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Concentration des terres, destruction des écosystèmes, fragilisation de la sécurité alimentaire

En introduction François Polet souligne le rôle déterminant des pouvoirs publics dans le développement des agrocarburants. Il analyse précisément les différents impacts « directs » et « indirects » de l’expansion de la culture des agrocarburants au Sud : forte demande globale de matières premières agricoles, hausse des prix de ces matières, enrichissement des gros producteurs et moindre accès à l’alimentation pour les consommateurs pauvres, hausse durable du prix de la terre, compétition autour des terres cultivables et déforestation, etc…

L’auteur insiste particulièrement sur la concentration foncière, la prolétarisation et l’exode rural, ainsi que sur les conséquences pour les populations rurales pauvres « qui en paient le prix fort, sous la forme d’un recul des droits d’accès aux ressources naturelles indispensables à leurs stratégies de survie quotidienne ». François Polet considère que si l’expansion des agrocarburants est un facteur secondaire de la crise alimentaire, elle n’en reste pas moins « une vraie menace pour la souveraineté alimentaire ». Il présente aussi des analyses sur les impacts environnementaux. Il conclue sur l’impossibilité de civiliser la production industrielle d’agrocarburants et sur les illusions de la « certification volontaire » en ajoutant « Les problèmes de sécurité alimentaire, d’accaparement des terres et de respect des droits de base des travailleurs et des communautés locales ne sont pas l’objet de critères contraignants ».

La première partie de l’ouvrage est consacrée à des analyses sur le jatropha et le biodiesel dans le Tamil Nadu en Inde, les agrocarburants en Indonésie, au Mozambique, dans le Wolaita en Éthiopie, les critères de durabilité de l’Union européenne au Guatemala, les politiques publiques et le développement du secteur sucro-énergétique au Brésil. Les différentes présentations font ressortir les conséquences pour les populations (dont les pertes d’autosuffisance alimentaire, les violences des déplacements, les conséquences écologiques, le rôle des instances financières internationales).

Les auteurs démontent les notions de terres « incultes », soulignent les négations des droits et insistent sur « la faim parmi les secteurs les plus vulnérables ainsi que les pénuries et une insécurité alimentaire grandissante…»

Cette partie se termine par une étude sur la mortalité des coupeurs de canne à sucre au Brésil et un plaidoyer contre le travail au rendement.

Les auteurs de la seconde partie reviennent plus globalement sur « Agrocarburants, souveraineté alimentaire, durabilité… »

J’ai particulièrement apprécié l’article d’Eric Holt-Gimenez et Annie Shattuck « Agrocarburants et souveraineté alimentaire » et leurs analyses des mythes construits autour des agrocarburants (propreté et protection de l’environnement, absence de déforestation, moteur potentiel de développement rural, irresponsabilité par rapport à la faim, foi en la seconde ”génération”). Les deux autres articles analysent précisément les soit-disant « certifications durables ».

Des travaux à faire connaître contre les fantaisies et autres mensonges sur les agrocarburants réellement existants et leurs conséquences sociales et écologiques.

Alternatives Sud : Agrocarburants : impacts au Sud ?

Centre Tricontinental et Editions Syllepse, Louvain-la-Neuve 2011, 202 pages, 13 Euros

Didier Epsztajn

 

Sortir des apories primordialistes et instrumentalistes de l’ethnicité

Le découpage géographique choisi, exclut l’Afrique méditerranéenne de cet ouvrage. Les pays concernés avaient été traités dans le volume 19-2009/4 (État des résistances dans le Sud – 2010 Monde arabe, Editions Syllepse et CentreTricontinetal, Louvain 2009).

Je souligne les limites méthodologiques de ces deux ouvrages : place trop importante donnée aux rôles de l’État et des institutions à vocation représentative, peu d’interrogation sur les concepts de société civile, de démocratie, de gouvernance, etc…

Sans oublier la confusion permanente entre présentations, analyses et prises de position, les universitaires n’interrogeant jamais les places et lieux d’où ils et elles exposent.

 Quoiqu’il en soit, et malgré les limites signalées, l’ouvrage permet de faire un tour d’horizon de certaines mobilisations sociales dans les pays des quatre grandes régions du continent : Afrique centrale, Afrique de l’Est, Afrique de l’Ouest et Afrique australe.

J’aurais apprécié de plus larges développements sur les organisations de femmes et des jeunes en scolarisation ou non.

L’ouvrage se termine par des analyses transversales. Je souligne l’intérêt des textes de Richard Banégas « Mobilisations sociales, crises identitaires et citoyenneté en Afrique », de Marie-Emmanuelle Pommerolle et Johanna Siméant « L’internationalisation du militantisme en Afrique » de Fabienne Samson N’Daw « Dynamiques religieuses et mobilisations sociales en Afrique » ainsi du celui de Demba Moussa Dembelé « Le mouvement altermondialiste en Afrique ».

