Les faits ne détiennent pas de significations en eux-mêmes, et constituent des séries chronologiques vides

9782081310117_1_75« L’ambition de ce livre serait d’être un résumé provisoire de mes rapports plus que quarantenaires avec l’histoire ». L’auteur ajoute : « L’«action » est déroulée et restituée selon un axe biographique personnel établi en fonction de temps forts successifs. Le « je » qui apparaît » dans ce contexte rompt volontairement avec les marques de l’objectivisme prétentieux que l’on trouve encore dans la plupart des ouvrages de l’histoire « scientifique ». »

Dans son introduction, Shlomo Sand parle, entre autres, des anachronismes, des influences « le mot « influence » et le verbe « influencer » n’expliquent rien », de connaissance du contexte, de « progrès », de « science », du regard projeté vers l’avant… « La réduction des perspectives d’avenir projette, probablement, des ombres noires, et qui s’allongent, sur un passé instable et évanescent, et dont il apparaît, de plus en plus, que l’on n’a jamais réussi à la décrypter convenablement »

Alors que « la braise est toujours latente, qui alimente le passé, aussi antique que récent, et le transforme en récit patriotique », l’auteur écrit ce livre pour se laïciser, se délester de ses dernières illusions professionnelles…

Le livre est divisé en quatre parties :

  • Défaire le mythe des origines

  • Echapper à la politique ?

  • Sonder la vérité du passé

  • S’éloigner du temps national

Shlomo Sand conteste le temps linéaire, l’arrogance des visions euro-centrées, le présent forcément supérieur au passé, la représentation des continuités des espaces. Il souligne, entre autres, l’importance de l’invention de l’écriture, les différences entre civilisations hydrauliques et sociétés méditerranéennes, l’invention de l’Antiquité de l’Europe par les hommes de la Renaissance, le caractère éclectique des cultures… A l’encontre d’un enchaînement ou de continuités entre sociétés, l’auteur parle « d’un ruissellement et d’une acclimatation inédite de fragments de culture matérielle et intellectuelle qui sont venus féconder de nouveaux espaces ». J’ai notamment apprécié les analyses sur les différences agricultures, la mise en place de la société féodale, l’urbanisation et la division du travail. L’auteur rappelle la place incontournable des « musulmans », « les véritables porteurs de la science et de la culture du passé méditerranéen étaient les musulmans, principalement ceux d’« Espagne ». »

Il souligne que la périodisation linéaire, « antiquité », « moyen-âge » et « temps modernes » a été inventé aux débuts de la « renaissance ». Qu’il n’y a pas de continuité dans le sens des mots « démocratie », « république » ou « citoyen », que le sens des mots « varie » à travers l’histoire et qu’il est « insolite d’envisager le Nouveau Testament, plus encore que l’Ancien comme un livre d’histoire », cette remarque vaut je crois pour tous les écrits religieux mais pas seulement. L’auteur parle d’invention du passé, de focalisation sur des événements politiques à très court terme, de « temps bâti et idéologique », des appropriations de temps « n’ayant pas véritablement appartenus aux Européens » et parle de mythistoire « blanche »… Il y oppose le nécessaire effritement et la dynamisation de « la périodisation conventionnelle afin de lutter contre l’endormissement général des gardiens assermentés du passé au sein de l’establishment du savoir présent »,

Dans le second chapitre, Shlomo Sand revient en détail sur l’école des Annales, la « nouvelle histoire », les décalages entre temps mental et rythme de développement des techniques et rapports sociaux, l’absence des cultures populaires, les relations hypothétiques entre causes et effets, les premiers pas « en mentalité », les catégories et les classements anachroniques, la neutralisation des dimensions conflictuelles, la sacralisation de « réalité », l’histoire des couches dominantes, « les femmes laborieuses étaient encore plus muettes que la plupart des hommes muets », les nations comme phénomènes de « temps court », l’invention d’une mémoire nostalgique et les récits nationaux, l’oubli et les processus de mémorisation, les passés imaginaires « épuré et indolore », les inventions de mythes fondateurs et de symboles sacrés, la place de l’école dans la transmission du « sceau de la vérité officielles sur les récits héroïques du passé »… « Les historiens et les chercheurs sont à la mémoire nationale ce que les cultivateurs de pavot et les dealers sont aux consommateurs de drogue : ils fournissent l’essentiel de la marchandise » (la paternité de cette image revenant à Erc Hobsbawn indique l’auteur).

