[22] Solidarité avec la résistance des ukrainien·nes. Retrait immédiat et sans condition des troupes russes [22] 

  • Bernard Dreano : Sombre printemps. Un mois après le début de la guerre
  • Europe : Des centaines de militantes lesbiennes s’organisent aux frontières et dans toute l’Europe pour aider les réfugiés ukrainiens LGBT.
  • Moscou a frappé Lviv avec des missiles de croisière, annonce le ministère russe de la Défense
  • André Markowicz : Un mois de guerre
  • Des milliers de russes manifestent à Prague contre la guerre en Ukraine
  • Appel à venir de toute la Suisse pour manifester samedi 2 avril à Berne
  • Appel de féministes russes à manifester contre la guerre le 2 avril
  • Lignes de Front 28
  • Communiqué : Troupes russes hors d’Ukraine ! Solidarité avec le peuple ukrainien en lutte pour sa liberté !
  • Ukraine. La journaliste Victoria Roshchyna, une semaine entre les mains des occupants.
  • « J’ai été évacuée de force de Marioupol vers la Russie ». Témoignage d’une traductrice et éditrice ukrainienne
  • Simon Pirani : Ukraine : les origines de la menace d’une guerre généralisée
  • Hanna Perkhoda : Les bolcheviks et l’enjeu territorial de l’Ukraine de l’Est (1917–1918)
  • Présentation de l’ouvrage dirigé par Michel Roche : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie
  • Une diète de cannibale (note de lecture) : Michel Roche : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie)
  • Ben Cramer : Pacifisme et Ecologie survivront-ils à cette guerre ?
  • Árpád Schilling : « Jusqu’à mon dernier souffle, j’égrènerai les noms des coupables »
  • Liens avec d’autres textes

Sombre printemps. Un mois après le début de la guerre

C’était le 21 mars, nous venions de dire adieu au Père Lachaise à Alain Krivine, camarade de tant de combats pour la justice sociale, contre le racisme, pour la solidarité internationaliste.

C’était le jour du printemps, la fête du Norouz des Iraniens et des Kurdes. Il faisait beau, à Paris, avec cette lumière doucement dorée fréquente en cette saison. Le « vent d’autan » (le vent du diable) soufflait dans le sud du pays, le sable du Sahara, porté par les vents d’altitude et le jeu des pressions atmosphériques, était retombé en fine poussière sur la France et même sur les carrosseries des voitures jusqu’à Paris et avait teinté d’orange les couchers de soleil. Mais c’est le vent de la terreur soufflait en Ukraine, vers Marioupol, Mykolayiv ou Karkhiv… On évoquait les précédents bombardements russes de Grozny (en 1999 en Tchétchénie) et d’Alep (en 2015-16 en Syrie).

Alep ? Retour du cimetière venaient à ma mémoire les images d’une rencontre, un tout petit peu plus de trois ans auparavant. C’était à Berlin, le 5 mars 2019. Une rencontre organisée par l’ONG Crisis Action (une organisation internationale qui agit pour la protection des civils dans les conflits armés) où se retrouvaient… des Russes et des Syriens pour un Syrian-Russian-European civil dialogue.

J’avais été invité à assister à cette réunion, ainsi que quelques autres membres de diverses associations néerlandaises, allemandes, françaises… Dans cette ville que je fréquente de temps en temps depuis le début des années 1970, généralement pour des réunions (hier à l’Est et à l’Ouest, aujourd’hui dans cette métropole renouvelée) et dont j’avais expliqué à plusieurs des participants qui la découvraient, la géographie et les mémoires vives ou effacées des guerres et des aventures du siècle passé.

J’identifiais bien certains participants Russes, membres d’organisations de défense des droits avec lesquelles nous avions des relations, de même que certains Syriens, souvent activistes de gauche. Je connaissais quelques militantes personnellement, Russes et Syriennes, comme Maria Al Abdeh du mouvement « Women Now for Development », qui m’avait fait découvrir l’importance du mouvement non-violent syrien et des groupes de femmes dans le soulèvement pacifique en 2011-2012 avant que la guerre n’écrase tout. Le printemps arabe n’avait pas survécu en Syrie…

Certains Russes avaient fait une enquête sur l’activité de leur armée nationale en Syrie et avaient eu le culot de la présenter à Saint Pétersbourg ! L’opinion publique russe n’étaient pas du tout informée de la réalité de cette guerre. La charismatique Ekaterina Sokirianskaia animait brillamment nos débats qui portaient sur la condition des réfugiés, les possibilités – ou les impossibilités – de rentrer au pays, les actions communes possibles, l’importance de l’information (Syriens et Russes regrettant de n’avoir pas coopéré plus tôt…). Les Syriens étaient fatigués, toutes et tous exilés (même si quelques-uns envisageaient de rentrer à Idlib), les Russes avaient plus d’espoir, ils retournaient toutes et tous en Russie ou demeuraient encore quelques espaces d’expression libre…

Le régime de Bachar Al-Assad avait décidé, en 2011 de combattre le soulèvement pacifique de la population syrienne par la répression armée. En 2014 il était en passe de perdre la guerre civile malgré un appui financier et militaire des Iraniens, de la milice libanaise du Hezbollah et une aide limitée des Russes. Ces derniers ont alors organisé une puissante intervention aérienne, qui s’est avérée décisive. D’autant plus que les Israéliens – qui se sont contentés de bombarder quelques convois du Hezbollah rentrant au Liban, et les Américains et alliés – dont les Français, occupés à combattre les djihadistes dans l’est syrien et en Irak, ont laissé le contrôle du ciel de l’Ouest syrien aux Russes, de manière tout à fait concertée avec ceux-ci.

Les opérations des Russes et de leurs alliés en Syrie ont-elles quelque chose à voir avec celle de l’armée néo-tsariste russe aujourd’hui en Ukraine ?

La phase de terreur

Tout le monde s’accorde à penser que le néo-tsar Poutine envisageait une guerre de grande ampleur – avec attaque massive au Nord, à l’Est et au Sud, mais une guerre éclair (quelques jours). Avec combinaison d’attaques par des armes de haute précision (essentiellement les missiles de croisière, notamment les redoutables Kalibr, mais aussi les missiles balistiques de moyenne portée Iskander), des bombardements aériens, une attaque cyber et des opérations commandos, pour détruire les capacités de riposte anti-aériennes ukrainiennes et les centres de commandements civils et militaires. Ensuite les chars devaient entrer « triomphalement » dans Kharkiv et Kiev… Cette stratégie a échoué. De plus l’impressionnante mobilisation des civils ukrainiens à fortement dissuadé les russes d’entrer dans des grandes villes qui risquaient d’être le théâtre d’une résistance généralisée.

En Syrie aussi il y avait une résistance populaire impressionnante, dans des villes comme Homs, Hama, la banlieue de Damas, Alep-est, etc. Toutefois il y avait d’importantes différences avec l’Ukraine : la résistance populaire s’est au fil du temps divisée, avec l’irruption – en partie favorisée par le régime de Bachar – des djihadistes qui se sont souvent attachés à détruire physiquement cette résistance. Elle n’a bénéficié d’aucun moyen anti-aérien des pays de l’OTAN, ni des Américains, ni des Turcs, ni des Français ou tout autre… car il y avait un véto israélien total à des livraisons de telles armes. Au contraire l’armée ukrainienne d’aujourd’hui dispose de Stingers anti-aériens et de Javelins antichars américains, des drones turcs, etc. En Syrie les indispensables troupes au sol étaient chiites libanaises (Hezbollah), Iraniennes, un peu syriennes bacharistes, mais pas russes en dehors de quelques centaines de tueurs du groupe Wagner dans l’Ouest, donc pas de réactions prévisibles de la population russe devant le retour de cadavres. La situation est bien différente en Ukraine où, après moins d’un mois de combats, les pertes russes dépassent les 10 000 morts.

L’échec de la guerre éclair signifie hélas le développement inéluctable de la guerre terroriste, consistant à bombarder d’abord pour briser le moral de la population, avant d’envisager tout contrôle du terrain. Comme cela a été fait à Homs ou Alep. Dès lors le bombardement des hôpitaux ou des couloirs humanitaire n’est plus un « dégât collatéral » dans le feu de l’action, mais bien un objectif en soi. Nous en sommes déjà là par exemple à Marioupol ou à Karkhiv. De plus le stock d’armes de haute précision (et de haut coût financier) étant limité – et il faut en garder pour d’autres besoins stratégiques, l’armée russe a de plus en plus recours à de l’artillerie classique, de très basse précision, mais justement peu importe on ne fait plus dans la dentelle.

Le fin de la « dissuasion » du siècle dernier ?

Cette guerre mets une fin définitive à l’idée de « dissuasion » telle qu’elle était envisagée au siècle dernier. En réalité cette « dissuasion » là était géopolitiquement obsolète depuis la fin du bloc soviétique il y a trente ans, et techniquement mise en question du fait des mutations des systèmes d’armements.

La « dissuasion » c’était deux choses. D’une part la dissuasion nucléaire réciproque MAD (la « destruction mutuelle assurée »), qui faisait qu’avec les missiles intercontinentaux ou les sous-marins lanceurs d’engin une guerre frontale entre les deux blocs (« occidental » et « soviétique ») pouvant conduire à l’usage d’armes nucléaires « stratégiques » signifiait la fin du monde, et donc était exclue. L’affrontement, ou la négociation, bloc à bloc, se faisant à travers une comptabilité aussi sinistre qu’imbécile sur le nombre de têtes nucléaires de chacun (permettant de détruire plusieurs fois la planète) puis, ce qui se fait en fin de période, de réduire ce nombre. Un jeu américain et soviétique dans lequel d’autres jouaient les figurants, les Britanniques (pour faire semblant d’exister), les Chinois (pour affirmer leur existence réelle), les Indiens et les Pakistanais (mais seulement l’un vis-à-vis de l’autre), la dictature ermite de Corée du Nord (pour survivre), les Israéliens (pour faire croire)… Et bien entendu la dissuasion française, acceptée par l’immense majorité des forces politiques de notre pays, sans bien savoir de quoi il s’agissait, ni à quoi elle a servi réellement pendant une soixantaine d’année. Visitant le « Redoutable », sous-marin lanceur d’engin transformé en musée à Cherbourg, j’ai compris que ce sous-marin avait pendant des décennies servi en pratique à… écouter le bruit des sous-marins des autres, et à s’en préserver en se cachant sous quelque chose qui faisait plus de bruit que soi (l’idéal : un banc de maquereaux…).

D’autre part la dissuasion politique, une fois gelé le risque d’affrontement global bloc à bloc, une certaine grammaire de la gestion des guerres par ces blocs. Car bien entendu la dissuasion nucléaire ne signifiait en rien la paix. Chacun pouvait essayer de tirer parti des guerres qui ne manquaient pas de survenir de par le monde, principalement contre l’oppression coloniale et post-coloniale, en soutenant tel ou tel camp mais dans certaines limites. Ainsi l’URSS a donné des moyens militaires aux Vietnamiens pour résister, mais pas au point de détruire l’énorme dispositif militaire US, à l’inverse les Américains ont soutenu les fédayins afghans après l’intervention soviétique, pour soutenir la guérilla, pas pour égaler l’appareil militaire soviétique.

La chute du bloc soviétique a totalement transformé la situation. Pendant une période finalement assez brève, le « moment américain », il n’y avait qu’une superpuissance états-unienne, mais très vite le monde est devenu « multipolaire ».

Durant ces dernières années du XXe siècle, le monde a pourtant progressé en termes d’accords de désarmement, de mesures de confiance, de droit international, reprenant ces dossiers là où ils s’étaient bloqués avec la guerre froide (1948-1988) et rendant incongru le maintien de la logique MAD de dissuasion nucléaire, mais mettant en cause aussi la grammaire des conflits. Or, deux phénomènes doivent être souligné à cet égard :

– Dans la quasi-totalité des états-majors militaires et politiques, chez la majorité des intellectuels, le vocabulaire, et donc les conceptions, sans parler des tactiques militaires, sont demeurées celles de la guerre froide. Ce qui va rendre erratiques l’analyse puis les interventions politiques et militaires face à des « nouvelles guerres » que ce soit en Irak, en ex-Yougoslavie et bien entendu en Afrique.

– Dès le départ les puissances les plus militarisées, les Etats Unis, la Russie, la Chine et quelques autres comme Israël, l’Arabie saoudite, l’Iran, vont trainer des pieds, ou refuser les avancées du droit international et les mesures de désarmement que nous venons d’évoquer. Et les Etats Unis de Georges W Bush et la Russie de Vladimir Poutine, vont saboter ceux de ces accords que leurs pays avaient signés…

Et donc nous voilà, pas avec ce que certains appellent « la première guerre en Europe depuis la deuxième guerre mondiale » – ce qui revient en l’espèce à considérer que les guerres frappant hier Sarajevo ou Pristina n’étaient pas en Europe ? C’est une guerre avec la deuxième armée du monde, détentrice des armes nucléaires. Pas une guerre « pour le monde libre » (selon la terminologie de la guerre froide, même si on peut comprendre que les Ukrainiens qui se battent effectivement pour leur liberté utilisent ce terme), encore moins une guerre engagée par la Russie contre l’impérialisme occidental alors que l’agresseur est justement l’impérialisme néo-tsariste poutinien.

Fidèle à la logique de la grammaire du siècle dernier, les pays occidentaux (précisons, les Américains et leur petit caniche britannique, puis l’agence qu’ils administrent, l’OTAN) ont annoncé « qu’il défendront chaque centimètre carré des pays membres de l’Alliance par tous moyen » signifiant par là : en Estonie nous pourrions aller jusqu’au chantage nucléaire, en Ukraine nous ne ferons rien de sérieux. On peut s’étonner car comme l’établissent tous les principes des stratèges depuis le IVe siècle avant JC et le chinois Sun Tzu, il n’est pas raisonnable de dire à l’avance ce qu’on ne va pas faire. Notons d’ailleurs qu’un certain soutien militaire aux Ukrainiens existait par ailleurs déjà depuis quelques années, mais qu’il était et devait rester en dessous de la ligne rouge que constituerait une parité avec les moyens russes, et donc que les Américains ne répondront pas à la demande de neutralisation de l’espace aérien (no-fly zone), supposant les moyens sophistiqués de destruction des missiles et avions russes.

De son coté Vladimir Poutine a élevé « au niveau 2 » l’état d’alerte de ses forces stratégiques (c’est-à-dire impliquant éventuellement le nucléaire), histoire de confirmer de son côté sa ligne rouge, « de dissuasion » permettant au passage d’inquiéter les opinions publiques européennes et mondiales. Toutefois lui n’a pas dit ce qu’il n’allait pas faire, laissant planer un doute sur un éventuel niveau 3 (utilisation d’armes nucléaires tactiques (c’est-à-dire de « faible » puissance, portée par des vecteurs de courte portée), ou de l’utilisation d’autres armes de destruction massive, chimiques par exemple). Et puis il a fait un geste bizarre, revendiquant deux bombardements d’objectifs secondaires avec des missiles « hypersoniques » Kinjal.

Dès lors tout le monde se demande si nous allons vers une guerre nucléaire. Logiquement il n’y a pas matière à guerre mondiale. Logiquement aussi l’utilisation d’armes nucléaires tactiques avec leurs conséquences (nombre de victimes, radioactivité persistante) n’est pas conforme aux buts de guerre proclamés (« libérer » l’Ukraine ). L’arme chimique encore moins. Rappelons que celle-ci est interdite depuis 1925 et que même Hitler ne s’en est pas servi (alors qu’il en avait), elles n’ont été utilisé que par Saddam Hussein (contre l’armée iranienne et surtout contre les civils kurdes), et Bachar Al Assad contre les civils syriens, sans grand effet militaire… La propagande poutinienne sur la conception par les Américains et les Ukrainiens d’armes bactériologiques (que personne n’a jamais su utiliser à grande échelle depuis des siècles) est-elle un gros mensonge pour justifier demain on ne sait trop quoi ?

On ne peut jurer de rien, puisque la syntaxe de la « grammaire » de l’époque de la guerre froide ne fonctionne plus vraiment. En tout cas le message des (prétendus ?) tir hypersoniques russes peut-être décrypté : un missile hypersonique est indétectable aux systèmes anti-missiles ultra perfectionnés de type Patriot, Arrow ou du « dôme de fer » israélo-américain. De tels équipements ne sont pas actuellement déployés sur le sol ukrainien et ne doivent pour les Russes pas l’être. Notons toutefois que si le prix d’un missile de croisière est de l’ordre du million d’euros, celui d’un missile hypersonique est trente ou quarante fois plus cher… Pas sûr que les russes en aient tant que ça à envoyer sur des dépôts d’essence ou des camions fournissant des lance-roquettes aux Ukrainiens…

24 mars, cela fait juste un mois que la guerre a commencé. Pas de nouvelles récentes de certains amis ukrainiens engagés dans la défense territoriale, juste un message de Maksim, quelque part à Kiev qui nous raconte aujourd’hui sur Facebook, que dans le feu de l’action, il a écrit à sa mère après un mois de guerre et oublié de souhaiter bon anniversaire à son père.

L’armée du néo-tsar marque le pas, après l’échec de « l’opération spéciale » éclair. Avant une deuxième phase d’assaut ? En tout cas nous déjà sommes passés au tapis de bombes, au pilonnage d’artillerie, aux bombes incendiaires au phosphore, et comme hier en Syrie à l’augmentation exponentielle des victimes civiles.

Poutine envisage-t-il d’arrêter le massacre après avoir pris le contrôle d’une partie significative du territoire ukrainien ? Contrôler la Novouroussya, c’est-à-dire tout le sud et l’est de l’Ukraine, là où les russophones sont nombreux, explicitement revendiqués par des nationalistes « grand-russes », dont Poutine lui-même (la « Nouvelle Russie » que Catherine II avait conquis au XVIIIe siècle aux dépens des ottomans et polonais ?) Mais pour cela il faudrait prendre non seulement Marioupol, mais aussi Karhhiv et Odessa, et soumettre des millions d’Ukrainiens (russophones) dressés contre lui.

Ainsi va ce sombre printemps. Et nous quelles doivent être, pour contribuer à éclairer l’avenir, notre attitude, notre action, ici loin des combats, face à cette guerre ? Quelle solidarité internationaliste aurait dit Alain Krivine ?

(à suivre)

Bernard Dreano

Le 25 mars 2022

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Europe : Des centaines de militantes lesbiennes s’organisent aux frontières et dans toute l’Europe pour aider les réfugiés ukrainiens LGBT

Depuis un mois, EL*C (Eurocentralasian Lesbian Community), le plus grand réseau lesbien européen, travaille depuis les frontières polonaises pour mettre en place un système unique dédié au sauvetage des réfugiés ukrainiens.

100 personnes ont déjà été récupérées en toute sécurité aux frontières polonaises, relocalisées et hébergées dans des dizaines de points d’accueil européens différents grâce aux 500 hôtes qui se sont portés volontaires pour les accueillir.

EL*C travaille en étroite collaboration avec Insight LGBT Ukraine. Les deux organisations ont organisé à Kiev en 2019 une grande conférence lesbienne qui a fait l’objet d’attaques de la part de l’extrême droite et des extrémistes religieux.

Olena Shevchenko, membre du conseil d’administration d’EL*C est la directrice d’Insight qui a ouvert deux refuges LGBT en Ukraine et aide à rediriger les Ukrainiens qui tentent de fuir vers le réseau d’hébergement d’EL*C. Vous pouvez les soutenir en participant à la cagnotte mise en ligne sur gofundme.com

27 mars 2022

Source : jeanne-magazine.com

http://www.siawi.org/spip.php?article28235

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Moscou a frappé Lviv avec des missiles de croisière, annonce le ministère russe de la Défense

LONDRES (Reuters) – Des missiles de croisière de haute précision russe ont visé des cibles militaires à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, a annoncé dimanche le ministère russe de la Défense.

