Contre la suprématie blanche et le capitalisme, l’autodétermination

uneIl convient de contextualiser les discours et les activités des Black Panthers, contexte historique, ségrégation raciale étasunienne, environnement institutionnel (je souligne : droit de porter des armes (deuxième amendement de la « Constitution »), traduction en justice devant des jurys composés de leurs pairs ou de membres de leur communauté (quatorzième amendement)), vocabulaire (voir plus bas) des groupes se réclamant de la révolution, etc.

Certains éléments de cette nécessaire contextualisation sont présents dans l’introduction « Organiser la rage », du Collectif angles morts, publiée avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse, introduction-a-louvrage-all-power-to-the-people-textes-et-discours-des-black-panthers-organiser-la-rage-par-le-collectif-angles-morts/,

Le collectif parle, entre autres, du Black Panther Party « comme une synthèse en tension permanente de nationalisme noir et de socialisme révolutionnaire », de la complémentarité des « activités communautaires » et de « l’autodéfense armée ».

Tout en inscrivant le BBP dans l’histoire longue des organisations noires, elles et ils soulignent « de la naissance des Panthères noires sur les cendres des révoltes urbaines qui secouent les ghettos noirs à partir de la deuxième moitié des années 1960 »… Révolte de Watts, complexe industrialo-carcéral, Community Alert Patrols, autodéfense armée, soutien aux familles victimes de violences ou de crimes policiers, révoltes urbaines, rage et énergie insurrectionnelle, relations avec la gauche blanche, critique de la justice et revendication de sa relocalisation au sein des « communautés », campagne contre la guerre au Vietnam, Peace and Freedom Party, infiltration et véritable programme « contre-insurrectionel » du FBI, organisation des ghettos en contre-société autonome, activités « Serve the people » dont les cliniques libres et gratuites, centres de lutte contre l’addiction et de désintoxication, forme organisationnelle très centralisée, difficultés internes et purges, passages dans la clandestinité et dérives (j’assume le terme) dans la lutte armée pour certain-e-s, Black Liberation Army

Le Collectif angles morts indique : « Le langage que les Blacks Panthers inventent, réinventent, est un mélange d’affirmation raciale, de rhétorique révolutionnaire, de parler du ghetto, un langage à l’image de la guerre de libération, né « du parfait amour et de la parfaite haine », du parfait amour pour les siens et de la parfaite haine des porcs ». Cela mérite cependant critique, le vocabulaire utilisé par de multiples groupes se réclamant de la révolution relevait souvent plus du verbiage et d’extrapolations politiques peu fondées (par exemple, l’usage très extensif du terme « fascisme », la reprise du très stalinien « marxisme-léninisme », l’animalisation des membres des appareils de répression…). Vocabulaire partagé par de larges couches de jeunes en révolte. Il ne faut pas cependant trop s’y fixer, mais rechercher derrière les mots coutumiers, les pensées d’émancipation, les théorisations sur les rapports sociaux, les propositions concrètes d’action d’autodéfense ou tendues vers la libération.

Quelques remarques complémentaires sur cette préface. Je pense que les auteur-e-s sous-estiment les campagnes sur les droits civiques, survalorisent les éléments de « libération nationale » au détriment de l’imbrication complexe des rapports sociaux et font peu de cas de la construction institutionnelle, non réductible à l’appareil de répression, qui garantissait et garantit le fonctionnement du système socio-politique. Elles et ils sont peu critiques sur les orientations et le fonctionnement du BPP, dont l’avant-gardisme et le substitutisme. Car, si comme elles et ils le soulignent nous avons à apprendre des écrits et des combats menés par les Blacks Panthers, en particulier sur l’autonomie, l’auto-défense ou l’auto-organisation des populations, ici racialement et/ou nationalement (mais pas seulement) dominées, ou sur le traitement de l’imbrication des dominations (pour utiliser le vocabulaire d’aujourd’hui), nous pouvons aussi souligner des limites aux choix effectués, des erreurs stratégiques en regard des conditions (perceptibles) de leurs élaborations…

Comprendre les contextes et les rapports de force, faire ressortir les contradictions pour agir et permettre la mobilisation la plus large sur certains points ou plus généralement pour changer la société, étudier les élaborations et les moyens déployés… Et cela vaut aussi, me semble-t-il, pour le rapprochement simplificateur fait avec la situation actuelle en France. (Mais cela aussi relève du débat).