L’auteur souligne l’apparition de contre-souvenirs, l’émergence de mémoires dissidentes, liées aux luttes des Afro-Américain-e-s, des peuples colonisés, des femmes et du féminisme, des « composantes de la mémoire douloureuse des autres »… et rappelle que « si le monopole de la vérité ne saurait être délégué aux historien-e-s, il ne saurait encore moins revenir à l’Etat ».

Shlomo Sand analyse la construction des récits, « l’histoire comme genre politico-littéraire », l’histoire écrite « d’en haut » fondée au sein des couches dominantes, religieuse ou laïques, les concepts globalisants trompeurs, l’évocation « des peuples et des nations qui n’existaient pas réellement », l’histoire comme discipline professionnelle, la création de passés historiques compacts, le « pouvoir magique des faits », l’imaginaire « scientifique »… Il insiste particulièrement sur l’invention des peuples, de passé collectif commun, de territoire national distinct, d’identité nationale et d’attachement à « la grande patrie », sur les constructions « d’une ethnicité fictive », de « nation éternelle »…

L’auteur parle aussi de « mythistoire des territoires nationaux », de passé collectif imaginaire et homogène, de « nœud gordien entre la « science » de l’histoire et la nation », de souvenirs et d’oubli…

Shlomo Sand analyse les représentations du passé au masculin, les historiographies nationales, parle de remise en cause de la narration historique traditionnelle et de doutes, « Le passé du doute lui-même a aussi son importance ; et son histoire pourrait bien nous aider à décrypter ses caractéristiques actuelles ! ». Il souligne la naissance d’un « relativisme historiographique », discute de « l’illusion de la vérité historique », des mensonges agréés, de fonctions mémorielles, de subjectivité des faits, d’hypothèses vraisemblables, de résultats temporaires, de discours de pouvoir, de fiction littéraire, d’explication historique « jamais normative, mais seulement causale et hypothétique », d’éventualités, de la place de l’imaginaire pour atteindre le réel, de l’histoire comme scène du crime, de la relation instable entre langage et réalité, d’isolationnisme ethnocentrique, de relation entre l’histoire et construction d’identités collectives imaginaires…

« La meilleure histoire sera celle qui, non seulement dévoile les rapports de force existant dans toute société, mais aussi, celle qui n’ignore pas que les voix multiples venant retranscrire le passé ne seront jamais sur un pied d’égalité »

Je n’ai volontairement pas cité les noms des auteurs étudiés, certains me sont familiers, d’autres moins ou pas du tout. Et dans ce cadre, je souligne les percutantes lectures de l’auteur. Reste cependant que celui-ci sous-estime, me semble-t-il, les effets matériels des constructions imaginaires.

Il n’est pas besoin de partager le détail des analyses de l’auteur pour apprécier les facettes les plus incisives de ces développements. Contre l’histoire linéaire, le progrès, les continuités rétrospectivement inventées, les transpositions anachroniques ou a-historiques, les mythes, les analogies sans fondements, les ambitions « scientifiques », il convient à la fois de situer son point de vue, contextualiser et historiciser les événements ou les faits, mettre à jour les bifurcations, les voies non parcourues, les contradictions, les possibles… Et ne jamais en rester aux visions des dominants et des vainqueurs…

De l’auteur :

« Quand je lis Finkielkraut ou Zemmour, leur lecture de l’Histoire, je suis effrayé », L’humanité, 22 janvier 2016

http://www.humanite.fr/shlomo-sand-quand-je-lis-finkielkraut-ou-zemmour-leur-lecture-de-lhistoire-je-suis-effraye-596563

Comment le peuple juif fut inventé : Un nous inventé

Comment j’ai cessé d’être juif : Je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif

Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie : L’invention de traditions nationales comporte souvent davantage d’imitations et de plagiats que d’inspirations originales 

Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël : Mythologies et imaginaire national

« Je ne suis pas Charlie » : schlomo-sand-je-ne-suis-pas-charlie/

En complément possible :

Suzanne Citron : Le mythe national, L’histoire de France revisitée  sujets-tabous-et-memoire-clotures/

Michael Löwy :

Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance : les-categories-de-pensee-impensees-qui-delimitent-le-pensable-et-predeterminent-le-pense/

Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjamin : vertigineux-champ-des-possibles-et-vaste-arborescence-des-alternatives/

Joelle Palmieri : Quand le point de vue s’emmêle : quand-le-point-de-vue-semmele/

 .

Shlomo Sand : Crépuscule de l’histoire

traduit de l’hébreu par Michel Bilis

Flammarion, Paris 2015, 312 pages, 23,90 euros

Didier Epsztajn

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