Andrea Dworkin : Une anthologie à paraître en co-édition Syllepse et Remue-ménage

Preface de Christine Delphy

Dworkin possède à la fois le tempérament de la polémiste et la rigueur de la théoricienne. Son écriture, extrêmement travaillée, est unique. On peut, on doit la considérer comme l’une des grandes stylistes de la langue anglaise de ces cinquante dernières années. Sa volonté de ne jamais euphémiser la réalité lui vaut une réputation de mauvais goût et d’exagération. Comme on le sait, quand une féministe est accusée d’exagérer, c’est qu’elle est sur la bonne voie : les féministes du monde entier l’invitent à parler.

Première partie

« Premier amour »

Très cher E., je cherche une façon de décrire la pulsion d’advenir qui m’a poussée vers toi puis loin de toi, qui m’a conduite d’une personne à une autre, d’un lieu à l’autre, de lit en lit, d’une rue à l’autre, et qui en quelque sorte fait cohérence, trouve son assise et sa véritable expression quand je dis : je veux écrire, ou je veux être écrivaine, ou je suis écrivaine. Je veux te dire que cette pulsion d’advenir est la raison pour laquelle je t’ai quitté et pour laquelle je ne suis jamais revenue comme je l’avais promis. (…)

Moi, je voulais écrire des livres de feu et de glace, de vent balayant la terre. Je voulais écrire des livres qu’on ne pourrait jamais oublier une fois lus, des livres qui seraient chéris comme on chérit la lumière la plus exquise qu’on ait jamais vue. Je méprisais toute chose inférieure à ce livre parfait que je pouvais imaginer. Ce livre qui vivait dans mon imagination était court et parfait, et je voulais qu’il vive de personne en personne, pour toujours. Même aux moments les plus sombres de l’humanité, il vivrait. Même dans la vie d’une seule personne qui le porterait et serait portée par lui, il vivrait.

« Ma vie d’écrivaine »

Cette prose allait devoir se dresser à l’appui des femmes – se dresser contre le violeur et le proxénète – en transformant le silence des femmes en parole. Elle devrait dire tous les mots non dits pendant et après le viol ; pendant et après la prostitution ; tous les mots étouffés. Elle devrait transformer la soumission apparente des femmes – le consentement lu dans leur silence par les vicieux et les complaisants – en une résistance articulée. Il me faudrait moi-même abandonner ma sentimentalité doucereuse à l’égard des hommes. J’allais devoir être militante ; sobre et austère. Je devrais faire acte de défection – à l’encontre des hommes de pouvoir. Je devrais trahir les prémisses nobles, apparemment humanistes, de la civilisation et de l’écriture civilisée en concevant chaque livre comme s’il était une arme redoutable dans une guerre. Je devrais penser stratégiquement, avec un cœur de militaire : comme si mes livres étaient des explosifs complexes, des champs de mines déposés dans la culture pour forcer l’éclatement du statu quo. J’allais devoir abandonner Baudelaire pour Clausewitz.

Deuxième partie

« Interview à cran »

Pourquoi n’accordez-vous pas d’interviews ?

Parce qu’elles sont tellement factices. Quelqu’un formule une question – très posée et guindée, ou alors très gauche et sincère. Puis, quelqu’un tente de répondre dans le même registre. Le culte de la célébrité et de la personnalité et tout ça. C’est factice. (…)

Les gens se disent surpris quand ils vous rencontrent. Que vous soyez sympathique.

Bizarre. Pourquoi ne serais-je pas sympathique ?

Ce n’est pas une qualité qu’on associe habituellement aux féministes radicales.

Eh bien, voilà un exemple de déformation. Les féministes radicales sont toujours sympathiques. On les harcèle au point de les rendre folles, mais elles demeurent, au fond, sympathiques.

« Kate Millett, une grande figure de la pensée contemporaine »

Quand Millett a écrit La Politique du mâle, Miller, Mailer et Lawrence étaient les références de la libération sexuelle. Ces écrivains avaient une influence de premier plan sur la génération naissante des années 1960. Il est difficile aujourd’hui d’appréhender l’emprise qu’ils avaient sur l’imagination. Pour la gauche et la contre-culture naissante, ils étaient les écrivains de la subversion. En fait, ils ont contribué à acculturer une génération dans la conviction que la force et la violence étaient des éléments précieux du sexe. L’analyse de Millett a détruit leur autorité.

À mes yeux, personne n’est comparable à Kate Millett pour ce qu’elle a fait, avec ce seul livre. Il reste l’alpha et l’oméga du mouvement des femmes. Tout ce que les féministes ont fait est préfiguré, prédit ou encouragé par La Politique du mâle.