Une lecture pouvant être complétée par celle de la revue Afrique21  Afrique21

Alternatives sud : État des résistances dans le Sud : Afrique

Editions Syllepse et CentreTricontinetal, Louvain 2010, 266 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

Terres non privées d’habitant-e-s

D’un coté l’abondance de nourritures et de l’autre la progression de la faim, il s’agit bien d’un échec des « stratégies » de réduction de la pauvreté faisant l’impasse d’une « réforme en profondeur du système international de production, de transformation, de commercialisation et de distribution des denrées issues de l’agriculture. »

D’un coté la marginalisation des petites paysannerie du Sud et, de l’autre, l’accaparement des terres pour l’expansion des cultures industrielles et des spécialisations territoriales ; au souci de garantir des revenus décents aux paysan-nes, le système (gouvernement, institutions internationales et agrobusiness) privilégie « la préservation de la paix sociale en ville via l’importation massive d’aide alimentaire ou de denrées bon marché ».

Au delà des présentations de processus en cours, les différent-e-s auteur-es vont mettre l’accent sur les droits (accès durable à la terre et aux ressources productives) sans oublier le droit des femmes, qui sont la majorité des travailleur/euses pauvres de la terre.

Un numéro très riche, qui décrypte la crise alimentaire et les fausses bonne conduites des politiques d’accaparement et analyse  les bouleversements en cours et les alternatives en construction de l’Inde, au Guatemala ou au Pérou, de Madagascar en Ethiopie ou en Afrique australe.

« La souveraineté alimentaire est donc un concept beaucoup plus profond que celui de sécurité alimentaire, parce qu’il ne signifie pas seulement un accès garanti à la nourriture, mais aussi un contrôle démocratique sur le système alimentaire – de la production à la transformation, de la distribution au marketing jusqu’au consommateur. »

Et comme le souligne Laurent Delcourt dans son éditorial « l’agriculture paysanne n’est pas moins productive que l’agriculture industrielle, mais qu’elle peut en plus apporter une bien plus grande valeur ajoutée en raisons des multiples fonctions sociales, culturelles et écologiques qu’elle remplit. »

 Alternatives Sud : Pressions sur les terres. Devenir des agricultures paysannes

Centre tricontinental et Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2010, 211 pages, 13 Euros

Didier Epsztajn

Ne pas masquer les errements, les renoncements et les échecs au regard du projet populaire dont le PT était historiquement porteur au Brésil

Comme nous l’indique Laurent Delcourt dans son éditorial « au passif du gouvernement Lula, soulignons, entre autres, les avancées médiocres en matière de réforme agraire, des choix politiques contestables sur le plan environnemental, des stratégies macroéconomiques qui limitent la portée des réformes sociales et des résultats très modestes en matière de réduction des inégalités sociales dont le Brésil est l’un des grands champions. »

Les différents articles permettent de balayer un champ large de préoccupations et de positionnements, plus ou moins étayés.

Je souligne particulièrement les articles de Rosa Maria Marques et Aquila Mendes « L’action du gouvernement Lula dans le domaine social : une lecture complexe », de Bernardo Mançano Fernandès « Réforme agraire et Mouvement des sans-terre sous le gouvernement Lula », de Maria Luis Mendonça « Le mythe brésilien d’un éthanol socialement et environnementalement propre » ou celui de Marcelo Kunrath de Silva, Antonio Joao Ferreirabde Lima et Vater Lucion de Oliveira « Les mouvements sociaux face au gouvernement de Lula ».

 L’issu des élections prochaines, invalidera peut-être des affirmations qui relèvent, à mes yeux, plus d’orientations non-assumées, que d’analyses de situations concrètes.

Toujours est-il que ce numéro de la revue permettra une bien meilleure connaissance des réalités, quelques fois contradictoires, de la situation sociale et politique au Brésil.

En complément, se reporter à la partie consacrée au Brésil dans le livre de Rémy Herrera (Un autre capitalisme n’est pas possible, Editions Syllepse, 2010)

Alternatives Sud : Le Brésil de Lula : un bilan contrasté

Centre tricontinental et Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2010, 175 pages, 13 Euros

Didier Epsztajn

Suppléments : septembre 2010

Bilan Lula : « Un social-libéralisme à la brésilienne »

Publié sur : http://www.cetri.be/spip.php?article1827&lang=fr

Entretien avec le politologue Franck Gaudichaud.

