient être déçues d’apprendre que cet argument ressemble beaucoup aux versions conservatrices de la rhétorique de l’autonomisation (empowerment). Par exemple, Kellyanne Conway, une conseillère du président Trump, a récemment déclaré qu’il lui était « difficile » de se dire féministe parce que le féminisme est associé à des positions « anti-homme » et « pro-avortement » et qu’elle n’était ni l’une ni l’autre. Mais heureusement, a-t-elle ajouté, il existe un féminisme différent en ce monde :

« Il existe un féminisme individuel, si vous voulez, où chacune fait ses propres choix… Je me considère comme un produit de mes choix, pas une victime de mes circonstances. C’est vraiment ce que signifie pour moi un féminisme conservateur, si vous voulez. »

Il existe beaucoup plus de similitudes que nous en reconnaissons habituellement entre les approches conservatrices de l’autonomisation des femmes et leurs versions libérales. L’idée que l’oppression des femmes (enracinée dans le contrôle masculin de la reproduction et de la sexualité féminines) devrait être monétisée et redéfinie comme autonomisation n’est pas exactement progressiste. Pourtant, les efforts visant à déshumaniser des femmes et à les transformer en objets utilitaires au profit de personnes plus privilégiées enjambent constamment ces lignes de démarcation politiques.

Un politicien représentant l’État de l’Oklahoma au Congrès étasunien, Justin Humphrey, l’a prouvé la semaine dernière, quand il a décrit les femmes enceintes comme des « hôtes », en affirmant :

« Ce que je dis c’est, hey, votre corps est votre corps et traitez-le de façon responsable. Mais si vous avez été irresponsable, alors ne dites pas : « eh bien, je peux simplement aller faire cela à un autre corps » quand vous en êtes l’hôte et que vous l’avez invité en vous. »

La loi déposée par Humphrey, le projet de loi 1441 de la Chambre des représentants, exigerait qu’une femme qui souhaite avorter obtienne le consentement écrit de son partenaire sexuel et qu’elle fournisse son nom à son médecin. Cela permettrait concrètement à des hommes d’empêcher des femmes d’avorter.

Quant à celles dont son projet de loi réglementerait le corps et les grossesses, Humphrey dit à leur sujet :

« Je comprends qu’elles ont l’impression que c’est leur corps. Je pense que c’est autre chose ; ce que je leur dis, c’est que vous êtes un « hôte ». Et vous savez, quand vous entrez dans une relation, vous allez être cet hôte et ainsi, vous savez, si vous êtes au courant de cela à l’avance, alors prenez toutes les précautions et ne tombez pas enceinte. »

Les féministes ont rapidement condamné la suggestion que nous puissions ou devions enlever aux femmes leur place centrale dans les réalités matérielles de la condition féminine. Mais où est l’indignation quand cela se fait au nom de « l’inclusivité » ?

Un document produit par la British Medical Association (BMA) à l’intention de ses effectifs souhaite apparemment aussi scinder les femmes des implications biologiques très réelles de leur corps… Mais au lieu du discours conservateur anti-choix, la BMA a emprunté le langage de la justice sociale. On peut y lire :

« Une grande majorité des personnes qui ont été enceintes ou ont donné naissance s’identifient comme femmes. Nous pouvons inclure les hommes intersexués et les transgenres FàH qui peuvent devenir enceints en parlant de « personnes enceintes » au lieu de « femmes enceintes ». »

La BMA considère que ce langage « fait preuve de respect et de sensibilité envers tout le monde », mais il a également pour effet d’effacer les femmes de leur rôle dans la reproduction. Devons-nous déraciner le langage dont nous nous servons au sujet d’une chose aussi profondément liée à la biologie – et donc à l’oppression – des femmes et des filles à la seule fin d’accommoder une toute petite minorité de personnes qui, même si elles sont nées femmes, choisissent de s’identifier comme transgenres FàH ou comme non conformes aux règles du genre ? Considérant que des femmes sont incarcérées pour avoir subi des avortements clandestins et que des filles et des femmes meurent chaque jour à cause de grossesses à risques, il est tout à fait incongru qu’autant de gens, particulièrement à gauche, semblent plus soucieux d’adopter un langage « inclusif  » que de chercher à transformer cette réalité matérielle.

Par exemple, les bonnes gens du site Everyday Feminism ne font aucunement mention des femmes ou des filles enceintes, préférant plutôt des formules comme « quelqu’un qui est enceint » ou « personne enceinte ».

