Braquer la lampe sur ce que certains voudraient maintenir dans l’ombre

10La réédition de ces écrits et échanges est une très bonne nouvelle, car Léo Thiers-Vidal tend un miroir aux hommes, à tous les hommes et décrypte le masculinisme. Il ne s’agit plus, pour nous, d’adopter un positionnement « féministe » ou « anti-masculinisme » désincarné, mais au delà de la conscience d’être bénéficiaire de l’oppression exercée sur les femmes, de poser des actes, de renoncer à la totalité des bénéfices de cette oppression… « Nous bénéficions de la domination masculine qui structure toute notre société et la perpétuons souvent activement à travers nos prises de parole, regards, comportements… »

Je n’évoque que quelques idées et quelques textes.

Et pour commencer des analyses autour de la question « Penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive ». Les chercheurs-hommes engagés dans l’étude des rapports sociaux ne peuvent éluder les influences, les limitations de leurs analyses par leur appartenance au groupe social des hommes. (Sur le point de vue situé, voir les écrits des féministes et en particulier de Christine Delphy ou le livre de Michael Löwy : Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé). N’ont-ils pas « intérêt à se cacher à eux-mêmes le caractère oppressif de leurs rapports avec les femmes » ? Il ne s’agit pas ici de rapports abstraits, Léo Thiers-Vidal insiste sur le « refus d’empathie envers les femmes », sur l’androcentrisme et sa traduction en égocentrisme politique : « l’évocation des rapports entre femmes et hommes amène ces hommes à parler de leurs vécus personnels en excluant progressivement le vécu des femmes concrètes dans leurs propres vies ». Il nous rappelle que « les hommes ont tout un répertoire d’attitudes consciemment destinées à obtenir tel ou tel résultat dans leurs rapports aux femmes », qu’il convient également « d’analyser de quelle façon nous-même continuons à les utiliser, y compris dans un contexte féministe ». L’auteur nous met en garde contre une analyse orientée de la socialisation des hommes : « Analyser la socialisation masculine avant tout à travers ses effets négatifs sur les hommes (sens masculiniste) empêche en effet de penser que cette socialisation a d’abord pour but et pour effet d’apprendre à une génération d’enfants à devenir des acteurs de l’oppression des femmes (sens féministe) ». Il reviendra sur ce sujet dans une nécessaire critique de Pierre Bourdieu.

Léo Thiers-Vidal propose de « procéder à des va-et-vient réguliers entre l’objet de recherche et le sens féministe » et de « rendre compte aux principales concernées afin d’éviter les nombreux écueils déjà documentés, dont celui d’une nouvelle exclusion des féministes par les recherches masculines sur les rapports sociaux de sexe ». J’ajoute que cette démarche devrait s’appliquer aux analyses des autres rapports sociaux.

Dans un texte « Le masculinisme de la  »domination masculine » de Bourdieu », Léo Thiers-Vidal souligne des insupportables positionnements et analyses du sociologue, entre ignorance du « travail théorique fondateur effectué par des théoriciennes féministes francophones », surévaluation de la dimension symbolique, au détriment des « aspects matériels centraux de l’oppression des femmes par les hommes », vision désincarnée, victimisation et déresponsabilisation des hommes, ou négation des pratiques d’oppression produisant « la hiérarchisation qui elle-même donne lieu à la division en masculin et féminin », etc.

La majorité des universitaires hommes, dont Pierre Bourdieu, « refuse de prendre en compte réellement et honnêtement le travail théorique effectué par les femmes, en particulier lorsque celles-ci s’inscrivent dans une démarche féministe », sous-estime « le poids des pratiques matérielles oppressives sur le vécu des femmes », et échoue « à penser les dimensions matérielles et symboliques des rapports sociaux de sexe ». Ces hommes s’identifient positivement à leur masculinité, incapables de « reconnaître pleinement les violences structurelles et individuelles que les pairs masculins infligent aux femmes ». Ces universitaires développent une « vision euphémique, dépolitisée et symétrisée des rapports sociaux de sexe ».

Pour le dire autrement, Pierre Bourdieu se montre incapable de prendre en compte « son vécu matériel et symbolique masculin »

Je termine par le texte sur Bertrand Cantat, « Culpabilité personnelle et responsabilité collective. Le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat comme aboutissement d’un processus collectif » car, comme le souligne Léo Thiers-Vidal, il interroge toute une culture politique désincarnée dans la gauche radicale, qui « empêche alors souvent ces hommes de jeter un regard politique sur leurs propres pratiques, sur celles au sein de leurs propres collectifs ou organisations et sur celles au sein de leurs vies personnelles ». L’auteur souligne qu’une lecture anti-masculiniste incarnée des rapports sociaux de sexe aurait constitué à dire « J’ai beaucoup plus de choses en commun avec Bertrand Cantat que de différent. Les actes meurtriers de Cantat en disent beaucoup plus sur ma façon de vivre et d’agir que je ne veux bien reconnaître ». Tout cela ne relève pas du privé mais bien de la politique.

J’ai aussi notamment apprécié l’échange de l’auteur avec une féministe radicale (Sabine Masson) sur le queer : « Pour un regard matérialiste sur le queer » et la préface de l’ouvrage par Mademoiselle. Le titre de la note est inspiré d’une de ses phrases.

Oui, il nous faut briser, en permanence la solidarité masculine, « déconstruire le communautarisme masculin et sa solidarité mâle », et l’ensemble des solidarités qui « nous » placent dans le camp des dominants.

Et combattre « l’interdiction faite aux dominées par les dominants de s’exprimer sur leur vécu, de mettre des mots sur ces vécus, de définir selon leurs propres critères ce qu’elles vivent dans leurs interactions avec les dominants », et plus généralement dans l’ensemble des rapports d’exploitation et de domination.

Un livre à offrir à tous les « militants » radicaux, libertaires ou non.

Introduction de Mademoiselle en ligne : Rupture anarchiste et trahison proféministe – Les mots sont importants (lmsi.net)

Une « ouverture » ou un complément à l’indispensable : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, Editions L’Harmattan 2010, « Toutes les femmes sont discriminées sauf la mienne »

Rupture anarchiste et trahison pro-féministe : Écrits et échanges de Léo Thiers-Vidal

Editions Bambule, Lyon 2013, 208 pages, 8euros

Didier Epsztajn

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3 réponses à “Braquer la lampe sur ce que certains voudraient maintenir dans l’ombre

  1. autre possibilité : envoyer 8€ à cette adresse : Bambule//86 rue de Marseille//69007 Lyon. (chèque à l’ordre de Bambule)

  2. Séverine Auffret

    Je veux acheter ce livre. Merci de me dire comment faire.

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