« La notion de supériorité biologique : un argument dangereux et meurtrier »

Si l’on se penche sur l’argumentation intellectuelle et scientifique masculine en regard de l’histoire des hommes, l’on est forcée de conclure que les hommes en tant que classe sont, au plan moral, des demeurés. La question cruciale est alors la suivante : devons-nous accepter leur conception d’une polarité morale fixée de manière biologique, absolue du fait de la génétique, des hormones, des organes génitaux (ou de quelque autre organe, sécrétion ou particule moléculaire qu’ils trouveront à blâmer) ? Ou bien est-ce que notre expérience historique de la privation et de l’injustice sociale nous enseigne que pour vivre libres dans un monde équitable, nous allons devoir détruire le pouvoir, la dignité, l’efficience de cette conception-là, plus que toutes les autres ?

Récemment, on a vu de plus en plus de féministes promouvoir des modèles sociaux, spirituels et mythologiques fondés sur une domination féminine ou un matriarcat. À mon sens, ces choix indiquent une conformité de base aux prémisses du déterminisme biologique qui sous-tendent le système social masculin.

« Le pouvoir »

Le thème principal de la pornographie comme genre est le pouvoir masculin, sa nature, son ampleur, son usage, son sens. Le pouvoir masculin, tel qu’il s’exprime dans et par la pornographie, laisse discerner plusieurs motifs distincts mais entrelacés, qui se consolident : le pouvoir du soi, le pouvoir physique exercé sur et contre les autres, le pouvoir de la terreur, le pouvoir de nommer, le pouvoir de propriété, le pouvoir de l’argent et le pouvoir du sexe. Ces motifs du pouvoir masculin sont intrinsèques à la substance et au mode de production de la pornographie, et les modalités de la pornographie sont les modalités du pouvoir masculin. L’harmonie et la cohérence des valeurs haineuses, valeurs perçues par les hommes comme neutres et normales lorsqu’appliquées aux femmes, sont ce qui caractérise le message, la chose et l’expérience de la pornographie.

Les motifs du pouvoir masculin s’incarnent dans la forme et dans le contenu de la pornographie, dans le contrôle économique et la répartition de la richesse qui caractérisent l’industrie, dans l’image ou le récit en tant qu’objet, dans le photographe ou le rédacteur en tant qu’agresseur, dans le critique ou l’intellectuel qui, en nommant, assigne la valeur, dans l’utilisation concrète faite des modèles, dans l’application de ce matériau dans ce qu’on appelle la vraie vie (que les femmes se voient ordonner de considérer comme distincte du fantasme). Un sabre qui pénètre un vagin est une arme ; l’est aussi la caméra ou la plume qui le représentent ; l’est aussi le pénis auquel le sabre sert de substitut (en latin, vagina signifie littéralement « fourreau »).

« Une femme battue survit »

On peut se souvenir d’avoir éprouvé une horrible douleur physique, mais ce souvenir ne ramène pas la douleur au corps. Heureusement, l’esprit peut se souvenir de ces événements sans que le corps les revive. Si l’on survit sans blessures permanentes, la douleur physique diminue, s’éloigne, prend fin. Elle lâche prise.

La peur ne lâche pas prise. La peur est le legs éternel. Au début, la peur imprègne chaque minute de chaque jour. On ne dort pas. On ne peut pas supporter d’être seule. La peur loge au creux de la poitrine. Elle prospère comme des poux sur la peau. Elle bloque les jambes, accélère les battements du coeur. Elle verrouille la mâchoire. Les mains tremblent. La gorge est nouée. La peur nous rend entièrement désespérée. À l’intérieur, on reste chamboulée, s’accrochant à toute personne qui affiche la moindre bonté, s’écrasant face à la moindre menace. Avec les années, la peur s’estompe, mais elle ne lâche pas prise. Elle ne lâche jamais prise. Et quand l’esprit se souvient de la peur, il lui redonne vie.

Troisième partie

« Fierté lesbienne »

On ne peut avilir cette fierté. Ceux qui voudraient l’avilir sont des gens qui lancent des poignées de boue au soleil. Il continue de briller, et les lanceurs de boue ne font que se salir les mains.

Le soleil est parfois caché par de denses couches de nuages noirs. Une personne qui lèverait la tête jurerait qu’il n’y a pas de soleil. Pourtant, le soleil continue de briller.

« La nuit et le danger »

La vérité, c’est que les hommes font l’expérience de la liberté de mouvement et de la liberté d’action, mais pas les femmes. Nous devons reconnaître que la liberté de mouvement est une condition préalable à toute autre liberté. Son importance est supérieure à celle de la liberté d’expression, parce que sans elle la liberté d’expression ne peut pas exister. Alors quand nous, les femmes, luttons pour notre liberté, nous devons commencer par le commencement et nous battre pour la liberté de mouvement, que l’on nous a refusée et que l’on nous refuse toujours. Dans les faits, nous ne sommes pas autorisées à sortir la nuit. Dans certaines parties du monde, les femmes n’ont absolument pas le droit de sortir, mais nous, dans notre démocratie exemplaire, on nous permet de tituber çà et là, durant le jour, à demi handicapées, et pour cela, bien sûr, nous devons nous montrer reconnaissantes.