A quelques jours des élections présidentielles et fédérales au Brésil, nous publions une version actualisée d’un entretien paru dans la revue Nouveaux Regards qui revient sur les deux mandats du Président brésilien « Lula » Da Silva. Faire un bilan critique de ces 8 années doit permettre d’essayer de comprendre le cycle politique à venir dans un pays essentiel pour la géopolitique latino-américaine mais aussi mondiale. Comme le rappelle dans un récent éditorial le journaliste du Monde Diplomatique Renaud Lambert, dés 1971 le président Nixon avait compris que « Là où le Brésil va, l’Amérique latine ira… » (Manière de voir, N°113, oct-nov 2010)

par Evelyne Bechtold-Rognon , Franck Gaudichaud

(29 septembre 2010)

Comment situer le Brésil d’un point de vue géopolitique, en particulier par rapport aux autres pays de l’Amérique latine ?

Quelques chiffres permettent de comprendre : le Brésil représente en taille la moitié du territoire de l’Amérique du sud, et sa population est de plus de 195 millions d’habitants. C’est un géant, à tous les points de vue. Son économie se situe aux environs de la 8e ou 9° place mondiale, juste derrière l’Espagne. Il fait partie du groupe des « BRIC » : Brésil, Russie, Inde et Chine, acronyme qui désigne les grands pays dits émergents. Mais les dirigeants brésiliens récusent ce terme, et considèrent qu’ils représentent une économie « émergée »… C’est un pays qui, sur le plan diplomatique et géopolitique, a toujours recherché l’autonomie, le multilatéralisme et une certaine indépendance. Depuis la présidence de Lula, cet aspect s’est encore accentué. Le Brésil veut jouer dans la cour des « grands ». Il demande par exemple un siège au conseil de sécurité de l’ONU. Il est aussi un promoteur du G 20, conçu comme un forum économique plus large que le G 8 et ouvert à certains pays du sud.

La volonté de se développer indépendamment de la puissance étasunienne a conduit le Brésil à dire « non » au projet impérial de l’ALCA (Área de Livre Comércio das Américas, ou Zone de libre-échange des Amériques. Ce projet dirigé par le gouvernement des États-Unis prévoyait la suppression des droits de douanes sur plusieurs types de produits, notamment des produits manufacturés et agroalimentaires. Il engloberait 34 pays, soit toute l’Amérique à part Cuba.) en 2005, aux côtés du Venezuela et de l’Argentine. Il est clair que la voix du Brésil était absolument déterminante ; de lui dépendait la poursuite du projet. D’autre part, le Brésil joue évidemment un rôle prédominant dans le Mercosur (Le Mercosur unit depuis 1991 le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay (plus le Venezuela). C’est le troisième marché intégré au monde après l’Union européenne et l’ALENA.) et, de façon générale, est un pays clef pour penser l’intégration économique des pays d’Amérique latine. Il a ainsi eu un rôle essentiel dans la récente entrée du Venezuela dans ce marché commun. Toutefois, si le Brésil prône l’autonomie, il ne plaide pas pour un modèle de développement alternatif au capitalisme, bien au contraire. Il agit dans le domaine économique dans le droit fil d’une conception libérale, voire par plusieurs aspects néolibérale. Dans ses relations avec les pays de la région, on assiste à une claire volonté d’hégémonie de proximité. Certains auteurs parlent de « semi-impérialisme » ou d’impérialisme périphérique. Plusieurs entreprises brésiliennes sont des multinationales qui pratiquent une politique économique agressive avec leurs voisins : Petrobras pour le pétrole ou Odebrecht pour le BTP., et qui ont engendré des conflits importants avec des pays proches comme la Bolivie, l’Équateur… Même relation inégale avec le Paraguay à propos de la gestion des ressources hydroélectriques communes à Itaipu, où le Paraguay est littéralement dépossédé de sa souveraineté en la matière. C’est que la bourgeoisie financière et industrielle brésilienne (en particulier celle de Sao Paulo) entend défendre ses prérogatives sur le marché mondial, ce qui n’empêche d’ailleurs pas les accords stratégiques entre Brésil et Etats-Unis, en ce qui concerne les agrocombustibles par exemple.