La Russie a frappé un dépôt de carburant utilisé par les forces ukrainiennes près de Lviv et une usine de la ville utilisée pour réparer des systèmes anti-aériens, des stations radar et des viseurs pour chars, a détaillé le ministère.

« Les forces armées de la Fédération de Russie poursuivent leurs actions offensives dans le cadre de l’opération militaire spéciale », écrit le ministère dans un communiqué.

La Russie a utilisé des missiles à longue portée basés en mer pour détruire un arsenal de missiles S-300 et de systèmes de missiles anti-aériens BUK près de Kyiv, a indiqué le ministère. Les forces russes ont également détruit des drones, a-t-il ajouté.

REUTERS

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Un mois de guerre

Un mois. Il faut faire le bilan de ce mois de guerre lancée par Poutine. D’abord, pour moi, pour dire ça. J’ai écrit sur Russie poutinienne depuis que je suis ici, donc, depuis bientôt neuf ans, et j’ai écrit sans doute des centaines de chroniques sur le sujet (la seule table des matières de mes chroniques fait aujourd’hui cent pages). J’ai parlé, en gros, de trois choses : de la dictature qui s’approfondissait, de la corruption généralisée et du culte de la guerre. Tout, absolument tout, annonçait ce qui se passe en ce moment, et, quand j’y regarde aujourd’hui, il est clair comme le jour que l’agression contre l’Ukraine ne pouvait être que la conséquence logique de la situation. C’était clair comme le jour, oui, sauf que, moi non plus, je ne l’ai pas vu, ou disons que, moi aussi, j’ai été pris de cours. C’était tellement gros que je ne l’avais pas vu.

Ce qui se passe sous nos yeux, c’est la même chose : l’essentiel n’est pas les opérations militaires mais le gigantesque déplacement de population qui est en train de se produire. Il y a, je le répète, au moment où j’écris, plus de dix millions de personnes « déplacées » – soit réfugiées à l’étranger (3,5 millions), soit déplacées à l’intérieur de l’Ukraine. Hier soir, sur la Deutsche Welle en russe (les informations de la télé allemande en langue russe – qui sont d’un très très haut niveau) j’ai entendu qu’un enfant sur deux, en Ukraine, était « déplacé ». Je n’arrive pas à y croire, je ne comprends pas comment c’est possible. – J’apprends que ce sont les chiffres de l’UNICEF. Les enfants, tantôt seuls, tantôt avec les parents… et le journaliste parlait de ça parmi d’autres nouvelles, sans y faire plus attention que ça. Il faudrait vérifier ce chiffre. – Mais, quoiqu’il en soit, il est établi qu’il y a des enlèvements d’enfants dans les zones occupées, – et, d’après les services américains (qui, hélas, ont eu toujours raison sur la guerre d’Ukraine), il s’agirait de milliers d’enfants. Il y a le fait, établi, lui, de plusieurs sources, que les civils évacués de Marioupol par les Russes se voient privés de leurs papiers d’identité et envoyés vers le centre de la Russie, avec des offres de travail à temps plein : de façon à ce qu’ils ne puissent plus rentrer à Marioupol une fois la paix revenue. Et, à Kherson, la propagande russe dit que « nous sommes là pour toujours ». Il y a donc, aussi incroyable que ça paraisse, une volonté délibérée de remplacer une population par une autre. Le plan des Russes étant visiblement, dans un deuxième temps, de faire venir des colons russes, dans les « républiques » du Donbass et celle qu’ils veulent créer « le Chersonèse ». Exactement comme ce que font les Chinois chez les Ouïghours.¿ – Quand on pense que Poutine proclame qu’ils sont venus éradiquer les nazis, c’est quand même stupéfiant.

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Mais c’est hier, justement, que l’armée russe a fait un point officiel sur ce mois « d’opération spéciale » et, en affirmant avoir atteint ses objectifs et substantiellement affaibli l’armée ukraine, se consacrer dorénavant à la « libération du Donbass ». C’est un aveu d’échec total, – puisqu’ils ont lancé des troupes dans sept directions à la fois, dont Kiev. Ce que ça veut dire, je crois, c’est qu’ils vont consacrer tous leurs efforts sur Marioupol, raser la ville complètement, de sorte qu’elle ne puisse plus résister. Oui, réellement, et pour les soldats qui se battent là-bas, et, surtout, pour les civils, Marioupol, aujourd’hui, c’est comme Stalingrad. Avec, une fois encore, une inversion, j’allais dire ontologique, des rôles : les Russes ont pris, délibérément, le rôle des nazis.

Cette déclaration de l’Etat-major russe montre que l’initiative militaire est en train, lentement, jour après jour, de changer de main, et que les Russes vont commencer à refluer – parce que, militairement, ils ne peuvent qu’être battus. Battus par une armée qui a été très bien entraînée, très bien préparée, même si elle manque cruellement de matériel lourd, et, surtout, surtout, battue parce qu’elle ne rencontre que la haine de la toute population (alors que la propagande assurait que l’armée russe serait accueillie en libératrice), et que le pays est uni tout entier : c’est, réellement, l’agression de Poutine, qui a créé, définitivement, l’Ukraine, pays dont l’Etat n’a que trente ans, – un Etat qui s’est construit sur les ruines de l’appareil soviétique. Un pays uni, il faut le dire et le redire, autour de la personnalité, qui se révèle réellement charismatique, héroïque, de son président, Vladimir Zélenski – juif ukrainien originaire d’une région de l’Ukraine qui est majoritairement russophone.

Les pertes russes sont, là encore, effarantes. Je ne parle même pas des équipements (chars, véhicules de toutes sortes, canons, avions – plus de cent avions : plus de la moitié de la flotte aérienne engagée le 24 février), mais des hommes. Les pertes officielles annoncées hier ont été de 1300 morts et plus de trois mille blessés. C’est déjà énorme, mais il y a eu, voici quelques jours, un épisode tragi-comique. Un journal officiel, par je ne sais quelle opération (acte héroïque de quelqu’un de la rédaction, ou simple bévue) avait publié un autre communiqué et d’autres chiffres, émanant de la même source : et là, on parlait de 9800 morts (rien que pour l’armée, – pas pour la Garde nationale, qui ne fait pas partie de l’armée active et dépend du ministère de l’Intérieur). Le chiffre a été effacé dix minutes plus tard, mais il y existe des captures d’écran… Ce chiffre était plus élevé que celui des estimations du Pentagone (plus ou moins 7000) et, en gros, il correspond aux chiffres annoncés par l’Ukraine. Le fait est que les autorités russes ne font aucun effort pour récupérer les corps de leurs soldats, et que, visiblement, le nombre de « disparus » (non spécifié officiellement) est très important. Et, aussi terrible que ça puisse paraître, ça, ce n’est que pas pour atténuer les pertes, mais pour une question d’argent : les familles des morts reçoivent des pensions, les familles des disparus ne reçoivent que l’opprobre.

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Parce qu’en même temps, la guerre a révélé la nature réelle de la Russie. Non seulement le fascisme et le culte de la guerre mais l’étendue de la corruption du régime. Une corruption qui joue contre elle-même, à force. Une situation catastrophique de l’intendance, parce que les rations alimentaires sont vendues et revendues, et qu’on ne sort aux militaires que des rations périmées (voyez une de mes premières chroniques, consacrée à ça). Mais pas seulement. Les Russes continuent de bombarder, avec l’aviation (mais de moins en moins, j’y reviendrai), – surtout avec l’artillerie lourde et les missiles. Et le monde entier est submergé d’images, ô combien réelles, des ravages de ces missiles sur les quartiers d’habitation des villes d’Ukraine. Le Pentagone explique qu’environ 60% de ces missiles explosent en vol ou ne peuvent pas être tirés parce que l’entreprise qui a décroché le contrat d’entretien (ne me demandez pas en quoi ça consiste, l’entretien des missiles), cette entreprise, donc, n’a aucune des habilitations pour le faire, et donc, ne le fait pas… C’est juste quelqu’un au ministère de la défense qui a vendu le contrat à un copain. Et des histoires de ce genre, on en voit des dizaines…

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Il y a les sanctions, dont l’effet ne commence que vaguement à se faire sentir. – L’armée russe a des problèmes avec ses chars. Parce qu’il n’y a plus de pièces de rechange des systèmes informatiques (aussi surprenant que ça puisse paraître, visiblement, ces systèmes informatiques dépendaient… des Américains). Mais, en Russie même, je découvre, par exemple, que, dit un commentateur, le lait a disparu. Les vaches sont toujours là, et ce n’est pas le lait qui manque (du moins pas encore), c’est que, pour faire les emballages, les briques de lait, il y a je ne sais quel composant chimique, qui vient de l’étranger, lui aussi, et qui, donc, ne vient plus. Et donc… plus de lait. Là encore, des histoires de ce genre sont légions. Et il y en aura de plus en plus. En fait, très vite, plus rien ne va marcher. Tout sera à l’arrêt.

Poutine, là encore, est arrivé au contraire de ce qu’il voulait : il a renforcé la puissance de l’Occident, et surtout celle des USA. Le gaz (de schiste) américain va venir remplacer progressivement le gaz russe, ce qui signifie d’une part que la Russie va perdre l’ensemble de ses capacités d’exportation et, d’autre part, que les USA ont réussi à imposer leur volonté à l’Inde et, surtout, à la Chine (ce qui est inouï) – dès lors que non seulement la Chine n’aide pas la Russie militairement mais qu’elle accepte de la contourner pour ses exportations. – Et c’est bien naturel qu’elle le fasse, dès lors que le marché russe ne représente que 3% de ses exportations en tout et pour tout. Bref, là encore, Poutine a échoué.

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Il ne peut que tomber. Il y a déjà, – j’en ai parlé très tôt – un grand remue-ménage dans le cercle restreint. Tchoubaïs s’est enfui, Choïgou a disparu – alors qu’on le présentait comme le plus proche de Poutine, celui avec qui il passait ses vacances, et un possible successeur désigné. Il est clair que les luttes internes sont, d’ores et déjà sanglantes. Mais en même temps que l’armée russe s’enfonce dans le désastre et continue de dévaster l’Ukraine (les dégâts matériels, aujourd’hui, sont chiffrés à 300 milliards de dollars et, naturellement, on ne parle pas des dégâts humains), on voit monter en Russie un appel à un gouvernement plus fort, – comme celui de Staline. Et, de plus en plus, les propagandistes appellent à la terreur contre les « traîtres ». Le pays s’est isolé, toutes les plateformes informatiques internationales sont fermées (la fermeture de youtube est, visiblement, une question de jours). Le black-out est total. Et c’est dans ce contexte que Medvédev explique que, dès lors que la Russie ne fait plus partie du Conseil de l’Europe, elle est libre de rétablir la peine de mort. Et que la peine de mort sera rétablie si « la situation cesse d’être calme ». Les choses sont claires : s’il y a des émeutes (et il y en aura), ce n’est pas la prison qui attend les mutins. C’est la mort.

*

Poutine est prêt à ça. Il est prêt à tout, en fait. Une chose m’inquiète plus particulièrement aujourd’hui : la propagande russe parle de plus en plus des armes chimiques américaines censées avoir été élaborées en Ukraine. À vrai dire, ce sont ces armes qui justifient aujourd’hui « l’opération militaire ». Ces armes n’ont jamais existé, mais… ces derniers jours, l’armée russe a reçu (et reçu vraiment) des doses d’atropine et d’autres médicaments qui sont des antidotes efficaces contre le gaz sarin et d’autres attaques chimiques (c’est l’atropine qui a sauvé Alexéï Navalny). Le régime d’Assad a déjà utilisé le gaz contre sa population. Les Russes peuvent le faire sur Marioupol, si la résistance se poursuit. J’ai l’impression que le danger de ça est très très important.

André Markowicz

https://www.facebook.com/100006069631326/posts/3252807324931557/

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61805

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Des milliers de russes manifestent à Prague contre la guerre en Ukraine

Des membres de la communauté russe de Prague participent à une manifestation contre la guerre en Ukraine. Des milliers de russes, trois mille selon la police, ont défilé samedi 26 Mars 2022 à Prague, où ils ont brandi des drapeaux blancs et bleus pour protester contre l’invasion de l’Ukraine par les forces de Moscou. 

Les manifestants ont marché de la Place de la Paix en direction du centre de la capitale tchèque en portant des pancartes où l’on pouvait lire « killer » sur une photographie du président Vladimir Poutine et en scandant « non à la guerre ».

« Nous sommes contre Vladimir Poutine », a déclaré Alexander Sibrimov, un étudiant de dix-neuf ans venu manifester avec son père, « nous ne sommes pas d’accord avec sa politique. C’est une façon de montrer au monde que les choses qui se passent en Ukraine ne sont pas bonnes ».

Moscou dit avoir déclenché une opération militaire spéciale visant à démilitariser et à dénazifier son voisin et nie avoir pris pour cible des civils. L’Ukraine et ses alliés occidentaux dénoncent une invasion non provoquée.

La République Tchèque abrite quarante-cinq mille russes, ce qui représente la quatrième communauté étrangère de l’ancien pays communiste.

Deux cent mille ukrainiens vivaient en République Tchèque, ce qui en fait la plus grande communauté étrangère, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, jeudi 24 Février 2022.

Le gouvernement tchèque estime que trois cent mille ukrainiens se sont réfugiés sur son sol.

« C’est un acte pour montrer à la République Tchèque et au peuple tchèque que les russes sont contre Vladimir Poutine », a déclaré l’organisateur de la manifestation, Anton Litvin.

Des manifestants à Prague ont déclaré que beaucoup de leurs compatriotes en Russie étaient, comme eux, opposés à la guerre.

« Ce n’est pas parce que nous sommes russes que nous sommes automatiquement pour la guerre. Nous sommes contre la guerre », a déclaré Oleg Golopiatov, un ancien soldat russe qui vit à Prague depuis quinze ans.

Reuters

https://www.reuters.com/article/ukarine-crise-tcheque-russes-idFRKCN2LN0HL

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Appel à venir de toute la Suisse pour manifester
samedi 2 avril à Berne, 14h, place fédérale

Contre la terreur guerrière

Il faut stopper l’escalade sanguinaire de la GUERRE CONTRE l’UKRAINE du régime de Poutine et de ses généraux, contre les infrastructures vitales du pays, contre les installations scolaires, sociales et sanitaires, contre les populations directement visées – tandis que des « pseudo-couloirs humanitaires » sont ouverts, soit directement attaqués par l’armée russe, soit menant vers la Russie et son alliée la Biélorussie… La haute densité d’armement et d’installations nucléaires que pourrait toucher cette guerre menace en fait l’humanité dans son ensemble. Dans l’immédiat, ce sont des légions de morts, de blessés, de réfugiés, de traumatisés, que génèrent les bataillons de soldats commandés par les généraux russes pour semer le feu et la désolation contre des populations qui n’ont jamais menacé la Russie !

Retrouvons-nous toutes et tous de toute la Suisse
samedi 2 avril à Berne, sur la Place fédérale, à 14h
pour arrêter les assassins du gouvernement et de l’armée russe

  • Retrait immédiat des troupes russes de tout le territoire ukrainien !

  • Soutien à la résistance ukrainienne !

  • Pour la défense d’une Ukraine indépendante et démocratique !

  • Pour un accueil sans discrimination des réfugié·e·s !

  • Solidarité avec les opposant·e·s russes à la guerre de Poutine !

  • Blocage des avoirs liés au régime de Poutine dans des institutions dont le siège est en Suisse !

  • Pour un désarmement nucléaire global

Appel lancé par une large coalition de Comités Ukraine, syndicats, partis politiques, associations et personnes de toute la Suisse

Des informations sont publiées régulièrement sur le site web :

www.comite-ukraine.ch

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Appel de féministes russes à manifester contre la guerre le 2 avril

Aujourd’hui, cela fait exactement un mois que Poutine a déclaré la guerre au peuple ukrainien. La campagne anti-guerre continue et on ne compte pas abandonner.

Nous annonçons des actions de protestation à Moscou, Saint-Pétersbourg et dans d’autres villes en Russie. Elles vont se dérouler le 2 avril à 14h00. Les endroits seront annoncés plus tard, pour que la police n’ait pas le temps de se préparer.

La guerre a apporté de la souffrance y compris dans notre pays : les retraité·e·s restent sans médicaments, les travailleur·euses sont sans salaire, la jeunesse sans perspectives. Nos vies ont été sacrifiées pour la folie d’un dictateur.

Le devoir, que notre amour pour la Russie nous dicte, est d’arrêter cette folie. La Russie mérite la paix, la démocratie et la prospérité. Il est en notre pouvoir de faire que cela advienne.

Nous nous adressons à tous les mouvements et à tou·te·s les politicien·ne·s indépendant·e·s, à l’équipe d’Alexei Navalny, à la résistance féministe anti-guerre, au comité anti-guerre : soutenez l’action ! Ensemble, nous sommes plus fort·e·s.

Nous encourageons également tout le monde à partager l’information concernant l’action. Vous avez une chaîne Telegram ou un fil Twitter ? Écrivez à propos de l’action. Vous n’en avez pas ? Envoyez ce texte à vos ami·e·s. Faites des tracts, collez des autocollants, faites des graffitis : le 2 avril, tout le monde dans la rue !

Il est temps de se réveiller. Il est temps de faire face à Poutine. Il est temps de reprendre le pays.

24 mars 2022

Всероссийская акция против войны, против коллапса экономики, против Путина и за свободу Навального

Traduction Assya Mouchailov

https://comite-ukraine.ch/action-contre-la-guerre-contre-leffondrement-economique-contre-poutine-et-pour-la-liberation-de-navalny/

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Lignes de Front 28

Selon les services de renseignement ukrainiens, l’incorporation des appelés du contingent, qui débutera le 1er avril, ne ne permettra pas à l’armée russe de remplir à court terme les besoins en effectifs nécessaires à la relance d’opérations offensives majeures. 

La réserve russe bien entraînée reste faible et les nouveaux appelés auront besoin de plusieurs mois pour atteindre un niveau de préparation minimal. Cette incorporation se ferait par une administration militaire particulière, parallèle au système habituel d’incorporation semestrielle, afin de « dissimuler les mesures de mobilisation de masse ».

Selon l’ISW, l’armée russe a essayé ces dernières années de construire une réserve active en recrutant des réservistes volontaires pour un service contractuel de trois ans, sur le modèle du système américain où les réservistes participent à des stages d’entrainement intensifs tout en restant des civils et en conservant leur emploi. Toutefois, toujours selon lISW, les forces armées russes n’ont probablement pas atteint leurs objectifs en raison du faible engagement des citoyens russes : « Le ministère russe de la défense espérait recruter plus de 100 000 réservistes à partir d’août 2021, mais il est peu probable que le Kremlin ait pu atteindre ses objectifs dans un délai aussi court. »

Selon les renseignements ukrainiens, l’armée russe pourrait avoir bientôt épuisé ses réserves d’unités en état d’être déployée en Ukraine ; une observation basée sur le constat d’une « diminution significative de l’intensité du trafic en provenance des profondeurs de la Fédération de Russie ». Ce qui indiquerait que la Russie aurait « probablement » déployé la plupart de ses réserves en Ukraine.

(Source ISW, Mason Clark and George Barros, 28 mars.)

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Communiqué : Troupes russes hors d’Ukraine ! Solidarité avec le peuple ukrainien en lutte pour sa liberté !

« Cela fera demain un mois que les Ukrainiens se battent pour leur liberté » a rappelé Volodymyr Zelensky, le 23 mars, lors de son allocution devant le Parlement français.

Un combat de 4 semaines qui provoque l’étonnement et force l’admiration.

L’ampleur des forces armées que Poutine a jetées sur l’Ukraine laissait croire que quelques jours lui suffiraient pour avaler sa proie. Une guerre éclair conduisant à l’effondrement de l’armée et du gouvernement ukrainiens, tel était le scénario qui a guidé la décision du Kremlin.