« Tuerie à Montréal. L’assassinat des femmes comme politique sexuelle »

J’ai vu un sociologue à la télévision hier soir, un sociologue masculin, un type très bien sous tous rapports. À son éminent avis, basé sur une érudition exceptionnelle, le massacre de Polytechnique était le « tout premier » – je l’ai noté parce que je ne voulais pas exagérer ses dires –, « le tout premier geste politique commis contre des femmes ». Les tribunaux ne commettent pas de gestes politiques contre les femmes, non, lorsqu’ils sont organisés pour appuyer les violeurs et les batteurs de femme, ni quand ils enlèvent les enfants aux femmes – comme ils le font aux États-Unis – pour les donner aux pères qui les violent. Cela n’est pas politique. Rien de ce qui nous est jamais arrivé par le passé n’est politique.

« Terreur, torture et résistance »

Et cela signifie que toute femme qui a connu une forme ou une autre de violence sexuelle n’a pas seulement de la douleur et de la souffrance, elle possède aussi un savoir. Un savoir sur la suprématie masculine. Elle sait ce que c’est. Elle sait ce qu’on ressent. Et elle peut commencer à penser stratégiquement à la façon d’y mettre fin. Nous vivons sous un règne de terreur. Et ce que je vous dis aujourd’hui, c’est que je veux que nous cessions de trouver ça normal. Et la seule façon de cesser de trouver ça normal est de refuser d’être amnésiques chaque jour de nos vies. De nous rappeler ce que nous savons du monde dans lequel nous vivons. Et de nous lever chaque matin, décidées à faire quelque chose à ce sujet.

Nous devons comprendre comment fonctionne la violence masculine. C’est une des raisons pour lesquelles étudier la pornographie et combattre l’industrie pornographique est si important. Parce que c’est le Pentagone. C’est le quartier général. Ce sont eux qui entraînent les soldats. Ensuite, les soldats sortent et ils nous font ces choses. Nous sommes la population contre laquelle cette guerre est menée. Et cette guerre a été et demeure terrible. Car notre résistance n’a pas été sérieuse. Elle n’a pas été suffisante.

« Je veux une trêve de 24 heures durant laquelle il n’y aura pas de viol »

Aujourd’hui, le mouvement des hommes laisse entendre que les hommes ne veulent pas le type de pouvoir que je viens de décrire. J’ai effectivement entendu des déclarations explicites à ce sujet. Et pourtant, vous trouvez toujours une bonne raison de ne rien faire contre ce pouvoir qui est le vôtre.

Se cacher derrière la culpabilité, c’est ma préférée. J’adore cette raison-là. Oh, c’est horrible, oui, et je suis si désolé. Vous avez le temps de vous sentir coupable. Nous n’avons pas le temps que vous vous sentiez coupables. Votre culpabilité est une forme d’acquiescement à ce qui continue d’arriver. Votre culpabilité aide à maintenir les choses telles qu’elles sont. (…)

La solution du mouvement des hommes pour rendre les hommes moins dangereux en changeant la façon de vous toucher et de vous percevoir les uns les autres n’est pas une solution. C’est une récréation.

« Prostitution et domination masculine »

Je peux seulement vous dire que les prémisses de la femme prostituée sont les miennes. C’est sur leur base que j’agis. C’est sur elles que mon travail est basé depuis toutes ces années. Je ne peux accepter – parce que je ne peux croire – les prémisses du féminisme issu de l’université : le féminisme qui dit que nous allons écouter toutes les parties, année après année, et qu’ensuite, un jour, dans l’avenir, par quelque processus que nous n’avons pas encore trouvé, nous allons décider de ce qui est juste et de ce qui est vrai. Cela n’a aucun sens pour moi. On me dit que cela a du sens pour beaucoup d’entre vous. Je parle par-delà le plus vaste fossé culturel de ma vie. Il y a vingt ans que j’essaie d’être entendue de l’autre côté de ce fossé, avec un succès que je qualifierais de marginal.

Je veux nous ramener aux éléments de base. La prostitution : qu’est-ce que c’est ? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut. Dès que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus facile ; c’est plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée.

« Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas »

Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. Nous devons refuser d’exiler les femmes qui ont été blessées plus d’une fois, violées plusieurs fois, battues plusieurs fois ; les femmes qui ne sont pas douces, pas respectables ; celles qui n’ont pas de belles maisons. Le mouvement des femmes n’existe pas s’il n’inclut pas les femmes qui sont blessées et les femmes les plus dépossédées.

Editions Syllepse (Paris) Syllepse

Editions du Remue-ménage (Québec)

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