Du point de vue diplomatique, la présidence actuelle a cherché a se démarquer en s’appuyant sur les gouvernement de gauche ou centre-gauche de la région. Lula a toujours soutenu Chavez (par exemple au moment du coup d’Etat d’avril 2002), et il maintient des relations chaleureuses avec le gouvernement cubain et a été très clair sur la situation au Honduras suite au putsch mené contre le président Zelaya. Lula a d’ailleurs menacé de ne pas venir au sommet UE-Amérique latine de Madrid en mai, si Lobo -le président hondurien putschiste- était présent (ce dernier a du se désister). Sa diplomatie favorise les relations Sud-Sud sur le plan diplomatique mais aussi économique. La Chine est ainsi devenue un de ses principaux partenaires économiques : le commerce entre les deux puissances a augmenté de plus de 750% en 8 ans ! Suivant un principe de multipolarité, le gouvernement brésilien cherche à marquer son opposition à certaines ingérences du Nord dans les affaires des pays du Sud et à se faire un espace sur la scène mondiale, ce qui explique son soutien à l’Iran contre les USA ou encore la dénonciation de nouvelles bases militaires US en Colombie.

Le Brésil s’investit dans le développement de l’Unsasur (Union des nations sud-américaines), qui répond à son souci d’indépendance politique et de renforcement économique régional, avec un projet qui prévoit à terme une monnaie et un parlement communs. Cet ensemble représenterait, s’il se concrétise, une population de 360 millions d’habitants et sera, en superficie (17 millions de km²), la plus vaste union économique, monétaire et politique du monde. Mais de nombreux obstacles restent à franchir dus aux multiples concurrences intrarégionales et aux tensions existantes entre différents secteurs capitalistes, obstacles dont les classes dominantes brésiliennes sont paradoxalement les artisans en cherchant à défendre systématiquement leurs intérêts au détriment d’une perspective de coopération réelle.

Les rapports du Brésil avec l’Union européenne s’inscrivent dans ce souci d’une plus forte insertion compétitive sur le marché mondial. Ainsi, le Brésil a signé avec la France un important contrat d’armement. Par ailleurs, le Mercosur est en négociation avec l’UE mais se heurte au protectionnisme européen, essentiellement dans le domaine agricole.

Quel bilan peut-on tirer au terme de huit années de pouvoir de Lula ?

Selon plusieurs analystes, les immenses déceptions qui ont suivi l’arrivée du PT et de Lula au gouvernement en 2002 étaient prévisibles. Elles s’expliquent par le fait qu’une partie de la gauche et des mouvements sociaux n’avait pas bien analysé à quel point le PT avait changé de nature et d’orientation entre le début des années 1980 et la victoire électorale de 2002. Le PT a été fondé en février 1980 dans le sillage d’oppositions collectives radicales et populaires à la dictature. Depuis la fin 1978, syndicalistes, intellectuels, dirigeants de mouvements populaires, discutaient de la nécessité de créer au Brésil un nouveau parti de classe indépendant et ouvertement socialiste. Le PT a été l’un des plus grand parti ouvrier de la planète et est toujours le plus important parti de gauche d’Amérique latine. Il réunit à l’origine une grande diversité de secteurs sociaux mobilisés : des syndicalistes bien sûr, en particulier venus de la CUT (La Central Única dos Trabalhadores (CUT – Centrale unique des travailleurs) est le principal syndicat brésilien fondé en 1983 par, entre autres personnalités, le président actuel du Brésil), qui en est la colonne vertébrale, des militants associatifs, féministes, des quartiers, mais aussi beaucoup de communautés chrétiennes de base, inspirées par la théologie de la libération. En vingt ans et après trois défaites électorales successives aux présidentielles, le parti a beaucoup changé. D’un programme initial anticapitaliste, promettant une alternative radicale, le discours est devenu toujours plus modéré, de centre gauche. En 2002, le slogan de campagne de Lula était « Paix et amour »… On retrouve ici ce qu’a noté Perry Anderson à propos de la gauche européenne, celle d’une gauche qui « a gagné ses galons de parti de gouvernement après avoir perdu la bataille des idées ». Dans un même mouvement, le PT a connu une transformation de sa composition sociale, laissant une place grandissante aux classes moyennes et intellectuelles, avec un processus d’institutionnalisation de son appareil et de sa direction, progressivement aux mains des élus, au détriment des syndicalistes d’hier. Malgré tout, l’éclatante victoire de Lula en 2002 a soulevé de nombreux espoirs dans le pays et même dans toute l’Amérique latine. L’heure est désormais aux bilans. Le sociologue Emir Sader parle de « l’énigme Lula », qui échapperait aux jugements tout faits. D’autres sociologues comme Michael Löwy ou Atilio Boron sont plus critiques, ce dernier notant que c’est le « possibilisme conservateur » qui a marqué ces deux mandats. On peut effectivement constater qu’il a renié les idéaux du PT de 1980, en faisant passer la stabilité macroéconomique et les intérêts du capital financier bien avant les réformes sociales promises.