Un mois après, la résistance de l’armée et de la population crée la surprise. De même que les faiblesses d’une armée russe qui subit de lourdes pertes et ne progresse qu’avec difficulté.

La force de cette résistance est celle de la conscience nationale ukrainienne et de l’onde de la révolution de Maidan de 2014.

Mais pour le peuple ukrainien elle se paie d’un prix terrible : pertes humaines, traumatismes multiples, des millions de réfugiés, des villes bombardées et des destructions aux lourdes conséquences sur le plan écologique et social…

Et il faut craindre que, loin de revenir sur ses décisions criminelles, Poutine réagisse par une fuite en avant dans la guerre, quitte à rééditer ce qu’on a vu en Tchétchénie et en Syrie : destruction des villes, massacres de masse, utilisation terroriste d’armes chimiques, voire même nucléaires dans le cas de l’Ukraine…

Avec le peuple ukrainien, solidarité sans compter !

À l’heure où le pouvoir russe agresse à outrance l’Ukraine pour la priver du droit d’exister comme nation libre, personne ne peut échapper à ses responsabilités.

Tous les responsables politiques français affichent leur condamnation de la politique de Poutine et leur soutien à Zelensky.

Mais que d’hypocrisies de la part de certains !

Zelensky demande un soutien en matériel d’armements et aussi que les entreprises françaises présentes en Russie s’en retirent pour « cesser d’être les sponsors de la machine de guerre de la Russie ».·

A quoi, de divers bords, répondent des critiques des sanctions économiques, au nom du souci de « ne pas porter tort aux salariés », de « ne pas sanctionner le peuple russe » et « ne pas punir les Français et les européens » (sic)… Et aussi des appels à « ne pas fournir d’armes afin de ne pas entraîner la France dans le conflit » et « ne pas ajouter de la guerre à la guerre ».

Dès lors que Poutine soumet le peuple ukrainien à l’épreuve de la guerre, la solidarité avec ce dernier implique de l’aider dans sa résistance et pour infliger un échec militaire à l’armée russe.

Relativiser l’agressivité de l’impérialisme russe, excuser sa sauvagerie à l’égard de l’Ukraine, en invoquant les fautes et méfaits de l’OTAN et des impérialismes occidentaux, au demeurant bien réels, pour tergiverser, mégoter le soutien, ce n’est pas être solidaire, c’est préparer l’abandon du peuple ukrainien. Un abandon qui serait indigne et révoltant, notamment de la part d’une partie de la gauche !

Il faut contraindre Poutine à renoncer à son entreprise criminelle.

° Développement de l’aide humanitaire à destination de l’Ukraine.

° Accueil des réfugié·es en Europe et en France.

° Accentuation des sanctions économiques, les entreprises françaises doivent cesser leurs activités en Russie.

° Fournitures des armements dont l’Ukraine a besoin pour se défendre et repousser l’offensive russe.

° Annulation de la dette de l’Ukraine.

Les manifestations en soutien à l’Ukraine doivent se multiplier et s’amplifier pour dire :

° Troupes russes hors d’Ukraine !

° Respect de l’indépendance du peuple ukrainien et de l’intégrité du territoire de l’Ukraine !

° Solidarité avec les citoyennes et citoyens qui en Russie et en Biélorussie s’opposent à la guerre, dénoncent le régime dictatorial de Poutine et veulent la démocratie.

https://www.ensemble-fdg.org/content/communique-troupes-russes-hors-dukraine-solidarite-avec-le-peuple-ukrainien-en-lutte-pour-sa

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Ukraine. La journaliste Victoria Roshchyna, une semaine entre les mains des occupants.

Comment j’ai échappé aux mains du FSB, des troupes tchétchènes de Kadyrov et des Daghestanais.

Le matin du 12 mars, j’étais à Zaporizhzhia. Mon but était d’aller à Mariupol pour faire un reportage. J’ai senti que je devais dire la vérité depuis la ville sous blocus. C’était mon initiative.

J’ai découvert qu’un convoi humanitaire arrivait à Mariupol. Je suis allé au point de rassemblement mais le convoi était déjà parti. J’ai appelé l’administration civile-militaire et j’ai demandé si je pouvais la rattraper. On m’a dit que je pouvais essayer. Je n’ai pas trouvé de chauffeur privé, alors j’ai pris une autre colonne, qui se dirigeait vers Rody. Près de Vasilievka, on a rattrapé celui de Mariupol et j’ai permuté.

Là, à Vasilievka, se trouvait le premier barrage routier des occupants. J’ai été soigneusement contrôlé par l’armée russe. Ils m’ont fait dézipper ma veste, ont ouvert mon sac, ont vu mon appareil photo et m’ont demandé si j’étais journaliste. J’ai confirmé. Ils ont dit que je n’avais rien à faire à Mariupol et que je devais retourner à Zaporizhzhya. Ils ont examiné mon téléphone et mon appareil photo et n’ont rien trouvé. J’ai demandé à être autorisé à aller plus loin avec le convoi. Les occupants n’ont pas contesté. A Berdyansk, nous nous sommes arrêtés pour la nuit.

Le matin, nous avons continué, mais nous avons été arrêtés à nouveau à la sortie de la ville et on nous a dit d’attendre une équipe. À la bifurcation où passent les routes de Mangush, Energodar et Vasilievka, nous sommes restés debout pendant deux ou trois heures. Les rumeurs ont commencé à circuler pour dire qu’on ne nous laisserait pas passer.

Une femme de Mariupol, qui était également dans le convoi, a dit qu’elle avait trouvé une voiture locale qui pouvait nous conduire à Mariupol. Mais lorsque nous nous sommes rendus à l’endroit convenu, la voiture n’était plus là. Les militaires russes nous ont dit d’attendre – et que s’il y avait d’autres voitures, ils nous déposeraient. Ils ont commencé à nous parler.

Je me suis écarté. J’étais sur le point de retourner à la colonne, mais à ce moment-là, un officier militaire russe s’est approché de moi et a demandé à voir mon téléphone. Il a dit que la hiérarchie lui avait ordonné de me contrôler. Il m’a demandé si j’étais journaliste. Je n’ai pas menti parce que je pensais que ça pouvait être pire. Il a demandé à voir mon WhatsApp et y a vu le contact de « SSU Zaporizhzhya ». Il y avait un message demandant de publier une vidéo d’un certain soldat russe qui est passé du côté de l’Ukraine.

Ils ont commencé à m’emmener jusqu’à d’autres militaires. Puis nous avons discuté avec le métropolite Luka. Lui et d’autres membres du clergé accompagnaient le convoi humanitaire. Quand ils sont revenus, ils ont dit que je devais aller avec eux. Ils m’ont mis dans une camionnette et m’ont emmené, accompagné de quatre « pro-Kadyrov », au bâtiment administratif du district de Berdyansk.

Là, j’ai été reçu par des hommes en vêtements civils sombres et des cagoules noires. Ils me semblaient très jeunes – moins de 30 ans. Ils ont commencé à m’interroger, à me fouiller, à examiner mes documents et mon téléphone. Ils ont dit que je n’étais pas un journaliste, mais un propagandiste et un espion. Ils ont essayé de me persuader de coopérer – de filmer des images sur l’aide humanitaire et l’armée russe. J’ai protesté. Cela a duré environ une heure. L’un d’eux dit alors : « Tout est clair avec vous ». Comme je l’ai compris plus tard, il s’agissait de représentants du FSB russe.

Un homme avec une cagoule a amené un autre homme plus âgé. Lorsque je lui ai demandé qui il était, il a répondu : « Je suis un homme. Vous avez deux options : soit une prison pour femmes, soit une base au Daghestan ». J’ai demandé ce que cela signifiait. Ils n’ont pas expliqué. L’homme est parti et deux jeunes hommes m’ont attrapé, ont commencé à me mettre un foulard sur les yeux et m’ont emmené dehors. J’ai crié que j’étais journaliste et que je serais recherché, que c’était mal et qu’ils ne pouvaient pas s’en tirer. Comme je l’ai appris plus tard, ils m’ont emmené au siège du Service de sécurité d’Ukraine.

Des Tchétchènes et des Daghestanais m’ont reçu. Ils m’ont mis dans une petite pièce. Il y avait une table, une chaise et une fenêtre. Elle a ensuite été fermée et il m’a été interdit de m’en approcher. Ils ont apporté une couverture sur laquelle j’ai dormi sur le sol. C’était lumineux et chaud là-bas. Ils m’ont emmené dehors seulement pour aller aux toilettes. Ils ont pris presque toutes mes affaires. Quand j’ai demandé quand je serais libérée, ils ont dit : « Quand nous prendrons Kiev ». Et ils ont ajouté : « Luka est responsable de la colonne, et il a refusé de te voir ».

De temps en temps, des occupants russes venaient pour des interrogatoires.

« Nous n’avons pas de conscience, les lois ne sont pas écrites pour nous », ont-ils déclaré. « Il n’y a plus d’Ukraine », faisaient-ils remarquer chaque jour.

« Si vous êtes enterré ici quelque part, personne ne le saura jamais et personne ne vous trouvera jamais », soulignaient constamment les occupants. Je n’ai ressenti aucune crainte – j’ai compris qu’il s’agissait de leurs méthodes de pression habituelles. Il n’y avait que du désespoir face à l’incertitude et à la perte de temps, à l’impossibilité de faire mon travail.

« On s’en fout que tu sois journaliste, que tu sois une fille », ont-ils crié, mais j’ai bien compris que ce n’était pas le cas. Le fait que je sois journaliste les a retenus.

Les Tchétchènes ont également rejoint la pression morale quotidienne du FSB. Ils m’ont contrôlé et m’ont également persuadé de coopérer : « Les gars sont sérieux et ils ne vont pas te laisser partir comme ça. Fais ce qu’ils te demandent, tu es si jeune. Sinon, tu resteras ici pour toujours ». Et ils ont ajouté : « Nous sommes le pouvoir ici et ils sont la tête ».

Ils ont apporté de la nourriture, mais je l’ai refusée. Les premiers jours, j’ai mangé mes petites provisions que j’avais apportées avec moi de Zaporizhzhya. Quand ils étaient partis, je buvais du thé sucré. J’ai senti mes forces me quitter. Même se lever était difficile. Lors de mon avant-dernière visite, je pouvais à peine me tenir debout. Cependant, j’ai continué à exiger d’être renvoyé. Quand j’ai beaucoup crié, un des Tchétchènes m’a frappé, et m’a dit que je n’étais pas chez moi ici, et que je devais surveiller mon ton.

Cependant, il y avait quelques hommes humains parmi eux qui sont venus et ont demandé si j’allais bien. Ils ont invité à manger et non à me suicider.

J’ai demandé la permission de téléphoner. Ils ont refusé. Par la suite, les fonctionnaires ont déclaré qu’ils enregistreraient un « entretien neutre » avec moi et qu’ils me laisseraient ensuite partir. J’ai insisté sur le fait que je n’inventerais rien – ils ont accepté. Après quelque temps, ils sont venus avec une caméra, ont écrit le texte et ont exigé que je le lise. Je n’étais pas d’accord de certains passages. Mais j’ai accepté d’enregistrer la vidéo. Les exigences qu’ils avaient formulées auparavant – soutien direct à la Russie et accusations contre l’Ukraine – avaient disparu.

Après avoir enregistré la vidéo, ils m’ont emmené dans un autre endroit. En chemin, ils ont crié qu’ils m’emmenaient en prison. C’était la colonie de Berdyansk. Ils m’ont seulement donné mes papiers. Ils ont qualifié mon téléphone et mon appareil photo d’outils de propagande et ont refusé de me les rendre.

J’ai passé la nuit dans la chambre d’un officier militaire russe. Il était censé me protéger. La nuit, les lumières étaient éteintes et il faisait incroyablement froid, car le chauffage ne fonctionnait plus non plus. Avec ma lanterne allumée, je comptais les heures jusqu’au matin. Ce soldat m’a dit que les personnes qui m’interrogeaient étaient du FSB. Et lui-même a eu peur « que l’on ne me tue pas dans la nuit ». Il a demandé : « Tu nous considères comme des occupants ? » Puis il a mis les armoiries et le drapeau ukrainiens devant moi et a dit : « C’est pour que tu te sentes mieux. Vous voyez – nous ne l’avons pas cassé ».

Le matin, ils m’ont remis le foulard sur la tête, m’ont fait sortir de la colonie et m’ont donné des indications. Après avoir atteint l’arrêt de bus le plus proche, je me suis rendu à l’endroit où se trouvait le convoi d’évacuation. Le jour suivant, je suis allé avec elle dans le territoire sous contrôle ukrainien.

Je tiens à remercier sincèrement tous ceux qui se sont inquiétés et ont fait des efforts pour me retrouver.

Victoria Roshchina

Traduit de l’ukrainien par Evguénia Markon

Hromadske

https://hromadske.ua/posts/tizhden-u-poloni-okupantiv-yak-ya-vibralasya-z-ruk-fsb-kadirivciv-i-dagestanciv

Evguénia Markon

https://www.facebook.com/100016861177357/posts/1110739782831384/

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61814

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« J’ai été évacuée de force de Marioupol vers la Russie »

Témoignage d’une traductrice et éditrice ukrainienne

Le récit à la première personne de Natalia Yavorska [nom changé] donne du poids à l’affirmation des autorités de la ville selon laquelle les forces russes ont fait passer la frontière à des personnes.

Selon elle, les réfugié·e·s sont interrogés dans des camps de fortune lors de leur passage en territoire russe. Certains, comme Natalia Yavorska elle-même, peuvent partir une fois que c’est fait. D’autres, qui n’ont nulle part où aller, n’ont d’autre choix que d’accepter des emplois mal payés dans les magasins locaux.

Publié à l’origine en ukrainien par le site d’information Graty, le rapport a été vérifié en contactant des bénévoles travaillant avec des réfugié·e·s ukrainiens dans la ville russe de Taganrog [ville portuaire et industrielle de l’oblast de Rostov], qui ont initialement déclaré que les réfugiés avaient été amenés dans la ville en groupes, mais n’ont pas dit s’ils étaient venus sous la contrainte – et ont ensuite cessé de répondre aux demandes.

Vous trouverez ci-dessous une traduction anglaise abrégée du récit de Natalia, qui commence par son séjour dans un abri anti-bombes dans un village situé à proximité de Marioupol. [Le texte français est établi à partir de l’article en anglais.]

***

Ils ont commencé à bombarder le bâtiment dans lequel nous étions le 8 mars. Il était si complètement détruit que nous nous sommes un peu calmés – il n’y avait plus rien à bombarder, il ne restait que notre sous-sol. Mais pour une raison quelconque, ils l’ont à nouveau bombardé le 10 mars, probablement pour qu’il s’effondre sur nous.

Le 15 mars, l’armée russe avait occupé la majeure partie de notre village [proche de Marioupol]. Ils sont arrivés à notre abri alors qu’ils passaient de maison en maison, et ont dit que tout le monde devait partir – ils évacuaient les femmes et les enfants. Nous avons demandé si nous pouvions rester et ils ont répondu : « Non, vous ne pouvez pas », comme s’ils donnaient un ordre. Nous n’avions nulle part où aller à part l’abri. Plusieurs hommes avec des familles nombreuses ont réussi à quitter la bourgade, mais nous n’avions aucun moyen de le faire.

C’était la première fois que je sortais depuis mon arrivée au refuge. C’est une sensation folle de sortir et de voir que le bâtiment dans lequel vous étiez n’existe plus – c’est juste un tas de briques. Il y avait un tas d’arbres et de pylônes à terre – des parties entières de la bourgade se sont effondrées. C’est un sentiment surréaliste de voir que la cafétéria de mon ancienne école n’est plus qu’un tas de briques, et que les manuels scolaires sont éparpillés partout. Il y avait encore une affiche sur un mur, le tableau d’honneur de l’école, avec une photo de ma sœur, et tout autour de nous, des soldats russes. [Note de l’éditeur anglais : cette reconnaissance est fondée sur les uniformes et la langue qu’ils parlaient.]

Au début, on nous a dit de nous rendre dans une école bombardée qu’ils occupaient, puis ils nous ont emmenés à pied jusqu’à la route pour sortir de la bourgade.

Notre groupe comptait environ 90 personnes; la bourgade en comptait 2000. Après avoir quitté l’école bombardée, ils nous ont transportés en bus, à plusieurs reprises.

C’était une évacuation forcée: aucun d’entre nous ne voulait quitter l’Ukraine. Si nous avions eu le choix, nous serions restés, ou nous serions allés plus loin en Ukraine. Certains ont dit qu’ils voulaient rester, mais les Russes ont dit que nous ne pouvions pas, d’un ton qui ne laissait aucune place à la discussion.

***

L’abri était en fait le seul endroit qui nous restait. La plupart des gens avec nous n’avaient plus de maison, et ils n’avaient nulle part où se cacher dans la bourgade.

Sur la route en direction de l’autoroute de Donetsk, ils nous ont fait monter dans des camions militaires. On nous a emmenés dans le village le plus proche [ndlr : nous avons choisi de ne pas nommer ce village pour ne pas identifier l’auteure], qui avait été capturé quelques semaines auparavant. Les combats s’y étaient arrêtés car les soldats ukrainiens étaient partis. Ils nous ont placés dans une école de ce village pour une journée. Le lendemain, nous avons été embarqués dans des bus.

Tout le monde, pour la plupart, nous traitait comme des criminels ou des condamnés en route pour la prison. Nous n’avions même pas le droit de savoir où on nous emmenait. Ils ne nous l’ont dit qu’à la toute fin. Si nous leur demandions : « Où nous emmenez-vous ? », ils répondaient : « Dans un endroit chaud. » Ils s’attendaient à ce que nous soyons reconnaissants d’avoir été évacués de nos maisons.

De tous mes biens, il ne me restait que le sweat-shirt que je portais et quelques photos. D’autres n’avaient pas de photos, pas de vidéos, rien.

Les bus nous emmenèrent à Novoazovsk [une ville ukrainienne sous le contrôle de la soi-disant « République populaire de Donetsk » depuis 2014], mais nous ne l’avons appris que plus tard. Cela a pris beaucoup de temps; le chauffeur savait où nous allions, mais à chaque fois qu’ils arrivaient à un endroit déterminé, on leur disait que les routes étaient bombardées et qu’ils devaient prendre une déviation. Il y avait un manque total de coordination. Tout le monde sur la route vous traite comme un sac de pommes de terre. Ils avaient reçu l’ordre de ne pas nous donner d’informations.

A Novoazovsk, il y avait des camps dits de filtration. Je ne l’ai pas inventé, c’est comme ça que les forces russes les appellent. Dans ces camps, il y avait des travailleurs portant l’uniforme du ministère russe des Situations d’urgence et des Secours en cas de catastrophe. Nous avons pu nous connecter au wi-fi destiné aux Russes – ils avaient bombardé les tours de communication et coupé tous les signaux, mais avaient laissé le mot de passe du wi-fi du type 12345678. Tout ce que nous avons fait, c’est essayer quelques mots de passe différents et tout à coup, nous avions Internet. C’est alors que j’ai appris que le centre de Marioupol était bombardé, et ce fut un grand choc. Les soldats russes nous ont dit qu’ils avaient déjà pris Kiev et Kharkiv.

Je crois savoir que Novoazovsk est un point de transfert. C’était assez sinistre, parce qu’il y avait beaucoup de véhicules militaires avec des images du [leader tchétchène Ramzan] Kadyrov, beaucoup de soldats tchétchènes et des équipements militaires en cours de redéploiement. Lorsque des lance-roquettes russes montés sur camion passent à côté de vous, c’est sinistre. En même temps, tout le monde essaie de faire semblant que tout est normal : il y a le ministère russe des Urgences et des Secours en cas de catastrophe, des bus, des tentes, des médicaments, ils prennent même votre tension artérielle. Les Tchétchènes nous ont donné des saucisses. C’était juste fou.