Même si nous devions accréditer l’hypothèse selon laquelle toute référence linguistique à la réalité biologique doit être rendue neutre sur le plan du sexe, la réalité demeure biaisée à l’encontre des femmes et des filles. Où sont les textes d’opinion exigeant des associations d’urologues qu’elles cessent de parler des vasectomies comme des opérations d’hommes ? Je n’ai pas encore vu de justiciers internet queer geindre que les clubs de strip-tease sont « exclusionnaires » lorsqu’ils se qualifient de « gentlemen’s clubs » ou affirmer que la circoncision est une pratique neutre sur le plan du sexe.

Les femmes sont constamment enfermées dans un cercle vicieux : on s’attend à ce que nous surmontions nos contraintes biologiques tout en étant opprimées et punies en raison de notre biologie. En effaçant du discours les réalités matérielles de notre condition féminine, la gauche et la droite ont convenu de nous frapper où cela fait le plus mal : au point d’intersection de l’oppression des femmes et de leur biologie.

L’on assiste aujourd’hui à un consensus bipartisan entre la gauche et la droite, selon lequel les vies de ces femmes ne sont même pas dignes de mention.

En tant que femme qui vit dans un pays où l’avortement est illégal en toutes circonstances (même en cas de viol et d’inceste) et qui a l’un des taux de mortalité maternelle les plus élevés de sa région en raison du nombre d’avortements pratiqués dans des conditions de fortune, je suis stupéfaite par l’incohérence que j’observe dans les milieux progressistes occidentaux concernant la grossesse et les droits reproductifs des femmes. Les gens qui montent aux barricades pour exiger un « langage inclusif » ont souvent très peu à dire sur ce que signifie la grossesse pour les femmes et les filles les moins privilégiées, celles qui ne peuvent se permettre de se soucier de la terminologie, car elles sont aux prises avec les conséquences directes de leur identité sexuelle.

Pour la gauche postmoderne, il semble que les jeux de langage (comme la notion de « travail du sexe ») soient plus importants que des réalités matérielles comme mourir d’un utérus perforé en tentant de s’avorter. Si cet accent mis sur « l’inclusivité » a eu autant de succès, c’est en partie parce qu’il présente comme une question de vie ou de mort les besoins d’une extrême minorité, par ex., les personnes transgenres, tout en dépeignant simultanément les préoccupations et les réalités des femmes (environ la moitié de la population mondiale) comme insignifiantes et négligeables.

L’oppression dont les femmes sont victimes en raison de leur capacité reproductrice n’est ni insignifiante ni négligeable si l’on tient compte du fait que 246 275 avortements clandestins ont eu lieu au Salvador l’année dernière et que 11 % de ces femmes et de ces filles en sont mortes. Selon l’organisation de défense des droits génésiques Marie Stopes, la règle du bâillon mondial réimposée par l’administration Trump risque d’entraîner 2,1 millions d’avortements à haut risque et le décès de plus de 21 700 femmes et filles partout dans le monde au cours des trois prochaines années. L’oppression des femmes n’est ni insignifiante ni négligeable lorsque les adolescentes représentent 20 % de tous les décès liés à la grossesse en République dominicaine.

Où est l’indignation concernant la mort de ces gestateurs, hôtes et personnes enceintes ? Nous n’entendons pas le moindre mot à ce sujet de la part des gens qui préconisent l’effacement des femmes de nos propres expériences vécues. Cela tient à ce que la majorité absolue de ces gestateurs, hôtes, et personnes enceintes sont des filles et des femmes. Et l’on assiste aujourd’hui à un consensus bipartisan entre la gauche et la droite selon lequel les vies de ces femmes ne sont même pas dignes de mention.

Raquel Rosario Sanchez, 28 février 2017, sur Feminist Current

Raquel Rosario Sanchez est une activiste et défenderesse des droits, originaire de la République dominicaine. Son travail porte sur la violence envers les femmes et les filles, la traite des personnes et l’abolition de la peine de mort. Elle poursuit en Oregon un diplôme de master en Études sur les femmes, le genre et la sexualité.

Version originale :

http://www.feministcurrent.com/2017/02/28/gestators-hosts-pregnant-people-bipartisan-pact-erase-women/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/03/18/%E2%80%89
gestateurs%E2%80%89-%E2%80%89hotes%E2%80%89-et-%E2%80%89personnes-enceintes%E2%80%89-
le-pacte-entre-la-droite-et-la-gauche-pour-effacer-les-femmes/

De l’auteure :

Le tourisme sexuel est un impérialisme sexualisé, raquel-rosario-sanchez-le-tourisme-sexuel-est-un-imperialisme-sexualise/

Trump : indignations sélectives des « féministes » « pro-sexe », trump-indignations-selectives-des-feministes-pro-sexe/

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