L’horizon d’une espérance : l’émancipation

« face à la longue litanie des vainqueurs qui réquisitionnent l’Histoire – grande histoire où de grandes circonstances fabriquent des grands hommes -, seule l’invention permanente d’une histoire à petite échelle humaine est à même de sauver le souvenir des innombrables et modestes vaincus »

Dans son avant-propos, Edwy Plenel rend hommage au Maitron, au Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, à ces récits de vie animant une histoire vivante. Il propose un voyage « surtout une invitation à s’y promener et à y apprendre, à s’en inspirer et à y respirer » et l’appropriation par chacun-e de « cet héritage sans testament ».

Dans une première partie « La victoire des vaincus », Edwy Plenel revient sur les savoirs méconnus laissés par les vaincu-e-s. Il s’agit à la fois d’histoire et de philosophie de l’histoire. Des traces « infimes, fragiles, voire incertaines », une histoire « le plus souvent oubliée ou effacée, méprisée ou déformée », des desseins interrompus, « une promesse en jachère »… Et contre une histoire linéaire, close sur elle-même, « une histoire ouverte, sans fin ni finalité, à faire et à inventer ».

Les affrontements entre les opprimé-e-s et les oppresseurs, les dominé-e-s et les dominants, les exploité-e-s et les exploiteurs, les travailleurs et les travailleuses et les profiteurs, les colonisé-es et les colonisateurs…

Un dictionnaire ou le pluralisme est la règle d’or, des pistes oubliées retracées, des combats sous-estimés réévalués… « au delà de ces éclipses de l’espérance » et des possibles de l’histoire, ces passés non advenus mais pleins d’à présent, des luttes pour la liberté et l’égalité…

Une histoire « sans assignation ni frontière », non réduite au cadre hexagonal, on rabougrie au roman national (en complément sur ce sujet, William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin : Les historiens de garde, contre-les-poncifs-du-roman-national-et-les-legendes-contre-revolutionnaires/ ou Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitéesujets-tabous-et-memoire-clotures/)

Dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, des luttes, des mobilisations de groupes ou de fractions de groupes sociaux sans lesquelles « rien ne serait advenu », des savoirs et celles et ceux qui aident à les transmettre, l’indépendance d’esprit, l’actualité du passé.

Réfléchissant sur l’histoire et son écriture, Edwy Plenel aborde la figure du chiffonnier qui glane et flâne, Walter Benjamin, « étonner la catastrophe »… En complément possible : Jean-Michel Palmier : Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le petit Bossu, eloge-dune-lecture/ ; Michael Löwy : Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjamin, vertigineux-champ-des-possibles-et-vaste-arborescence-des-alternatives/)

L’événement, l’improbable, les barricades du temps sauvé et libéré contre « la machinerie horlogère du pouvoir », la reconstruction des cadres d’espérances, les réarmements du possible, les discordances et les dissonances, les anfractuosités prometteuses, celles et ceux qui refusent de rester à leur place, la « République démocratique et sociale », l’émigration et les chants du monde, les conquêtes d’autonomie,

« La flamme originelle de l’exigence première, radicalement démocratique, de liberté et d’égalité »

Voir et écouter l’auteur : Le Maitron. Avec Edwy Plenel & Claude Pennetier, http://www.societelouisemichel.org/mardi-14-fevrier-le-maitron-avec-edwy-plenel/

Dans la seconde partie, « Au hasard du Dictionnaire », Edwy Plenel propose un choix subjectif et aléatoire de biographies. Je ne vais pas refaire ce voyage ou en proposer un autre, juste souligner quelques idées et personnes, à commencer par le premier cité Jean Baptiste Alphonse Victor Baudin, un de ceux qui siégeait à la « Crête de la Montagne ».

Des barricades, la répression qui suivit le coup d’Etat de 1851, Amédée Dunois, les égaré-e-s de la défense « des petites nations », la contestation de l’ordre établi portée par l’invention de « ses premières formes organisationnelles », la liberté de dire et la liberté de savoir, les jacobins noirs, « la mesure du Tout-monde qui nous anime et nous inspire », Toussaint Louverture, la barbarie dans la civilisation, l’utopie, « L’utopie, littéralement ce lieu de nulle part, y prend force matérielle pour réenchanter l’espérance et apaiser la souffrance », les coopérateurs et les coopératrices, Rosa Bonheur (en complément possible, Rosa Bonheur : « Ceci est mon testament », un-acte-a-laune-de-laudace-et-de-la-liberte-dont-elle-fit-preuve-toute-sa-vie/), Flora Tristan (en complément possible, Eléni Varikas : Flora Tristan et l’Union ouvrière, flora-tristan-et-lunion-ouvriere/), Colette Magny, des communards, les libertaires premiers dreyfusards, les anticolonialistes, Victor Serge (en complément possible, Susan Weissman : Dissident dans la révolution, Victor Serge, une biographie politique, le-souffle-de-l’emancipation-possible-puis-le-minuit-de-la-contre-revolution/), Pierre Monatte (Lettre de démission au Comité Confédéral de la C.G.T. (décembre 1914), pierre-monatte-lettre-de-demission-au-comite-confederal-de-la-c-g-t-decembre-1914/), Alfred Rosmer (Lettre aux abonnés de la « Vie Ouvrière » (1 novembre 1915), alfred-rosmer-lettre-aux-abonnes-de-la-vie-ouvriere-1-novembre-1915/– je me souviens lorsque j’étais jeune adhérent à la CGT et que je lisais la Vie ouvrière, les noms de ces deux militants avaient « disparus » dans une réécriture nationalo-stalinienne de l’histoire…

Le refus de « parvenir » de certain-e-s, Marie Guillot, Jacques Charbit, Mohammed Harbi, penser la question sociale à l’échelle du monde, la Main d’oeuvre immigrée (MOI), Olga Bancic « la femme de l’Affiche rouge », des héros et des héroïnes ordinaires, des obscur-e-s, des individu-e-s en marge de l’histoire écrite par les pouvoirs, Lisa Fittko et le « Chemin Walter Benjamin »…

Comme l’indique si bien Edwy Plenel :

  • « laisser entrer l’inattendu du divers, ses surprises et ses étonnements, ses lumières et ses échappées »,

  • « vous êtes assurés de revenir chargés de découvertes réjouissantes et de récits revigorants »

Une invitation à plonger dans le temps, les mémoires et les « terres d’espoir »…

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Edwy Plenel : Voyage en terres d’espoir

Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine 2016, 480 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

 

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