Camp de filtration

Un camp de filtration est une tente où un groupe de soldats est installé. Nous nous sommes tous assis dans les bus, et nous sommes entrés à tour de rôle. D’abord, ils vous photographient de tous les côtés, apparemment pour les systèmes de reconnaissance faciale qui sont maintenant déployés dans la Fédération de Russie. Ensuite, ils prennent vos empreintes digitales et scannent vos paumes. Puis ils vous interrogent avant de décider de vous libérer ou non.

Ils vous demandent quels membres de votre famille sont restés en Ukraine, si vous avez vu des mouvements de troupes ukrainiennes, ce que vous pensez de la politique ukrainienne, des autorités ukrainiennes et du Secteur droit [un mouvement d’extrême droite ukrainien]. Ils ont un grand questionnaire à remplir, mais l’interrogatoire n’était pas dur. Ensuite, j’ai dû leur donner mon téléphone. Ils l’ont connecté à un ordinateur pendant 20 minutes et je les ai vus télécharger ma liste de contacts, mais je ne sais pas ce qu’ils faisaient d’autre. Ils ont peut-être copié les données IMEI utilisées pour identifier mon téléphone.

Nous avons attendu quatre ou cinq heures que la procédure du camp de filtration soit terminée. Puis nous avons attendu encore quelques heures. Il n’y avait pas de toilettes dans les bus où nous attendions d’être interrogés. Il y en avait une dans une tranchée au loin mais ma grand-mère, qui a 70 ans, s’était tordu la jambe et ne pouvait pas marcher normalement.

Puis ils nous ont emmenés à la frontière de la DNR (« république populaire de Donetsk ») et de la Russie. Nous avons passé toute la nuit dans le bus dans des conditions vraiment difficiles.

Mon séjour en Fédération de Russie a commencé par une fouille corporelle. Les hommes et les femmes sont interrogés de manière sélective. La majorité des personnes interrogées étaient des hommes, mais je faisais partie des femmes malchanceuses qui se sont retrouvées sur la liste.

Vous êtes assis dans un sous-sol pendant deux semaines à vous faire bombarder, et la première personne que vous rencontrez à l’extérieur est un officier du FSB russe. Il m’a rendue vraiment paranoïaque. J’ai écrit quelques œuvres de fiction sur l’Ukraine, sur la guerre – je ne pense pas qu’elles soient très remarquables. Mais je me sentais quand même paranoïaque. J’avais peur – il n’arrêtait pas de me demander si je connaissais les mouvements des troupes ukrainiennes, ce que je savais des soldats ukrainiens, etc. Il posait une question, faisait une blague sur quelque chose, puis posait la même question pour voir si j’avais menti ou pas. Mais en réalité, nous avons passé la plupart du temps à parler de mon partenaire à Saint-Pétersbourg ; ce qui a le plus dérangé l’agent du FSB, c’est le fait que mon partenaire est plus âgé que moi.

Je suis inscrite sur tous les réseaux sociaux avec un numéro de téléphone ukrainien. Lorsqu’ils m’ont demandé, j’ai volontairement donné un faux numéro de téléphone, mais même cela me semblait risqué. Ils ont noté mes numéros de téléphone et m’ont posé beaucoup de questions, disant que j’étais « trop mystérieuse ». On dirait que la pire chose que l’on puisse entendre lorsqu’un agent du FSB vous emmène est que vous êtes « trop mystérieux ». Mon cœur s’est effondré à cette parole.

Mais nous avons été libérés de l’interrogatoire. Nous avons essayé de quitter le camp avec notre famille – ma grand-mère, ma mère, mon frère, ma tante et mes cousins – mais nous n’avons pas été autorisés à le faire.

S’échapper

A la place, on nous a forcés à prendre un bus pour Taganrog. Ils nous ont dit que nous irions ensuite à Vladimir [une ville de Russie centrale] en train.

Mais au lieu de cela, lorsque nous sommes arrivés à Taganrog, nous avons choisi d’aller à Rostov, où nous avons passé la nuit chez la grand-mère de ma tante.

C’est fou là-bas. Ils sont très hospitaliers, mais ils ont subi un lavage de cerveau complet par la propagande russe. Ils disent : « Ne vous inquiétez pas – vous retournerez à Marioupol en automne, tout sera nettoyé là-bas, et tout ira bien. »

Lorsque nous étions dans le train Rostov-Moscou, c’était un sentiment si étrange d’entendre tout le monde parler de Marioupol. Les gens dans le train affirmaient qu’à Marioupol, des armes biologiques étaient développées [par l’Occident] pour détruire le système reproductif des femmes russes. C’était comme une sorte de rêve collectif. Avant la guerre, j’avais vraiment cru que les Russes n’étaient pas les mêmes que Poutine. J’étais sûre que personne ne voulait la guerre avec l’Ukraine. Maintenant, je pense que même les personnes sensées de la société russe font partie de tout cela et en sont également responsables.

J’ai appelé des amis qui n’avaient aucun moyen de quitter les camps de réfugiés [en Russie, où ils ont été emmenés après les camps de filtration]. On leur a donné des cartes SIM russes. Nous voulons les aider à partir d’une manière ou d’une autre. Ils sont nourris là-bas, logés, mais ils n’ont pas de billets pour aller quelque part. Ils travaillent comme caissiers et autres personnels dans les supermarchés locaux voisins. Les gens travaillent essentiellement gratuitement. Je pense qu’on les fait sortir d’Ukraine uniquement à des fins de propagande, pour montrer que la Russie évacue les gens.

A Vladimir, m’a-t-on dit, les conditions de vie des gens varient; certains ont de la chance, d’autres non. Ils reçoivent un versement unique de l’Etat de 10 000 roubles (87 euros), mais certains ne reçoivent même pas cela. Si les femmes et les enfants obtiennent l’asile temporaire plutôt que le statut de réfugié, ils peuvent partir à tout moment. Mais la situation des hommes est moins claire : les hommes ukrainiens peuvent ne pas être autorisés à quitter la Fédération de Russie.

Tous ceux à qui je parle sont gravement épuisés. Tous ont commencé à avoir des problèmes de santé. Beaucoup de vieilles femmes ont des problèmes de santé mentale, et il n’est pas simple de les faire sortir de Russie. Elles n’ont plus de maison à Marioupol, et la simple idée de partir ailleurs est très difficile.

Mais il est encore plus difficile de vivre dans un endroit qui nie complètement votre expérience. C’est effrayant quand vous rencontrez cela en Russie: vous connaissez la vérité sur ce qui s’est passé, mais tout le monde est emprisonné dans un rêve, et vous devez deviner de quoi il s’agit.

Vous ne pouvez rester en Russie que 15 jours sans enregistrement officiel, vous devez donc vous débrouiller pour partir pendant cette période. Les personnes qui n’avaient pas d’argent, par exemple, rencontraient des problèmes. Leurs proches en Russie voulaient participer, mais ils n’ont nulle part où envoyer l’argent. Quelques-uns d’entre eux trouvent quelqu’un à proximité, lui envoient l’argent, et ces personnes envoient l’argent au camp.

Quelques personnes du camp n’avaient pas de passeport. Lorsque les bombardements ont commencé, ils n’ont pas eu le temps de les prendre et n’ont pas eu la possibilité de rentrer chez eux par la suite. Ils reçoivent des certificats russes leur permettant de travailler, mais la question de savoir comment quitter le pays reste posée. La seule option est de demander le rapatriement, mais on ne sait pas comment faire car le consulat ukrainien n’est pas ouvert.

Nous sommes allés de Rostov à Moscou, puis à Saint-Pétersbourg. Nous y sommes restés trois jours. Le 22 mars, nous avons pris le chemin de la frontière. Nous nous sommes bien préparés et avons effacé les données de nos téléphones. Mais curieusement, il était assez facile de partir   il y avait juste un interrogatoire formel sur vos proches. Pour une raison quelconque, ils ont à nouveau demandé l’IMEI du téléphone.

Mon grand-père est resté dans la bourgade près de Marioupol. Ma grand-mère regrette d’être partie. Elle voulait rester avec lui, mais tout s’est passé si vite et de façon si désordonnée qu’elle n’a pas pu prendre de décision. Son fils est également resté derrière. J’ai peur qu’on lui délivre rapidement un passeport de la DNR et qu’on le force à se battre.

Mes grands-parents, qui cuisinaient pour nous, sont également restés sur place. Nous avons même réussi à envoyer quelqu’un pour les récupérer et les évacuer, mais ils ont refusé de partir. Ils estiment que c’est leur terre. Toutes les maisons autour de celle de mon grand-père sont détruites. Il est resté dans une maison aux vitres brisées parce qu’il estime que cet endroit lui appartient et que personne n’a le droit de s’y opposer.

Ils ont recommencé à avoir du réseau téléphonique. Mon grand-père dit qu’il y a beaucoup de pillages dans les villages, et que les soldats russes sont ivres et tirent à travers les plafonds des maisons.

Il y a beaucoup de femmes dans l’abri avec des enfants. Pendant que les obus tombent, ils courent de maison détruite en maison détruite, à la recherche de quelque chose à manger. Mais les soldats russes occupent les bâtiments. C’est une situation terrible, mais c’est différent de ce que j’ai connu et je n’en sais rien.

Article publié sur le site Open Democracy, le 28 mars 2022. Traduction de l’ukrainien par Chris Moldes, traduction de l’anglais par rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/europe/russie/ukraine-russie-jai-ete-evacuee-de-force-de-marioupol-vers-la-russie.html

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Capture d’écran . 2022-03-29 à 08.23.43

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Ukraine : les origines de la menace d’une guerre généralisée

Plus de trois semaines après le début de l’attaque de l’Ukraine par la Russie, les dangers d’un conflit prolongé et/ou de l’expansion de la guerre se profilent.

Afin d’évaluer correctement ces dangers et de construire un mouvement anti-guerre efficace, il est important de comprendre la nature de la guerre.

La guerre défensive menée par l’Ukraine est à la fois une guerre étatique et une « guerre populaire ». À mon avis, la guerre menée par la Russie est une guerre impérialiste, ciblant de plus en plus la population. J’ai développé cela ailleurs (par exemple ici [https://peopleandnature.wordpress.com/2022/02/28/russia-sacrifices-economic-goals-for-military-aggression/], ici [https://peopleandnature.wordpress.com/2022/03/03/worker-activists-call-for-solidarity-against-war/], et ici[https://peopleandnature.wordpress.com/2022/03/11/putins-war-is-the-face-of-21st-century-capitalism-a-podcast/]). Dans ce texte, je me concentrerai sur les puissances occidentales et leurs relations avec la Russie et l’Ukraine ainsi que sur la crise profonde du capital qui les sous-tend.

Ces puissances occidentales ont imposé à la Russie des sanctions économiques massives et sans précédent. Leurs dirigeants ont déclaré à plusieurs reprises que, même s’ils fourniront des armes à l’Ukraine, ils craignent une escalade du conflit et refusent la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Ce refus a été dénoncé à plusieurs reprises par le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Le président russe Vladimir Poutine insiste, quant à lui, sur la menace que l’OTAN représente pour la Russie. Ses objectifs de guerre, tel qu’il les a déclarés, incluent la « démilitarisation » de l’Ukraine et la fin de « l’expansion de l’OTAN ».

Dans le mouvement anti-guerre occidental, la question de l’expansion de l’OTAN se pose de deux manières.

D’un côté, politiquement : les tendances post- ou proto-staliniennes, et d’autres, suivant le Kremlin, non seulement acceptent que l’expansion de l’OTAN est une menace majeure (sans guère l’expliquer), mais soutiennent également que l’OTAN a une plus grande responsabilité que la Russie dans le déclenchement de la guerre (oui, vous avez bien lu). L’OTAN devient ainsi une cible politique au moins aussi importante que le Kremlin. J’ai écrit ailleurs sur ces arguments viciés et nocifs, et les socialistes ukrainiens y ont répondu (par exemple ici [https://commons.com.ua/en/we-need-peoples-solidarity-ukraine/], ici [https://commons.com.ua/en/us-plaining-not-enough-on-your-and-our-mistakes/] et ici [https://commons.com.ua/en/left-west-must-rethink/]).

De l’autre, il existe une véritable peur que la guerre se répande au-delà des frontières de l’Ukraine entraînant l’implication militaire des puissances occidentales, ce qui causerait un désastre encore plus grand que celui qui affecte actuellement des millions d’Ukrainien·ne·s.

À mon avis, nous ne pouvons pas exclure la capacité du capitalisme à basculer dans cette voie, même si une analyse sereine de la situation suggère que c’est peu probable. Mais comment envisager cette possibilité terrifiante ? Je vois là une similitude avec les catastrophes sociales induites par le changement climatique. Il s’agit d’éventualités plausibles, mais qui pourraient être évitées par une action collective et sociale immédiate.

Afin de comprendre où se dirigent le capitalisme international, les puissances occidentales et la Russie, il est important d’analyser d’où ils viennent. Je commencerai par cela. Ensuite, j’aborderai la réalité de l’expansion de l’OTAN et les tendances plus larges dont elle fait partie. Et enfin je traiterai les éventuels débouchés et nos possibilités d’action collective.

Que s’est-il réellement passé ? 

Au commencement étaient l’Union soviétique, les États-Unis et la (les) guerre(s) froide(s) des années 1950-1980. Deux puissances nucléaires se défiant l’une l’autre à travers le monde, selon les livres d’histoire. Pourtant, certains marxistes ont toujours su qu’il s’agissait, avant tout, d’un double système de contrôle social.

Aux États-Unis, la peur d’un ennemi lointain a été utilisée pour renforcer la discipline sociale sur les travailleurs et travailleuses. En Europe, la « menace soviétique » étant plus proche, il était plus facile de s’apercevoir que le bloc de l’Est était loin d’être un paradis ouvrier. En URSS, le contrat social entre l’élite bureaucratique et les travailleur·se·s, forgé après la seconde guerre mondiale, a également été renforcé par la présence d’un ennemi extérieur et la mobilisation idéologique contre lui. Dans tous les cas, la peur d’une guerre nucléaire et de ses conséquences avait la double fonction de soumettre les populations et de dissuader l’autre camp.

En 1986, dans une analyse de la guerre froide parue dans la revue marxiste Critique, Mick Cox écrivait :

« Sans l’Union soviétique, la réhabilitation de l’ordre bourgeois à l’échelle mondiale aurait été impossible dans la période d’après-guerre. […] Il ne s’agissait pas d’une simple trahison subjective de la révolution par l’URSS. Objectivement, l’Union soviétique est devenue un soutien indispensable de la position des États Unis dans le monde, et le stalinisme une condition nécessaire à l’hégémonie bourgeoise dans l’après-guerre. » [1]

Évidemment, ce système de contrôle des populations n’était pas parfait, et, évidemment, il y avait des affrontements bien réels entre les puissances. Néanmoins, il y avait des limites. La guerre du Vietnam contre les États-Unis a tant duré du fait du caractère limité du soutien que lui ont apporté les élites soviétiques et chinoises, par exemple.

Dans les années 1980, alors que l’économie autarcique sous contrôle de l’État de l’Union soviétique se dirigeait vers l’effondrement, les populations d’Europe de l’Est, à commencer par le mouvement syndical indépendant polonais, ont exigé d’être libérées du joug soviétique. En 1989-91, avec l’effondrement du système soviétique, le système bipolaire de régulation internationale s’est effondré aussi. La réunification allemande a été un des premiers résultats qui a inquiété les dirigeants occidentaux.

L’expansion de l’hégémonie néolibérale dans l’espace post-soviétique ne s’est pas faite uniquement, ni même principalement, par le biais de l’OTAN. Les changements les plus dévastateurs ont été économiques. À partir de la chute de l’Union soviétique (décembre 1991), la Russie et l’Ukraine ont été plongées dans la plus grande crise économique qui ait jamais existé en temps de paix. Des pans entiers de l’industrie, y compris une grande partie de l’industrie militaire, ont été mis au rebut. Les systèmes de protection sociale se sont effondrés. Les populations d’Europe de l’Est souffraient en outre de la pauvreté et du chômage.

En Russie et en Ukraine, le capital occidental n’a pas toujours saisi la propriété, ou essayé de le faire. Les industries russes des matières premières cruciales – pétrole, gaz, minéraux et métaux – ont été pour la plupart transférées aux mains de nouveaux groupes commerciaux nationaux. Tout comme l’acier, le charbon et les produits chimiques ukrainiens. La priorité de l’occident était de briser la propriété de l’État et de détruire tout obstacle au fonctionnement des marchés. Même les banques, de manière générale, sont restées dans des mains locales.

La phase d’expansion de l’OTAN la plus importante a lieu durant cette première période post-soviétique. En 1999, la Hongrie, la Pologne et la Tchéquie l’ont rejoint et des plans d’adhésion ont été conclus avec la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et les trois États baltes, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Ils ont tous adhéré en 2004, et depuis, il y a eu quatre adhésions de petits pays des Balkans (Albanie et Croatie en 2009, Monténégro en 2017 et Macédoine du Nord en 2020).

Un cliché récurrent du discours poutiniste est que ce processus a été conduit uniquement par les puissances occidentales. Il fait fi de la réalité, à savoir que les gouvernements des années 1990 de ces pays (qui ont tous eu l’expérience historique d’être envahis ou malmenés par la Russie, et certains d’être envahis par l’Allemagne ou des anciens empires du XIXe siècle, mais dont aucun n’a été envahi par les États-Unis) ont recherché une assurance contre le nouveau revanchisme russe. Certains d’entre eux peuvent maintenant se dire qu’ils ont eu raison. (Sur le site Web de la coalition Stop the War, Ted Galen Carpenter pointe (sans ironie) l’adhésion « provocatrice » des États baltes à l’OTAN comme un signe du « comportement de plus en plus intrusif de l’OTAN » à l’origine de la guerre actuelle. Ces états avaient non seulement fait partie de l’URSS, mais aussi fait « partie de l’empire de la Russie à l’époque tsariste », écrit-il, insinuant que la domination par la Russie est leur état naturel. Il serait difficile de trouver un meilleur exemple de discours centré sur les États-Unis qui nie toute agentivité à « l’autre » colonisé).

Dans l’ancien espace soviétique, le capital ne cherchait pas seulement des adhésions à l’OTAN mais aussi à faciliter la livraison de matières premières, à pénétrer de nouveaux marchés de biens de consommation, etc. et il avait besoin de gouvernements capables de gérer le changement sociétal. En Russie, le régime Eltsine des années 1990 s’en est mal sorti.

Lorsque Poutine a accédé au pouvoir en janvier 2000, son équipe (qui réunissait des professionnels de la politique économique néolibérale et d’anciens officiers des services de sécurité, plus puissants que les premiers) a rétabli un État russe fort, d’abord avec la meurtrière seconde guerre tchétchène, puis en disciplinant les entreprises et en les forçant à payer des impôts. Le prix du pétrole a augmenté presque dès le moment où Poutine a pris ses fonctions et a atteint des niveaux record en 2008. L’économie a prospéré, les entreprises publiques et privées russes ont accédé aux marchés financiers internationaux, les riches se sont encore enrichis et le niveau de vie des Russes ordinaires s’est remis du cauchemar des années 1990.

Quant à la géopolitique, malgré toutes leurs dénégations de diviser le monde en « sphères d’influence », les puissances de l’OTAN se sont servies de la Russie de Poutine comme gendarme pour contrôler certaines parties de l’ancien espace soviétique. Elles avaient une « guerre contre le terrorisme » à mener après le 11 septembre et les guerres en Irak, en Libye et en Afghanistan qui ont suivi, ainsi que la terreur saoudienne au Yémen. Cette politique a persisté non seulement jusqu’en 2014, lorsque l’annexion de la Crimée par le Kremlin a provoqué une réponse occidentale limitée, mais, pour l’essentiel, jusqu’au mois dernier.