Il y a d’évidents traits de continuisme avec la politique de F. H. Cardoso (gouvernement précédent), avec l’argument que le salut du Brésil reste le marché mondial et l’ouverture aux transnationales. De ce point de vue, le « succès » économique est réel : l’économie du Brésil est l’une des plus dynamique du monde, avec plus de 5% de croissance annuelle, et -appréhendée depuis Brasilia- la crise n’aurait été qu’une « vaguelette », selon le bon mot de Lula. Loué par « les marchés » et le FMI, le Brésil pratique des taux d’intérêts très élevés, pour le plus grand profit des capitaux spéculatifs internationaux. Ce « succès » a pour contrepoint le maintien, voire l’approfondissement des inégalités de revenus et de la structure de classe du pays. Et c’est pourtant là l’un des problèmes démocratiques principaux ! Le Brésil est une sorte de « Suisse-Inde », réunissant sur un même territoire des revenus extrêmes. Hors, Lula n’a pas agi sur ces inégalités structurelles : sous son gouvernement, les revenus des plus pauvres ont effectivement augmentés de manière notable mais également ceux des plus riches ! Selon l’économiste Pierre Salama, le nombre de Brésiliens possédant plus d’un million de dollars d’actifs financiers a augmenté de 19% seulement entre 2006 et 2007. Autre écueil majeur, le Brésil s’est engagé dans une politique d’agrobusiness, comprenant la culture intensive d’OGM et d’agrocombustibles, pour le plus grand bonheur de firmes comme Monsanto, accueillies à bras ouverts, avec des conséquences environnementales et sociales désastreuses. Cela a conduit d’ailleurs la ministre de l’écologie, Marina Silva, à démissionner au bout de quelques mois.

Mais surtout, la grande réforme agraire tant espérée, tant annoncée durant la campagne n’a pas été réalisée. Hors au Brésil, il ne pourra avoir de développement alternatif, démocratique et soutenable, sans une réforme agraire radicale. Il s’agit là d’une problématique incontournable. Toute cette politique a représenté une douche froide pour le mouvement social, et en particulier pour le MST (Mouvement des travailleurs sans terre / Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra  : http://www.mst.org.br/ ), plus grand mouvement social du continent (il regroupe plusieurs millions de militants) et l’un des plus intéressant par ces modes d’autoorganisation et de promotion d’une éducation populaire remarquable.

Sans aucun doute, ces politiques publiques conservatrices ont été confortées par les obstacles institutionnels de ce grand Etat fédéral qu’est le Brésil. Le PT est minoritaire au parlement et au sénat et majoritaire que dans trois états. Il a donc choisi, dès le début, de s’allier avec la droite, les libéraux ou les grands propriétaires pour gouverner, ce qui a accentué son immobilisme, en particulier du point de vue de la politique agraire. Par ailleurs, l’exigence de stabilité économique et de respect de la grande propriété privée était un argument auquel Lula était très sensible dès son élection comme le montre la « lettre aux Brésiliens » qu’il a publié pendant la campagne. Ses principaux conseillers économiques étaient même issus des écoles de pensée néolibérale étasuniennes ou de grandes banques d’affaires et la contre-réforme du système de retraites des fonctionnaires a été l’une des premières mesures prises par son gouvernement. Cette remise en cause des conquêtes sociales des fonctionnaires a conduit à une première dissidence au sein du PT, débouchant sur la création du PSOL (Parti socialisme et liberté / Partido Socialismo e Liberdade : http://psol50.org.br/ ) autour de figures de la gauche, tels que Heloisa Helena ou Plinio de Sampaio. Cependant, il serait erroné d’oublier que Lula reste extraordinairement populaire, surtout au sein des classes pauvres (du Nord Est notamment). Il a réalisé plusieurs programmes sociaux assistancialistes de lutte contre la pauvreté (surtout durant le second mandat) qui ont tiré de l’extrême misère plus de 20 millions de brésiliens : c‘est le cas de Bolsa Familia (Bolsa Família fait partie du programme plus général Fome Zero (Faim zéro)), programme d’aide financière (quelques dizaines de dollars par mois) conditionnée à la scolarisation des enfants. La couverture sociale a aussi été étendue, ainsi que le niveau du salaire minimum et le niveau de criminalisation des mouvements sociaux par l’Etat a considérablement décrû, ouvrant des espaces de dialogues et même (surtout ?) de cooptation de nombreux dirigeants sociaux et syndicaux. Il ne faut pas perdre de vue non plus que les grands groupes de médias sont aux mains d’une oligarchie archaïque, toujours haineusement hostile à Lula qu’elle considère toujours comme un syndicaliste issu de la gauche, donc potentiellement dangereux du fait de la composition de sa base sociale.

