Faire entendre – donc comprendre – que les femmes existent

acad.1re-couv« En juin 1984, l’Académie française déclarait la guerre aux partisanes et partisans de la « féminisation des noms de métiers, de titres et de fonctions ». »

Une fois de plus, pour certain-e-s, le masque ou le grimage masculin serait « non-marqué » et devrait exprimer la neutralité ou l’universel. Il aurait la capacité à représenter les deux sexes, et serait donc extensif, alors que le féminin serait marqué, particulier ou intensif…

« Le présent ouvrage retrace pour partie l’histoire de cette guerre picrocholine, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait terminée, en incitant les lecteurs et lectrices à prendre du recul pour en comprendre les origines lointaines. Il donne à voir l’énergie, la violence, la mauvaise foi et le sexisme qui ont été mis au service de ce combat. Il donne à voir, surtout, l’incompétence d’une institution qui se proclame « gardienne » de la langue française, mais dont aucun membre ne maîtrise le b-a, ba de la linguistique, et qui ne réalise même plus elle-même l’inutile Dictionnaire de l’Académie qui est officiellement sa raison d’être. »

Les mécréant-e-s (ainsi se nomment les autrices et auteur) reviennent sur l’histoire de cette compagnie « Le Saint Siège » dont les traits constitutifs sont bien « son homosocialité » et « son activisme en faveur de la masculinisation de la langue française ».

De Malherbe à Richelieu, de Richelieu à la Révolution, de Napoléon à nos jours, une longue tradition « de masculinisme et de misogynie », la construction de « règles sûres » pour la langue française, la mise en ordre masculin…

Confusion entre objets inanimés et êtres humains, mots, vocabulaire et règles de grammaire, invariabilité du participe présent, disparition du pronom attribut (« vous êtes peut-être satisfait, moi, je ne la suis pas »), effacement de mots, guerre à l’accord de proximité (« Les hommes et les femmes sont belles », « Toutes sortaient des les couteaux et les dagues qu’elles avaient affûtées », « Joyeuses, des clameurs et des cris montaient de la foule », ou comme Racine « Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête »)…

Les autrices et l’auteur parlent, entre autres, de déclarations péremptoires, infondées, réactionnaires et sexistes, de « teneur spécifiquement antiféministe », d’une institution incompétente, d’absence de savoir sur la langue, de légitimation du sexisme, de partisans du « genre le plus noble » … et analysent en détail, avec souvent grande ironie, les productions de ces secrétaires perpétuel-le-s ou non (le perpétuel étant déjà incompatible avec les exigences démocratiques !).

Les analyses détaillées sont présentées dans des chapitres justement nommés : Les offenses, Les points de doctrine, Les bulles, Les exégèses, Les suppliques et se terminent sur Le chapelet de perles

Des êtres humains injustement nommés « immortels » (cerbères de la langue), doctement sexistes, sempiternellement réactionnaires, ignorant-e-s toute forme de contextualisation, d’historicisation et d’analyses du langage et de ses fonctions sociales, Jean Dutourd, Alain Peyrefitte, Georges Dumézil, Jean Guitton, Jean-François Revel, Marc Fumaroli, Maurice Druon, Helène Carrère d’Encausse, Hector Biancotti, des prises de positions et des argumentaires qui ne manqueront pas de faire grincer les dents et lever les poings…

Comme l’écrivent les autrices et l’auteur « En réalité, la lutte pour une langue exprimant l’égale légitimité des femmes et des hommes à exercer tous les métiers est, depuis les années 1980, l’un des signes les plus patents d’une meilleure compréhension des mécanismes de la domination ». En effet, modifier la grammaire ou le vocabulaire pour rendre visible les femmes et favoriser l’égalité des femmes n’est ni illégitime ni arbitraire… C’est une décision politique que de faire du masculin le générique, la perpétuer ou non est aussi une décision politique. Les langues évoluent comme toutes les pratiques sociales. La tradition, toujours réinventée, masque des choix effectués ou imposés et entend figer ce qui ne peut être qu’en mouvement.

Puis, comme une fenêtre vers les possibles, les dépassements, lire l’ouvrage de Katy Barasc, Michèle Causse : requiem pour il et elle : se-nommer-sans-renoncer-a-sa-posture-singuliere-et-sans-pour-autant-la-figer-en-essence-normative/, paru chez la même éditrice.

En complément possible :

Eliane Viennot : non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin

petite histoire des résistance de la langue française

nous-sommes-les-heritieres-et-les-heritiers-dun-long-effort-pour-masculiniser-notre-langue/

Appliquons la règle de proximité, pour que le masculin ne l’emporte plus sur le féminin ! : appliquons-la-regle-de-proximite-pour-que-le-masculin-ne-lemporte-plus-sur-le-feminin/

Éliane Viennot : « Mme le président » : l’Académie persiste et signe… mollement : mme-le-president-lacademie-persiste-et-signe-mollement/

*

L’Académie contre la langue française

Le dossier « féminisation »

Ouvrage publié sous la direction d’Eliane Viennot

Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger, Anne-Marie Houdebine, Collaboration d’Audrey Lasserre

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2016, 220 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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