En 2001-03, l’OTAN a soutenu la guerre de la Russie contre la Tchétchénie. Lord George Robertson, alors secrétaire général de l’OTAN, a expliqué en 2002 que le chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, avait été « l’instigateur d’un incroyable nouveau rapprochement » qui avait « mis définitivement fin à la guerre froide et rapproché si étroitement l’OTAN et la Russie ». (Robertson, membre de ce parti politique suprêmement pro-OTAN, le parti travailliste britannique, s’est mis en quatre pour défendre les multiples crimes de guerre russes en Tchétchénie lors de cette même conférence de presse.)

En 2008, les États-Unis ont poussé leurs alliés de l’OTAN à recruter la Géorgie, mais la France, l’Allemagne et d’autres se sont opposés. La Géorgie, sans cesse provoquée par l’empiétement russe et encouragée par les États-Unis, a déclenché une guerre dans laquelle elle a été rapidement vaincue. Mais en quelques semaines, l’attention des puissances occidentales était ailleurs : l’effondrement de la banque Bear Stearns aux États-Unis a déclenché le plus grand krach économique et financier depuis 1929.

La version poutinienne de l’impérialisme russe est née pendant le boom des prix du pétrole, mais a pris forme pendant le ralentissement économique qui a suivi le krach. Une fois que le prix du pétrole est reparti à la baisse et que la Russie est entrée en récession, l’habileté de Poutine à compenser la faiblesse économique sous-jacente de la Russie par la force militaire est devenue évidente.

Le ralentissement économique d’après 2008 a constitué la toile de fond du renversement en 2014 du président ukrainien, Viktor Ianoukovitch. Il avait hésité entre renforcer les liens avec la Russie ou se tourner vers l’UE. L’UE a proposé un accord d’association, mais le misérable programme de soutien qui l’accompagnait a laissé stupéfaits les responsables ukrainiens qui se sont alors retournés vers Moscou. Cela déclencha les manifestations qui devinrent quelques semaines plus tard la « révolution de Maïdan ».

Les analyses de ce processus mettent en lumière l’incompétence et l’indécision des puissances occidentales. L’historien économiste Adam Tooze concluait :

« Au pire de la crise en 2008-09, l’Occident a franchement négligé l’Europe de l’Est, malgré le fait que les discussions sur l’expansion de l’OTAN avaient mené à une guerre avec la Russie en Géorgie à peine quelques semaines avant le déclenchement de la crise en août 2008. […] Puis, en 2013, l’UE s’est laissée entraîner dans une confrontation avec Poutine à propos de l’Ukraine. Et tout cela à un moment où l’administration Obama poussait l’Accord de partenariat transpacifique, considéré à Pékin comme une stratégie agressive d’endiguement, et alors que le Japon et la Chine s’affrontaient à propos des îles Senkaku en mer de Chine orientale. [2] »

Cette image d’une alliance « négligente et somnambule » ne concorde guère avec le récit selon lequel l’expansion de l’OTAN a été le principal moteur de l’évolution des relations russo-occidentales. La réponse occidentale à l’attaque de la Russie contre l’Ukraine en 2014 non plus. Les sanctions n’étaient pas liées à son soutien aux gangs armés qui ont créé les « républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk, mais uniquement à l’annexion de la Crimée. Ils ont restreint le flux de financement vers les entreprises publiques et privées russes, mais se sont bien gardés d’avoir un impact sur les exportations de pétrole et de gaz.

La guerre de la Russie contre l’Ukraine à partir de 2014 était à la fois une aventure impériale visant l’État et un exercice de contrôle social. Le Kremlin craignait, à juste titre, que le renversement de Ianoukovitch puisse présager des agitations en Russie, où la baisse du niveau de vie et l’autoritarisme provoquaient déjà des réactions. Là aussi, Poutine a servi de gendarme au capital international, tout comme plus récemment avec ses interventions en Biélorussie (2020) et au Kazakhstan (cette année).

Après le Donbass, il y a eu l’intervention militaire de la Russie en Syrie à partir de 2015. C’est avec le soutien russe que le dictateur Bachar al-Assad a noyé dans le sang l’une des plus grandes révoltes populaires de ce siècle. Il vaut la peine de rappeler les remarques de Leila al-Shami dans cette interview [https://peopleandnature.wordpress.com/2016/12/16/tyrants-across-the-world-know-now-they-can-maintain-power-through-mass-slaughter/] publiée pendant le siège d’Alep en décembre 2016 :

« La grande avancée est menée par des milices chiites, qui rendent des comptes à l’Iran, et les bombardements aériens ont été effectués par les forces aériennes russes et syriennes. […] Les principaux défenseurs de la ville sont les troupes de l’Armée Syrienne Libre, et maintenant elles sont devenues les cibles, avec les civils. Il est très clair que ce bain de sang et ce massacre absolu du peuple ne feront qu’accroître l’extrémisme. Les habitants d’Alep voulaient se débarrasser de la dictature et maintenant ils sont en train d’être annihilés. […]

La Russie cible systématiquement les hôpitaux et les infrastructures civiles. Non seulement au cours de cette récente escalade, mais depuis le début de son intervention. […]

Cette idée [avancée par les poutinistes du mouvement ouvrier occidental] d’intervention et de changement de régime soutenu par les étasuniens est sans fondement. Parce que [le président étasunien Barack] Obama a adopté une position isolationniste, il n’est pas intervenu pour renverser le régime d’Assad et il n’a jamais exigé la fin du régime. Il a exigé le départ d’Assad à un moment donné, mais l’idée était de maintenir le régime en place, une solution à la yéménite. Obama s’est opposé à armer les troupes de l’ASL, il a empêché d’autres pays de fournir les armes défensives dont ils ont besoin pour protéger les communautés des attaques aériennes, et il a de fait cédé la Syrie à la Russie, à un autre impérialisme sauvage, à la suite de l’attaque à l’arme chimique en Ghouta. […]

Le régime d’Assad aurait été renversé depuis longtemps s’il n’y avait pas eu les soutiens iranien et russe. Le régime était au bord de l’effondrement avant que l’Iran n’intervienne, puis il était à nouveau au bord de l’effondrement avant que la Russie n’intervienne. »

Il n’y a pas eu d’expansion de l’OTAN. Il n’y a pas eu de réaction quand Assad, avec le soutien de la Russie, a franchi la « ligne rouge » qu’Obama avait annoncée sur l’utilisation des armes chimiques. Il y avait une division des sphères d’influence. Ce n’est qu’en février de cette année qu’elle s’est brisée.

L’expansion de l’OTAN et la crise du capital

Le 25 février, au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le socialiste ukrainien Taras Bilous a publié une puissante Lettre de Kiev à la gauche occidentale [https://www.opendemocracy.net/en/odr/a-letter-to-the-western-left-from-kyiv/]. Dans celle-ci il salue celles et ceux qui ont manifesté devant les ambassades russes et organisé d’autres types de soutien et il dénonce « ceux qui ont imaginé « l’agression de l’OTAN en Ukraine » », et qui « étaient incapables de voir l’agression russe ». Il écrit :

« Combien de fois la gauche occidentale a-t-elle évoqué les promesses informelles des États-Unis à l’ancien président russe, Mikhaïl Gorbatchev, à propos de l’OTAN (« pas un pouce vers l’est »), et combien de fois a-t-elle mentionné le mémorandum de Budapest de 1994 [en vertu duquel l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan ont renoncé aux armes nucléaires], qui garantit la souveraineté de l’Ukraine ? Combien de fois la gauche occidentale a-t-elle soutenu les « préoccupations légitimes en matière de sécurité » de la Russie, un état qui possède le deuxième plus grand arsenal nucléaire du monde ? Inversement, combien de fois a-t-elle rappelé les préoccupations en matière de sécurité de l’Ukraine, un État qui a dû échanger ses armes nucléaires, sous la pression des États-Unis et de la Russie, contre un bout de papier, le mémorandum de Budapest ; mémorandum que Poutine a définitivement piétiné en 2014 ? N’a-t-il jamais traversé l’esprit des critiques de gauche de l’OTAN que l’Ukraine est la principale victime des changements provoqués par l’expansion de l’OTAN ? »

J’ai échangé à propos de cette lettre avec un bon ami ; appelons-le Errol Duck. Il disait dans un e-mail que, pour saisir la réalité de l’expansion ou de la non-expansion de l’OTAN, nous devions comprendre plus clairement comment la gestion néolibérale du capitalisme a échoué. Pour le citer (avec sa permission) :

« La question n’est-elle pas en réalité que la composante économique néolibérale du Nouvel Ordre Mondial n’a pas réussi à intégrer la Russie dans le système capitaliste mondial d’une manière qui la rendrait conforme aux normes édictés par le consensus de Washington ? À mon avis, l’origine de cet échec réside dans le fait que la thérapie de choc des années 1990 est allée beaucoup trop loin et que les bouleversements qu’elle a imposés à l’économie post-soviétique ont empêché un transfert des actifs de l’État aux nouvelles élites d’une manière qui puisse les rendre enclines à respecter les règles du marché. Au lieu de cela, le gangstérisme a prévalu, les vainqueurs cherchant à légitimer leurs gains en soutenant un dirigeant politique qui avait lui même le soutien de la seule institution de l’État russe qui laissait espérer de la continuité, à savoir l’armée.

Tout cela n’aurait guère préoccupé l’Occident (de nombreux régimes mafieux existent dans le monde) si la Russie n’avait pas une telle importance stratégique en Eurasie et de si vastes réserves d’énergie fossile. Tout cela a conduit à une étrange danse entre les élites occidentales et russes, qui sont passées d’un rapprochement impudique à la répulsion. Poutine ne se serait-il pas lassé de tout cela et, jugeant le moment présent comme un moment de faiblesse pour l’Europe et les États-Unis, n’aurait-il pas décidé de lancer les dés en espérant sortir vainqueur ?

Le moment actuel montre que l’usage stratégique de l’OTAN par les puissances occidentales a fait partie du problème. L’OTAN a fonctionné comme le gros bâton, utilisé à chaque fois que les incitations économiques à se conformer ont échoué entretenant ainsi l’idée d’agression expansionniste. Mais cette stratégie très risquée qui repose finalement sur la crainte de la destruction mutuelle ne sert à rien quand il s’agit de défendre la démocratie et le droit à l’autodétermination nationale. »

À mon avis, il s’agit d’une bonne contribution pour expliquer comment les relations entre les puissances occidentales et la Russie ont évolué. Ma question est : aurait-il pu en être autrement ? Errol dit que les puissances occidentales n’ont pas réussi à intégrer la Russie d’une manière conforme au consensus de Washington. Mais cela n’a pas été faute d’avoir essayé.

Le FMI, la Banque mondiale et les institutions européennes telles que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) ont vraiment essayé d’intégrer les marchés financiers russes et ukrainiens, et d’autres marchés ex-soviétiques, dans le système mondial. Elles ont essayé d’encourager le développement de marchés de consommation semblables à ceux de l’Europe occidental. Elles ont essayé de réformer les aides non monétaires aux populations (par exemple, les services municipaux à bas prix et les services sociaux gratuits) selon les principes néolibéraux. Et elles ont fait quelques progrès, qui ont été balayés par la crise financière de 1998, puis à nouveau par la crise financière de 2008-09 et leurs répercussions.

Le gangstérisme, au sens restreint, n’était qu’une phase temporaire de la forme de capitalisme émergeant fondé sur la recherche de profit et à forte densité de milliardaires. Lorsque l’État russe s’est effondré au début des années 1990, la plupart des oligarques [3] ont certainement eu besoin de la force armée, souvent fournie par des gangsters, pour asseoir leurs droits de propriété. Avec Poutine, est apparu le gangstérisme dans un sens plus large : l’appareil répressif perfectionné à l’époque soviétique a été refaçonné pour discipliner à la fois le travail et le capital privé. Tout le développement du capitalisme rapace post-soviétique a été facilité par l’architecture financière mondialisée qui a permis la fuite des capitaux (la transformation des actifs en argent liquide et leur transfert vers des sites offshore). Ces nouveaux capitalistes ont été intégrés au système financier international, mais sans se conformer au consensus de Washington ni à aucune autre règle.

Dès que les entreprises russes, et certaines ukrainiennes, sont devenues très rentables entre 2002 et 2008, cette intégration a été très fructueuse. Certains capitaux ont même commencé à revenir de leurs refuges offshore. La Russie n’a cependant pas réussi à échapper à la « malédiction des ressources » c’est à dire à une dépendance excessive à l’égard des bénéfices des exportations de matières premières conjuguée à l’absence de développement industriel local. Les règles financières néolibérales, comme l’opposition supposée des puissances occidentales à la « corruption », ont toujours été opportunistes et limitées, elles n’étaient pas un principe essentiel. L’apparence de légalité que les pays riches se donnent tout en passant des accords avec des états gendarmes ailleurs, n’est pas l’exception, elle est la règle.

Je reviens maintenant au point soulevé par Errol, à savoir que les stratégies militaires de l’impérialisme ne peuvent être comprises séparément de ses stratégies financières et politiques. L’OTAN est un système ; la Réserve fédérale des États-Unis, le FMI et d’autres institutions financières en sont un autre ; et les alliances politiques en sont encore un troisième. Loin d’être coordonnés, ou tout-puissants, ces systèmes n’ont pas réussi à intégrer la Russie post-soviétique et maintenant s’affolent pour rattraper leur retard.

J’irais plus loin et dirais que l’action coordonnée de ces systèmes, comme les principes économiques néolibéraux qui les fondent, est une chimère idéologique. Le mieux qu’ils peuvent faire, c’est la gestion de crise. La crise du capitalisme du XXIe siècle, son effrayante tendance inhérente à enrichir les riches et à appauvrir les pauvres, son incapacité à gérer efficacement la pandémie ou à faire face à la menace du réchauffement climatique : tout cela est la règle, pas l’exception. Le régime de Poutine, et la guerre qu’il mène actuellement, est une expression de la vraie nature du capital, et non pas une aberration.

La stratégie militaire des puissances occidentales, si on peut l’appeler ainsi, doit certainement s’inscrire dans ce contexte. Elles n’ont aucun problème avec les régimes mafieux et leurs crimes de guerre, que ce soit la Turquie au Kurdistan, l’Indonésie au Timor oriental ou l’Arabie Saoudite au Yémen. Même dans le cas de la Serbie de Slobodan Milosevic, ils ont cherché à contenir, et non à empêcher, son massacre terroriste en Bosnie.

La Russie et la Chine sont différentes : des empires historiques avec leurs propres ambitions impériales. Aussi réelle qu’ait été l’opportunité d’intégrer plus efficacement la Russie dans les années 1990, elle ne s’est pas concrétisée. Cet échec est le résultat de la crise plus profonde du capital, l’attribuer au complexe militaro-industriel étasunien et à l’expansion de l’OTAN est absurde.

Peu de temps après l’arrivée au pouvoir de Poutine, ce complexe a en effet déchaîné sa force, en Irak. Le Kremlin venait à peine de retrouver un peu de sa puissance, et seulement sur le territoire de la fédération de Russie (Tchétchénie). Après l’Irak, arriva le discours de Poutine à Munich, avertissant qu’il ne pouvait y avoir de « monde unipolaire » (2007), puis la guerre de Géorgie (2008). Ensuite, dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008-09, les puissances occidentales n’ont pas réussi à intégrer l’Ukraine : un péché d’omission (« négligent, somnambule ») selon Tooze, et non de commission (« expansion de l’OTAN »). Enfin la Syrie (2015-16, et après) où la Russie a supervisé une orgie de meurtres et de tortures pendant que les États-Unis se sont tenus à l’écart. Yassin al-haj Saleh, l’écrivain marxiste syrien, [https://peopleandnature.wordpress.com/2022/03/09/why-ukraine-is-a-syrian-cause/] en a conclu :

« Pourtant, il n’y a guère eu de voix en Occident pour condamner la guerre de Poutine en Syrie. Pourquoi ? En raison de la longue et criminelle « guerre contre le terrorisme », qui a été au fondement d’une large coalition internationale contre les terroristes, c’est-à-dire les groupes islamiques nihilistes sunnites, où les États-Unis et l’Union européenne sont de facto alliés à la Russie, ainsi qu’à des types comme Assad, Abdel Fattah al-Sisi en Égypte, Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite et Mohammed ben Zayed aux Émirats arabes unis et, bien sûr, à l’État d’apartheid israélien. »

Cela était l’essence des relations russo-occidentales entre 2014 et le mois dernier. La Russie a été sanctionnée pour avoir annexé la Crimée et exclue du G8, mais son emprise sur l’est du Donbass via ses mandataires a été renforcée et elle a eu les mains libres en Syrie.

Réécrivant l’histoire de manière extraordinaire pour dépeindre la Russie et la Chine comme des victimes, Lindsey German de la coalition Stop the War, affirme qu’elles « ont eu le sentiment d’avoir été dupées pour soutenir un changement de régime » après le bombardement occidental de la Libye en 2011. Selon German, l’exclusion du G8 a été un « coup dur pour Poutine », qui « est alors intervenu en Syrie pour démontrer que la Russie avait encore un rôle important à jouer à l’international ». Encore une fois, « l’autre » colonisé est dénué de toute agentivité. La révolte syrienne, véritable cible de Poutine, n’existe tout simplement pas, et la guerre populaire actuelle en Ukraine non plus, à en juger par le site web de Stop the War.

L’approche unilatérale sur l’expansion de l’OTAN est pauvre politiquement pour la raison évidente qu’elle détourne de la responsabilité unilatérale du Kremlin dans l’assaut contre l’Ukraine. Mais elle est également pauvre analytiquement, car elle invisibilise les crises interdépendantes du système capitaliste et de son leadership néolibéral. Cette approche a plus à voir avec une théorie du complot déformée qu’avec une explication cohérente.

Et maintenant ?

Quelle que soit l’issue de la guerre, les sphères d’influence seront redivisées. L’équilibre post-soviétique n’est plus d’actualité. Les mesures prises par les puissances occidentales contre la Russie devraient ruiner son économie pendant des années. Les sanctions, y compris contre la banque centrale, sont de grande envergure, sans comparaison à celles de 2014. Les plus grandes compagnies pétrolières occidentales quittent la Russie. La politique allemande a fait un virage à 180 degrés, pour armer l’Ukraine. La perspective de coupes drastiques dans les achats de pétrole et de gaz est en discussion.

Il semble également inévitable que l’Europe centrale et orientale soit davantage militarisée, à la fois par l’expansion de l’OTAN (qui sera sûrement revigorée à la suite de la guerre russe en Ukraine), par exemple en Scandinavie et dans l’ouest des Balkans, mais aussi par le biais de nouvelles formations telles que la Joint Expeditionary Force défendue actuellement par le gouvernement britannique.

Les conséquences pour l’économie mondiale sont également lourdes, et c’est dans ce contexte que naissent les craintes d’une guerre généralisée.

Les déclencheurs les plus plausibles ont été discutés dans la presse : utilisation par la Russie d’armes chimiques ou nucléaires tactiques, action militaire russe contre la Pologne ou d’autres pays membres de l’OTAN, erreurs de calcul ou de communication militaires. Je ne vais pas reprendre ces discussions ici. The Economist (édition du 19 mars) conclut à ce sujet :

« Il est important de distinguer le risque relatif du risque absolu. Les risques d’une escalade du conflit conduisant à l’utilisation d’armes nucléaires en Europe sont plus élevées qu’à n’importe quel moment depuis 1962. Une telle issue n’est pas pour autant probable. Pour M. Poutine, aggraver la guerre au point de faire intervenir l’OTAN mènerait à une défaite décisive en Ukraine, et prévoir de conjurer cette défaite par des moyens nucléaires serait prendre le risque de représailles massives. »

Mais, ajoute The Economist : « les enjeux sont plus importants – peut-être existentiels – pour M. Poutine que pour ses adversaires occidentaux ».