Pour résumer, on pourrait dire que la politique de Lula a conjugué une politique macro économique néolibérale avec une politique sociale assistancialiste ciblée sur l’extrême pauvreté, ce qui in fine a permis une certains stabilisation du système et explique cette gestion soit saluée unanimement par Wall Street et le grand patronat latino-américain. On peut ainsi qualifier cette gestion de « social-libéralisme à la brésilienne » ou peut-être plutôt comme le font certains auteurs de « libéral-développementisme », puisque l’Etat brésilien entend toujours réguler et orienter une part de l’activité économique du pays (via Petrobras et le secteur énergétique notamment).

Comment voyez-vous l’avenir du pays ?

Lula ne peut pas se représenter aux prochaines élections d’octobre. Pour le PT, le défi est de faire du « lulisme sans Lula », de capter son imposante popularité, avec certainement peu d’inflexions sur le plan de l’orientation politique et économique, voire même avec une poursuite du “recentrage” vers la droite. La candidate actuelle est Dilma Roussef. Économiste de formation, chef du cabinet ministériel de Lula, une sorte de Premier ministre, elle a milité dans sa jeunesse dans les mouvements de lutte armée contre la dictature. Peu charismatique, elle a énormément progressé dans les sondages dernièrement grâce à l’appui répété de Lula, et pourrait gagner dès le premier tour face au principal candidat de l’opposition, José Serra (social-démocrate). A gauche, le PSOL malgré plusieurs crises internes mène une campagne intéressante autour de son candidat, Plinio de Sampaio, infatigable défenseur de la réforme agraire. Malheureusement, il n’y aura pas de candidat commun de la gauche radicale, notamment avec le PSTU (trotskiste) et le PCB (communiste). Marina Silva sera candidate pour les verts, incarnant l’écologie libérale et la « capitalisme vert ». Malgré la critique d’une partie de la gauche, il est probable que le PT remobilise électoralement une partie des classes populaires et de ceux qui ne veulent pas d’un retour d’une droite répressive et du centre néolibéral incarné par la candidature Serra.

Sur le moyen terme, je pense qu’il est fondamental de regarder ce qui se passe au sein du mouvement des sans terre, des sans toits et des organisations syndicales. Ainsi, cet été nous avons assisté à une tentative (infructueuse pour l’instant) pour créer un nouvelle centrale syndicale « lutte de classes », indépendante par rapport au pouvoir à la différence de la CUT et rassemblant des salariés combatifs aux côtés d’étudiants, de féministes et de collectifs afro-brésiliens ou indigènes. C’est ce type de recomposition « par en bas » qui peut faire surgir l’espoir d’un renouveau des alternatives anticapitalistes au Brésil, terre du Forum social mondial et du mot d’ordre « un autre monde est possible ».

 

Modifier les rapports sociaux ne peut se résumer à abolir la réalité, sans offrir des réponses socialement construites avec les actrices et acteurs, adultes, adolescent-e-s ou enfants

Si, de part le monde, la grosse majorité des enfants est invisible et leur travail inaperçu car dilué dans l’ensemble des activités familiales, un mouvement issu des métropoles développées prône l’abolition du travail des enfants.

Contre la simplicité inopérante d’un tel mot d’ordre (abolition du travail des enfants) et son peu d’écoute des mouvements d’enfants travailleurs, l’éditorial Aurélie Leroy présente les « présupposé pour débattre ».

Deux textes généraux poursuivent son analyse, puis quelques textes illustrent la réalité du travail des enfants en Asie, Afrique et Amérique latine.

Je souligne l’article sur les enfants travailleurs du Pérou et celui sur les mouvements en Amérique latine. Contre « l’abolition », l’Union des enfants et adolescents travailleurs de Bolivie (UnatsBol) a permis la modification de l’article 61 de la nouvelle constitution présentée d’Evo Morales.

A lire en complément : M. Bonnet, K.Hanson, M.F. Lange, G. Paillet, O ? Nieuwenhuys, B. Schlemmer : Enfants travailleurs, repenser l’enfance (Editions Page deux 2006, 198 pages 17 euros) et Michel Bonnet : Regards sur les enfants travailleurs (Editions Page deux 1998, 230 pages 17 euros)

Alternatives Sud : Contre le travail des enfants ?

Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2009, 175 pages, 18 Euros

Didier Epsztajn

Diversité et tendances de fond

Ce numéro d’Alternatives Sud offre un large panorama des mouvements sociaux dans les pays dits du sud.

Il rassemble trente trois contributions portant sur les réalités nationales et régionales d’Amérique latine, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Moyen-Orient et d’Asie. Les différent-e-s auteur-e-s, engagé-e-s mais lucides, décrivent les dynamiques parfois contradictoires des luttes. La vague de démocratisation commencé dans les années 80 se poursuit mais se heurte aux intérêts des classes possédantes dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme orchestré par les USA.