Les textes ici rassemblés permettent de revenir sur des débats et des luttes des populations Afro-américaines, les difficultés à s’organiser de manière autonome et à assurer sa sécurité, à construire un parti qui se réclamait à la fois du « nationalisme noir » et de la « révolution socialiste »… Sans oublier des analyses concernant les rapports et les affrontements sociaux (au sens le plus large) qui ne se limitaient ni à la confrontation à l’appareil de répression, ni à celui des institutions étatiques.

Je n’aborde que quelques éléments présents dans le recueil, sans revenir sur les remarques critiques déjà portées.

« Réparation du travail des esclaves et du meurtre massif du peuple noir », véritable histoire et rôle des populations noires, suprématisme blanc, violence et auto-défense, mobilisations contre la guerre du Vietnam, alliances et coalitions, « nous ne pourrons y parvenir sans une lutte populaire et sans de nombreuses alliances et coalitions », contrôle des moyens de production, « unir les travailleurs autour de la revendication de la semaine de trente heures sans diminutions de salaire, question des emplois pour les pauvres et les opprimés ou celle du contrôle des moyens de production », critique de l’Etat d’israël et lutte contre l’antisémitisme, organisation de la « rage », programme en dix points présenté par Bobby Seale, revendication universelle de droits humains, lutte contre la came et l’alcoolisme, non mixité et politique de front uni…

Je souligne notamment les luttes pour des petits déjeuners gratuits dans les écoles, des cliniques gratuites pour les soins, des programmes de vêtements gratuits pour habiller celles et ceux qui en ont besoin, des écoles de la libération, des centres communautaires d’information, des coopératives de consommation ou de logement, la diffusion d’un petit manuel d’aide légale d’urgence… Il s’agit à chaque fois de favoriser l’auto-organisation des communautés.

De nombreux textes sont consacrés à la répression des populations et des militant-e-s, au système judiciaire, au système de caution, aux meurtres de militant-e-s, à la prison… Je souligne la qualité politique de la défense devant les tribunaux.

Si certaines positions sont pour le moins ambiguës sur le planning familial et le contrôle des naissances (autre chose est la dénonciation des politiques de stérilisation forcée), sur la nécessité de donner naissance à des enfants pour « peupler le monde de guerriers », sur la virilité, « car les femmes veulent quelqu’un qui puisse avoir le contrôle », sur la « féminité », je souligne un engagement clair, des prises de positions nettes contre le chauvinisme masculin, sur l’égalité, « nos femmes ont été opprimés à la fois par la société et par nos propres hommes », sur la libération des femmes traitée en tant que telle, « il est impératif pour notre lutte de construire un mouvement des femmes noires puissant »…

J’ai particulièrement été intéressé par les débats autour du « nationalisme révolutionnaire », les relations entre « Noirs » et « Blancs », l’histoire de l’esclavagisme, le racisme structurel, « Nous n’avons pas de complexe lié à la couleur de la peau. Nous ne haïssons pas les Blancs, nous haïssons l’oppresseur », le séparatisme, « nous avons demandé que les Nations unies supervisent un plébiscite de manière à ce que les Noirs aient la possibilité de décider s’ils veulent rester dans l’Union ou s’en séparer », les liens entre nationalisme et socialisme, « Politiquement et stratégiquement la bonne action à entreprendre n’est donc pas la séparation, mais la révolution mondiale », la critique du « nationalisme culturel »…

Un réédition importante qui j’espère suscitera de multiples débats.

« All Power to the people », textes et discours des Black Panthers

Editions Syllepse – Radical America,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_670-all-power-to-the-people-textes-et-declarations-des-black-panthers-.html

Réédition Paris 2016, 400 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

*

Du Collectif angles morts :

Permis de tuer. Chroniques de l’impunité policière, se-defendre-en-connaissance-de-cause/

Vengeance d’État. Villiers-le-bel des révoltes aux procès, les-crimes-policiers-et-leur-signification-politique/

*

Dans la collection Radical America :

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

George Jackson : Les frères de Soledad, jappartiens-a-un-peuple-juste-lent-a-se-mettre-en-colere-mais-dont-rien-ne-peut-endiguer-la-fureur/

Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965), la-tradition-des-rebelles-noirs-transgresse-lordre-moral-dominant/

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