Les menaces publiquement échangées entre la Russie et les puissances occidentales suggèrent que tout le monde sait où sont les limites. Ces puissances peuvent fournir des armes à l’Ukraine, la déclaration russe selon laquelle les convois les transportant sur le territoire ukrainien seraient des cibles légitimes ne change pas grand-chose sur le terrain. Les appels du gouvernement ukrainien à la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne ont été refusés. La presse spécule sur le fait que la Russie pourrait utiliser des armes chimiques pour pousser les puissances occidentales à réagir. Qui vivra verra.

Comment les mouvements sociaux et syndicaux peuvent-ils réagir à ces horreurs ? C’est une question immense, et je ne fournirai pas de réponse complète. Voici quelques réflexions à ce sujet.

Premièrement, nous devons nous fier aux méthodes par lesquelles notre potentiel peut être réalisé : l’organisation collective et la mobilisation au niveau des quartiers et des lieux de travail, à partir desquels nous pouvons former des réseaux de solidarité internationale. Ces méthodes sont d’ores et déjà utilisées par des milliers de militants pour soutenir des millions de réfugiés ukrainien·ne·s.

Deuxièmement, l’activité solidaire ne s’arrête pas à la frontière ukrainienne ou à la frontière russe. Il existe de nombreuses façons de soutenir les Ukrainien·ne·s, et des nombreuses organisations le font déjà. Nous pouvons également construire des liens avec le mouvement anti-guerre en Russie, comme le fait déjà le syndicat enseignant NEU, par exemple.

Troisièmement, nous ne pouvons pas ignorer la résistance armée à l’invasion russe, l’action des Ukrainien·ne·s pour protéger leurs communautés. Nous devons être conscient·e·s des énormes dangers : les conflits militaires favorisent intrinsèquement les machines d’État et autres hiérarchies, et défavorisent les collectifs et les communautés. Il me semble que cela est une leçon de l’expérience syrienne. Néanmoins, notre mouvement doit soutenir nos ami·e·s ukrainien·ne·s qui rejoignent les unités de défense territoriale, et les jeunes du milieu antifasciste à travers l’Europe (des centaines, je crois) qui se rendent en Ukraine pour rejoindre la résistance contre la Russie.

Quatrièmement, en tant que mouvement, nous pouvons avoir des revendications vis à vis de notre propre gouvernement ou tout autre gouvernement, mais nous n’avons pas à jouer le jeu de résoudre les problèmes des politiciens capitalistes à leur place. Prenons l’appel pressant de l’Ukraine pour la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Je sais pourquoi de nombreux amis ukrainien·ne·s, dont les villes sont pulvérisées par les bombes russes, la soutiennent. Personnellement, cela me fait peur, car cela laisse entrevoir la perspective de l’élargissement du conflit, et j’aurais du mal à voter pour, bien que je soutienne la livraison d’armes à l’Ukraine dans les circonstances actuelles. Mais de toute évidence personne ne viendra me demander mon avis là-dessus.

Ce que je peux faire, et nous pouvons tou·te·s faire, c’est insister sur les mesures que notre gouvernement ignoble et opportuniste pourrait prendre, et dont il ne parle même pas : annuler la dette extérieure de l’Ukraine et lutter contre les paradis fiscaux, sans quoi les sanctions contre les oligarques russes auront toujours un effet limité. Et bien sûr, nous pouvons contester l’hypocrisie raciste à l’égard des réfugié·e·s, comme le font déjà de nombreuses personnes et organisations.

Notre mouvement doit-il être entraîné dans des débats sur ce qu’il faut faire avec l’OTAN ? Paul Mason, le journaliste socialiste dont je partage souvent les dénonciations contre le poutinisme dans le mouvement ouvrier, répond oui. Il y voit une opportunité pour « reconcevoir l’OTAN comme une alliance uniquement défensive » et « démocratiser les appareils professionnels sécuritaire et militaire occidentaux dominés par la droite » [4]. Pour moi, cela ressemble à une variante de la proposition social-démocrate classique de démocratiser l’État capitaliste ; variante qui a beaucoup moins de potentiel au 21e siècle qu’elle n’en avait lorsqu’elle a été évoquée pour la première fois à la fin du 19e.

Depuis une perspective opposé, la coalition Stop the War se concentre également sur l’OTAN. Onze députés travaillistes ont été menacés de mesures disciplinaires par le dirigeant travailliste Keir Starmer, pour avoir signé une déclaration de Stop the War qui réfutait l’idée que l’OTAN était une alliance défensive et l’appelait à « arrêter son expansion vers l’est et à s’engager dans un nouvel accord de sécurité pour l’Europe ». Mais la déclaration proposait une équivalence morale sordide entre la guerre défensive de l’Ukraine et l’agression du Kremlin [5]. Elle commençait par s’opposer à « toute guerre contre l’Ukraine » et à appeler à un accord « qui reconnaisse le droit du peuple ukrainien à l’autodétermination et réponde aux préoccupations de sécurité de la Russie » (comme si ces deux choses se valaient).

Cinquièmement et pour finir, nous ne devons pas être paralysé·e·s par la peur de l’extension du conflit. De telles peurs ont été utilisées pendant les trente glorieuses, à la fois par la classe dirigeante étasunienne et l’élite soviétique, pour rendre les travailleuses et les travailleurs politiquement soumis·e·s. Aujourd’hui, alors que les compromis sociaux de l’après-guerre ont depuis longtemps été déchirés, la stratégie de la peur peut être tentée à nouveau, par des dirigeants de tous bords. Cette peur est aggravée par la menace du réchauffement climatique, qui, comme le danger nucléaire, plonge ses racines dans la crise capitaliste.

Les méthodes que nous avons pour résister : la solidarité, l’organisation, l’action collective, ont fait tomber des dictatures, ont transformé des sociétés et bouleversé le monde par le passé. Elles peuvent le faire à nouveau.

[1] Mick Cox, « The Cold War as a System », Critique n° 17 (1986), pages 17-82 (ici page 36). L’article entier vaut d’être lu, comme beaucoup d’autres textes parus dans Critique dans les années 1970 et 1980, Hillel Ticktin, rédacteur en chef de Critique, a développé l’idée que l’Union soviétique était une des deux parties d’un système de contrôle social par le capital. On peut trouver une interview récente intéressante de lui ici :

https://commons.com.ua/en/intervyu-z-gillelem-tiktinom/

[2] Adam Tooze, Crashed : how a decade of financial crises changed the world (Penguin Books, 2018), pages 611-612.

[3] J’utilise le terme oligarque pour indiquer un homme d’affaires avec une influence politique dans les pays post-soviétiques (et je le fais depuis les années 1990). Il a été suggéré qu’il s’agit là d’un jugement moral normatif, et qu’on utilise le terme oligarque pour les businessmen russes alors qu’on ne le ferait pas pour Jeff Bezos ou Bill Gates. Ce n’est pas mon cas.

[4] https://paulmasonnews.medium.com/ukraine-outlines-of-a-marxist-position-8410859acfc7

[5] https://www.stopwar.org.uk/article/list-of-signatories-stop-the-war-statement-on-the-crisis-over-ukraine/

Simon Pirani, 21 mars 2022

https://peopleandnature.wordpress.com/2022/03/21/ukraine-the-sources-of-danger-of-a-wider-war/

Traduction Elisa Moros.

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61808

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Les bolcheviks et l’enjeu territorial de l’Ukraine de l’Est (1917–1918)

Il y a trois semaines déjà, dans son discours consacré à l’invasion militaire de l’Ukraine, Poutine nous a fait une présentation détaillée de sa vision du monde et de l’histoire. Poutine explique que les Ukrainiens n’existent pas, que leur identité est une pure invention et que l’État ukrainien est une erreur. Plus qu’une erreur, c’est une création illégitime, un vol à la Russie. Poutine est particulièrement en colère contre Lénine et son concept de l’URSS en tant qu’État fédératif, affirmant que c’était une bombe à retardement qui a contribué à la chute de l’Union soviétique, qu’il perçoit comme « la plus grande catastrophe du XXe siècle ». Poutine exprime ouvertement ses sympathies envers Staline, car ayant renoncé aux idées de Lénine il a pu construire « un État strictement centralisé et totalement unitaire » dans les frontières d’un ancien empire russe. Poutine lui reproche seulement de ne pas avoir révisé en profondeur les principes léninistes, c’est-à-dire de ne pas avoir aboli l’indépendance formelle des républiques soviétiques.

Même parmi ceux qui ne remettent pas en cause le droit historique de l’Ukraine à un État indépendant, il est courant de supposer que ses frontières internationalement reconnues sont, en essence, artificielles. Beaucoup ne remettent pas en question les affirmations de Poutine selon lesquelles les régions du sud-est de l’Ukraine ont été « volées » à la Russie au profit de l’Ukraine. Depuis 2014, Poutine affirme que ces régions « historiquement russes » auraient été rattachées à l’Ukraine dans les années 1920.Voyons si cela a quelque chose à voir avec des faits historiques.

En effet, ce sont les bolcheviks, sortis vainqueurs de la lutte pour le pouvoir, qui ont dû résoudre en pratique le problème de la frontière entre la Russie et l’Ukraine. Tracer les limites d’un nouveau pays au sein d’un empire auparavant centralisé n’a rien d’anodin, d’autant plus que les provinces qui allaient constituer la future Ukraine n’avaient pas de statut spécial ou d’autonomie dans l’Empire tsariste. Au XIXe siècle, le territoire de l’Ukraine actuelle a été divisé en trois gouvernements généraux qui regroupaient plusieurs provinces : le gouvernement général de Kiev (nord-ouest), celui de Petite-Russie (nord-est) et le gouvernement général de Nouvelle-Russie et Bessarabie (est et sud). Après la liquidation graduelle des gouvernements généraux, la subdivision en trois régions a de facto persisté. Ces structures héritées de l’empire n’ont pas simplement disparu en 1917 sans laisser de traces. En 1917-1918, leur persistance va non seulement influencer les stratégies organisationnelles des acteurs politiques et les guider dans leurs choix, mais sera également l’un des facteurs déterminant leurs « géographies mentales » (Cœuré et Dullin 2007).

Les bolcheviks en Ukraine et l’oubli de la question nationale

La révolution de Février met fin au tsarisme ; en Ukraine, comme dans le reste de l’empire, les soviets et le gouvernement provisoire commencent à se disputer le pouvoir. Mais à Kiev, un troisième acteur politique revendique son droit au pouvoir : la Rada centrale, assemblée réunissant différents partis politiques ukrainiens, a l’ambition de rendre l’Ukraine autonome. L’unique recensement de 1897 ne comportait pas de données sur l’appartenance ethnique des habitants de l’Empire (Krawchenko 1985). Par conséquent, d’après les défenseurs de l’autonomie, les Ukrainiens seraient tous ceux qui avaient indiqué le « petit-russien » comme langue maternelle ; l’Ukraine comporterait ainsi des territoires où cette population est majoritaire. Une telle manière de définir l’espace politique était assez logique : pour un pays dont les terres avaient été depuis longtemps soumises à la puissance impériale qui niait la subjectivité historique et culturelle de ses habitants et qui structurait les circuits économiques selon les besoins de la métropole, les critères de légitimité historique ou de rationalité économique pouvaient difficilement servir d’arguments en faveur de l’autonomie. En fonction de ces données, la Rada centrale établit une liste des provinces qui devaient être tenues pour ukrainiennes, et qui rassemble celles de Kiev, Volhynie, Podolie, Poltava et Tchernigov, mais également les provinces orientales et méridionales de Kharkov, Iekaterinoslav, Kherson et Tauride (sans la Crimée). Bien que les grandes villes étaient les centres de domination coloniale et parlaient le russe, la population autochtone des campagnes parlait l’ukrainien et était majoritaire partout (Krawchenko 1985).

Quant aux militants du Parti bolchevique, l’autonomie de l’Ukraine et son futur territoire n’étaient guère une priorité. Un des membres du parti se rappelait qu’ils étaient « extrêmement peu préparés à saisir l’idée de l’unité de l’Ukraine » et ne se posaient pas de questions quant à ses éventuelles frontières. De fait, les espaces géographiques dans lesquelles les bolcheviks menaient leurs activités et tissaient leurs liens dépendaient avant tout des réseaux formés par les soviets. Sur le territoire de la future Ukraine, on en compte trois en 1917 – un avec le centre à Kiev, l’autre autour d’Odessa et le troisième réunissant les soviets de la région industrielle de Donets-Krivoï Rog. Cette division recoupe largement la carte administrative de l’époque tsariste où on trouve aussi les trois régions. Les branches régionales du Parti bolchevique se forment suivant le même principe territorial et les militants s’organisent dans les limites de ces trois zones.

Peu de temps après, les membres du POSDR(b) sont dépassés par les évènements auxquels ils n’étaient guère préparés. En octobre 1917, ce ne sont pas les bolcheviks qui l’emportent sur le Gouvernement provisoire à Kiev, mais la Rada centrale qui consolide son pouvoir. Evgenija Boš, membre de la branche kiévienne du parti, écrit à ce propos : « quand la question de l’autodétermination de l’Ukraine a été soulevée en pratique », l’organisation est restée sans « aucun programme réel ».

Relier les deux rives du Dniepr – un défi pour les bolcheviks de Kiev

Le plan initial de la prise de pouvoir par la force ayant échoué à Kiev, le plan B des bolcheviks consistait à organiser un Congrès des soviets conjointement avec la Rada centrale. La deuxième partie du plan supposait de faire venir massivement les délégués bolcheviks des provinces orientales et grâce à leur nombre faire pencher la balance en faveur des partisans du nouveau pouvoir à Petrograd. Le bilan du congrès s’avère pourtant désastreux : les sympathisants de la Rada ont remporté la majorité. Les bolcheviks doivent improviser un plan C. Ils décident de « chercher un endroit où le prolétariat est plus nombreux, plus concentré, plus conscient ». Ainsi, la délégation met le cap à l’Est et se dirige vers Kharkov, une grande ville industrielle. Les nouveaux arrivants tentent de convaincre leurs camarades qu’ils sont tous liés par un but commun – soviétiser et bolcheviser l’Ukraine dans son ensemble. Cependant, les bolcheviks de l’Est voulaient tout d’abord s’implanter durablement dans l’oblast industriel et ouvrier de Donets-Krivoï Rog en laissant les paysans ukrainiens des provinces occidentales choisir le pouvoir « à leur image ». Les Kiéviens traitaient l’approche de leurs camarades de « politique de l’autruche » et les blâmaient de vouloir « se barricader dans leur Donbass ».

Malgré les désaccords, le 12 décembre 1917, le congrès à Kharkov proclame le pouvoir des soviets, déclare la création de la République soviétique d’Ukraine rattachée à la Russie par des liens fédératifs et annonce le renversement de la Rada. Le nom de ce nouvel État est identique à celui choisi par la Rada – la République populaire d’Ukraine ou UNR. Il est clair qu’il s’agissait de substituer l’UNR soviétique à l’UNR de la Rada. L’idée de l’État ukrainien tel qu’il a été défini par le mouvement national était plus influente qu’il ne le semblait et le Parti bolchevik n’a pas eu d’autre choix que de l’adopter aussi.

La République soviétique de Donets-Krivoï Rog

En réalité, le consensus effectif sur ces questions au sein du Parti était loin d’être acquis. Au moment de la proclamation de l’Ukraine soviétique, les leaders bolcheviques de Kharkov bâtissaient déjà le projet d’une république avec leurs propres organes de pouvoir. Quelles étaient donc les raisons de leur opposition au projet de l’Ukraine soviétique ? Certains membres du Parti pointaient du doigt le choix des bolcheviks de Kharkov de s’isoler dans le milieu urbain russifié n’ayant que des contacts très restreints avec la paysannerie ukrainienne. De même, les militants bolcheviks n’étaient guère immunisés contre l’idéologie impériale grand-russe. Cependant, il ne s’agissait pas seulement de l’affrontement entre les porteurs de différentes loyautés régionales ou nationales, mais aussi d’un désaccord quant aux décisions tactiques à prendre et visions stratégiques à adopter.

L’idée d’une république de Donets-Krivoï Rog, réunissant l’est de l’Ukraine et la partie industrialisée de l’oblast du Don, serait apparue chez les bolcheviks à Kharkov sous l’influence de quelques militants venus de Rostov-sur-le-Don après la conquête de cette région par Alexeï Kaledine, général antibolchevique. Le Don rassemblait sur ces terres de nombreuses forces antibolcheviques et était dès lors perçu comme une menace immédiate. Le Donbass était au contraire une région loyale au pouvoir soviétique, capable d’imposer sa volonté prolétarienne aux régions paysannes et « réactionnaires ». S’assurer son appui était donc une priorité numéro un, tant par les évadés de Kiev que par les fugitifs de Rostov. Leurs plans respectifs des étaient, en somme, identiques : intégrer le Donbass dans son projet étatique et utiliser ses forces afin de chasser l’ennemi de sa région d’origine.

En janvier 1918, les forces armées soviétiques prennent le contrôle de la capitale ukrainienne. Le gouvernement de la Rada Centrale fuit. Selon les bolcheviks à Kharkov, il est désormais inutile de maintenir l’Ukraine soviétique, car sa mission tactique – gagner le contrôle sur l’Ukraine – est accomplie. Ils décident donc que les provinces de Iekaterninoslav, Kharkov et Tauride (sans la Crimée) ainsi qu’une partie de l’oblast du Don constituent désormais une république à part – la République soviétique de Donets-Krivoï Rog (RSDKR).

Pourquoi donc fonder une république dans ces limites territoriales ? Sa proclamation était avant tout justifiée par le fait que « les bassins de Donets et de Krivoï Rog représentent une unité autosuffisante économiquement parlant ». Selon les partisans de la RSDKR, avec la révolution socialiste « le principe de classe, c’est-à-dire de l’économie, l’a emporté sur le principe national ». « Créer l’Ukraine, même soviétique, serait une décision réactionnaire », car donner une forme nationale à un État ne signifiait qu’un « retour au passé lointain ». Au contraire, fonder un État en se basant uniquement sur le critère de pertinence économique serait rationnelle et donc progressiste. La RSDKR était sensée d’être une incarnation d’une telle percée dans le futur. En créant la République « économique » et non pas nationale, les bolcheviks à Kharkov étaient persuadés de défendre une vision véritablement marxiste du monde et de l’histoire. Ce n’est qu’en 1922 que l’idée, défendue par Lénine, que la nation serait une étape nécessaire dans le cheminement historique vers une société socialiste gagnera et deviendra le principe selon lequel l’URSS est construite. En 1917-1918, une bonne partie des membres du POSDR(b), si ce n’est pas la majorité, sont encore persuadés que la révolution socialiste et l’égalité qu’elle aurait amenée rendent la « question nationale » obsolète.

En outre, les fondateurs de la RSDKR justifiaient leur décision par la nécessité de mettre toutes les ressources du Donbass au service des « centres industriels du Nord ». « Nous voulons nous joindre au pays entier », insistait Fiodor Sergueev, leader de la RSDKR, laissant entendre que le pays entier n’était rien d’autre que l’ex-empire tsariste et sa métropole grand-russe. La proclamation de la République soviétique ukrainienne était au contraire perçue comme une décision nocive, « aléatoire et provisoire » qui rompait l’unité de l’espace économique impériale hérité de l’époque tsariste.

L’attitude ambiguë du Sovnarkom

Fiodor Sergueev informe Petrograd de sa décision. La réponse arrive aussitôt : « Nous considérons que cette séparation est nocive ». Or les autorités centrales s’abstiennent de toute réponse définitive qui peut trancher l’une ou l’autre des parties. Les circonstances changeaient pourtant de jour en jour.

La Russie signe le traité de paix avec les puissances centrales en mars 1918. L’une de ses conditions était le retrait des troupes rouges du territoire ukrainien et l’abandon des prétentions territoriales de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine. Les bolcheviks en Ukraine ne voulaient évidemment pas céder si facilement. Et si l’Ukraine soviétique se proclamait indépendante elle aussi ? Elle pourrait s’opposer à l’occupation sans que la Russie soviétique ne soit tenue responsable de ses actions. Pour cela, il était nécessaire de convoquer un nouveau congrès qui voterait en faveur de l’indépendance ukrainienne et de la résistance armée aux envahisseurs. Le Comité central du Parti appuie alors ce projet et donne finalement une directive claire : la RSDKR doit faire partie de l’Ukraine et envoyer ses représentants au congrès.