Comme l’indique François POLET, dans son introduction « Les mouvements sociaux sont révélateurs des tensions et des aspirations qui travaillent des sociétés dont les asymétries internes historiques, produit de leur trajectoire précoloniale, coloniale puis postcoloniale, sont exacerbées par les politiques économiques qui prévalent depuis une trentaine d’année ».

Une lecture utile pour connaitre le concret des résistances, des avancées et des difficultés dans des pays pas toujours à la pointe de l’actualité. La mondialisation capitaliste déplace et remodèle les exploitations et les oppressions. Le nouveau cycle de résistance des peuples pose une fois de plus la question d’un autre monde possible et souhaitable. Et pour certain-e-s, il y a urgence.

Reste que le terme même de « mouvements sociaux » est peu défini et ne permet pas toujours de comprendre les rapports d’exploitation (de classe) ou de domination (genre, nationalité, caste, etc.) ni quels groupes sociaux sont acteurs dans les mobilisations décrites.

Alternatives Sud : État des résistances dans le sud 2008

Editions SYLLEPSE, Louvain-la-Neuve 2007, 240 pages, 18 Euros

Didier Epsztajn

Le consensus international contre la pauvreté ne doit pas occulter l’asymétrie des rapports entre pays, ni à l’intérieur de ceux-ci les politiques créatrices ou reproductrices d’inégalité et de pauvreté

    Ce numéro d’Alternatives sud offre un panorama des mouvements luttant contre l’injustice sociale et l’arbitraire politique. Il rassemble trente cinq contributions portant sur les réalités nationales et régionales d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Les différent-e-s auteur-e-s, engagé-e-s mais lucides, décrivent les contraintes, les avancées et le dynamisme des luttes. La vague de démocratisation commencé dans les années 80 se poursuit mais se heurte aux intérêts des classes possédantes dans un contexte international marqué par la lutte contre le terrorisme orchestré par la première puissance mondiale les USA.

Comme le souligne François POLET, dans son introduction, aucun pays du sud « n’échappe à deux tendances qui correspondent à deux discours forts de la communauté internationale : l’impératif démocratique d’une part et la libération des marchés de l’autre. ». Cette conjonction de la démocratisation et du tournant libéral explique partiellement « les désillusions vis à vis de la démocratie, voire un discrédit, liés au fait que l’ouverture politique n’a pas entraîné les progrès sociaux escomptés. »

Il ne faut pas prendre pour argent comptant, les annonces de lutte contre la pauvreté des organismes internationaux (Banque Mondiale, Fond Monétaire International, etc.). « Cette réforme dans la réforme » ne touche en effet pas le noyau des mesures d’ajustement structurel, mais « vise à le rendre socialement et politiquement viable sur le long terme. »

Mondialisation et concurrence, arrêt des subventions, privatisations pèsent sur les niveaux de consommation, de bien être, des aspirations à la reconnaissance et expliquent les conditions d’émergence des mobilisations. Mais, pour l’instant, et quelque soit les avancées constatées dans certains pays, l’efficacité sociale et politique des mouvement sociaux implique toujours de répondre « à deux défis : celui des convergences antre acteurs sociaux et celui du rapport entre société civile et société politique. ». Cela nécessite plus que des luttes isolées.

Comme l’indique François POLET « les victoires politiques ou juridiques sont encourageantes » mais leurs traductions dans les faits restent généralement fragiles. Tout dépendra de la capacité des mouvements sociaux à maintenir un degré de mobilisation minimal sur une longue durée, d’offrir des cadres permettant, en unifiant les différents secteurs populaires, de tracer une ou des alternatives politiques en « évitant le dévoiement et l’instrumentalisation » par des fractions des appareils d’État.

Une lecture nécessaire pour comprendre le concret des résistances, des mobilisations, des avancées et des difficultés. La mondialisation actuelle déplace et remodèle les exploitations et les oppressions. Un nouveau cycle de résistance des populations et des peuples pose une fois de plus la question d’un autre monde possible et souhaitable. Et pour certain-e-s, il y a urgence.

Le mouvement ouvrier « du centre » porte une responsabilité immense, à commencer dans son relatif silence concernant l’annulation immédiate de toute la dette. Sans compter les nécessaires soutiens et popularisations des luttes sociales et politiques en Amérique latine, Afrique et Asie. Nous sommes au centre mais nous ne sommes pas le centre du monde.