Toutefois, une fois que les Allemands commencent à envahir les régions industrielles, Moscou ressort la carte de l’appartenance du Donets-Krivoï Rog à la Russie, en stipulant que l’offensive allemande « dépasse les frontières du territoire purement ukrainien ». Les autorités soviétiques, impliquées dans un jeu diplomatique, voulaient donc se laisser toutes les portes ouvertes en Ukraine. Mais le jour où les forces austro-allemandes occupent l’ensemble du pays, ce jeu diplomatique prend fin.

Pourquoi « inventer » l’Ukraine ? Les bolcheviks assument la direction d’une décolonisation inévitable

Loin d’être un plan d’action cohérent et prémédité, les décisions prises par les bolcheviks en 1917-1920 étaient les produits de contraintes, mais aussi d’opportunités du moment. En 1917, notamment grâce à la persévérance des politiciens de la Rada, c’est l’Ukraine qui s’impose comme un nouvel espace politique. Cette nouvelle réalité, d’abord mal analysée par les bolcheviks, les force finalement à prendre position sur les questions qui leur sont étrangères. Et plus important encore, elle les met face à une contradiction entre l’immensité de leurs ambitions politiques à l’échelle globale et les difficultés très concrètes et locales d’une révolution survenue dans un empire coloniale en décomposition. C’est cette contradiction qui déclenche un long processus dans lequel les géographies mentales des marxistes russes sont remises en cause et reconfigurées.

La question principale reste de savoir pourquoi, bien après la défaite des nationalistes ukrainiens, les hautes autorités soviétiques ont continué à soutenir la conception d’une « grande Ukraine » en écartant toute possibilité d’un Donbass russe ou indépendant. La mission principale de ce projet, à savoir combattre les nationalistes ukrainiens, n’était-elle pas accomplie ?

Jusqu’en 1922 environ, l’objectif global des bolcheviks restait une révolution mondiale. Il était donc nécessaire de gagner le soutien des peuples en dehors du noyau russe du pays afin d’étendre le foyer de la révolte populaire. Leur regard était dirigé vers l’Ouest, les soulèvements dans les pays européens étant le seul espoir pour la survie de la révolution dont l’Octobre russe n’était qu’une première étincelle. Dans ce sens, l’Ukraine avait un rôle important à jouer dans leur entreprise révolutionnaire globale – ouvrir la première porte vers l’Europe et notamment l’Allemagne. Le discours ouvertement antinational des leaders de la RSDKR aurait pu desservir le pouvoir soviétique et éloigner les alliés ukrainiens des bolcheviks.

Lors de la guerre civile, les communistes ont ressorti le drapeau de l’Ukraine soviétique à plusieurs reprises, notamment à l’occasion des offensives militaires afin d’assurer l’appui de la population locale. Cependant ce n’est qu’en 1919-1920, que les leaders bolcheviks commencent à prendre réellement conscience que l’Ukraine soviétique, formellement indépendante et comprenant les provinces du Sud et de l’Est, est non seulement une bonne réponse tactique permettant de neutraliser les nationalistes, mais que son maintien a également des avantages à long terme. Les villes de l’Est, creusets industrielles et centres de domination coloniale, pourraient devenir une sorte de courroie de transmission entre la métropole russe et la périphérie ukrainienne « paysanne ». C’est pourquoi Moscou ne prévoyait plus de séparer cette région de l’Ukraine – bien au contraire.

Comme le souligne à juste titre Terry Martin, la stratégie des bolcheviks consistait à « assumer la direction de ce qui semblait être désormais le processus inévitable de décolonisation » (Martin 2001b, 67). C’est pourquoi, d’abord en théorie et ensuite en pratique, Lénine a opté pour un principe national dans la construction de l’URSS. Chaque nation soviétique devait donc disposer de son « foyer national » délimité du point de vue territorial et administratif – un plan difficile à mettre en œuvre dans un empire continental comme la Russie. En effet, l’Empire russe possédait une multiplicité de zones géographiques à mi-chemin entre les statuts de métropole et de colonie. L’Ukraine orientale représentait une telle zone d’hybridation : ses centres urbains orientés économiquement et culturellement vers la Russie existaient comme des îlots dans un océan de campagnes socialement, ethniquement et culturellement distinctes.

La tâche fastidieuse et ambitieuse de construire un foyer national à chaque nation soviétique présentait des avantages, tant politiques qu’économiques, favorisant l’établissement d’un type de structure étatique qui garantissait le centralisme décisionnel – condition sine qua non d’une transition vers le communisme pour les bolcheviques – tout en se conciliant les populations locales et leurs particularismes. En faisant une concession à la conception stato-nationale qui veut faire concorder la nation et son territoire, les bolcheviks espéraient préserver l’intégrité territoriale de l’ancien Empire russe pour le transformer en un État socialiste multiethnique. La fédération des républiques soviétiques était supposée représenter seulement une première étape dans le long processus de fusion et, par conséquent, de disparition des nations d’abord en URSS et ensuite à l’échelle mondiale. C’est cette politique, que Francine Hirsch appelle « state-sponsored evolutionism », menée dans le cadre d’un État centralisé et doté d’une structure économique et administrative de type quasi coloniale, qui aurait donné à l’URSS sa forme distinctive (Hirsch 2000, 204).

L’idéal d’une « fraternité des peuples » est devenu assez rapidement un écran de fumée visant à dissimuler l’impérialisme totalitaire stalinien. Ainsi, le nœud des contradictions entre l’héritage impérial du tsarisme et le projet utopique du bolchevisme sur lequel l’URSS a été bâtie n’a jamais été délié. Il demeure et représente aujourd’hui un défi pour de nombreux pays de l’espace post-soviétique qui ont été privés d’une véritable souveraineté nationale, politique et économique pendant tout le XXe siècle. Dans la continuité de sa longue histoire impériale, la Russie de Poutine continue d’exercer sa domination brutale sur ses ex-colonies. Aujourd’hui, le projet territorial porté par Lénine est piétiné par Poutine qui met en avant des arguments « historiques » irrédentistes et révisionnistes pour justifier sa guerre barbare contre les Ukrainiens. Il est temps de dire non à cette négation de subjectivité propre non seulement de l’État mais aussi du peuple ukrainien. Notre solidarité doit aller au peuple ukrainien qui s’est transformé en peuple en armes combattant la force impérialiste ainsi qu’à tous ceux et celles qui, en Russie, au péril de leur liberté, protestent contre l’aventure militaire décidée par le Kremlin.

Hanna Perkhoda

https://jacobinmag.com/2022/03/bolshevik-soviet-republic-donbas-ukraine-national-question-lenin-putin-ussr/

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61802

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capitalisme,_russie

Présentation de l’ouvrage dirigé par Michel Roche : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

La Russie des années 2000 présente un bilan contrasté. Après les dures années de la thérapie de choc, elle a renoué avec la croissance. Le niveau de vie de la majorité s’est apparemment amélioré. Le pays a réussi à maintenir son unité. Le régime s’est stabilisé, après les batailles politiques parfois violentes de la période Eltsine. Quels sont donc les fondements de la société russe postsoviétique ? La croissance et la stabilité reposent-elles sur des bases solides ? La population russe accepte-t-elle l’ordre établi ? Les organisations citoyennes et ouvrières réussissent-elles à faire l’apprentissage de la lutte dans une société capitaliste ?

Cet ouvrage s’intéresse aux caractères spécifiques de la Russie. Quels sont les traits de son régime politique ? Quels rapports sociaux la définissent ? Comment se porte son économie, vingt ans après la thérapie de choc ? La nécessité de présenter des points de vue critiques apparentés à la gauche est à l’origine de ce projet. La plus grande partie des textes provient d’universitaires russes impliqués dans la lutte pour le changement social et politique dans leur pays. Tous les auteurs ont en commun le rejet de l’ancien régime soviétique à la suite de la contre-révolution stalinienne – expression et instrument de la bureaucratisation suivant la Révolution d’octobre de 1917. Ils s’intéressent ici à l’incapacité du régime actuel de satisfaire les idéaux de justice sociale, de démocratie, de même qu’à la prétention des recettes capitalistes d’assurer une croissance harmonieuse et de résoudre les problèmes structurels du pays. Ce recueil se concentre donc particulièrement sur le régime politique, l’économie et les mouvements sociaux, notamment le mouvement ouvrier. 

La premier partie comporte deux textes. Le premier, rédigé par l’auteur de ces lignes, fait l’analyse des fondements sociaux de la dynamique politique. Il tente d’apporter un éclairage sur l’évolution du régime dans un sens de plus en plus autoritaire, en partant de la structure sociale spécifique de la Russie. L’inexistence d’une bourgeoisie, au départ, à mené l’État à s’y substituer pour forcer la transformation des rapports sociaux. Près d’un quart de siècle plus tard, on peut mesurer, à l’aide des différents sondages, que la légitimité du capitalisme russe et de la classe dominante demeure très faible, ce qui n’est pas sans conséquence sur la méfiance du régime envers sa propre population. Le second texte, de Boris Kagarlitsky, constitue un essai sur les conséquences politiques de la crise de 2008. Il entrevoit une conjoncture caractérisée par la simultanéité d’une crise au sommet et d’une crise de la base susceptible de déboucher sur une situation révolutionnaire.

La deuxième partie porte sur l’économie et rassemble cinq contributions. La première, celle de Rouslan Dzarassov, cherche à présenter un portrait d’ensemble du capitalisme russe émergent sur la base de la méthodologie marxiste de « l’élévation de l’abstrait au concret ». La rente d’initié, revenu approprié par l’entremise du contrôle exercé sur les flux financiers des entreprises, est considérée comme une forme concrète de la plus-value propre à la société russe moderne. L’auteur y voit un héritage du stalinisme dans une forme contemporaine façonnée par le capitalisme mondial. Il cherche à démontrer l’importance de cette rente d’initié pour comprendre les processus majeurs qui prennent place dans l’économie russe et la société dans son ensemble : inégalité de la distribution des revenus et conflits sociaux, stratégies d’investissement inadéquates des sociétés, disparité des prix, arriération technologique, croissance économique déséquilibrée. Par conséquent, l’auteur offre un portrait de la société russe en tant que système social particulier et cohérent, mais dont la logique interne de développement dévoile les faiblesses fondamentales de ce capitalisme de type périphérique. 

La deuxième contribution, celle d’Alexandre Bouzgaline, s’intéresse au caractère particulier du capitalisme russe, plus précisément à la forme de la propriété et du contrôle sur l’économie. L’économie russe apparaît comme une synthèse contradictoire d’éléments du féodalisme, du régime bureaucratique soviétique et de corporations claniques. 

La troisième contribution décrit le caractère parasitaire du capital russe. Andreï Kolganov démontre qu’en dépit de la croissance, le capital fixe continue de vieillir et les ressources font l’objet de gaspillage et d’une consommation inefficace. Enfin, il met en exergue l’importance du milieu institutionnel comme obstacle à l’innovation et au développement. En dernière analyse, la dépendance de l’économie russe s’accroît. 

La quatrième, œuvre de Vassili Koltachov, revient sur la crise économique mondiale de 2008 et son impact sur la Russie. Il explique les raisons pour lesquelles les politiques néolibérales ne sauront empêcher une détérioration de la situation dans un proche avenir, en fondant son analyse, entre autres, sur les cycles de Kondratiev. 

Enfin, cette partie se clôt par une analyse d’Anna Otchkina sur l’influence néfaste des méthodes du néolibéralisme sur les politiques sociales. Considérées comme un fardeau pour l’économie, elles deviennent de plus en plus inefficaces en dépit d’une augmentation de leur financement.

La troisième et dernière partie s’intéresse aux mouvements sociaux. Carine Clément fait l’analyse de deux cas de pratiques militantes, à partir de ses observations sur le terrain. Le premier cas concerne le militantisme dans le domaine du logement. L’auteure démontre comment des locataires se sont organisés pour assurer la gestion de leur immeuble. Le second porte sur le syndicat des travailleurs de Ford à Saint-Pétersbourg. À partir de ses deux analyses comparées, elle tire des conclusions et formule quelques remarques sur les mouvements sociaux russes dans le contexte actuel. 

Le deuxième texte concerne également le syndicat de Ford, mais dans la perspective du développement de la conscience de classe. Son auteur, David Mandel, livre une histoire détaillée de ce syndicat et des batailles qu’il a menées. À partir d’interviews qu’il a lui-même réalisées auprès des dirigeants et des membres du syndicat, il dresse un portrait de l’évolution d’un syndicalisme, au départ caractérisé par le paternalisme traditionnel des rapports entre patrons et ouvriers, vers une certaine indépendance de classe.

Michel Roche (dir.) : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Co-édition Editions Syllepse & M éditeur (Quebec), 296 pages, 20 euros

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_69_iprod_661-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie.html#

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/02/09/presentation-de-louvrage-dirige-par-michel-roche-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie/

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Une diète de cannibale (note de lecture)

Dans sa présentation de l’ouvrage, Michel Roche indique, entre autres, que « Cet ouvrage s’intéresse aux caractères spécifiques de la Russie. Quels sont les traits de son régime politique ? Quels rapports sociaux la définissent ? Comment se porte son économie, vingt ans après la thérapie de choc ? La nécessité de présenter des points de vue critiques apparentés à la gauche est à l’origine de ce projet » et que les auteur-e-s « s’intéressent ici à l’incapacité du régime actuel de satisfaire les idéaux de justice sociale, de démocratie, de même qu’à la prétention des recettes capitalistes d’assurer une croissance harmonieuse et de résoudre les problèmes structurels du pays. Ce recueil se concentre donc particulièrement sur le régime politique, l’économie et les mouvements sociaux, notamment le mouvement ouvrier. »

L’ouvrage est divisé en trois parties : « Le régime politique », « Économie politique », « Les mouvements sociaux : Etudes de cas ».

Je n’aborde que certains sujets traités. Le titre de cette note est « emprunté » à Anna Otchkina.

Dans un premier article, Michel Roche présente le cadre général de la « transition » au capitalisme. Contre les visions unilatérales et monolithiques de l’URSS, je rappelle la récente publication, Moshe Lewin : Les sentiers du passéhttps://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/12/14/des-petites-etincelles-dans-les-tenebres/.

Un certain capitalisme, résultant d’une thérapie du choc des années 1990, se distingue par « son caractère périphérique, sa très forte dépendance à l’exportation des ressources pétrolières et gazières et le déclin de son industrie ». L’importation, avec une certaine violence, des conditions du marché et de la marchandisation à généraliser, souligne une nouvelle fois que ni le capitalisme, ni le marché concurrentiel, ni la démocratie libérale ne sont « naturelles ». Sans oublier, que contrairement aux contes et légendes des néolibéraux, le capitalisme et la démocratie ne forment pas un « couple » vertueux…

Michel Roche met l’accent, entre autres, sur les dérives autoritaires, le maintien du « contrôle exercé par la bureaucratie d’Etat et une oligarchie sur les ressources du pays ». Il revient sur l’histoire du capitalisme, la substitution de l’Etat à la bourgeoise « faible » (voir sur ce sujet, le cas de l’Amérique du Sud dans Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaineshttps://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/06/23/une-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/), les conditions de l’accumulation, la différence entre le caractère social de l’Etat et les régimes politiques « forme concrète d’existence de l’Etat »…

Il souligne particulièrement les « causes » de la thérapie de choc prônée et appliquée, « volonté de rendre la transition au capitalisme irréversible », les privatisations des « joyaux de l’économie » et la « dé-sécurisation » des salarié-e-s, la concentration des pouvoirs « entre les mains du Président », les continuités sous Poutine et Medvedev, les fragments de « l’opposition de gauche », les rapports entre « structure sociale et pénétration des idées liées au libéralisme économique » (je regrette l’absence de référence au « fétichisme de la marchandise »), les réalités de l’extension de la propriété privée…

Les autres articles abordent, entre autres, les effets de la crise à partir de 2008, les actions de « nature non-financières », les blocages assurés par « l’oligarchie financière, gazière et pétrolière », l’idéologie nationale-conservatrice, les dynamiques sociales et démographiques, les processus de désintégration, l’appropriation de la plus-value, dont la « rente d’initié », le « caractère criminel prédominant de la privatisation russe », les institutions formelles et informelles, les modalités de contrôle des entreprises dont le « non-économique de contrainte », le niveau faible d’investissement et le vieillissement des installations, les variations de PIB et d’IDH, les « intérêts prédateurs », la complexité des moyens coordination, les mécanismes de recherche de rentes, le clientélisme ou la corruption, les pénuries de marchandises, la « régulation publique de l’ombre », les « propriétés mixtes », les « détenteurs formels » et les « propriétaires réels », les systèmes « claniques entrepreneuriaux », la consommation importante d’énergie, les évolutions de qualification des salarié-e-s, les effets de la crise, la faiblesse des salaires, etc.

Dans la dernière partie, sur les mouvements sociaux, Carine Clément analyse « l’apprentissage » de pratiques militantes à travers deux études. « Ce que nous tentons dans cet article, c’est de percer une partie du mystère de l’engagement dans une action collective dans une société où les mobilisations collectives et le militantisme font sans doute partie des manières de dire, de faire et de penser les moins populaires (jusqu’à la dernière vague de mobilisation citoyenne de fin 2011-2012…) ». Elle analyse le mouvement des habitant-e-s d’Astrakhan pour la gestion collective et directe de leurs immeubles et les mouvements de grève à l’usine automobile Ford. Dans les deux cas, il s’agit d’indignation contre ce qui est ressenti comme une injustice, de construction d’intérêts communs, d’action collective enthousiasmante, de cours habituel du quotidien bousculé… L’auteure souligne particulièrement comment « les anciennes références » se fissurent.

Les luttes sur l’habitat font ressortir les dimensions d’autogestion permises en absence d’appropriation privée des appartements.

La construction d’une organisation syndicale indépendante chez Ford participe à rendre visibles et publiques, des aspirations diffuses. « Il est important de noter que le syndicat est à la fois l’instrument de la constitution de ce sujet collectif et l’une de ses composantes essentielles ». L’auteure détaille aussi les stratégies déployées dont « l’aspect médiatique et l’appel à l’opinion publique ».

David Mandel propose une analyse très détaillée des luttes à l’usine Ford de Vsevolzhsket et de la construction d’un syndicat indépendant. Cet article est passionnant. L’auteur parle des conditions socio-politiques, du code du travail, du syndicalisme « officiel », du « sentiment de dignité », de la renaissance syndicale, « La renaissance du syndicat a donc été possible grâce à la présence d’un noyau de travailleurs actifs qui partageaient une même vision du rôle du syndicat, mais aussi par le mécontentement accumulé d’une main d’oeuvre jeune, relativement bien éduquée et dont la dignité était blessée »… Il analyse les « premières batailles », les premiers actions collectives qui « ont fortement contribué à libérer les travailleurs de la peur d’affronter l’employeur », la lutte pour une première convention collective, le temps libre « pour se parler tranquillement et se sentir non plus comme des esclaves salariés, mais comme des citoyens qui se sont organisés librement », la gestion de la grève, la question des briseurs de grève, des salariés « free-rideurs » (ou resquilleurs), du renouveau des luttes offensives… En conclusion, David Mandel revient sur les orientations stratégiques du syndicat, la place des rapports de force, la démocratie interne, l’aspiration à l’indépendance, « L’aspiration à l’indépendance par rapport à l’employeur implique que le pouvoir de celui-ci n’est pas perçu comme légitime, que c’est en effet une usurpation du pouvoir de la société, de l’ensemble des travailleurs dont le travail associé est à la base de la richesse de la société »

Michel Roche (dir.) : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Co-édition Editions Syllepse & M éditeur (Quebec), 296 pages, 20 euros

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_69_iprod_661-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie.html#

Didier Epsztajn

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/02/16/une-diete-de-cannibale/

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Pacifisme et Ecologie survivront-ils à cette guerre ?