 Alternatives Sud : État des résistances dans le sud 2007

Editions Syllepse, Paris 2006, 238 pages, 18 Euros

 Didier Epsztajn

Mises en mémoire et en perspective

Trop peu de textes de palestiniens circulent en France. Les éclairages apportés sur l’histoire, la politique et la vie quotidienne aident à une meilleure compréhension des tensions qui parcourent la société palestinienne. Je souligne que le cadre général reste celui d’une histoire toujours déniée.

Le premier texte est centré sur la Nakba « La catastrophe » ; la Naksa (la défaite de 1967) et la Nadha (le surgissement de l’invisibilité et de l’anonymat, le soulèvement du palestinien « l’intifada ».

Ce passé dénié nécessite un véritable travail sur la mémoire – Nous sommes face à deux peuples qui ont un passé qui ne passe pas : un passé toujours présent. Et l’auteur conclut « la NAKBA de 1948, c’est-à-dire l’expulsion des deux tiers des palestiniens de leur terre natale, va demeurer la pierre d’achoppement de toute négociation qui l’ignore… » en mettant en avant la proposition d’une commission de la vérité et de la réconciliation, sur le mode sud–africain.

A contre courant des discours habituels sur la démographie en Palestine, le second auteur souligne le ralentissement de la fécondité, ce qui ne semble pas être le cas des femmes de colons, souvent ultra-religieuses. Les courbes de populations ne se croiseraient qu’en 2025, date à laquelle les palestinien(ne)s seraient majoritaires. Cependant, l’auteur n’intègre pas l’émigration de juifs israéliens vers l’Europe ou les USA.

Si les études prospectives en démographie peuvent fournir des pistes de travail, il n’en reste pas moins que la coexistence des deux nations passe en premier lieu par l’abandon des conceptions ethnicistes, quelque soit l’optique retenue (un seul état « Palisraël » ou deux états séparés).

Le rédacteur du troisième chapitre rappelle, que contrairement à d’autres conflits coloniaux et/ou ethniques, le dommage en vies humaines a été relativement faible durant la guerre de 1948 et lors des Intifada.

Le projet sioniste se base sur le vidage de la terre de ses habitants « le spaciocide », contrairement aux autres démarches colonialistes. L’auteur montre aussi qu’au mythe sioniste de « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », les réfugiés palestiniens ont créé « le rêve d’une terre sans peuple pour des réfugiés sans terre ».

« La guerre ne peut en aucun cas créer de droits territoriaux et que, par conséquent, elle ne saurait aboutir à une modification de frontières, quelle que soit la durée écoulée depuis le conflit ». Ce rappel du Droit international est le prélude à un article sur la représentation légitime des palestiniens, le statut juridique des territoires occupés et le droit du peuple palestinien à l’autodétermination.

L’auteur condamne les attentats suicides, car « l’utilisation de la force pour résister à l’occupation militaire, au nom du droit à l’autodétermination, est-elle pour autant exempte de toute obligation ? »

Il conclut sur la réconciliation signifiant « la découverte de soi-même et de sa propre identité, mais aussi la découverte de l’autre, exactement comme il est ou comme il voudrait être considéré….les palestiniens ne peuvent pas simplement ignorer l’existence du nationalisme d’en face qui a sous-tendu leurs sacrifices pendant un siècle et vice versa. »

La description du système éducatif palestinien et ses répercutions sur la scolarisation des enfants est mis en regard des « choix » de l’autorité palestinienne (2% du budget à l’éducation, dix universités sur onze appartenant aux familles traditionnelles ou aux organismes religieux ou politiques).

Il ne faut jamais oublier les conséquences des politiques permanentes d’intervention de l’état d’Israël (stratégie de restrictions de la mobilité interne et externe des personnes, démolition de maisons privées comme mesure de rétorsion et de punition collective et confiscation des terres agricoles). La construction du mur entraîne directement une perte de 2% du territoire et mais est « potentiellement porteur de détérioration du lien social, détruisant ou rendant plus difficile les modes de reproduction collectifs. »

Les difficultés de circulation, la très forte baisse des exportations vers Israël, la récession économique ont abouti à l’effondrement de l’économie palestinienne, à l’accroissement du chômage et entraînent une dépendance toujours plus forte vis à vis de l’aide humanitaire, en particulier en termes d’assistance alimentaire.

Ce numéro de la revue se termine par un article d’Ilan PAPPE (historien israélien) insistant sur la nécessité de l’admission de l’autre dans le discours national et la reconnaissance du rôle d’Israël comme responsable des souffrances. Face au déni de 48, il prône une histoire libératrice et la recherche d’une procédure légale (justice de réhabilitation) centrée sur la question de savoir ce que peut faire l’agresseur pour alléger la souffrance de la victime.

ALTERNATIVES SUD : Palestine : mémoire et perspectives

Centre tricontinental – Editions Syllepse 2005

 Didier Epsztajn