« Si les gens ne croient pas que les mathématiques sont simples, c’est uniquement parce qu’ils ne réalisent pas à quel point la vie est compliquée. » John Von Neumann

Il est trop tôt pour dresser les bilans, mais je m’aperçois que la promesse environnementale a du plomb dans l’aile et que la promesse de paix qui enrobait le projet européen s’est envolée, un certain 24 février 2022. Il va donc falloir envisager quelques virages, des remises en question, de nouvelles priorités et pour certains, un aggiornamento.

Un regard sur le monde

Dès que j’ai commencé à jeter un regard tragique sur le monde, j’ai voulu comprendre la guerre – comment elle se manifeste, pourquoi elle se déclenche, et comment la prévenir. S’il est difficile de cohabiter avec un Etat dont les dirigeants se préparent à vous rayer de la carte, il n’est pas inutile de savoir comment ils comptent s’y prendre, c’est (aussi) pourquoi je me suis attelé à cette tâche de journaliste et de chercheur. Pour stimuler ma curiosité, je me suis basé sur une anomalie : le commun des mortels sait mieux localiser les paradis fiscaux que les centaines de bases militaires dispatchées à travers la planète. N’en déduisez pas que le travail d’inventaire est morose ! J’ai pu me réjouir à l’idée que les questions militaires étaient solubles dans la démocratie. Je préconise que l’avènement de nouvelles armes figure parmi les thèmes à invoquer dans le cadre d’un Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). Chez nos voisins suisses, le peuple s’est prononcé par référendum contre l’acquisition d’un nouvel avion de combat – lors d’une ‘votation’ comme ils disent, en 2014 contre le Gripen suédois.

A fil des années, j’ai carburé avec deux idées maîtresses : primo, l’Etat social et politique d’une nation est toujours en rapport avec la nature et la composition de ses armées. Secundo, la constitution des forces armées et la nature de l’armement dépend de la vision que l’on a de la société à défendre. C’est pourquoi j’ai passé beaucoup de temps à fréquenter les Salons de l’armement, pour me familiariser avec ce monde qui ne semble jamais à court de munitions (ni de justifications d’ailleurs). Je me suis suffisamment trimballé ailleurs que dans le ‘boboland’ pour savoir que les cerfs-volants ne remplaceront jamais les avions de chasse. A la grande stupéfaction de mes amis pacifistes ou écologistes qui pensaient conjurer le mal en l’évitant, j’ai revendiqué ma démarche d’inspecteur des dégâts et je leur disais : « A-t-on jamais reproché à un médecin de visiter les malades ? »

A l’heure des premiers bilans, il se pourrait bien que je zappe au mois de juin le prochain happening au Bourget où se côtoieront, sans mauvaise conscience aucune, 1 200 exposants de 56 pays et 26 pavillons nationaux. Ma parole sera probablement plus audible qu’auparavant, mais c’est un peu tard. Il est trop tard pour expliquer que la guerre ne commence pas lorsque les premières balles sifflent et que les missiles s’écrasent sur des hôpitaux. Elle s’infiltre insidieusement, en militarisant nos sociétés et nos esprits, en poussant les Etats à s’auto-détruire dans une course qu’ils savent (souvent) perdue d’avance. La guerre plus ou moins hybride s’affranchit de toute déclaration, et quel que soit l’enfumage. Les sanctions économiques présentées comme des ‘alternatives à la guerre’ constituent plutôt un autre visage de la guerre. En bref, il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme en culture stratégique pour comprendre que, quel que soit le destin de l’humanité, aucun projet social ne peut se déployer s’il n’inclut pas une étude sans préjugés des fonctions de la guerre » (Pierre Naville).

Eh oui, notre maison brûle

« Notre maison brûle et … » nous allons enfin arrêter de regarder ailleurs. Il était temps ! Pourtant, qui a pris toute la dimension tragique de ce constat du Président Chirac ? J’ai cru un moment que l’inspirateur de la formule (Jean-Paul Deléage) avait pensé à la « maison commune » qu’avait évoqué Gorbatchev, après avoir créé Green Cross International, mais Deléage avait d’autres références. Il fut inspiré par la chanson ‘Beds are Burning de Midnight Oil’ en 1986 (extrait : ‘How do we sleep while our beds are burning’).

Si la maison brûle, c’est parce que des incendiaires bien identifiés ont mis une partie de la planète à feu et à sang. A partir de ce constat qui crépite sur le continent, je crois que le moment est venu pour les écologistes de revoir leur copie, de faire leur aggiornamento. De n’invoquer les atouts du renouvelable, qu’à la condition où ils sont volontaires pour renouveler leur discours et leur programme. Face à tant de destructions, de déchirures et de déferlements de haines, il est difficile d’entrevoir, au-delà des peuples et des nations, une humanité commune qui se partagerait un ‘environnement commun’.

Dans la mesure où les valeurs que les écologistes mettent en avant font diversion dans un monde où la compétition se joue entre économies militarisées de puissances impérialistes, j’aurais envie de paraphraser Clémenceau : l’écologie est une chose trop grave pour être confiée à des écolos. C’était naïf de dissocier la détérioration de la planète des activités guerrières ou paramilitaires. Cela relevait de l’imposture. Depuis le 24 février 2022, c’est impossible.

A y regarder d’un peu plus près, j’avoue que ce décalage n’est pas une découverte. Une certaine vision de l’écologie a perdu de son attrait et de son potentiel subversif dès les premiers jours d’un autre conflit avec là aussi des enjeux autour des matières premières : la première guerre du Golfe (1991). C’est à ce moment précis que l’ONG Greenpeace (pour laquelle je travaillais) a décidé de renoncer à sa campagne la plus emblématique : le désarmement. Elle a misé sur le ‘green’

Le retour de la ‘realpolitik de Papa’

Que notre sécurité ne soit pas encartée dans une vision purement militaire a été pour moi, jusqu’ici, un acquis. Au moment du coronavirus, la position de certains galonnés m’a conforté dans cette posture ; à partir des enjeux autour de l’insécurité environnementale, j’ai même cru utile de faire valoir les atouts d’une doctrine de sécurité humaine. Mais … c’est l’insécurité inhumaine qui se trouve à nos portes ! A mes interlocuteurs en uniforme kaki, j’ai valorisé les missions de protection civile qui pourraient leur être assignées. Mais mon argumentaire s’est asséché le jour où j’ai appris que Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense a occupé le poste de ministre pour la Défense civile, la Gestion des situations d’urgence et l’Atténuation des effets des catastrophes naturelles entre 1994 et 2012 (Emercom). En résumé, la realpolitik de Papa m’a rattrapée. Désormais, j’éprouve comme un malaise à disserter sur les bienfaits de préserver l’environnement à partir du moment où l’environnement n’est pas qu’un dommage collatéral des guerres. Il est une arme de guerre et la tactique de la terre brûlée s’inscrit dans une stratégie globale. Aux adeptes du développement durable, il convient désormais d’intégrer le concept de destruction durable, qui a en plus l’avantage de ne pas être un oxymore. Quant aux pistes cyclables, qu’on voudrait promouvoir, elles cadrent mal avec la vision de chars T-72 ou T-90 embourbés dans la raspoutitsa. Face aux impératifs opérationnels qui incombe à une armée qui résiste, au nom de quoi faire faire valoir l’importance de plafonner l’empreinte carbone ?

Nos erreurs d’aiguillage

A partir de mes interrogations, je me résous à dire Adieu à une certaine écologie. Cela fait écho aux propos de Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du journal Novaïa Gazeta et Prix Nobel de la paix en 2021, qui a résumé ce sentiment d’une formule vertigineuse : « Le futur est mort » C’est ce qu’il aurait lancé à une journaliste de la chaîne de télévision indépendante. Mais le futur est-il mort ?

Dès que la poudre se fait entendre, dès que les enjeux de vie et de mort se rapprochent, la guerre n’est plus considérée comme un luxe que l’Occident s’autorise d’ordinaire sur des ‘théâtres’ (sic) secondaires. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à l’un des chocs qui a marqué le début du siècle : la destruction des Twin Towers un certain 11 septembre. Dès le lendemain, les questions environnementales sont passées à l’arrière-plan. Au nom de la sécurité nationale, la lutte contre le terrorisme a éclipsé tout le reste et le même phénomène s’est répercuté en Europe où les priorités de l’U.E. ont aussi été chamboulées.

Mauvais temps pour le climat

Le combat pour le climat est déjà en mauvaise posture puisqu’en mettant le curseur sur le CO2, nos élites éclairées se débattent pour réhabiliter le nucléaire en faisant mine de le verdir. Ainsi, la Belgique a décidé de reporter la date de fermeture de ses centrales. Pour couronner ce rétropédalage, les velléités d’indépendance énergétique face à Moscou vont se faire en accélérant le dérèglement climatique. On en vient presque à oublier le dégel entre Moscou et Washington qui a permis après la Chute du Mur de Berlin, des avancées conjointes face à l’ennemi commun qu’est l’affolement climatique. Le programme Médéa (Measurements of Earth Data for Environmental Analysis), impulsé par Al Gore et sous la direction de Linda Zall a permis aux scientifiques Russes et Américains de partager dès 1992 et jusqu’à 2015 (avec interruptions sous Bush) les photographies collectées par leurs satellites-espions. Il a été interrompu après les affrontements en Georgie. On peut désormais l’enterrer.

Le climat international s’est plutôt gâté. A l’ONU, dans le cadre des négociations, le climat subit la réplique du conflit militaire. Les missions entre chercheurs ont été annulées. La Russie, secondée par l’Inde, s’est arrangée pour atténuer le passage sur les conflits armés que pourrait causer le réchauffement climatique. Le Conseil de l’Arctique est mal en point : Sept des huit pays de l’Arctique – Canada, Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède et États-Unis – ont suspendu leur participation à cet organisme intergouvernemental qui coordonne la politique dans cette région et traite notamment des questions liées à l’exploration, à l’extraction des ressources et aux études d’impact environnemental. Et tandis que les principaux protagonistes ne se parlent plus, les 193 membres de l’Assemblée générale de l’ONU viennent d’adopter par consensus une résolution (non contraignante) afin de lutter contre le réchauffement climatique. Son contenu : favoriser le développement du vélo dans le monde. Elle a été soumise par le Turkménistan qui visiblement n’a pas peur du ridicule ; mais l’anecdote révèle le degré d’impuissance d’une ONU de plus en plus ‘hors-sol’.

Lorsque les pollutions radioactives se répandent, lorsque les immeubles sont pulvérisés par des bombes au phosphore, le moindre discours sur le besoin de végétaliser les espaces publics sera inaudible et pas seulement décalé. Dans un décor de cendres, à quoi serviront les hymnes en faveur du recyclage ou du recyclable ? Pour recycler quoi au juste ?

Il est juste de dire que le carburant le moins cher est celui qu’on ne consomme pas, que le déchet le moins néfaste est celui qui n’existe pas. Mais s’il s’agit de dire que la guerre la plus écolo est celle qu’on ne livre pas, on s’aperçoit rapidement que ce n’est pas le critère écologique qui est prioritaire dans la situation qui nous importe…

Le pacifisme survira-t-il à la guerre ?

Nous avons beau revoir nos classiques, relire la pétition contre l’arme nucléaire que fut l’Appel de Stockholm, reproduire des vidéos sur Hiroshima ou Nagasaki. La fin du monde résonne de plus belle depuis qu’une armée d’occupation vient intimider un peuple aux abords de Tchernobyl. Il nous faut se rendre à l’évidence que le dilemme sur la fin du monde se télescope avec celui de la fin du mois.

La nucléarisation n’est pas passée de mode. Au contraire. Quelle que soient les spéculations concernant un retrait américain d’armes nucléaires US sur la base d’Incirlik (Turquie), il n’est pas exclu que la Grèce retrouve son statut de base nucléaire alors qu’elle était parvenue à se soustraire à ses « obligations » nucléaires, suite à son opposition à la guerre au Kosovo.

Le Traité d’Interdiction des armes Nucléaires (TIAN ou TPNW) a peu de chances de recueillir le moindre succès au sein des Etats dotés de l’arme nucléaire, ni auprès des alliés de l’OTAN, ni auprès des nouveaux candidats comme la Biélorussie, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Japon… qui estiment qu’un renoncement à l’atome serait peu rentable, d’autant plus que ceux qui y ont renoncé comme l’Ukraine ou la Libye n’ont pas été gratifiés pour leur effort. Le jugement que l’on porte sur le TIAN et le rôle qu’il peut avoir pour favoriser le désarmement (alors que 15 Etats ont renoncé à leur armement sans y recourir), est varié. Pour certains, il équivaut à interdire au végans de manger de la viande. D’autres font valoir qu’un dictateur (comme celui du Kazakhstan) ne devient pas un héros pacifiste sous prétexte qu’il a décidé un beau matin de 1995 de renoncer à son arsenal nucléaire.

Au regard du contexte ukrainien, il y a de quoi se méfier des traités, des mémorandums, des assurances et autres déclarations, même s’ils sont ratifiés, juridiquement contraignants et soutenus par les gouvernements des Etats les plus puissants. Le TNP (valable en temps de paix) subit une perte de crédibilité. Pour Pyongyang par exemple, tout d’accord de désarmement avec l’Occident est perçu avec autant de désinvolture que le Mémorandum de Budapest, qui a vu l’Ukraine remettre ses armes nucléaires en échange de ‘garanties’ de sécurité …qui n’ont rien garanti du tout.

Et maintenant ?

Depuis longtemps déjà, j’ai eu la conviction qu’un évènement de l’ampleur du 24 février 2022 pouvait advenir. Ce qui ne m’a pas empêché de penser que les risques de décès dus à des carences de politique sociale sont bien supérieurs aux risques de mourir au cours d’une attaque terroriste menée par des Djihadistes ou des Talibans en mal de publicité, ou d’une guerre d’agression orchestrée par une puissance étrangère. Et maintenant ? Comme dirait Machiavel, « On commence une guerre quand on veut, on la termine quand on peut. » Lorsque les armées et des états-majors s’en mêlent, les conflits adoptent leur propre dynamique. Ils peuvent prendre des directions très imprévisibles.

Parmi mes collègues polémologues, rares sont ceux qui ont prêté la moindre attention aux avertissements prononcés par Poutine dans son discours à l’occasion du 43e Forum de Munich qui s’est tenu du 9 au 11 février 2007. J’ai trouvé cela curieux jusqu’au jour où fut annoncée l’interdiction des médias russes Sputnik et RT dans toute l’UE, une mesure édictée par Ursula von der Leyen au nom de la Commission européenne ; et qui avait déjà été prise par les GAFAM. Je n’imaginais pas que l’Occident avait tellement peur d’écouter un point de vue qui ne lui est pas favorable, et peur qu’un citoyen puisse succomber à la propagande d’un ennemi passé maître dans les fake news et la ‘post-vérité’. Depuis lors, j’anticipe d’autres bavures : des populations russophiles pourraient préconiser le retrait des ouvrages de Vernadsky parce que ce grand chercheur, ce savant, fondateur et président de l’académie des sciences d’Ukraine, à l’origine du concept de la biosphère, a pour tare principale d’être (aussi) Ukrainien !

Ben Cramer

https://www.athena21.org

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« Jusqu’à mon dernier souffle, j’égrènerai les noms des coupables »

Note de la traductrice

Dès que j’ai lu ce texte, j’ai absolument voulu le traduire. Il est dur, radical, sans nuances – très éloigné, en termes de registre et de posture, de ce que j’ai l’habitude de lire ou d’écrire. En temps normal, j’essaie de m’intéresser à ce qui permet de penser les contradictions, les paradoxes, les zones grises. Toutefois, je ne suis pas sûre que nous soyons « en temps normal ». Le réel s’est radicalisé et la radicalité d’Árpád Schilling donne à voir, sous la forme d’une colère épurée et intransigeante, quelque chose d’essentiel sur ce qui se joue actuellement en Hongrie : ces dernières semaines, entre le 24 février et aujourd’hui, une ligne rouge morale a été franchie par le pouvoir en place. Je ne peux ici détailler ce que la rhétorique actuelle du gouvernement hongrois a d’intolérable, mais je peux témoigner que j’en ressens une honte infinie. Que dans son texte, Schilling rend cette honte à ses légitimes propriétaires, ceux qui l’ont causée, voilà ce qui a motivé cette traduction.

Nina Yargekov

*****

J’ai vu en rêve une colonne de béton, on y avait gravé les noms de ceux qui acclamaient Poutine et l’armée russe, qui maudissaient un peuple défendant sa patrie, qui abandonnaient les réfugiés à leur sort. Ils ne leur proposaient ni toit, ni repas, ni interprète, ni médecin. Et ce n’était pas là leur premier manquement, dans le passé non plus, les propriétaires des noms n’avaient jamais porté secours à personne, pourtant ils avaient le pouvoir, l’argent, les hommes et les moyens. Mais non. Jamais.

En vérité, il ne s’agissait pas d’une colonne, plutôt d’un genre de mur, il se dressait place du Parlement à Budapest, et nuit et jour les gens s’y relayaient pour y graver encore et encore de nouveaux noms : ceux des auxiliaires des assassins, des menteurs, des féroces. Au sommet de la liste, le premier ministre, suivi des ministres, des secrétaires d’État, des conseillers, des communicants, de l’ensemble des partisans et bénéficiaires de la cruelle ligne politique. Une bien jolie assemblée, tous ces noms se côtoyant et s’alignant. 

Parfois, le mur se retrouvait maculé de peinture rouge, les propriétaires des noms en effet avaient du sang collé aux mains. Les bénévoles se démenaient pour aider, si nécessaire au péril de leur vie, parce que les bénévoles sont comme ça. Pendant ce temps, le pouvoir rampait et déversait sa propagande. 

À la fin, le mur entier est recouvert de noms, et quand le danger se dissipe, on renverse le coupable gouvernement ; les noms deviennent maudits. Chacun désormais connaît la liste par cœur : voilà ceux qui nous ont couverts de déshonneur, ceux auxquels les Hongrois doivent leur réputation de peuple égoïste et glacial. Où qu’ils aillent, les propriétaires des noms se heurtent à la réprobation. Les gens dans la rue ne les saluent pas, se détournent. Finis les passe-droits, les médailles, les largesses. Une fidèle amie toutefois les accompagne : la honte. 

Je n’oublierai jamais et ne pardonnerai jamais à ces hommes et à ces femmes de la honte la manière dont ils ont agi en ces temps-là. Même dans plusieurs décennies, si je suis encore en vie, je continuerai à me souvenir, et jusqu’à mon dernier souffle j’égrènerai sans relâche les noms des coupables. Qui sait s’il n’existera pas un jour un tribunal pour juger les inhumains. 

Árpád Schilling

Traduction Nina Yargekov

https://blogs.mediapart.fr/arpad-schilling/blog/280322/jusqu-mon-dernier-souffle-j-egrenerai-les-noms-des-coupables

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Liens avec d’autres textes

Snapshots from underground A photographer captures life in Kharkiv’s subway station bomb shelters as shelling continues

Instantanés du métro. Un photographe capture la vie dans les abris anti-bombes dans le métro de Kharkiv alors que les bombardements se poursuivent

https://meduza.io/en/feature/2022/03/23/snapshots-from-underground?

Hospitals Bombed and Apartments Destroyed: Mapping Incidents of Civilian Harm in Ukraine

Hôpitaux bombardés et appartements détruits   cartographie des incidents de préjudices civils en Ukraine

https://www.bellingcat.com/news/2022/03/17/hospitals-bombed-and-apartments-destroyed-mapping-incidents-of-civilian-harm-in-ukraine/

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Tous les textes précédemment publiés
et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/

 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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